LA COUR D’ESPAGNE
« souvent aux Mémoires, dont les plus intéressants et « les plus instructifs le seraient bien davantage s’ils « avaient moins négligé cette partie, que celui qui « n’en connaît pas le prix regarde comme une baga- « telle indigne d’entrer dans un récit. Toutefois « suis-je bien assure qu’il n’est point de ministre « d’État, de favori, de ce peu de gens de tous étages « qui se trouvent initiés dans l’intérieur des souve- « rains par le service nécessaire de leurs emplois « ou de leurs charges, qui ne soit en tout de mon « sentiment là-dessus. »
Ces lignes de Saint-Simon pourraient servir d’épigraphe à l’esquisse que nous venons de tracer. Le tableau de genre explique souvent le tableau d’histoire. Ce n’est pas l’histoire politique du règne de Charles II que nous avons voulu raconter, mais sa chronique intime, le journal de sa décadence. En exposant l’intérieur du palais de Charles II, nous avons fait, pour ainsi dire, l’ouverture du corps. Le mal est là, et non pas ailleurs : l’Espagne meurt de la maladie de ses rois. Au xvii' siècle, les monarchies se font hommes ; les peuples perdent leur caractère multiple et leur existence collective : incarnés dans le roi, une individualité les résume. Ils prospèrent ou ils dépérissent, non-seulement du génie ou de l’incapacité du prince, mais encore de sa santé forte ou débile, de son régime vicieux ou salubre. On comprend, dès lors, l’importance ((u’acqiiiert la vie privée d’un homme dont le cerveau est la loi, dont
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les nerfs sont les mobiles d’une nation. Tout en lui devient historique : son tempérament, ses habitudes, ses infirmités, son entourage, ses maîtresses, le genre de vie sérieux ou frivole, dissipé ou solitaire, que lui impose le cérémonial. S’il est supérieur, il tient toujours par quelque côté à ces influences assidues ; s’il est médiocre, elles l’accaparent et le dominent tout entier : la politique devient alors une question de chambre à coucher.
Or, l’existence factice et baroque à laquelle l'Étiquette condamnait la plupart des souverains du XVII' siècle, semblait faite pour énerver leur caractère et affaiblir leur intelligence. Ce roi, absolu en apparence, n’est en réalité que l’esclave de sa toutepuissance. Sa grandeur le condamne à l’isolement ; il est si haut qu’il est inaccessible. La vie expire au seuil de son palais comme la végétation aux premières assises des hautes cimes. Entre lui et son peuple tous les liens se brisent, toutes les voies se rompent : il devient aussi étranger k la réalité des choses et des hommes que s’il habitait une autre planète. La captivité s’ajoute à la solitude. Il faut un culte à cette mythologie monarchique qui fait du prince un dieu matériel. Une fiction si extraordinaire ne peut se soutenir qu’en s’entourant des mystères du cérémonial. L’Étiquette s’empare du roi et l’e/ieJumte, en quelque sorte, dans un cercle qu’il ne peut franchir. Elle dicte ses paroles, elle mesure ses pas, elle réglemente ses démarches. Chaque règne ajoute
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un cahier de plus c\ ces cliarges de la royauté. Les traditions s'accumulent, les formalités se compliquent, les fonctions de cour, en se multipliant, finissent par se partager le corps du monarque. Après leur avoir donné sa liberté, son temps, son loisir, il est contraint de leur livrer sa personne. Chacun de ses membres appartient à un dignitaire investi sur lui d’un droit exclusif. Sa jambe droite appartient à un courtisan et sa jambe gauche à un autre. 11 ne peut mettre sa chemise sans un chambellan, et sa cravate sans l’empeseur ordinaire. Souvent même riitifpiette entre elfrontément dans l'alcove, et saisit le couple royal dans le filet de Vulcain.
Excessive en France où elle perdit la monarchie en l’exagérant, l’Étiquette, en Espagne, touche à la folie. Les minuties ,du cloître s’y mêlent aux hyperboles du sérail ; le roi est adoré et garrotté, la reine ' divinisée et eirtprisonnée. La théocratie qui règne en leur nom les soumet à l’immobilité que celle de l’Égypte imposait aux dieux. Volontiers comme à ces dieux, elle leur aurait donné des têtes d’animaux.
Un tel culte devait avoir pour résultat de dégrader , ses idoles. Les plus généreuses races, les plus ' robustes génies n’auraient pu résister à son régime accablant. De Charles-Quint à Charles 11, la dynastie
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s’abâtardit à vue d’œil, lille dépérit au pliysique et dégénère au moral, par gradations continuelles. En alignant les portraits, en comparant les règnes des cinq rois de cette dynastie , on obtiendrait le phénomène produit par cette série de tètes décroissantes, dans laquelle l’inclinaison d’une ligne verticale transforme insensiblement le prolil de l’Apollon en tète, de grenouille.
