CÉRÈS ET PROSERPINE
rapt infernal. Le char de Pluton dévore l’espace et plonge dans la mer. Les cris dont Proserpine a rempli le monde ont frappé l’oreille de Gérés. Elle s’élance, éperdue, à la poursuite du ravisseur; pendant neuf jours, elle parcourt la terre en secouant des torches ardentes. Le dixième jour, Hécate lui annonce qu’elle a aperçu Proserpine à la lueur de son pâle (lambeau; mais elle n’a.pu voir le visage du dieu qui l’enlevait. Enfin, le Soleil, infaillible témoin à qui rien n’échappe, révèle le nom du roi des Enfers. Gérés, irritée, abandonne l’Olympe; elle donne sa démission de déesse ; elle revêt les rides et les haillons d’une vieille femme, et cherche sa fille par les champs et par les cités. Epuisée de fatigue, elle s’arrête à Éleusis, à l’ombre d’un olivier, près du puits de Parthénios. Les filles du roi Gôléos, qui venaient puiser l’eau vive dans des vases d’airain, interrogent la vénérable étrangère. Gérés leur répond par un récit mensonger, et leur demande de lui trouver dans la villa un emploi de servante ou de nourrice. Les filles de Géléos l’ai»ènent à leur mère Métanire, qui lui confie son fils 'friptolème. La déesse promet de le garder des maléfices ! elle le nourrit sans ])aiu et sans lait, le lavant d’ambroisie et l’alimentant de son souffle. Pendant la nuit, elle l’enfonce dans un brasier ardent pour le purifier de l’alliage terrestre. Triptolème croît en force et en beauté, comme l’enfant d’un Immortel. Métanire, curieuse, épie furtivemertt la divine nourrice. Une nuit, elle l’aperçoit
CfillÈS ET l’ROSEUIMNE.
plongeant l’enfant dans la ilainme ; elle pousse un cri de frayeur. Cérès, irritée, retire l’enfant du foyer, et adresse à la mère de sévères reproches. Son lils nioucra, jmisqu’elle a manqué de foi. Et elle se révèle dans la splendeur de sa divinité. « Je suis la glo- « rieuse Déméter, qui fais la joie des dieux et des « hommes. » Puis elle commande qu’on lui bâtisse, sur la colline Callicliore, qn temple où, plus tard, elle enseignera ses Mystères. Le temple s’élève et la déesse s’y retire; mais la perte de sa fille la rend insensible au.x prières et aux sacrifices. La terre, que ne fécondent plus ses bénédictions, est frappée de stérilité ; la famine sévit sur l’espèce humaine. C’est en vain que les dieux viennent tour à tour mtercéder pour les hommes auprès de Cérès. Elle a juré que le sol resterait stérile tant qu’elle n’aurait pas revu sa fille bien-aimée.
Jupiter dépufe vers le dieu des Enfers Hermès à la verge d'or. Pluton se laisse fléchir; il permet à Proserpine d’aller visiter sa mère. Proserpine s’élance sur le char^ éclatant de son noir époux ; Hermès la conduit au temitle d’Éleusis. Cérès accourt au bruit du sombi'e ({uadrige,; elle couvre de baisers et de larmes la tète de sa fille; elle lui demande si elle n’a goûté d’aucune nourriture auprès du Roi des morts : « Car s’il en est ainsi, « tu pourras désormais habiter dans l’Olympe, près « de ton pèreZeus; mais si tuas pris une nourriture « dans le noir empire, alors il t’y faudra retourner.
CÉRÈS ET PIIOSERPUNE.
« Tu demeureras la troisième partie de l’année avec (I ton époux, et les deux autres avec moi et les Dieux « immortels. » Mais Pluton, avant de laisser partir Proserpine, lui a fait manger un pépin de grenade. L’arrêt est porté. Gérés se résigne aux lois du Destin. Plie relève la terre de l’excommunication qu’elle lui avait infligée. Triptolème, son nourrisson, reçoit .d’elle les principes et les leçons de la vie. Elle lui confie les germes sacrés qui fertiliseront le sein de la terre ; elle lui enseigne l’art de cultiver le sol avec la charrue ; elle lui apprend à récolter le blé et à faire le pain. Triptolème ensemence d’abord le champ paternel, puis il monte sur un char auquel Gérés attelle des serpents ailés, et parcourt le monde en jetant du haut du ciel les semailles des moissons futures.
