‹ Hommes Et DieuxChapitre 36 sur 84 · Relation du t'oyage d’Espagne · texte numérisé non relu

Relation du t'oyage d’Espagne

Cependant la nouvelle Reine s’acheminait vers l’Espagne coniiîie Iphigénie vers l’autel. La fille de Madame Henriette avait le charme et la douceur de sa mère. C’était avec déchirement qu’elle quittait la France. Elle avait un instant rêvé d’épouser le Dauphin. Lorsque Louis XIV lui apprit qu’elle allait être reine d’Espagne, elle se jeta en sanglotant à ses pieds. Le roi lui dit : « Que pourrais-je faire de plus « pour ma fille? » Elle répondit par ce mot touchant : « Vous pourriez faire quelque chose de plus pour « votre nièce. » (Quelques jours avant son départ, comme le roi entrait à la Chapelle, elle tomba à ses genoux et. le supplia de nouveau; Louis XIV l’écarta rudement, et dit avec l’ironie sèche qui lui était propre : « Ce serait une belle chose que la Reine « Catholique empêchât le Roi Très-Chrétien d’aller à « la messe. » Les dernières paroles qu’il lui adressa eurent la dureté d’une menace: «Madame, — lui .« dif-il en l’embrassant, — je souhaite de vous dire « adieu pour jamais; ce serait le plus grand malheur « qui vous pût arriver que de revoir la France. » Jamais la raison d’Ëtat n’immola plus froideinent une plus douce victime.

Ce Tut le 3 novembre 1679 que Marie-Louise d’Orléans arriva près de Saint-Jean-de-Luz, sur le bord

LA COUIl D’KSPAGNK

de la Bidassoa, ce Styx officiel qui séparait la France de l’Espagne. En entrant dans la maison de bois dorée, bâtie sur la rive, où le prince d’Harcourt devait la remettre aux mains du marquis d’Astorgas; lorsqu’il lui fallut, comme Marie Stuart, dire pour jamais adieu aii plaisant pays de France, elle fut prise du ' morne effroi qui saisissait toutes les nouvelles reines au seuil de l’Espagne. Volontiers elle aurait dit à la maréchale de Clérembaut, sa dame d’honneur, ce que la Monime de Racine dit en vers délicieux à sa confidente :

Si tu m’aimais, Phœdime, il fallait me pleurer,

(juand d’un titre funeste on me vint honorer,

Et lorsque, m’arrachant du doux sein do la Grècd,

Dans CO climat barbare on traîna ta maîtresse.

« Elle avait dans ce moment là, — dit M'"” d’Au- « noy, — un air de mélancolie qui marquoit assez « son regret d’être si proche de quitter la France... « Hélas ! que tous ces moments étoient tristes pour « une jeune princesse élevée dans la plus belle cour « et la plus polie de l’univers ! Elle connoissoit, elle « considéroit ceux qui l’avoient accompagnéeT; ils « l’adoroient, si l’on peut se servir de ce terme-là î « elle se trouva tout d’un coup avec des personnes « qu’elle ne connoissoit point, et qui ne pouvoient « pas lui paroître assez aimables pour prévenir « agréablement son esprit. Elle savait si peu leur n langue, qu’elle ne les entendoit et qu’elle ne leur

sous CHARLKS II.

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« répondoit qu’avec peine. 11 faut ajouter à cela que « la manière dont on la servoit avoit si peu de rap- « port avec celle de France qu’elle en soulTroit « beaucoup. Tout étoit cérémonie, tout étoit con- « trainte ; dès le premier jour, les Espagnols voui( loient qu’elle sût et qu’elle fît ce que les Espagnols « apprennent pendant toute leur vie. Ils n’entroient « point dans la différence des deux nations qui sont « si opposées en tout, et comme ils croyoient qu’il « falloit de bonne heure mettre Sa Majesté sur le pied « où ils vouloient la tenir toute sa vie, ils ne se relà- « choient sur rien, et dès ce temps-là elle éprouva « un esclavage auquel l’humeur rigide de la Cama- « rera-mayor ajouta beaucoup. »

Au milieu du pont, en effet, le Génie du lieu Apparu sous la figure d'une vieille femme, avait pris possession de la nouvelle reine. La duchesse de Terra-Nova, sa Gamarera-mayor, s’était avancée à sa rencontre, suivie des dames du palais. Elle était entrée avec elle dans un bateau à chambre vitrée. A partir de ce moment, la reine lui appartenait corps et âme.

*La Gamarera-mayor était la geôlière en titre des reines, l’Étiquette incarnée, ou, pour mieux dire, ossifiée; une duègne terrible, armée de toutes les rigidités de la dévotion et de la vieillesse, qui gardait à vue sa pupille couronnée, avec la grimace d’un dragon responsable couvant un trésor. Initier la nouvelle reine au cérémonial de l’Espagne, la façonner à ses

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usages, la plier à scs servitudes, lui apprendre à marcher, à manger, à parler, à se mouvoir suivant une symétrie inflexible, épier ses regards, noter ses paroles, reprendre chaque mot et chaque- geste s’écartant de la règle écrite, dépayser, pour tout dire, son corps et son âme, telle était cette charge redoutable et presque absolue. Elle conférait sur la reine à celle qui l’exerçait le droit de l’abbesse sur la novice. Espionne d’une nationalité aussi jalouse que l’amour, la Camafera-mayor répondait à l’Espagne de la naturalisation de sa reine.

La duchesse de Terra-Xova, de la maison de Pignatelli, était petite-fille de Fernand Cortez. « C’est une femme maigre et pâle ; elle a le visage « long et ridé, les yeux petits et rudes ; elle est la « plus fière personne du monde, et elle en a bien « l’air. Elle est froide et sérieuse, fort dangereuse « ennemie, gardant la gravité espagnole, sans faire <1 un pas pi une démarche qui ne soient compassés. « Elle parle peu, et dit un Je le veux, ou Je ne le U veux pas, à faire trembler." Don Carlos d'Aragon, « son cousin germain , fut assassiné par des bandits « qu’elle fit venir exprès de Valence, parce qu’il lui « demandait la restitution du duché de Terra-Nova, n qui lui appartenait et dont elle jouissait*. » — Ce caractère était celui de l’emploi ; il était au concours de l’austérité et de la vieillesse. Voici le portrait à la

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