JÔ
stylets s’aiguisent, les chiens des fusils crient sous la main deshonimes; et, la nuit venue, un fils, un frère, un parent, rôde déjà dans les noirs fourrés des makis.
Quelquefois, par un contraste étrange, ou trouve une prière entrelacée au chant homicide, comme un scapulaire au cou d’un bandit. On dirait encore ces poignards du Moyen-Age qui récitent le Pater ou la Salutation Angélique gravés sur leur lame. Cette intervention solennelle de l’idée de Dieu au milieu des fureurs humaines n’est nulle part mieux exprimée que dans un Vocero historique, qui se compose naturellement comme un drame. Rien n’y manque, ni la scène, ni les péripéties, ni le dénoùment. — Un médecin nommé Matteo avait été appelé auprès d’un mourant, dans le village de Soro. Ce lit de mort était un piège tendu par un ennemi ; le malade tua le médecin. La famille, avertie, se mit en route pour aller au-devant du mort et lui rendre les derniers devoirs. One de ses cousines marchait et chantait en tète. Le cortég'e rencontra près d’un pont le corps du médecin, que les gens de Soro ramenaient au village où il était né. — « En venant tt sur le pont, — apparut comme un petit nuage : — « en avant point de croix, — point de prêtre avec « l’étole. — Seulement on avait attaché — son menton « avec un mouchoir. » Ceux qui portent le corps saluent les parents et veulent leur tendre la main; mais la Vocératrice les repousse : « — Appi ochons- « nous de Matteo, — et touchons-lui la main. — Des
r.ES vociinATnicEfi
« autres, nous ne voulons rien, — qui en rien ne lui « ressemblent. — O Matteo, ma colombe! — ils t’ont « frappé d’une main sûre. » — Puis, elle dénonce ses meurtriers, avec emportement et menaces. Son indignation gagne une de ses compagnes; l’esprit de la Vendetta la saisit, et toutes deux vouent tour à tour les assassins à une mort prochaine. Les habitants du village où s’est arrêté le convoi sortent de leurs maisons ; ils offrent à la Vorôratriee une collation de condoléance : mais elle refuse de manger lé pain et de boire le vin du pays qui a laissé tuer Matteo; elle le maudit, elle l’insulte, elle en secoue la poussière, elle appelle la foudre sur ses moissons et sur ses troupeaux : « Mangez donc votre pain, — et buvez « votre vin ; — nous ne voulons rien de tout ceci. — « C’est votre sang que nous voulons, — pour venger « le nôtre, — que vous avez répandu. — iN’est-ce pas « l’indigne pays — qui a vu tomber mon cousin? « — Qu’il soit assailli par le feu, — et que personne « no l’habite plus ! » — C’est alors qu’une vieille femme élève, parmi les clameurs, sa voix vénérable. — « Calmez- vous, ô mes sœurs, — et finissez ce w grand bruit. — Matteo ne veut pas être vengé, — K car il est au ciel avec le Seigneur. — Regardez « bien ce cercueil, — regardez, chères sœurs. — Jé- « sus-Christ est dessus, — lui qui enseigne à par- « donner, -p N’excitez pas vos hommes, — la mer « est assez agitée. — Songez que si nous voulons « avoir — à notre toui', il faudra rendre. »
DK LA COUSK.
Le Chœur de la tragédie de Sophocle n’a pas de voix plus auguste que celle de cette humble vieille d’une bourgade obscure de la Corse. On croit voir une Sainte des premiers siècles chrétiens s’élancer, le crucifix à la main, au milieu d’un sacrifice de Druidesses, et jeter sur l’autel, où se débat la victime, l’image du Dieu de miséricorde.
Cette passion de la vengeance, qui posséda si longtemps la Corse, fut, du reste, la fatalité de son histoire, autant que l’instinct de son caractère. Il faut en accuser surtout la tyrannie de Gênes, qui traita l’ilc conquise comme un vaisseau pris à l’abordage, et la gouverna par la rançon et par le pillage. Durant la domination génoise, il n’y eut pas de justice publique pour le Corse. Cette justice qu’on lui refusait, il la demanda à son fusil. Le sang vçrsé sur cette terre encore vierge et demi-sauvage eut une fécondité effroyable; il en fit sortir les représailles par milliers. Chaque balle se répercuta en ricochets meurtriers; chaque tombe devint un créneau derrière lequel s’embusqua un nouveau bandit. L’homme tué tuait à son tour par la main de son fils, de son frère ou de son ami; la famille des morts héritait de leurs querelles ; le village épousait la cause de la famille, et s’armait contre son ennemi ; les vengeances s’alliaienl, se transmettaient, se croisaient et enfantaient des postérités d’homicides. De là ce réseau d’inimitiés aux prises qui couvrit bientôt l’ile entière. La Vendetta eut son arbrç généalogique, mancenillier