‹ Hommes Et DieuxChapitre 50 sur 84 · I.,V COUR D KSPARNK · texte numérisé non relu

I.,V COUR D KSPARNK

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Pétrée. La terre l)rûléc vive y étale à nu son squelette : (les montagnes décharnées', des rochers gris, des ravins, pierreux. Au centre de ce chaos ar>de, le cloître de Philippe II se dresse comme le sépulcre hlaiichi de la lüitle ; les oiseaux se taisent en le traversant. Il aurait ellVayé les Stylites et les Silentiaires de la Théhaïde. — Ce lut de la que Charles 11 envoya un jour à la reine, dans un petit colFre de liligraue d’or, avec un chapelet en bois de calambour, ce billet qui tient dans un vers de A’h// lilas : « Madame, il lait grand vent, et j’ai tué six (( loups. 1)

Spolié par la France, il l’avait toujours exécrée ; cette haine, s’exaspéra lorsque Louis XIV prétendit à sa succession : elle avait les crises d’une inonomanie. Un mendiant frampiis s’étant approché du carrosse de la reine pour demander l’aumône, le roi faillit le faire (uer sur la place. Une autre fois, deux gentilshommes hollandais, vêtus à la française, s’étant rangés respectueusement devant le carimse royal, il leur fut signilié, de la part du roi, <( qu’il « ne leur arrivât plus à l’avenir, quand ils rencou- (( treraient Leurs .Majestés, de se ranger du côté (( de la reine et de la saluer. » Les bêtes mêmes n’étaient pas exceptées de cette gallophobie frénéticpte. La reine n’osait caresser ses' chiens devant lui : (( car il ne pouvoir soull'rir ces petits animaux, (( parce (juifs venoient de France ; et lorsqu’il les (( voyoit, il disoit : Fitera, fuira, perros f rances!

sous CHAULES II.

« Ce qui veut dire : Dehors, dehors, chiens fran- « çais ' . 1)

Les années passaient, et la reine ne devenait pas mère. Ni les vœux, ni les pèlerinages, ni les présents offerts aux Madones n’opéraient le miracle ; le chagrin du roi devint une sombre folie. Sa faible cervelle avait été de tout temps ouverte aux \isions et aux cauchemars ; il croyait aux sorciers en roi qui les faisait brûler vifs. L’idée lui vint que la comtesse de Soissons, alors à Madrid, lui avait jeté un sort pour l’empêcher d’avoir des enfants. La camarilla autrichienne c.xploita cette hallucination maladive; sa démence fut cultivée par des mains savantes. Les moines et les casuistes du parti s’en mêlèrent; on lança à ses trousses tous les diables noueurs d’aiguillettes. Cette comédie infernale devait entraîner la répudiation de la reine. Si l’ambassadenr de France n’avait démasqué à temps ces jongleurs, leur œuvre était accomplie. Marie-Louise, livrée <à un .ignoble exorcisme, accusée d’ensorcellement, déshonorée par la superstition et le ridicule, n’avait plus qu’à se cacher dans un cloître. On aurait eu, au seuil du xviii” siècle, le spectacle d’une reine chassée du trône par un goupillon. Mais il faut laisser le comte de Rebenac raconter à Louis XIV cette farce lugubre du PossMc iviagixaire couronné. Nous serons forcé de raturer quelques lignes : la diplomatie de ce temps

t . Mviiioires de lu cour d’Esimyne.

LA COUIl D’ESPAGNE

a l’audace de la casuistique : elle consulte, au besoin, le De Miitriinonio, de Sanchez.

