Relation du voyage d’Espagne
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encore lorsque sonnait le couvre-feu royal. Alors ses femmes, sans lui rien dire, commençaient à la décoiffer; d’autres la déchaussaient par dessous la table. En quelques minutes, elle était déshabillée, dépeignée, portée dans son lit. On la couchait le morceau au bec, dit, dans une lettre, M'"' de Villars.
L’étiquette pénétrait jusque dans l’alcôve ; l'amour conjugal avait sa consigne et son uniforme. Lorsque lé roi venait la nuit chez la reine, il devait mettre ses souliers en pantoufles, porter un manteau noir sur l’épaule, tenir d’une maiii son épée, de l’autre une lanterne sourde, avoir son broquel passé dans le bras droit, et, dans le bras gauche, une bouteille attachée avec des cordons. Cette bouteille, de forme équivoque, était du genre de celle que le médecin de Gérard Dow examine, d’un air si soucieux, dans son tableau de la Femme hydropique. — On ne peut s’empêcher d’imaginer la ligure que devait faire Charles H, avec sa face de spectre, sous cet attirail mcrilié .solennel et moitié bouffon ! Qu’on se représente la Statue du Commandeur affublée de l’attribut d’un manneken-piss.
L’amour même du roi ne faisait qu’aggraver l’ennui de la reine; il avait la taciturnité d’une idée fixe et la tristesse d’une monomanie. « Le roi ne voudrait « jamais perdre la reine de vue, — dit M"" de Villars « avec sa fine ironie de cour, — cela est très-obli- « géant. » Trois ou quatre heures par jour, il jouait avec elle aux jonchets, « un jeu où l’on peut perdre
LA COUR D’IiSRAGNE
« une pistole avec un malheur extraordinaire. » Pour la distraire, il la menait encore visiter les couvents de Madrid : ce n’était guère que changer de cloître. Les lettres et les mémoires nous décrivent ces mornes visites : le roi et la reine, assis chacun dans un grand fauteuil ; les religieuses et les Menines accroupies au bas ; les dames venant processionnellement leur baiser la main, comme une relique exposée pour un jour dans le monastère; une collation servie par des naines vêtues de brocard, aux cheveux pendants. . . On voit d’ici le tableau qu’en aurait fait Velasquez.
Deux grandes fêtes célébrèrent le mariage royal : un combat de taureaux et un auto-da-fé. A cette princesse, nourrie dans les élégances de Versailles, l’Espagne offrait , pour présent de noce , une boucherie et un supplice, des bourreaux et des gladiateurs. La tauromachie fut splendide; six Grands ou fils de Grands y iauriddirent , comme dit M'"' de Villars, qui faillit s’évanouir en y assistant. « C’est « une terrible beauté que cette fête, écrit-elle à <( M'"* de Coulanges; si j’étais roi d’Espagne, jamais M on n’en reverrait. »
Trois mois après eut lieu l’auto-da-fé solennel qui, à, l’avénement et au mariage des rois d’Espagne, remplaçait les feux d’artifice. Ce fut sans doute la plus cruelle initiation de la jeune reine aux piystères de l’étiquette espagnole. L’Inquisition semblait éprouver les souverains en leur imposant ses spec-