LES COMÉDIES DE LA MORT
La Mort, dans la Grèce antique, avait les attributs de l’Amour : la beauté et un flambeau. \ peine distingue-t-on, dans les musées, le Génie Funèbre du Génie du Sommeil. C’est un bel adolescent qui s’appuie, à un arbre ou à une colonne, les mains croisées sur sa tète : son pied foule mojlement une torche éteinte. Pausanias parle d’une statue de la Nuit qui tenait ses deux enfants dans ses bras, le Sommeil et la Mort. Knlarés, confondus, ils se Joignaient par les lè\re.s et mêlaient leurs rêves, l’.ien de moins lugubre que les bas-reliefs deg mausolées et des sarcophages. Souvent une bacchanale se déroule le long des parois. Le marbre danse et s’enivre, comme pour distraire les Mânes qu’il renferme, en les entourant des plus riantes images de la vie. Le génie grec se plaisait surtout à embellir la mort de la jeunesse; il la couvrait du voile transpaient des métamorphoses. C’était Hyacinthe cueilli par Apollon,
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Hylas entraîné par les nj niplies dans l’eau du fleuve où il plongeait son amphore, ou Adonis enseveli par Vénus dans le lit des amours célestes. — Avec quelle grâce tombent les jeunes combattants de Y Iliade I Us se détachent de la phalange héroïque, sous le tranchant du glaive, pareils aux fragments d’un basrelief mutilé. Le regret ingénu de ne plus voir le soleil est la seule plainte qu’ils profèrent. Le poëte ne les compare qu’à des fleurs ou à des épis moissonnés. A Athènes, les adolescents étaient brûlés au point du jour; la flamme de leur bûcher se mêlait aux premiers feux de l’aurore. Ménandre, dans le plus beau morceau qui soit resté de lui, célèbre la mort précoce : il lui prête l’allégresse et la fraîcheur d’un joyeux départ matinal. — « L’homme aimé des dieux « meurt jeune, ô Parménon ! Le plus heureux, je te « le dis, c’est celui qui, sans chagrin dans la vie, « ayant contemplé ces beaux spectacles, le soleil, « l’eau, les nuages, le feu, s’en, retourne promple- « ment là d’où il est venu. Ces choses, qu’il vive un n siècle ou un petit nombre d’années, il les verra « toujours les mêmes, et il ne verra jamais rien de « plus beau qu’elles. Regarde la vie comme un « voyage, et ce monde comme une foire étrangère, « un lieu d’émigration pour les hommes ; foule, mar- « chés, jeux de hasard, hôtelleries où l’on s’arrête. (I Si tu pars des premiers, ton voyage est le meil- « leur ; tu t’en vas déjà muni du nécessaire, et sans « avoir d’ennemis. Celui qui larde se fatigue et perd
(I ses ressources. Il vieillit, tptnbe dans l’indigence,
« rencontre les ennemis qui lui dressaient des pièges,
« et s’en va péniblement parce qu’il a trop vécu. «
• La Mort était belle en Grèce, parce qu’elle n’était défigurée ni par l’elTroi de l’autre monde, ni par les horreurs de la destruction. Qu’étaient-ce que les Enfers et les Champs Élysées ? Un pays léthargique, et vague, peuplé d’ombres plus pâles que les fantômes du sommeil. Cette existence spectrale répugnait à l’activité des temps héroïques. Achille proteste énergiquement contre elle, lorsqu’il répond a Ulysse qui la félicite de régner encore sur les âmes apfès le trépas : « Fils de Laërte, noble Ulysse, ne « flatte pas un mort. J’aimerais mieux être sur la « terre le garçon de charrue d’un fermier sans « domaine à lui, et qui n’aurait qu'à pèine de quoi « vivre, que de commander en roi à tout le peuple <i des morts. » Mais il y a plus d’ennui que de douleur dans cette plainte du héros dépouillé de sa. beauté et désarmé de sa force. Et puis la flamme des obsèques antiques embellissait la mort en la purifiant. La pourriture ne souillait pas le cadavre ; la forme humaine s’évanouissait dans .sa perfection. Elle ne laissait d’elle qu’une poignée de cendres que recueillait une urne de marbre. L’homme s’envolait intact dans la sphère pure de la mémoire, comme l’idée noble ou gracieuse qu’il avait personnifiée sur la terre.
