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LE DÉCAMÉRON

« Hélas ! — s’écrie le conteur," — que de grands « palais, que de belles maisons, que de nobles « demeures, naguère encore pleines de seigneurs, « de dames et de familles, se trouvèrent vides (( tout d’un coup ! Que d’opulents héritages et de « grands trésors restèrent sans successeurs! Que « d’hommes vaillants, que de belles femmes et de « beaux jeunes gens que Galien, Hippocrate et Escu- « lape eux-mêmes auraient jugés robustes "et bien <i portants, dînèrent le malin avec leurs parents, « leurs compagnons et leurs amis, et s’en allèrent, le « soir, dans l’autre monde avec leurs ancêtres ! »

C’est du sein de cette mortalité que Boccace va faire sortir les prémices de la vie nouvelle. Au chant du Dies irœ il répond par des contes d’amour; il sème les fleurs de la Renaissance dans le sol de cet immense cimetière , et la vie germe du sépulcre, sous mille formes riantes et gracieuses. — Les poètes ont souvent niché l’oiseau de Vénus dans le casque de la guerre; Boccace, plus hardi, le fait chanter dans une tête de mort.

Au milieu du deuil qui remplit Florence, sept jeunes dames et trois beîtux jeunes gens se rencontrent dans l’église de Santa-Maria-Novella. Ils conviennent de fuir ensemble la cité mortuaire. Pampinea offre sa villa; on l’accepte, on s’y réfugie, on s’y enferme comme dans une oasis de salubrité et de paix. Le banquet de Platon est dressé sous ses frais ombrages : chaque matin, un Roi ou une Reine,

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élue par le sort, préside à la fête du jour. Les danses succèdent aux festins et la musique à la causerie. Après la sieste de midi , les dames et les cavaliers, groupés en cercle sur la pelouse du jardin, se racontent tour à tour des histoires galantes. Le glas des agonies sonne dans le lointain : mais on peut 1e prendre de loin pour une sonnerie de fête. La brise qui souffle dans les orangers est peut-être pestiférée ; qu’importe le poison caché dans la coupe , si le breuvage est exquis ? 11 fait bon de s’endormir bercé par ces jeunes voix émues ou rieuses, au son des violes, à l’écho des joies de ce monde qui semble finir.

Ainsi le Génie de la Renaissance s’éveilla, comme s’endormit le Génie païen, en raillant la mort. A tous les Jugements Derniers de l’histoire on voit se répandre, comme une grâce d’état, cette ironique insouciance du présent et de l’avenir. Antoine et Cléopâtre, cernés par Octave, organisent ce qu’ils appellent « la bande de ceux qui doivent mourir ensemble, » et cette troupe funèbre, dont les jours sont comptés, remplit Alexandrie de mélancoliques algarades. Le jardin délicieux et sinistre du Décaméron ne rappelle-t-il pas encore les Thermes tragiques où venaient s’évanouir dans les parfums les jeunes patriciens proscrits par les Césars; où Pétrone, les veines ouvertes, dictait des vers Kcencieux dans la vapeur sanglante de son bain? 11 y a de l’elTroi mêlé au charme qu’inspirent ces jeunes femmes, qui ou-

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blient dans les délices d’une villégiature élégante leur famille, leurs proches, leurs amis, leur ville qui se meurt. Le château de bampinea semble une arche cruelle, dont les passagers couronnés de Heurs se moqueraient des naufragés luttant contre les grandes eaux du déluge.

Le Décaméron est la chronique railleuse d’une société mourante, lue au chevet de son lit funèbre. Le héraut de la Renaissance y conduit en bouffonnant les funérailles du .Moyen-Age, comme ces mimes qui,. aux obsèques antiques, contrefaisaient les gestes et la physionomie du défunt. — La sculpture grecque entrelaçait des rondes de faunes et de bacchantes sur les parois des sarcophages ; le conteur florentin cisèle des l)as-reliefs érotiques et des statuettes de moines luxurieux sur la tombe austère où le mort gothique, les mains jointes et les pieds en pointe, dort rigidement son dernier sommeil.

