‹ Hommes Et DieuxChapitre 44 sur 84 · Lettres de Madame de. Villars · texte numérisé non relu

Lettres de Madame de. Villars

SOl.'S ClIAULKS 11.

U rôti. »' Cet appétit venu de Versailles étonnait fort dans ce pays de frugaliié presque arabe, où le duc d’Albuquerque, par exemple, avec ses deux mille cinq cent douzaines de plats d’or et d’argent, dînait d'un œuf et d’un pigeon. Il aurait charmé Louis XIV qui, selon Saint-Simon, s’amusait tant à voir manger les dames, « et manger à crever » dans les carrosses qui les menaient à Marly. Mais Charles II, à table devant sa femme, la regardait avec la stupeur d’un spectre dînant avec une vivante. — « Le roi, dit M""' de Vil- « lars, regarde manger la reine et trouve qu’elle « mange beaucoup. »

Nous avons aussi un récit touchant de la visite que M'"' d’iVunoy lui fit à la môme époque. Elle la trouva assise sur un carreau, dans un cabinet à miroirs, comme une idole dans sa niche. Elle portait un habit de velours rose brodé d’argent, et de lourds pendants d’oreille qui lui tombaient aux épaules. Elle travaillait à un ouvrage de lassis d’or mêlé de soie bleue. « La reyne me parla en francois, alTectant « de se servir de la langue espagnole devant la (( Camarera-mayor. Elle m’ordonna de lui envoyer « toutes les lettres que je recevrois de I''rance où il (i y auroit des nouvelles, et, sur ce que je lui dis que « les nouvelles que l’on m’écrivoit n’étoient pas « dignes de l’attention d’une si grande reyne : — « .\h ! mon Dieu! » rêprit-ellc en levant les yeux « d’un air charmant, «je ne regarderai jamais avec H indillérence tout ce qui peut venir d’un [lays (jui

LA COUR D’F.SPAGNE

« m’est si cher. » Puis elle me dit en français assez « bas : « J’aurais mieux aimé vous voir habillée à la « mode de France qu’à celle d’Espagne. — Madame, U lui dis-je, c’est un sacrifice que j’ai fait au res- « pect que j’ai pour Votre Majesté. — Dites plutôt, « continua-t-elle en souriant, que la rigidité de la « duchesse vous a effrayée *. »

Car il fallait veiller sur soi dans ce palais rempli d’échos et de pièges. On parlait bas dans cette chambre de la royauté moribonde : le moindre bruit la réveillait en sursaut. Partout des yeux embusqués, des oreilles tendues, des langues perfides qui grossissaient les paroles. — Un jour, la reine fit venir au palais un prêtre clialdéeii de la vill^ de Muzal, l’ancienne Ninive. Elle l’interrogea sur son pays par l’entremise d’un interprète, et, entre autres questions, elle lui demanda « si les femmes étaient aussi sévèrement gardées à Muzal qu’à Madrid. « La Camarera-niayor fit un crime de cette douce malice ; élle courut la rapporter au roi, qui se fâcha et qui s’assombrit. Cela lit entre lui et la reine un nuage de disgrâce qui mit quelques jours à se dissiper.

Une autre fois, pendant la nuit, la reine entendit sortir de sa chambre une petite épagneule qu’elle aimait beaucoup. « Inquiète de ce qu’elle ne revenait « point , elle se leva pour la chercher à tâtons. Le « roi ne trouvant plus la reine, se lève à son tour

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