Ce n’est qu’au crépuscule du paganisme que la
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Mort revêt les traits du hideux squelette. Encore paraît-il d*^«bord moins pour ell'rayer que pour divertir. C’est le boullon plutôt <jue le tragédien du
• sépulcre. L’homme, eu présence de sa sinistre carcasse, s’exhorte à jouir d’iaie chair l'ragile qui toni-
• bera demain ; il répond à sou rictus sardonique par J.1U éclat de rire voluptueux. Le squelette d’argent aux xertéhres llexihles, (|ue l'étnme fait danser sur la table de 'irimalcion, y joue le rôle d’une nnirionnelte épicurienne : il excite la soit' et la licence des convives. — « O misère ! — s’écrient-ils, — ô pitié ! que « tout l’homme n’est rien! — qu’elle est fragile, « hélas! la trame de sa vie!. — Ainsi nous serons « tous, après que l’luton nous aura enlevés. — « Vivons donc, tant qu’il nous est permis de jouir. »
Heu ! heu nos miseras! Quant lotus homuncio nil est!
Quant fraijilis lenero staminé vila cadil !
Sic erimus cuncti, postquam nos auferet Orcus.
Ergo l'icamus, dum licet esse bene.
Quelle tranquillité profonde re.spirent les tombeaux romains! Leurs éj)itaphes semblent des enseignes invitant les passants à jouir de leur paix : Seeuritnli perpcliui’. — Bonœ quicti.
Je me souviens encore d’une pierre gravée, du Musée de 'Florence, représentant un squelette qui danse devant un berger jouant de la double flûte. L’enfant lève les yeux, mais l’instrument ne quitte pas ses lèvres ; le spectre trouble à peine son chant qu’il va peut-être interrompre.
L’uvéïiemeiit de la Mort date du christianisme qui, en rendant le corps à la terre, l'avilit et le souille au prulit de l’ànie. Dès lors, la Mort rejette les voiles dont rimaginalion autitjue avait drapé sa laide nudité. Elle se résume dans le Squelette, emprunte sa faulx au Temps païen, et parcourt le monde en le ihsciuant. Elle n’a plus d’àge, plus de beauté, plus de sexe, rien (|u’une ossature décharnée que surmonte un crâne grimaçant. Elle ne dort plus, elle trépigne et gesticule furieusement: au lieu de convier l’homme au sommeil, elle l’agite des angoisses et des menaces de l’éternité. A travers le grillage de ses os arides flamboient les feux de l’Enfer. Le Moyen-Age s’éprit de çe spectre. 11 y a des époques dans son histoire où on peut dire qu’il était amoureux de la Mort. Tel fut le xiv“ siècle, qui créa le drame aux mille tableaux de la Danse Macabre.
Qui veut avoir une image de ce siècle atroce n’a qu’à se représenter le cimetière du cinquième acte A’IIamlcl, où les vivants s’égorgent sur des tas de morts et tondjent pêle-mêle dans les fosses. Ce furent d’abord des guerres horribles qui saignèrent à blanc le genre humaiu ; puis vinrent des famines qui Texténuèrent; eulin, en 1348, surgit cette fameuse Peste
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Noire dont, selon Froissait, « bien la tierce partie (I du monde nioiuut. » Cette fois, la mesure était comble ; l’extrême terreur se changea en gaieté extrême : le désespoir éclata de rire. La Mort devint la (léité de ce inonde de sang et de larmes. On la comparait à la vie et on la trouvait adorable. Morte nihil inelim, vita iiilnl pejus : « Rien de mieux que « la mort, rien de pire que la vie. » C’est la devise d’un livre du temps. Ce rire sardonique est le symptôme des grandes crises : lorsque la vie se fait trop laide, l’homme n’y tient plus et la répudie. Tant de catastrophes avaient ébranlé les nerfs de l’humamté. La danse de Saint-Cuy fut le galop final de cette orgie de douleurs. Elle commence en 137â sur les bords du Rhin, et de là se répand avec une rapidité électrique en Hollande, en Flandre, en France, en Suisse, en Allemagne. Ceux que piquait cette tarentule infernale entraient subitement en danse : danse enragée, délirante, agitée par les tremblements, couverte de l’écume de l’épilepsie. On voyait les danseurs se prendre par la main dans les rues, former de grandes, rondes et tourner jusqu’à ce qu’ils tombassent raidis de fatigue. Ce fut sans doute l’origine de la Danse Macabre. Comment ne pas croire que la Mort était là, invisible ménétrier du bal convulsif, aiguillonnant ses bonds, surexcitant ses gambades, lui iàisant creuser sa tombe avec ses pieds frénétiques. L’F^glise, d’ailleurs, avait toujours attaché une idée de damnation aux joies de