‹ Hommes Et DieuxChapitre 77 sur 84 · DE BOCCACE · texte numérisé non relu

DE BOCCACE

ceau de cendres. Boccace était un savant illustre, plongé dans les hautes études de son temps. Il composa de grands poèmes allégoriques et mystiques, des encyclopédies classiques, des traités d’histoire et d’érudition. Sa vie se passa, comme celle de Pétrarque, à fouiller et à exhumer les manuscrits de l’antiquité. A cinquante ans, il renonça aux lettres profanes, revêtit l’habit clérical, et se cloîtra dans l’enseignement de la Divine Comédie. Il prêcha, dix ans, la parole de Dante dans une église, avec le zèle d’un théologien scrutant et commentant l’Écxiture. Et toute sa gloire tient dans un livre dé contes licencieux, écrits pour ainuser une princesse, qu’il renia énergiquement dans ses derniers jours! « De grâce, « écrivait- il â son ami Mainardo, ne lisez pas ce Il livre à des femmes. Elles me prendraient, en « écoutant mes Nouvelles, pour un vil entremetteur, « un vieillard incestueux, un homme impur, et per- II sonne ne serait là pour s’élever en témoignage et H pour dire : Il a écrit en jeune homme, et forcé par Il qui avait puissance sur son âme. » Vains remords, protestations inutiles. L’imagination se représentera toujours Boccace sous les traits d’un Satyre aimable, assis au milieu d’un cercle de jeunes femmes, qu’il fait tour à tour sourire et rougir. La postérité s’est moquée de la contrition du vieillard; elle l’a condamné à l’immortalité du Démméron.

— Tragiques. — ^

Agrippa d’Aubigné est, à la fois, le poète, le soldat et le diplomate de l’âge héroïque du protestantisme. Tout en lui est extraordinaire, jusqu’à son enfance. A peine eut-il quatre ans, que son père le livra aux verges d’un de ces terribles pédagogues du xvi* siècle, entre les mains desquels les frêles ecoliers d’pujourd’liui périraient en quelques semaines. 11 apprit à lire dans une Bible hébraïque ' il epela ses lettres dans le stoïque latin de Sénèque. A l’âge où l’on sèvre les autres enfants, il avait bu jusqu’à la lie la coupe d’encre non frottée de miel que la Muse classique tendait alors à ses nourrissons.

AGRIPPA U’AUniGNÉ. •

Quand il eut épuisé ses maîtres, son père le mena à Paris pour en chercher d'autres. En passant par Amboise, le vieux huguenot se trouva face à face avec les tètes coupées de ses frères d’armes plantées sur des pieux. « Les bourreaux, s’écria-t-il, ils ont • décapité la France! >> Puis, posant les mains sur la tête de son fils : « Jlon enfant, il ne faut point « épargner ta tête après la mienne pour venger ces n chefs pleins d’honneur. Si tu t’y épargnes, tu « auras ma malédiction. » L’enfant jura, et jamais serment ne fut mieux tenu. Ces tètes coupées furent, au néophyte ce que- les tètes de morts .«ont aux anachorètes, un mémento perpétuel. Elles lui soufflèrent par leurs bouches sanglantes la foi et la haine : il vécut sous leur noir regard.

A peine arrivé à Paris, la persécution l’en chassa avec son précepteur Béroalde. Ils tombèrent en fuyant dans une embuscade de reîtres catholiques, qui les conduisirent h un inquisiteur nommé Démochares. — Démochares ! un tel no^n vaut un portrait. On voit d’ici le pédant sinistre agitant des tenailles en guise de férules. D’ Aubigné fut condamné à mort ; en attendant son exécution, les officiers de l’escouade l’emmenèrent passer la nuit avec eux. Il y avait bal, ce soir-là, dans le corps de garde : aux premiei*s sons du violon, l’enfant se leva et se mit à danser. Était-ce un poétique adieu aux joies de la viê et de la jeunesse, ou l’enthousiasme d’un jeune martyr s’élançant vers le paradis? Quoi qu’il en .soit, cette danse funèbre

AGRIPPA D’AUniGNK.

remua le cmur de ses geôliers. L’un d’eux l’éveilla au point du jour, et lui ouvrit la porte de la prison. Il sauta sur un cheval de rencontre, et courut ventre à terre jusqu’à Montargis, où il vint tomber poudreux, hors d’haleine, aux pieds de la duchesse de Ferrare.