Ge mythe si pathétique et si pur recouvre, comme toutes les fables de la Grèce, une signification naturelle. Proserpine, partagée entre les Enfers et la terre, symbolise le phénomène de la végétation, enfouie chaque année avant de fleurir. Pluton représente l’aveugle principe des productions souterraines. Gérés, par sa douleur maternelle, figure à la fois l’amour de la Terre pour ses enfants, sa désolation lorsque l’hiver arrache sa verdure, sa joie quand elle renaît au printemps. Triptolème exprime l’éducation de l’homme primitif initié aux rites de l’agriculture. Tel est le sens général de cette belle légende, revêtue des formes harmonieuses de l’allégorie.
L’imagination grecque ne cessa de perfectionner
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CKRES ET PROSEUPrNi;.
les types de ces Divinités bienfaisantes. On les voit croître d’âge en âge en beauté, e» vertu, en grandeur morale. A son titre de nourricière du genre humain, Gérés joignit celui de législatrice. Klle présida à la formation des lois, à l’accomplissement des devoirs, à l’union des familles, dont le champ est l’éternelle base. Proserpine se transfigura dans les ténèbres du monde souterrain : elle y prit l’aspect fantastique d’une Vénus funèbre ; elle y devint la maîtresse des âmes immortelles. Les jeunes hommes enlevés prématurément à la vie s’endormaient entre ses bras d’un sommeil mystique. Le célèbre vase peint de Iluvo nous la montre accueillant dans un bosquet de myrtes l’adolescent que lui présente un Génie ailé. Le nom de Félicité est inscrit au-dessus de sa tête. Trois femmes l’entourent : l’une, qui symbolise les banquets éternels, porte un plat chargé de fruits; l’autre, enveloppée d’un manteau étoilé, se nomnie la Santé; la troisième, tenant le fil des Parques entre .scs doigts, est appelée la Belle. Le jeune mort luimême est désigné par cette légende : Celui qui doit riere de longs jours.
Ainsi, déjà dans l’enfer païen la Mort a perdu son aiguillon et dépouillé son horreur. La joie et l’amour régnent là où l’homme rêvait l’épouvante et la solitude ; la santé brille dans l’asile de la destruction ; une vie nouvelle s’ouvre à l’homme qui croyait descendre dans le vide sans fond du néant.
(l’est sans doute à l’influence de Proserpine qu’est
CKlUîS ET PROSERIMNE.
due cette transformation du sombre royaume; ce sont ses yeux qui l’éclairent de cette aube ravissante d'immortalité. Gomme une jeune reine embellit une cour attristée par un roi sévère, elle apporte aux Knfers l’amour et la jeunesse. Sa grâce agit sur Pluton lui-même. Le Dieu farouche s’attendrit à son doux contact; il enchante les morts qu’il effrayait autrefois. Platon le re])résente, dans son Cmtyle, comme un pur Esprit qui apprivoise et relient les âmes par le charme de ses discours.
« Disons donc, par cette raison, Hermogène, qu’il fl n’est personne dans l’autre monde qui ait envie de fl revenir dans celuir-ci, pas môme les Sirènes, et fl qu’elles sont retenues par le charme avec tous les « autres morts : tant sont beaux les discours que « Ilaidès sait leur tenir ; et, d’après ce que je viens fl de dire, ce Dieu est un sophiste accompli et un « grand bienfaiteur pour ceux qui habitent auprès fl de lui... Quant à la volonté qu’il a de ne pas se Il trouver avec les hommes revêtus de leur corps.
Il mais d’entrer en commerce avec eux lorsque leur « âme est délivrée des maux et des désirs du corps.
Il u’est-cc pas là, à ton avis, être philosophe, et avoir Il bien compris que dans cet état il fixera les hommes « par le désir de la vertu, tandis que, s’ils sont trans- •
<1 portés par les passions et les folies du corps.
Il son père Ghronos lui-même ne pourra pas les re- « tenir près de lui, en les attachant par les liens qui « portent son nom ? »
2S GÉRÉS ET PROSERPISE.