Les reines meurent de cette sei'vitude qui hébète les rois. Elles vont vite en Espagne, aussi vite que les Morts de la ballade germanique. Chaque roi en enterre deux, trois, et quelquefois quatre. L’ennui les tuait à petit feu. L’air opaque et raréfié de cette cour presque africaine était iirespirable pour les princesses nées dans des royautés tempérées.
Philippe V et ses successeurs ofl'rent un frappant exemple de l’action délétère dçs nucurs espagnoles. Cette dynastie neuve, qui semblait devoir rajeunir l’.Espagne et raviver son sang appauvri, succombe à la torpeur morbide (pii règne dans le palais de Madrid. La race de Philippe II n’était plus, mais son venin n’était pas mort avec elle; il avait laissé des miasmes malsains. La tradition, plus forte que la naissance, s’empare de la dynastie nouvelle, la jette dans son moule et la façonne sur le type ancien. Elle lui inocule les vices organiques de la lignée usée à qui elle succède : le favoritisme, l’hypocondrie, l'insouciance, la dévotion sombre et i>uérile, la fainéantise monacale.
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Pliilippe V reproduit excactCMiient Charles II ; on dirait une métempsycose. Le tempérament seul diirère : l’impuissance fait place au satyriasis, mais ces extrêmes aboutissent au nième résultat. Jincliainé par sa piété au lit conjugal, l'iiilippe V devient l’esclave de ses deux femmes : il dépend d’elles autant que l’alfamé de celui qui le rassasie. La première reine, Marie-Louise de Savoie, secondée par la. princesse des L'rsins, le séquestre comme- un idiot ; elle le fait invisible et inabordable ; elle lui défend le jeu, la chasse, les promenades, les conversations. Les rideaux de l’alcève nuptiale s’étendent, entre lui et le monde, aussi épais ([u’une muraille. 31'"‘ des Lrsins a seule le droit de les entrouvrir et * d’interrompre ce perpétuel tète-à-tète. Sa seconde femme, Elisabeth de Parme, resserre encore sa captivité. Lui- même s’y complaît, d’ailleurs, et ne demande qu’à la rétrécir. Comme ces j)risonniers dont le corps a pris le pli de l’angle de leur cachot, et que l’espace déconcerte, il n’est à l’aise que dans la clôture.
Saint-Simon décrit en détail cet accouplement enchaîné : c’est le supplice des Jumeaux "Siamois aggravé par là représentation et- par l’étiquette. Le roi et la reine n’ont qu’un lit, qu’un appartement, qu’un prie-Dieu, qu’un carrosse; s’il faut le dire, qu’une même garde-robe. Ils se gardent l’un l’autre mutuellement à vue. Dans toute sa journée, calculée seconde par seconde, la reine est libre un demi-quart
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(l’heure : e’est le matin, tandis que le roi s’habille et que Yüssafeia la chausse. Le parallélisme géométrique de leurs existences décrit à ce moment un léger écart. La reine peut alors glisser un mot à l’oreille de sa couüdente, ou recevoir d’elle un papier furtivement serré dans son (jûardin faute. Eu dehors de cette échappée, respiration hâtive entre l’oppression du jour et celle de la nuit, la reine ne sort pas de l’ombre du roi. « La chaîne était si fortement « tendue, — dit Saint-Simon, — qu’elle ne quittait <( jamais le ciîté gauche du roi. Je l'ai vue plusieurs « fois au Mail, enqiortée des instants par un récit ou « par la conversation, marcher un peu plus lente- « ment que le roi et se trouver à quatre ou cinq pas « en arrière, le roi se retourner, elle à l’instant « môme regagner sou coté en deux sauts, et y conti- « nuer la conversation ou le récit commencé avec le « peu de seigneurs qui la suivaient, et qui, comme « elle, et moi avec eux, regagnaient promptement « aussi ce si peu de terrain qu’on avait laissé « perdre. » — La confession même ne l’isolait pas. Le roi surveillait son entrevue avec le prêtre d’un cabinet contigu ; il en comptait les minutes. Lorsque le temps prescrit était dépassé, il entrait dans la chambre et la confession finissait.
