‹ Hommes Et DieuxChapitre 56 sur 84 · DE LA MOR · texte numérisé non relu

DE LA MOR

la danse. Dans les légendes du temps, la « Danse à mort » est un des cliâtinients infligés par Dieu aux ]>écheurs. La Chronique de I\'ure»?berg rapporte làdessus un conte ellroyable. — \ Darnstedt, près Halberstadt, des hommes et des femmes impies dansèrent un jour, pendant la messe, autour de l’église. Ils furent aussitôt condamnés à danser toujours. Sur-le-champ, ils se mirent en branle et tournoyèrent sans discontinuer. Ce trépignement perpé- ‘tuel fmit par user leurs pieds; alors il leur fallut sauter sur les mains. Le sacristain, voyant sa fille dans la ronde, voulut l’en tirer paf le b;as ; mais le bras lui resta dans les mains, et la fille damnée, sans donner signe de douleur, continua de danser avec les autres. Enfin, un an après, jour. pour jour, ils tombèrent morts d^ans le gouffre ouvert par le battej ment de leurs jiieds.

Quoi qu’il en soit, à peine créée, la Danse des Morts devint populaire ; elle monta sur les tréteaux, se déroula en longues fresques sur les murs des cloîtres et des cimetières ; elle encadra les livres d'IIeures et colora les vitraux ; on la retrouve qui serpente jusque sur le fourreau des épées, jusque sur le couvercle des coupes. Au xvi“ siècle , Ilolbein résume avec génie ce cycle funèbre. Ce fut le dernier élan de la Danse des Morts. Sortie de la nuit du Moyen-Age, elle s’arrête au seuil de la Renaissance.

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ni.

L'idée de toutes les Danses macabres est la même; c’est l’égalité des hommes devant la mort, le nivellement du cimetière appliqué aux écrasantes inégalités de la vie. Du l'ape au serf, du trône pontifical au sillon, la Mort visite en gambadant les mille étages de la Babel humaine. Elle n’alTecte pas l’air tragique ; c’est en bouflbnnant qu’elle invite les hommes à sa ronde.. Mais elle redouble d’ironie méchante lorsqu’elle aborde les grands de la terre : alors son ricanement devient goguenard et presque féroce. Regardez bien* à travers ce masque, décharné, on entrevoit une tête plébéienne. Le Xaible se venge du fort en l’assignant au cercueil ; l’opprimé enterre vivant l’oppresseur. — ’Qu’est-ce que la Danse macabre ? La Jacquerie de l’éternité.

(Test par le Pape que la Mort commence ; elle le prend à l’élévation de sa gloire, au moment où l’empereur d’.Vllemagne , le César, l’Auguste, le porte-glaive de Dieu, rampe à ses pieds et baise sa pantoulle. — iVo/i libi, ml /V/ro,- semble dire l’empereur humilié, comme fit son aïeul, Frédéric, lorsque dans la basilique de Saint-.Marc il baisa le pied d’Alexandre 111. Mais, comme son prédécesseur, le Pape répondrait sans doute : Kt Peiro, et mihi! Quel transport d’orgueil doit le saisir à ce faîte des gran-

cleurs terrestres, lui pauvre moine, qui naguère peutêtre portait le bissac , et ramenait au couvent l’àne (le la quête chargé de sportules! Gomme il doit oublier la grave admonition que lui donna, le jour de son avènement, le prêtre qui, souillant devant lui une torche d’étoupes, chanta par trois fois : Pater Sanctc, sir transit gloria ninndi! La Mort l’en fait souvenir; elle soulève la pourpre du dais, et lui frappe brusquement l’épaule... Les cardinaux effarés partent déjà pouj le conclave.