« Un certain moine dominicain, amy du confesseur « (lu roy, eut une révélation que la roy et la reyne « estoient cliarmés; je marque, en passant. Sire, « que depuis longtemps le roy d’Espagne a dans « l’esprit qu’il l’est, et mesme par la comtesse de (I Soissons. 11 estoit question de lever le charme, (( ])ourvu qu’il eust été jetté depuis Je mariage ; s’il <1 l'avoit été avant il n’y avoit point de remède tant « qu’il diireroit. La cérémonie estoit horrible, car, (( Sire, le roy et la reyne devaient estre déshabillés (( tout nuds. Le moyne, revestu d’habits d’église, « devoit faire des exorcismes, mais d’une manière « infâme; ensuite de quoy, en la présence mesme « du moyne, on devoit voir sy le charme estoit levé « toin de bon. La reyne a été violemment persécutée M par le -roy pour y consentir, et elle ne pouvoit en « aucune façon s’y résoudre. Tout cela s’étoit passé « fort secrètement, et je n’en avois aucune connaisu sauce, lors(|ue je reccus un billet non signé par « lequel on m’avertissoit que, si la reyne avoit la « complaisance de consentir à ce que ce moyne « proposoit, pour que le roi eust des enfants, qu’elle « seroit perdue, et que c’ estoit un piège que le « comte d’Oropesa lui tendoit. Le dessein estoit d’en « conclure ([ue la reyne estoit charmée avant son « mariage ; que, par conséquent, il devenoit nul, ou « du moins on la rendoit odieuse au roy et au peu-

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« pie. Comme toutes ces mescliancetés, mesme les « plus noires, viennent par ces sortes de voies, le « Père confesseur de la reyne et moy fisines nos dili- M gences pour approfondir l’alTairc. Nous sceumes « premièrement de la reyne elle-næsme ce qui se « passoit, et elle prit scs précautions. Nous trouci vasmes ensuite que la question avoit été proposée « à de certains théologiens, et que quelques-uns « d’entre eux avoient déjà opiné pour la nullité du « mariage. Enfin, Sire, c’estoit une chose horrible « et un piège dangereux pour la reyne ; on n’a pas « trouvé de voye plus seiire pour l’éviter que celle Il de publier sous main la chose, et depuis le roy « d’Espagne n’y pense plus’... »

L’année suivante, — l(>8t), — une mort marquée de signes tragiques emportait presque subitement Marie-Louise. Le mrf redouté par le roi tombait sur la reine. Gomme le Sabbat des sorciers, cette diablerie politique se terminait par un meurtre. Locuste consommait l’œuvre manquée par Canidic.

Les augures n’avaient pas manqué à Maric-Lonise entrant en Espagne ; ils auraient fait rebrousser chemin à une reine antique. Le jour de son entrée, la cloche de Barcelone, auquel le peuple attribuait

t . Archives des a/[aires élrangères.

l. \ COU H D'KSPACNE

une voix pi’opliétif|ue, se mit à sonner, toute seule, un glas lamental)le. Au Buen-Retiro, la reine ayant appuyé légèrement sa main sur un giaïul miroir, la glace se fendit de haut en bas. Ce présage consterna les danies du palais. « Elles raisonnèrent long- « temps là-dessus, et dirent en .soupirant que leur « reine ne vivrait pas longtemps. » Marie-Louise semblait prédestinée au poison ; sa mère en était morte : elle-même, dans son enfance, avait effleuré la coupe homicide. M'"' de Sévigné raconte ce mystérieux incident et les paroles extraoi'dinaires qu’il arracha à Louis XIV, d’habitude si secret et si contenu. Cela lit trembler, un instant, tout le monde des cloîtres. « La jeune Mademoiselle a la fièvre « quarte ; elle en est très-lUchée : cela trouble les « plaisirs de cet hiver. Elle fut l’autre jour aux Car- « mélites de la rue du Houloy. Elle leur demanda « un rentède contre la fièvre quarte ; on lui donna « un breuvage qui la fit beaucoup vomir. Cela « fit grand liruit. La [irincesse ne voulut point dire « qui lui avoit donné ce breuvage ; enfin on le « sut. Le roi se tourna gravement vers Monsieur. « Ah ! ce sont les Carmélites! Jesavois bien qu’elles « étoient des friponnes, des intrigantes, des ravau- <1 deu.ses, des brodeuses, des bouquetières; mais « je ne croyois pas (ju’elles fussent des empoison- « lieuses. » La terre trembla à ce discours; tous « les dévots furent en campagne. Enfin, on a tout U rapaodé-, mais ce qui est dit est dit, ce qui est

sous CHAKLKS II.