Ainsi, les bienfaits de la vie et les espérances de la mort, les phénomènes de la germination et les miracles de la renaissance, le champ qui nourrit et qui fonde, le tombeau qui purifie et qui ressuscite, l’amour niaternel et la piété filiale, la providence terrestre et les espérances éternelles, toutes les idées sublimes, tous les sentiments purs, toutes les saintes croyances se personnifiaient dans Gérés et dans l’roserpine. Elles étaient les Madones du polythéisme. Leur caractère religieux se maintint intact au milieu des travestissements que le caprice mythologique imprima aux autres divinités. Tandis que Zeus se souille d’adultères, qu’Aphrodite se prostitue aux enfants des hommes, que Bacchus se dégrade dans les orgies asiatiques, les deux Grandes Déesses restent chastes, austères et édifiantes. Leur culte est l’enseignement sacré, leurs Mystères sont les sacrements de la Grèce.
l^leusis fut la Jérusalem païenne. C’était là que Gérés, revêtue d’un corps de femme, avait porté son deuil maternel : là étaient le puits près duquel s’était assise la déesse, le champ Rharius qui avait porté la première moisson, l’aire où Triptolème avait battu les premiers épis. C’était à Eleusis que se célébraient ces Eleusinies qui furent le Saint des Saints du polythéisme. Qu’étaient ces Mystères dont tous les poètes, tous les historiens, tous les philosophes ne parlent qu’avec un tremblement religieux ? Nous en connaissons l’appareil et l’ordonnance extérieure. Qui nous
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rendra leur esprit ? Cinq des neuf jours que durait la fête étaient consacrés aux purifications préalables.
Le rendez-vous était à Athènes. Les candidats à l’Initiation se rassemblaient avec un tumulte symbolique à l’appel de l’Hiérophante; ils faisaient des ablutions dans la mer ; ils ofiraient dansl’Éleusinium de l’Acropole l’orge sacrée du Rharius ; ils se promenaient dans les rues en secouant des torches ; puis, l’âme exaltée par ces préludes religieux, ils partaient pour Éleusis en suivant le Chemin Sacré. La procession y arrivait de nuit, à la clarté des flambeaux. Là, dans l’enceinte . du temple, vaste comme un théâtre, se célébraient ^ les Mystères. Des prêtres en costume jouaient devant les Initiés, vêtus de robes blanches, le drame hiératique du rapt de l’roserpine et des douleurs de Gérés. Les cymbales imitaient ses longs gémissements,, des danses et des cris de joie célébraient le retour de la jeune déesse sur la terre. Pendant le jour, des breuvages mystiques, des jeûnes expiatoires, des stations à l’olivier et au puits de Parthénios entretenaient la ferveur. Enfin, l’initiation commençait. Iæs candidats échangeaient leurs robes blanches contre des peaux de faon. Sous la conduite de l’Hiérophante, ils erraient dans des dédales parmi les ténèbres. Des voix effrayantes criaient à leurs oreilles; la terre tremblait sous leurs pieds et semblait prête à s’ouvrir; des fantômes horribles surgissaient, aux lueurs des éclairs, dans l’obscurité. Puis un faucheur mystérieux moissonnait silencieusement un épi. Tout à
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coup, la lumière éclatait comme un lever de soleil ; les propylées du temple s’ouvraient à grand bruit; des chants d’allégresse s’élevaient du fond du sanctuaire, les voiles tombaient et découvraient l’image de la Divinité rayonnante.
La signification précise de ces rites échappe aux. recherches de la pensée moderne. Le secret était juré par les Initiés, et la mort punissait toute révélation. Les écrivains anciens ne nous transmettent sur les mystères que de furtives réticences. On dirait, lors- (ju’ils en parlent, que leur voix baisse et qu’ils regardent autour d’eux. Déinosthènes, dans un de ses discours , déclare que « les profanes ne pouvaient les <t connaître même par ouï dire. » Pausanias, dans son Voyage, passe en se voilant la tête devant le sanctuaire d’Éleusis. «Quant à ce qui est dans l’intérieur du « temple, dit-il, un songe m’a défendu de le décrire;
« les non initiés, à qui il n’est pas permis de voir cet « intérieur, ne devant pas même connaître ce qu’il « renferme. » On démêle cependant, parmi les images confuses que nous laisse entrevoir le récit des rites, l’emblème de l’Ame passant des ombres de la mort aux clartés de la vie future ; sa résurrection spirituelle assimilée à la renaissance du grain moi.ssonné ; l’in- ' tuition des félicités promises aux élus. Que ces doctrines aient été l’énoncé d’un dogme, ou l’impression de spectacles mystiques parlant à des e.sprits ouverts aux symboles, il est certain que les Mystères furent en Grèce la grande école de l’immortalité de l’àme.
