DE BOCCACE
commère. — La vision d’Anastase degli Honesti, dans une forêt de Ravenne, paraît d’abord effrayante.
Il voit un cavalier basané, monté sur un clieval noir, qui poursuit une femme nue et échevelée, dont ses chiens rongent le sein et dévorent le cœur. Cette chasse diabolique semble digne de courir dans les forêts vivantes de l’Enfer du Dante. Achevez le' conte... le sauvage veneur est un amant dédaigné; la femme dévorée est une beauté cruelle, ainsi damnée et châtiée pour lui avoir tenu trop longteipps rigueur. La fantasmagorie dantesque se termine en morale anacréontique.
Une sérénité imperturbable recouvre, comme du* Masque antique, ces facéties licencieuses. C’est avec le style de Tite-Live que Boccace raconte les commérages de Florence. Ses périodes cicéroniennes drapent de la toge consulaire Calandrino et Buffamalco. La langue romaine, dans laquelle sont narrées ses comédies conjugales-, leur donne la gravité que revêtent, avec le temps, les bouffonneries séculaires. Il y a dans son livre des scènes de. femmes volages et de maris crédules, qui rappellent ces bas-reliefs antiques où l’on voit de graves béliers que des nymphes demi-nues retiennent, en folâtrant, par les cornes.
Ne vous fiez point à cette bonhomie solennelle ; elle cache le génie florentin le plus net et le plus sagace. Le désabusement complet, le sens raffiné de la vie pratique, la sensualité positive et délicate à la
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fois qui caractérise l’épicuréisme italien, l’acquiescement ironi(iue aux conventions de la vie percent, à chaque instant, sous l’apparente simplicité du conteur. Souvent aussi la malice subtile de certains récits, lorsqu’ils sont contés par Fiametta ou par Néiphile, font songer au sourire de la Joronde du Vinci. 11 en est d’autres dont l’impudeur robuste^ et hardie évoque devant les yeux ces grandes nymphes du Giorgione qui se promènent nues, dans la campagne ardente, devant de jeunes Vénitiens accoudés au bord d’une fontaine.
Tout n’est pas rires pourtant et moqueries plaidantes dans le Dfranu'ron de Boccace. L’impression qu’il fait sur l’esprit est celle d’un été splendide entrecoupé de violents orages. Peu de larmes, mais des coups de tonnerre : aucune effusion de tendresse, mais, çà et là, de foudroyants éclats de passion. Quand l’amour vrai paraît dans le Déramfron, il y sévit aussi terriblement- que la peste de son exorde. On en meurt, et de mort subite, comme d’une blessure physique qui traverserait la poitrine en perçant le cœur. — Jérome épris de Sylvestra, et la retrouvant mariée après deux ans d’absence, pénètre, la nuit, dans sa chambre. Il lui demande qu’elle lui fasse dans son lit une place pour mourir, et il y meurt en effet, tranquillement, naturellement, de son désir étoufl'é. — Simone, accusée d’avoir empoisonné son amant, se justifie en mâchant à son tour la plante venimeuse ([ui l’a fait mourir.
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Mais la plus belle et la plus exquise de ces légendes de l’amour subit est celle de Lise, fille de Bernardo Puccini, apothicaire de Palerme, deven’ue amoureuse de Pierre d’Aragon. iNe vous récriez pas sur la profession de son père, puisqu’un roi n’en a pas rougi. L’apothicaire, en ces temps anciens , n’était pas le personnage grotesque que Molière a fait; il tenait du médecin et de l’alchimiste. Avec ses drogues bizarres, ses pilules de pierreries et sbn or potatile, la thérapeutique arabe lui avait transmis des formules de <1 charmes ». et d’incantations. Imaginez la jeune Lise assise au comptoir de son père, sous une image* byzantine de saint Nicolas, le patron des pharmacopoles, entourée de belles inaïoliques siciliennes aux dessins moresques, pleines d’ambre gris et de bézoards , et le cadre ne sera pas indigne du portrait.