Ainsi, quelques années suflisent à détourner le cours des siècles et le penchant des esprits. Imaginez Dante témoin de la peste du xiv” siècle et survivant â ses hécatombes. Quel terrible chant des morts il aurait entonné sur les générations abattues! De quel souille puissant il aurait poussé ces grands essaims d’âmes vers leurs destinations éternelles ! C’est de la vallée de Josaphat qu’il aurait contemplé ce carnage de l’humanité ; Boccace a choisi pour point de vue le Tibur d’Horace. On dirait que la sombre mise en scène de son livre n’est qu’un artifice d’ar-

DE nOCCACE.

liste, un cadre de cyprès destiné à rehausser la volupté de ses contes et la beauté de ses femmes. Schelierazades du sépulcre, elles chantent sous la faux qui tranche si largement autour d’elles. Quelle joie de vivre au fort de'la mort ! Quelle rieuse vendange au milieu de cet automne de la race humaine Si la peste surprenait une des conteuses pendant son récit, elle descendrait aux Enfers, comme Proserpine, une poignée de llenrs cà la main.

Un demi-siècle à peine sépare le Bécaméron de la Divine Comédie, et, eri passant d’un livre à l’autre, vous franchissez une distance égale à celle des deux pôles. Si les cent Chants du Dante ont des antipodes, ce sont les cent Nouvelles de Hoccace. Tandis qiie le poète, rempli des haines et des amours de sa ville natale, les transporte dans l’autre monde dont il fait une Florence infernale et céleste, le conteur disperse ses récits à travers toutes les villes et toutes les régions. 11 fonde dans son livre cette cité imaginaire de Cosmopoli qui, remplaçant la Rome idéale, va devenir, pendant tant de siècles, la capitale morale de l’insouciante Italie. Les passions du .Moyen-Age qui saignaient et brûlaient encore ; ces discordes de Noirs à Blancs, de Guelfes à Gibelins, que Dante prolongeait dans l’éternité, comme si le temps ne suffisait pas à les assouvir, le Déruméroii les laisse à peine entrevoir. Elles y semblent aussi refroidies et aussi lointaines que les factions des Gracques et les proscriptions de Sylla. Que le Moyen-Age italien

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paraît sombre et farouche dans les cercles concentriques de la Divine Comédie ! Qu’il semble clair et frivole dans le labyrinthe du Décaméron ! Aux féroces légendes de la guerre civile, hurlées du fond des flammes, par des damnés formidables, succèdent des contes moqueurs racontés j)ar d’aimables dames. Stratagèmes d’amoureux , ruses de courtisanes, joyeux adultères, farces bourgeoises enluminée^ sur le fond d’or de la vieille civilisation florentine. L’indifférence politique de Çoccace n’a d’égale que son insouciance religieuse. Dès le seuil du livre, le conte des H Trois Anneaux » inaugure la tolérance sceptique de l’époque moderne. L’ Église corrompue et déchue qui arrache à Dante de si furieux anathèmes, et qui lui fait jeter des papes dans les fossses de feu de l’Enfer, n’inspire au conteur que des fabliaux graveleux et des caricatures monastiques. Faux miracles et fausses reliques, intérieurs de couvent hantés par des Incubes en chair et en os, prêtres surpris par les maris dans le lit conjugal, comme dans le filet de Vulcain , le confessionnal servant d’entremetteur à l’Amour, et les ailes postiches de l’Ange déguisant les fornications du frate. Du monde des morts, encore retentissant de la voix du Dante, Boccace ne. tire que des fantômes dérisoires qui en reviennent le sourire aux lèvres et clignant de l’œil d’un air déniaisé. — Tinguccio revient du Purgatoire pour dissiper les scrupules de son ami Meuccio, qui craint de commettre un péché mortel en courtisant sa

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