CÉKtS liT l'IlOSKIVPINK. :tl
L’antiquité est unanime à glorifier leur sainteté sacrajnentelle, leur eflicacité religieuse, leur vertu morale.
— « Heureux, s’écrie Pindare, qui, après avoir vu ce « spectacle, descend dans les profondeurs de la terre !
« 11 sait la fin de la vie, il en sait la divine origine ! »
— Diodore de Sicile écrit que « ceux qui ont participé « aux Mystères en deviennent plus pieux, plus justes,
« meilleurs en toutes choses. » Andocide, dans un des quatre discours qui sont restés de lui, dit aux Athéniens : « Vous êtes initiés, et vous avez contem- <i plé les rites sacrés des Déesses, afin que vous punis- « siez l’impiété et que vous sauviez ceux qui se défen- (1 dent de l’injustice. » Parmi les poètes de. la Grèce, on distingue ceux qui ont été marqués par l’Initiation à leur accent plus profond, à leur piété plus ardente, aux pressentiments étranges qui exaltent ou calment leurs vers. C’est l’Initiation qui donne à Pindare la sainteté d’un David, et qui tire de sa lyre des accords dignes de la harpe du psalmiste hébreu ; c’est elle qui agite d’un souille surnaturel les chœurs de Sophocle. Dans les comédies même d'Aristophane, au milieu de cet immense carnaval de dieux travestis et de croyances piofanées, tout à coup, au plus fort de l’orgie moqueuse, les rires cessent, les huées se taisent,ia scène devient grave, la fumée de l’encens succède à la vapeur de l’orgie : on entend retentir un hymne enthousiaste : c’est le Chœur des Initiés d’Kleusis qui passe en chantant. — Telles, dans la Divine Comédie, ces processions d’Anges qui défilent.
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penchés sur leurs théorbes, voilés de leurs ailes, au milieu des dérisions et des blasphèmes de l’Enfer. • '
Si les livres antiques sont muets sur les Mystères, la sculpture parle avec une auguste éloquence. L’admirable bas-relief récemment découvert :\ Éleusis * vient de faire sortir les deux (îrandes Déesses du fond de leur temple, dans l’exercice même de leur sacerdoce.
Gérés, appuyée sur un grand sceptre, crTjblèmede la royauté d’Eleusis, tend à Triptolème le grain de blé qu’il doit semer dans le champ Hharius. Derrière 'friptolème. Proserpine, tenant de la main gauche un long flambeau, étend sa droite sur la tête de l’éphèbe, en signe de bénédiction. Cette scène est unique parmi les monuments connus jusqu’ici. Les vases peints et les monnaies reproduisent plusieurs épisodes de la mission du fils de Célœos. — Debout sur son char traîné par des dragons ailés, il reçoit de Gérés une gerbe d’épis. Ailleurs, assis sur le même char et coiffé
1. Ce bas-relief fut trouvé, en 1859, à Éleusis, auprès d’une chapelle que les archéologues croient bâtie sur l’ancien emplacement dulemplo de Triptolème. M. F. Lenormand, dan.s son dernier voyage en (îrèce, le lit mouler pour notre École des . beaux-arts. Le plâtre de cette admirable sculpture a été exposé depuis dans les galeries de l’École.
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du pétase d’Hermès, il sème le blé qu’il tient dans le pan de sachlamyde relevée. Ailleurs encore, il partage l’apothéose de Gérés saluée par les Heures. — Mais c’est la première fois qu’un monument antique nous montre Triptolômerecevantle grain primitif des mains de Gérés. La présence de Proserpir)e rehausse encore la solennité de cette première communion païenne.
Si la terre d’où sort le bas-relief d’Éleusis n’attestait pas sa valeur sacrée, l’auguste simplicité de sa composition sulTirait à la révéler. Nous touchons évidemment ici le fond des Mystères. Le rideau chargé de symboles qui voilait le sanctuaire du temple se soulève ; il nous découvre dans ce marbre le double type de l’Initiation. Tandis que Gérés apprend à Triptolème les phénomènes de la terre , Proserpine lui dévoile les secrets de la vie future.