« pensé est pensé, ce qui est cru est cru. Ceci est « d’orif'inal. »

La mort tragique de la reine d’Espagne eut le mystère d’une disparition. Les crimes d’empoisonnement ressemblent aux reptiles dont ils secrétent le venin ; jls rampent, ils se faufilent, ils glissent, ils s’évadent. Des traces de leur passage, il ne reste souvent qu’une taclie imperceptible ou une vague rumeur : le sidlement du serpent qui disparaît dans son trou.

L’accusée principale de ce procès ténébreux est Olympe Mancini, comtesse de Soissons, nièce de Mazarin ; une femme d’État taillée pour le crime, dont la vraie place aurait été au Palais des Césars ou au Vatican des Borgia. Élevée avec le jeune roi, elle attira ses premiers regards ; mais ce vague amour n’eut pas le temps de se dessiner : il passa comme un nuage et ne voila que des jeux d’enfants. Un mariage presque royal ne consola pas Olympe de l’apothéose qu’elle avait rêvée ; elle se jeta pour s’en distraire, avec un emportement passionné, dans l’amour du marquis de Vardes, le don Juan du temps, un de ces grands capitaines de l’ancienne galanterie dont les Lauzun et les Biclielieu ne peuvent passer que pour les minces aides- de-c<amp. A eu.x deux, ce fiit elfréné et cette femme violente menèrent de front le train et les intrigues de la Cour. Olympe, jalouse de .M"“ de l.a Vallière qui lui enlevait rinlimité royale dont elle avait gardé ((uelques

LA COUR n’KbPAG.NE

restes, souleva contre elle des tempêtes : mais ses artifices furent déjoués par la seule vertu d’un sincère amour. Klle aurait renversé des ministres, elle ne put même ébranler celte « petite violette qui se cachait sous l’herbe, « — comme M'"' de Sévigné appelle La Vallière, — mais dont la racine était dans le cœur du roi. De Vardes paya les frais de la guerre : il fut frappé d’une de ces disgrâces foudroyantes, si communes alors à la Cour, et qui rappellent les chutes des demi-dieux précipités de l’Olympe. Relégué pendant vingt ans dans son petit gouvernement d’ Aigues -Mortes, le don Juan déchu fut réduit à ravager des cœurs de pi’ovince. Olympe se perdit ’ bientôt elle-même par une esclandre de sabbat. C’était le temps où La Voisin tenait à Paris boutique de bonne aventure et d’empoisonnement. Sa poudre de succession faisait par la ville les ravages d’une épidémie. De très-hauts seigneurs et de très-grandes dames avaient été consulter riiorrible sibylle sur son trépied eçipesté, et, le jour du procès venu, elle traîna à la Chambre - Ardente, en croupe sur son balai de sorcière, la comtesse de Soissons, la duchesse de Bouillon et le maréchal de Luxembourg. Le maréchal en sortit le front haut, et la duchesse les mains blanches; mais Olympe resta tout éclaboussée des dépositions de l’empoisonneuse. Il lui fallut fuir à la hâte, et passer le reste de sa vie à courir l’Europe, rejetée d’une ville à l’autre, pareille à ces ballots suspects timbrés du sceau de la

sous ClIAnUES II.

peste, que se renvoient les douanes et les lazarets. Ce fut après un exil de six ans dans les Pays-Bas, qu’elle apparut à la cour d’Espagne, où sa renommée sinistre l'avait précédée. Nous avons vu Charles II fasciné par son regard, comme un oiseau de nuit par l’œil d’un reptile. Cette hallucination ne fut peut-être que la forme d’un pressentiment. L’Orient accorde à l’idiot le don de la seconde vue ; il croit que son esprit obscur est sillonné d’éclairs prophétiques. Quoi qu’il en soit, Charles II ordonna à la comtesse de se retirer en Flandre ; niais Olympe était soutenue par le parti autrichien, qui l’avait peut-être mandée à Madrid, comme on appelait Locuste au chevet des impératrices trop lentes à mourir. Elle se raidit contre l’orage et s’entêta à rester. L’ambassadeur de France, qui la surveillait, tenait Louis XIV au courant de toutes ses démarches. « M'"'’ de Soissons, lui « écrit-il, transportée de ressentiment, a pris.le parti « de se déclarer contre la reyne, et de se jeter entre « les bras du comte d’Oropesa et du comte de Mans- « feld. Elle leur a persuadé que la reyne d’Espagne « estoit (uilrice de son malheur par les complai- « sances quelle avoit pour Votre Majesté, qui m’a- « voit, dit-elle, donné ordre de la faire, s’il se pou- « voit, sortir de Madrid. Sur ce picd-là. Sire, ces « deux hommes l’ont regardée comme une personne « irritée contre la reyne d’Espagne et contre les « intérêts de Votre Majesté, et qui, par cette raison, « leur convenoit à l’un et à l’autre. Ils ont, outre