Plus familière encore avec l’Empereur, la Mort saute à califourchon sur ses épaules et lui escamote sa couronne. Pour arriver au Iloi, elle se déguise en échanson, et verse dans son gobelet d’or le coup de l’étrier du grand voyage. Puis elle va à la Reine, au Cardinal, à l’Évêque, au Prince de l’empire. Quand il arrive à l’Abbé, le spectre devient bouffon , et un gros rire luthérien disloque sa mâchoire. L’Abbé est un moine obèse, au ventre proéminent, au triple menton. La Mort l’a décoiffé de sa mitre, et, le tibia tendu, la tête à la renverse, sa crosse abbatiale sur l’épaule, elle le tire parle pan de son froc avec de grotesques efforts.

Le Chanoine, dans une image plus ancienne, fait un beau contraste à cette caricature monastique; C’est un digne vieillard aux traits austères, gravement assis dans sa stalle. 11 tient à deux mains le bréviaire que sa vie s’est usée à lire. La Mort s’approche de lui sur la pointe du pied; elle lui dit

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à l’oreille, comme pour ne pas troubler l’odice, que riieiïre est sonnée et qu’il faut la suivre. Le vieux prêtre la regarde il’ un air tranquille; il lui fait signe d’attendre qu’il ait fini l’antienne commencée, et il marque d’un signet l’endroit de l’oflice où elle est venue l’interrompre,’ comme s’il allait le reprendre au ciel.

Mais le .Spectre dansant revient bientôt à sa burlesque nature. Un Prédicateur est en chaire; il déclame, il gesticule, et ne voit pas que la Mort, debout derrèire lui, imite ses mouvements, parodie ses gestes, et contrefait, avec son menton pelé, les indexions tonnantes et pathétiques de sa bouche, 'fout en jouant sa comédie, le terrible mime l’a dépouillé de sou étole et lui a pris son bonnet carré qu’il plante ed’rontément sur son crâne. — Un Prêtre porte le viatique à un moribond. La Mort, grimée en sacristain, marche devant lui, tenant d’uiie main la lanterne et de l’autre secouant la clochette. — Un moine mendiant rapporte au coifvent une valise gondée de dîmes et d’aumônes; la Mort l’arrête au passage par la j)ointe de son capuchon, et rade du même cou|) le quêteur et la quête. — A l’air familier dont elle aborde le Médecin, on devine qu’elle visite un collaborateur. — Tandis que l’Astrologue, dressé sur son fauteuil, contemple la sphère planétaire jjendue à la voûte de sa cellule, le Squelette lui met sous les yeux un globe plus profond et plus mystérieux : c’est une tête^ de mort. — Il entre avec effraction dans le caveau de l’Avare, pille les sébiles, vide, les

DE LA jrORT.

balances, fait rendre gorge au sac gonflé des deniers du pauvre, et, de sa toile, fait à l’usurier un suaire.

Dans le nombre des invités à la Danse, il en est qui résistent, et qu’il faut entraîneï de force. Tel ce Chevalier, bardé et empanaché comme un destrier de bataille, que la Mort dépouille pièce à jîièce de sa lourde armure. — Tel encore ce Capitan qui tire contre elle sa lourde épée à deux mains; à quoi le spectre moqueur riposte en dégainant un ossement.

D’autres, au contraire, parmi ces invités de la Mort, lui font un accueil cordial ou indilïérent. .Maudite en haut, elle est, en bas, bien reçue, parfois appelée. M’est-elle pas la consolatrice des inconso- -lables et l’espérance des désespérés? Les Hindous donnent à Yama, leur Dieu de la mort, deu.x visages, l’un eflVayant et redoutable, l’autre bienveillant et doux. — Le Lahoureut traîne dans l’àpre sillon son maigre attelage : la Mort lui apparaît, déguisée en valet de ferme, un fouet à la main. Les chevaux s’eflarent ; mais le vieux paysan n’est pas même ému. Sa grosse tète obscure et ridée comme l’argile que fend sa charrue, n’exprime qu’une résignation sômnolcnte. Il est las des soleils, il se couchera dans le sépulcre coirime il se couchait à midi dans le sillon, la tête sur une pierre. Qu’il est touchant, le mélancolique quatrain inscrit au bas de la vieille estampe!

A la sueur do ton visaigc

Tu gagneras ta pauvre vie.

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