‹ Hommes Et DieuxChapitre 37 sur 84 · Mémoires Je. la cour d'Espagne · texte numérisé non relu

Mémoires Je. la cour d'Espagne

sots CHAULES 11.

Ribeira que fait Saint-Simon de la comtesse d’Altamire, Gamarera-mayor d’Élisabeth Farnèse, femme de Philippe Y. « Elle faisait fort assidûment sa. « charge, et fort absolument, toutefois poliment « avec les dames, mais dont pas une n’eût osé lui « manqudi- ni branler seulement devant elle. Elle « était petite, laide, mal faite, avait environ soixante « ans et en paraissait bien soixante et quinze , avec « cela un air de grandeur et une gravité qui impo- (I saient. »

La reine, remise entre les mains de la duchesse de Ïerra-Nova, alla coucher à Irun, où le souper, préparé pour elle, lui donna l’avant-goût delà jpisère espagnole. « Le repas était si pet'it et si mal apprêté M qu’elle en demeura dans la dernière surprise et à « peine mangea-t-elle. » Le lendemain elle monta à cheval, flanquée de la duchesse de Terra-Nova, « qui faisait une méchante figure sur sa mule. » Charles II la rejoignit près de Burgos, au village de Quinta-Napalla. Lorsqu’il l’aperçut, un éclair de joie lit rayonner sa triste figure. « Mrreim! mi reina! » balbutiait-il avec ravissement. Elle voulut plusieurs fois se jeter à ses pieds et lui baiser la main, mais il l’en empêchait toujours, et la saluait à la manière du pays en lui serrant les bras avec ses deux mains. Nul moyen d’ailleurs de s’entendre : le roi ne comprenait pas le français, la reine ne savait pas encore un mot d’espagnol. L’ambassadeur de France servait d’interprète.

I, A COUR IVESPAGNF.

Le mariage fut célébré presque incognito dans cette misérable bourgade. Le lendemain , le cortège s’achemina à petites journées vers Madrid. Après avoir entendu le Te Deum à Notre-Dame d’Atocba, la reine alla s’enfermer au Buen-Retiro.

La captivité de la jeune reine commença au Buen- Retiro, où l’étiquette la cloîtrait, avant qu^elle eût fait son entrée publique. La Camarera-mayor aÀ'ait prêché le roi pendant le voyage, elle l’avait effrayé en lurmontrant la reine « jeune, vive, d’un esprit « brillant, élevée dans les manières libres de la cour « de Francë, » et prête à briser le cérémonial, si dès les premiers jours elle n’en sentait pas la rigueur. Les automates redoutent l’imprévu : Charles II donna - à la duchesse de Terra-Nova plein pouvoir pour la direction de la reine. « La duchesse de Terra-Nova, « dit M'"*d’Aunoy, ayant entrepris d’ôter entièrement « àlareynele peu de liberté qui lui restait, et voulant « demeurer seule maîtresse des volontés de Sa Maie jesté, déclara, dès qu’elle fut retirée au Buen-Retiro, « que qui que ce soit ne la verroit qu’ après qu’elle « auroit fait son entrée publique. G’étoit un état bien « triste et bien contraignant pour cette jeune reyne, « de se trouver ainsi éloignée tout d’un coup des « personnes qui auroient pu lui donner de la conso-

sous CHARLES IL

« lation, du plaisir et même des conseils utiles. Elle « la tenoit renfermée au Retire, sans la laisser môme « sortir de son appartement. Elle n’avoit pour tout « régal que de longues et ennuyeuses comédies este pagnoles dont elle n’entendoit presque rien, et « sans cesse la redoutable Gamarera étoit devant ses « yeux avec un air sévère et renfrogné, qui ne rioit « jamais et trouvoit à redire à tout. Elle étoit l’en- « nemie déclarée des plaisirs et elle traitoit sa maî- K tresse avec autant d’autorité qu’une gouvernante « en a sur und petite fille »

M'"® de Villars, l’ambassadrice de France, obtint enfin du roi la permission de voir la reine incognito; mais elle se heurta contre le refus de la Gamarera. ' On l’informa que le roi avait permis cette visite; elle répondit une première fois « qu’elle ne savoit « point cela. » M'”® de Villars insista ; elle lui envoya un gentilhomme qui la supplia de s’en enquérir. Elle répondit « qu’elle n’en feroit rien, et « que la reyne ne verroit personne, tant qu’elle se- « roit au Retire. » La reine ayant voulu parler à la marquise de los Balbasès, qu’elle rencontra dans un appartement du palais, « la Gamarera la prit par le Il bras et la fit rentrer dans sa chambre. » — Gette pédago’gie impérieuse s’étendait jusqu’à la toilette ; aux griffes de la mégère s’ajoutait la main de la maritorne. Ln jour, la duchesse, voyant quelques che-

t. Mémoires sur la cour d'Espagne.

Page 1