Aucun attribut ne désigne Gérés, ni la faucille, ni la couronne d’épis, ni le pavot, ni le porc familier qui l’accompagne dans les représentations d’un art postérieur. Elle se révèle par sa majesté même : Vera incensn patuil dm. I.a .Déesse est vêtue d’une ■ longue robe rayée de cannelures symétriques, comme celles des colonnes du Parthénon : vêtement pesant qui enracine à la terre la Mère universelle, et dont les plis rappellent les sillons qui tendent le champ cultivé. Un péplos aux plis nombreux couvre sa poitrine ; ses cheveux courts et calamistrés ont la rudesse virile que l’art antique prêtait aux coiiïures des divinités androgynes. Le prolil est d’une rectitude éton-
CÉKKS ET l'ROSERPINE.
nante ; c’est le type grec à sa plus haute expression. Le nez prolonge le front, sans inflexion apparente ; les lèvres ofTi ent ces contours épais qui donnent aux bouches divines tant de gravité. L’attitude de Gérés est pontificale ; le mouvement du bras qui s’appuie au sceptre, le geste de la main qui confère à Triptolème la graine mystérieuse, tout en elle indique l’exercice d’une fonction sacrée. Son visage est eni- ]>reint d’une bonlé austère : elle enseigne et elle exhorte .son jeune néophyte ; elle lui révèle l’excellence du grain nourricier; elle l’encourage aux mâles travaux qui en tireront d’éternelles moissons. Ou croit entendre le discours qui coule de ses nobles lèvres, avec une gravité didactique.
Triptolème, debout devant la déesse, étend une main pour recevoir le viatique ; de l’autre il rejette eu arrière sa chlamyde, désormais inutile. Athlète de la terre, il s’offre nu aux luttes du labour. Sa tête, tournée vers Gérés, exprime une attention religieuse. 11 regarde en face la déesse avec une fol ingénue et une franchise intrépide. Son corps juvénile accuse la vigueur plutêt que la grâce ; une vie héroïque anime ce torse robuste, ces jambes fortement taillées. G’est le type de l’homme rural, le fils des rois pasteurs, le guerrier armé non de l’épée, mais de l’aiguillon qui pique les grands bœufs et de la faux qui abat les gerbes.
Proserpine fait un ravissant contraste à Gérés et à Triptolème. Gc n’est pas le marbre fait chair, c’est le
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marbre fait ombre. Elle semble reflétée plutôt que sculptée. On croit voir ce reflet d’elle-même que traça sur le mur poli où il oscillait, la jeune fille à qui les Grecs attribuaient l’invention de l’art du dessin. Son profd respire une mélancolie résignée. Le flambeau qu’elle tient levé indique qu’elle est rendue à la vie terrestre ; mais il lui faudra bientôt rentrer sous la terre, avec le grain que Gérés donne à Triptolème. Elle va passer de la lumière du jour au clairobscur des enfers, des certitudes de la vie aux illusions de la mort; elle va redevenir un fantôme... Déjà son incarnation s’évapore, sa beauté prend une surnaturelle transparence, ses formes s’atténuent et ses traits s’effacent... A peine fixée sur le marbre, elle y glisse comme dans la blancheur d’une nuée.
Les draperies participent à la mysticité de ses formes : on dirait une vapeur tissée baignant ce jeune corps. Elles l’appellent par leur transparence celles de la femme à demi couchée du fronton oriental du l’arthénon, qui, d’après quelques érudits, représente aussi Proserjiine. Il semble que cette draperie éthérée ait été l’attribut de la reine des Ombres, comme les voiles lumineux sont celui des Vierges de l’art chrétien. . ^
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Les Dieux grecs sont partis, le temple du monde a perdu les grandes images qui le décoraient, mais
CÉRKS ET PROSERPINE.
en partant ils l’ont consacré. Les éléments qu’ils personnifiaient, les forces .actives dont ils étaient la conscience, se ressouviennent d’avoir été divins avec eux. Les traits humains et maternels de Gérés se sont perdus dans la face vaste, vague, indifférente de la Nature productrice ; sa personnalité religieuse l’anime toujours d’un souflle alTaibli. La Grande Déesse a laissé les Vestiges de ses pas dans tous les sillons; elle a attaché quelque chose de saint à foutes les fonctioi\g de la vie rurale. Aujourd’hui encore, dans quelques coins des cainp.agnes, de petites fêtes locales, payennes .sans le savoir, réveillent au temps de la moisson son culte aboli. Le geste du semeur, éjianchant le grain par larges secousses, semble la bénédiction de son prêtre. De saison en saison, sa légende, si intimement liée à l’histoire naturelle du sol, déroule ses épisodes invari.ables. Chaque hiver replonge Proserpinc, avec la végétation mourante, dans l’abîme obscur de la terre; chaque printemps la ressuscite couronnée de fleurs. Éternellement la nature répète le dr.ame sacré d’ Éleusis.
