‹ Hommes Et DieuxChapitre 35 sur 84 · I. Relation dn Voyage d’Espagne · texte numérisé non relu

I. Relation dn Voyage d’Espagne

m LA CO CR U’ESl’AGNli

naient. Kn esquissant la physionomie de l’Espagne au XVII* siècle, il faut insister sur le délire érotique qui en est peut-être la plus saillante expression.

Les peuples en décadence, comme les individus en détresse, se plongent souvent pour s’étourdir dans un vertige physique ou moral. La Grèce s’enivre de sophismes et de rhétorique, Rome s’abrutit aux tueries du cirque , le Bas-Empire aux logomachies des conciles, Venise se fait courtisane et se suicide dans

un carnaval. L’Espagne, plus idéale et plus fière, garda en pleine chute l’attitud»de l’omnipotence, et, pour oublier ses misères, elle recourut aux excitations de l’amour. Ce n’était plus la chevalerie ardente et naïve du Romancero, q’était une galanterie subtile et morbide qui mêlait les ardeurs du fanatisme aux puérilités de la dévotion. On eût dit un vent africain soufflant dans les bosquets du Pays de 'fendre. La femme devint une idole et presque un fétiche ; elle réclama un culte bizarre, quelquefois sanglant. Il lui fallut les hyperboles de l’action et de la parole : les sacrifices humains du duel et l’encens raffiné du sigisbéisme. L’amour en Espagne prit les allures de la folie pure; la Cour était remplie de Rolands furieux et de Céladons. — Le comte de Villa Mediana, amoureux de la reine lîlisabeth, femme de Philippe IV, mit le feu à un théâtre pour l’emporter dans ses bras. — Lorsqu’une dame de la cour se faisait saigner, le chirurgien trempait dans son sang un mouchoir; l’amant lui payait cette relique en

sous CHAULES IL

vaisselle d’or et d’argent. L’usage prescrivait de ne pas donner moins de six mille pistoles.

L’étiquette admettait les extravagances érotiques. La Cour avait ses fous d’amour olTiciels : on les appelait c’est-à-dire « enivrés d’amour. »

Même lorsqu’ils n’étaient pas Grands d’Espagne, ils pouvaient rester couverts devant le roi et la reine : ils étaient censés éblouis par la vue de leurs maîtresses, incapables de voir autre chose et de- savoir où ils se trouvaient. Le roi leur permettait l’irrévérence, comme le sultan souffre l’insulte et l’imprécation des fakirs. Cette idolâtrie voluptueuse empruntait les rites de la religion. De ses pénitences même elle faisait des sacrifices à l’amour. 11 était de mode parmi les courtisans de se flageller pendant le carême ; des maîtres de discipline leur enseignaient, comme des prévôts d’armes, l’escrime de la verge et de la lanière. Les jeunes flagellants couraient les rues, le soir des grands jours de la Semaine sainte. Leur costume presque asiatique ressemblait à celui des derviches-tourneurs. Ils- portaient une jupe de batiste évasée en cloche; un bonnet à pointe d’où retombait un morceau de toile masquait leur visage. C’est sous les fenêtres de leurs maîtresses qu’ils venaient faire parade de macérations ; leurs disciplines étaient nouées avec les rubans quelles leur avaient donnés. La grande élégance consistait à se flageller en gesticulant du poignet, et jamais du bras, de façon à ce que le sang jaillît sans maculer les habits.

‘>4(i 1,.\ COUR U’KSPAGNK

La dame, prévenue d’avance, tapissait son balcon et l’illuminait aux bougies. A travers la jalousie soulevée, elle encourageait son martyr. Lorsqu’il rencontrait une femme de qualité, le flagellant devait se frapper de manière à lui éclabousser de sang le visage ; cette courtoisie lui valait un gracieux sourire. Quelquefois, deux chevaliers de la discipline, escortés de laquais et de pages portant des flambeaux,- se rencontraient sous le balcon d’une môme ’ femme. L’instrument ascétique devenait alors une arme de duel : les champions se battaient à coups de fouets, leurs valets s’assommaient à coups de torches; la place restait au plus fort ou au plus vaillant, ün grand repa's terminait ces momeries sanglantes. « Le pénitent se met à table avec ses « amis. Chacun luy dit à son tour que de mémoire « d’homme on n’a pas vu prendre la discipline de (I si bonne grâce : on exagère toutes les actions « qu’il a faites, et surtout le bonheur de la dame'

« pour laquelle il a fait cette galanterie. La nuit « entière s’écoule en cès sortes de contes, et quel- « quefois celuy qui s’est si bien étrillé en*est telle- « ment malade, que, le jour de Pâques, il ne peut « aller à la messe '. »

Page 1