Cette naturalisation si rapide et^sî radicale est un des plus étranges phénomènes de l’histoire. Lorsque Saint-Simon, qui avait connu Philippe V duc d’.\njou, le retrouva roi d’Espagne dans son ambassade
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de 1718, il fut frappé de stupeur. Le prince français s'était transformé en moine espagnol : on eût dit un portrait de Miftnard repeint par Zurl)<aran. « Le pre- « mier coup d’œi), lorsque je lis ma première révé- « rence au roi d’Espagne, en arrivant, m’étonna si « fort que j’eus besoin de ra|)peler tous mes sens Il j)our m’eu remettre. Je n’a|)erçus nui vestige du « duc d’Anjou, qu’il me fallut chcrciier dans son « visage fort allongé, changé, et qui disait beaucoup « moins que lorsqu’il était parti de France. Il était « fort courbé, rapetissé, le menton en avant fort « éloigné de la |)oitrine, les pieds tout droits qui se ' « touchaient et qui se coupaient en marclialit, quoi- « qu’il marchât vite, et les genoux à plus d’un pied « l’un de l’autre. Ce qu’il me lit l’honneur de me « dire était bien dit, mais si l'un après l’autre, les « paroles si trainées, l’air si niais, que j’en fus con- (1 fondu. »
L’analogie alla jusqu’au bout. En léguant sa couronne au duc d’Anjou, Charles II lui avait transmis sa démence. Comme lui Philippe V devint fou de tristesse, ai>rès quarante années de royauté cellulaire. 11 errait dans les salles du Buen-Retiro et de l’Escurial, en baillons, la barbe longue, aussi hagard et aussi sordide que le roi Lear courant dans les bruyères de Cornouailles. Quelquefois il restait six mois dans son lit sans quitter la chein ise qui pourrissait sur son corps, laissant pousser sa barbe et ses ongles. Sa folie avait des fantaisies shakspeariennes ;
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il voulait monter les chevaux représentés sur les tapisseries qui tendaient sa chambre. D’autres fois, il demandait pourquoi, puisqu’il était mort, on tardait tant à l’ensevelir. La voix féminine du chanteur Farinelli pouvait seule calmer son délire. On le faisait venir, lorsque les accès s’emparaient du .roi, comme on appelait David et .sa harpe au secours de la raison de Safil ; Adducite mihi psaltem.
Ses successeurs le continuent, avec des nuances insensibles. Aucun réveil, aucune résistance à ce Génie du lieu qui les absorbe et qui les éteint. — Louis l", fds de Philippe V, n’eut déjà plus un trait français. Son caractère sombre, sa dévotion bornée,
* rappelaient Philippe II. Quand il mourut, à dix-sept ans, après un règne de six mois, l’Inquisition pleura en lui son Joas. — Ferdinand VI hérita de la maladie et du médecin de son père. Pendant vingt-cinq ans, Farinelli berça ses mélancolies incurables avec l’air de Hase : Per quexto dolre amplesso. Le castrat italien prit sous son fègne l’influence que les eunuques exerçaient sur les Césars byzantins. 11 y joua le rôle d’un .Maire du Palais. — Charles III, le seul qui donne signe de vie, dans cette procession de somnambules couronnés, ne put éviter la folie finale : la mort de sa femme ébranla sa raison. Pour se dis-
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traire, il s’enfoncait dans la chasse comme dans une mfilée, massacrant en masse les cerfs et les chevreuils, les parquant, parfois en grandes troupes dans des enceintes de toiles, et faisant tirer sur eux à coups de canon. On le rapportait chaque soir dans son lit, soûl de fatigue et de sang. — 11 faut chercher le règne de Charles IV, de Louise-Marie et de Godoï dans ces terribles caricatures des Capridios, où Goya l’a gravé d’une pointe plus mordante que le vers de Juvénal racontant le ménage de Claude et de Messaline.
L’Espagne reste faite à l’image de ses rois : telle nous l’avons montrée au début de cette étude, telle on la retrouverait Jusqu’à Charles 111. Même dépopulation, même stérilité, même p.iresse, même mépris de rindustrie, même réprobation du travail, la brèche faite un instant, par l’entrée de la nouvelle dynastie, à la grande muraille chinoise qui séjtare la Péninsule de l’Europe, se refp,rine bientêt, plus escarpée que jamais. L’Inquisition maintient son règne d’ignorance et de terrorisme; sa férocité ne fait que s’accroître. Philippe V refuse d’assister à ses aiito-da-fés ; elle se passe de sa présence et n’allume pas un fagot de moins. On compte seize cents victimes brûlées vives pendant les quarante années de son règne ; sept cent quatre-vingt-deux brûlées en elhgie, douze mille fouettées, piloriées ou enterrées dans les in-pare. C’est cet exécrable feu sacré qui dessèche l’Espagne, étoulle son génie, endurcit ses
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mœurs et tarit en elle toute source de vie active et intellectuelle. Tant qu’il dure, tant qu’il flamboie, l’Espagne ne change pas plus que la zone aride qui environne les volcans. Les rois passent, les dynasties se renouvellent, les événements se succèdent, mais le fond reste immobile, et l’iiilippe 11 règne toujours.
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