Un adiniral:)le dessin de Prudhon, reproduit par la gravure, représente la scène qui termine le troisième chant de V Iliade : Paris et Hélène réconeilifs par Vénus. Hélène, fièrement drapée dans les grands plis de ses voiles, rejette avec mépris les molles caresses de Paris qui la convie au plaisir. Mais Vénus, ironique, presque menaçante, la pousse des deux mains vers le lit adultère, comme dans un piège tendu par les dieux.
. Je rêvais devant cette ligure, dnine expre.ssion chaste et triste; elle me révélait une nouvelle Hélène, non moins belle et plus touchante que celle de la tradition vulgaire; une Hélène victime, soud'rante, obsédée, résistant à Vénus, entraînée par elle.
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vou6e aux excès de l’amour , comme une esclave à de durs labeurs.
Elle passe de main en main parmi les héros du monde homérique, semblable à la coupe de nectar ([ui circule dans les banquets de l’Olympe. Thésée l’enlève à l’âge de dix ans, pendant qu’elle dansait dans le temple de Diane, — « Il m’enleva, — dit- <1 elle dans le Second Faust de Goethe, — irtoi,
« biche svelte de dix ans, et le bourg d’Aphnide,
« dans l’Attique , me reçut. » — Achille l’entraîne ensuite dans sa violente existence, puis il la cède à Palrocle, comme un butin partagé. Ménélas l'épouse et noue à son front les bandelettes de l’hymen. Alors arrive Paris le beau pasteur, et Vénus, pour tenir la promesse qu’elle lui a faite sur le mont Ida, jette entre ses bras sa fatale esclave. Elle assiste pendant dix ans, du haut des tours d’ilion, à la guerre qu’ont allumée ses yeux , dans l’attitude élégiaque de la lille de Jephté pleurant sa virginité sur le sommet des montagnes. A Paris, tué par le javelot de Pyrrhus, succède son frère Déijdiobc; puis Ménélas reparaît dans les flammes de Troie, l’arrache au lit adultère et la ramène dans son palais de Lacédémone. Mais l’inq)lacable Vénus ne lâche pas sa ' proie : Achille, "dans les ténèbres de l’IIadès, se res-; souvient de la beauté suprême qu’il a possédée ; il s’échappe de la prison des Ombres, vient surprendre Hélène pendant sou sommeil, et un enfant ailé, Euphorion, naît des mystères de cette nuit magique.
Cependant, au milieu de ces rapts, de ces adultères, de ces vagabondages de captive livrée en prix aux luttes de la force, la fille du Cygne reste pure, et, comme l’oiseau paternel, revêtue de candeur et de majesté. Les caresses et les outrages glissent sur elle sans la pénétrer. Parmi les transports qu’elle excite, elle garde rindiH’érence d’une statue autour de lacjuelle tournerait une orgie sacrée. La faute en est aux Dieux qui se servent de sa beauté pour éblouir le monde et pour l'embraser. La vigne n’est pas responsable des ivresses sanglantes qu’elle inspire; le flambeau n’est pas complice de l’incendiaire qui attache sa flamme aux murs des cités.
.Suivez Hélène de l'Iliade à l'Odysiiée, vous la verrez toujours noble, sérieuse, imposante. La ville môme dont elle ravage les foyers, dont elle décime la jeunesse, l’entoure de respect et d’admiration. — « Ma fille, — lui dit le vieux Priani , — à mes « yeux tu n'es point coupable, mais ce sont les Dieux « qui ont déchaîné sur nous les Grecs et les fléaux « de la guerre. » — Les vieillards assis aux portes de Scée se lèvent devant elle et murmurent entre eux, à voix basse : — « Certes, ce n’est point sans M raison que les Troyens et les Aebéeus aux belles « cnémides endurent pour une telle femme des « maux si affreux ; elle ressemble aux déesses im- M mortelles. » — Au dernier chant de l’Iliade^ elle reparaît, gémissant et se lamentant sur le cadavre d’Hector, dans la langue virginale d’Iphigénie. A la
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