LA COUR D'ESPAGNE
à l’immobilité de l’Ivgj pte, avaient, comme ses Pharaons, la monomanie du tombeau.
Gliarle.s 11 fut pris à son tour de cette envie funéraire. 11 voulut, avant de mourir, visiter ses ancêtres morts. Peut-être l’idée de revoir Marie-Louise le poussait-elle à cette lugubre entrevue ; peut-être une voix secrète lui donnait-elle le conseil qiië reçut de ses amis le poète Ebn Zaïat : Direbnnt sodales ni sepulcrum ainirœ risUurem, etiras mens aliquantn- Inm fore leratax. — « Mes compagnons me disaient « que mes chagrins s’adouciraient un peu, si je « visitais le séi)Ldcre de ma bien-aiméc. »
C’est à l’Escurial que les rois d’Espagne sont ensevelis, dans une cbapelle souterraine appelée le Panthéon. Elle est située au centre du palais, sous le maître-autel de l’église. L’immense édifice n’est, en quelque sorte, que le coux’ercle du caveau royal. C’est une salle octogone dont les murs revêtus de jaspe, sont garnis de niches parallèles que remplissent des coffres de bronze. A droite sont les rois, à gauche senties reines. En chandelier énorme tombe droit de la voûte. Rien de plus terrible que ce cabinet sépulcral ; il concentre dans un rigide abrégé l’horreur et l’ennui répandus dans les dédales de la nécropole. Sa nudité splendide épouvante ; ces jaspes miroitants, ces marbres polis ont l’éclat blessant de la glace. Le voyageur se croit pris entre les parois d’une banquise; un froid mortel complète l’illusion. Dans une carte géographique du pays des morts, le
sous CHARLES II.
caveau de rKscurial occuperait la place que tient dans la mappemonde le cercle du pôle. La mort y paraît plus morte qu’ailleurs. Aucun de ces ornements et de ces insignes qui, dans les cimetières même, ra|)pellent les actions et les variétés de la vie : les niches superposées ont la symétrie des rayons d’une bibliothèque; les cercueils sont uniformes comme les tiroirs d’un meuble d’airain. Ils semblent recéler non pas des hommes, mais des choses ; cela sent le papyrus plus que la momie. L’idée qu’ils éveillent est celle des Archives secrètes d’un royaume, rangées efscelléesdansun souterrain. Vous y chercheriez vainement les images et les emblèmes de l’histoire : la chronologie seule règne dans ce caveau synoptique. A quoi bon varier les tombeaux d’une dynastie invariable? Pendant deux siècles, l’Espagne n’a qu’un seul roi en quatre personnes. Si la puissance dilîère, l’esprit est le même : ils suivent d’un pas ferme ou chancelant la même ligne. Charles II n’est (|ue Philippe II tombé en enfance.
Le roi descendit donc dans ces catacombes, si blême et si morbide qu’on eût dit un mort regagnant son lit. Il fit ouvrir tous les cercueils par ordre de temps et de succession. Charles-Quint lui apparut presque déformé par le temps ; puis Philippe H, moins sinistre peut-être qu’il n’était vivant.
LA COUR D’KSl'AGNE
Philippe III, son aïeul, se montra d’abord merveilleusement conservé ; mais l’air, mortel aux morts, le fit subitement tomber en poussière. Sa mère, Marie- Anne d’Autriche, encore dans le premier sommeil du tombeau, semblait prête à se réveiller. — L’image de l’Espagne passait ainsi successivement devant lui, glacée et vide en dedans, comprimée par des liens plus étroits que les bandelettes de l’embaumeur, simulant quelquefois la vie et la majesté, mais prête à se dissoudre au premier contact extérieur.
La plus tragique fantasmagorie du plus grand des poètes est surpassée par’ cette scène de l’histoire réelle. Ilamlet, dans le cimetière d’Elseneur, à demi fou, un pied dans la fosse où ë va rouler tout à l’heure, ramassant les crânes qui bruissent, parmi les feuilles sèches, sous le vent du nord, et leur adressant de mélancoliques apostrophes, est moins pathétique que ce roi mourant évoquant les spectres royaux dont il va terminer la file. Comme le prince de Danemark, il pouvait interpeller chacun de ces morts. Devant le cercueil de Charles-Quint, il aurait pu s’écrier : — « C’est à peine si ce coffre contien- « drait ses titres de propriétés, et il faut que <1 Sa Majesté s’y couche tout de son long* ! » — Sur le crâne de Philippe 11, il aurait pu dire : — « Voilà « donc la tête de celui qui croyait pouvoir circonve- « nir Dieu * ! »