LA CO LUI D’KSI'ACNR

« cela, fait connoître la grandeur de leur crédit, qui (( pouvoit en peu de jours chasser et retenir qui bon « leur senibleroit. » — Dans une autre lettre, le comte de" Rebenac semble pressentir que la présence à Madrid de la comtesse de Soissons est un danger ' pour la reine. « Je l’observeray de plus près,

« écrit- il au roi, et feray mon possible pour m’op- « poser à la confiance que la reyne d’Espagne pour- « roit peut-être un jour reprendre avec elle. » — Quekpies jours après, il se rassure, et sa défiance diminue : « J'ay trouvé (|ue la reyne d’Espagne se « plaisoit quelquefois à sa conversation , mais n’avoit « aucune confiance véritable en elle ; aussi elle ne « m’(i pas pai n dangereuse de ce costé-l<à. »

Écoutons maintenant la déposition de Saint-Simon dans ses Mémoires. Bouche de bronze ouverte au centre du sièclei coinim? la gueule du lion de Venise ■ sur la place Saint-Marc, son livre a absorbé tous les secrets, toutes les confidences, toutes les délations, de son temps. Ces mystères, il les divulgue aujourd’hui avec un éclat fulgurant : Tuba mirum spargms sormml Ce que Saint-Simon fit poui- la mère, il va le faire poui' la fille. On se souvient du jour terrible qu’il jette sur la fin mystérieuse de Madame Henriette . C’est avec le même accent d'assurance qu’il raconte la mort de la reine d’Espagne.

« Le comte de Mansfeld, — dit-il, — étoit ambas- (1 sadeur de l’Empereur à Mtidrid, avec qui la coni- « tesse de Soissons lia commerce intime eti arrivant.

sous CIIARI.KS II.

« La reine, qui ne respirait que France, eut une « grande passion de la voir : le roi d’Espagne, « qui aVoit fort ouï parler d’elle, et à qui les avis « pleuvoient, depuis (jiielque temps, qu’on vouloit « empoisonner la reine, eut toutes les peines du « monde à y consentir. 11 permit à la (in que la com- « tesse de Soissons vînt quelquefois les après-dîners c( chez la reine, par un escalier dérobé, et elle la « voyoit seule avec le roi. Les visites redoublèrent, « et toujours avec répugnance de la part du roi. 11 « avait demandé en grâcê à la reine de ne jamais , « goûter de rien qu’il n’en eût bu ou mangé le pre- « mier, parce qu’il savoit bien qu’on ne le vouloit « pas empoi.sonner. 11 faisoit chaud ; le lait est rare à « Madrid ; la reine en désira, et la comtesse, qui avoit « peu à peu usurpé des moments de tète-à-tète avec « elle, lui en vanta d’excellent qu’elle promit de lui « apporter à la glace. Ou prétend (pi’il fut préparé. « chez le comte de Mansfeld. La comtesse de Sois- « sons l’apporta la reine, qui l’avala et qui mourut « peu'de temps après, comme .Madame sa mère. La « comtesse de Soi.ssons n’en attendit pas l’issue, et « avoit donné ordre à .sa fuite. Elle ne s’amusa guère <c au Palais, après avoir vu avaler ce lait .û la reine. ^Elle revint chez elle où ses paquets étoient faits, « n’o.sant pas plus demeurer en Flandre qu’en « Espagne. Dès que la reine se trouva mal, on sut ce « qu’elle avoit pris, et de quelle main. Le roi d'Es- « pagne envoya chez la comtesse de Soissons, qui ne

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