Lise Puccini ayant donc, un jour de fête, vu le roi’ Pierre d’Aragon jouter à la catalane avec ses barons, s’éprend de lui avAemm&wi: di lui fcrrcntcmente s innamoro. La fête terminée, elle ne cesse de penser à ce « haut amour; » mais désespérant d’y atteindre, elle tombe bientôt mortellement malade. Sentant sa lin approcher, elle prie son père d’appeler auprès d’elle Minuccio d’Arezzo, un jeune musicien en faveur auprès du roi Pierre. Minuccio arrive, et joue doucement de la viole devant le lit de la malade. Mais la musique ne fait qu’irriter sa fièvre : restée seule avec Minuccio, Lise lui avoue la flamme dont elle meurt :
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U Sachant combien peu mon amour convient à celui K d’un roi, et ne pouvant ni l’éteindre, ni même « l’apaiser, j’'ai pris le parti de mourir; mais je K mourrai moins désespérée, si le roi sait que je « meurs pour lui, et j’ai compté sur toi pour qu’il le « sache au plus tôt. » — Minuccio, ému de pitié, accepte le triste message. Il va trouver Mico de sienne, « fort bon maître de rimes, ^pour le temps d’alors ; » assai buon dicilore in rima a qnei tonpi, etlepoëte, à sa prière, écrit une canzone que Minuccio met en musique, sur un air gémissapt et tendre. Le ^lendemain, il vient la chanter au roi, assis à table avec ses barons. La plainte mélodieuse lui va droit au cœur ; il y démêle un aveu secret et veut savoir à qui elle s’adresse. Alors Minuccio lui raconte l’his- • toirc de Lise, et comment elle se meurt de l’amour qu’elle a pris pour lui. « A ce récit, le roi fit grande « fête, fece gran fcsta j il donna à Lise de grandes « louanges, disant qu’une si vaillante jeune fille « méritait bien qu’on eût pitié d’elle ; et il ordonna « à Minuccio d’aller la consoler de sa part , et lui « dire qu’il irait ce jour-là même, à l’heure de « vêpres, lui faire une visite. »
A l’heure dite, Pierre d’Aragon monte à cheval, et s’arrête devant la maison de Bernardo. 11 se fait conduire auprès du lit de la jeune fille qui, avertie par Minuccio, l’attendait, soulevée sur ses oreillers, dans l’attitude d’une malade qui va recevoir l’hostie du viatique. — « Madame, lui dit le roi en lui pre-
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« liant la main, Mudonna, que veut dire ceci? Vous « qui êtes jeune et qui devriez réjouir les autres, U vous vous laissez abattre par le chagrin ! Nous vous « prions pour l’amour de nous de vous consoler et « de vous guérir. » A ces bonnes paroles gt au contact de la main royale, la jeune fille se sent heureuse « comme si elle eût été dans le paradis. » Elle promet au roi de guérir et se ranime à vue d’-œil. Quelques jours après, Pierre d’Aragon, qui a tout dit à la reine, retourne avec elle, suivi de sa cour, dans la maison de l’apothicaire, et là, s’adressant à Lise qu’il trouve levée et convalescente : « Belle fille, lui dit-il, le « grand amour que vous’nous avez porté vous a près « de nous mis en grand honneur, et celui que nous « voulons vous faire est de vous donner un mari de « notre main , te qui ne nous empêche pas de nous « déclarer désormais votre chevalier, sans vous « demander autre chose pour cette promesse, qu’un « seul baiser. » Lise rougissante, et genou en terre, lui fait cette humble et noble réponse : — « Sire, je « sais qu’on me croirait folle, si l’on savait que j’ai « été amoureuse de vous. Mais Dieu m’est témoin « qu’à l’heure môme où cet amour me prit, je n’pu- « bliai pas que vous étiez le roi et moi la fille de « Bernardo. Mais vous savez qu’on ne commande pas M à son cœur, et qu’on n’aime pas à son choix, mais « selon son désir. Le mien m’attirait vers vous , et « j’essayai de lui résister. N’en pouvant plus, je vous « aimai, je vous aime encore et je vous aimerai toute
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« ma vie. Du moment que je vous aimai , je résolus « de faire toujours de votre volonté la mienne. Ainsi, « non-seulement j’épouserai et j’aimerai le mari que « vous voulez que j’épouse et que j’aime ; mais, si « vous le désiriez , je me jetterais au feu avec joie. (1 Quant à l’olfre que vous me faites d’être mon « chevalier, vous qui êtes mon Seigneur et mon Roi, « vous sentez combien peu un tel honneur m’appar- « lient. Je ne veux donc point y lépondre, et pour « le baiser, je ne l’accorderai qu’avec la permission « de la reine. » — La bonne reine permet cette chaste faveur, et le roi baise au front la jeune fille devenue sa dame. Puis il la marie à un de ses gentilshommes nommé Perdicon, en lui donnant pour dot les deux fiefs de Gatellabota et de CelTalu. — « Et depuis, dit « en terminant Pampinea, il fut toute sa vie le che- M valier de Lise Puccini, et dans tous ses faits « d’armes il parut toujours avec les devises quelle « lui envoyait. » ,
Ne souriez pas ; l’ironie romprait le charme de cette belle et naïve histoire. La chevalerie y brille dans sa fleur ; la royauté y apparaît bienfaisante et pure, telle que se la figurait l’imagination enfantine des premiers trouvères. Cela vous transporte dans l’âge d’or monarchique de Charlemagne et d’Artus. Ce jeune roi sage comme un patriarche, chaste comme un héros celte, est en même temps un cavalier accompli. Sa continence n’a rien d’emphatique : ce n’est pas celle d’un Scipion romain, mais d’un