Cependant son père mourut, et le tuteur auquel il l’avait confié l’enferma sous les verrous pour l’empêcher d’aller rejoindre l’armée protestante. Mais, une nuit, il sauta en chemise par la fenêtre de sa ^chambre, rencontra une compagnie de cavaliers huguenots, monta en croupe sur le cheval du capitaine et partit demi-nu pour les croisades de son Évangile.

C’est là l’aurore de cette vie orageuse,’ aurore sanglante, qui devait avoir pour midi ce soleil fixe de la Bible qui s’arrête au milieu du ciel, pour éclairer plus longtemps le carnage sacré. La jeunesse de d’Aubigné, c’est une stance du poëme de l'Arioste en tête d’un chant de la Dhnne Comédie-, c’est une fanfare qui s’éteint dans le sombre chant du Dies irœ. A partir de son entrée dans la guerre civile, le jeune soldat s’assombrit. Au milieu de l’armée mondaine ^d’Henri IV, il apparut comme un derviche guerrier de l’Islam dépaysé dans un tournoi français. Apre au combat, implacable au conseil, il était toujours pour le parti violent, la guerre à outi’ance et l’incendie des vaisseaux. Son maître, qu’il servait en le rudoyant, aimait et redoutait à la fois cet ami solide,

AGniPPA D’APBIGNK.

mais blessant. D’Aubigné s’indignait de ses tergiversations et de ses mollesses, il l'arrachait à ses amours, il aboyait à ses lunes de miel' comme un chien de garde farouche et fidèle. A vrai dire, sa place n’était pas sous la tente profane d’Henri IV, mais dans ce camp des Saints de Cromwell où des caporaux étaient saisis d’inspiration prophétique, où les soldats chantaient des psaumes en montant la garde. Sa religion n’était pas le calvinisme politique et tempéré de la France d’alors, mais la Réforme de Huss et de Ludlow, un culte abstrait dans un temple nu, une religion de terreur et dg tremblement, l’adoration isolée d’un Dieu redoutable, sans forme, sans image, qui permet à peine de graver son nom en hiéroglyphes my.stiques, sur l’éphod d’or de son Prêtre.

C’est au désert qu’il faut le chercher ; dans ce désert moral du fond duquel il a daté ses Tragiques'. On les croirait écrits dans une caverne du Carmel, sur une table de pierre, en lettres de dix cou" dées, par un prophète à demi-sauvage. Écoutez le poète, dans sa préface, lançant sur le monde ce

1. Les Tragiques donnez av pvblic par le larcin de Prome- Ihée. Au dézerl (sic). M. ü. C. XVI.

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chant de colère ! Vous diriez Élisée déchaînant son ours qui dévore les blasphémateurs :

Va, livre, tu n’os gue trop beau Pour être né. dans le tombeau Duquel mon exil te délivre;

Seul pour nous deux je veux périr ;

Commence, mon enfant, à vivre Quand ton père .s’en va mourir.

Sois liardi, ne te cache point,

Entre chez les rois mal en point:

Que la pauvreté de ta robe Ne te fasse honte ni peur,

Ne te diminue ou dérobe La sufTisance ni le cœur.

Si on te demande pourquoi Ton front ne se vante de moi,

Dis-leur que tu es un posthume.

Déguisé, craintif et discret;

Que la Vérité a coutume D’accoucher en un lieu secret.

J’eus cent fois envie et remord De mettre mon ouvrage à mort.

Je voulais tuer ma folie;

Cet enfant bouffon m’apaisait.

Enfin, pour la fin do sa vie.

Il me déplut, car il plai.sait.

C’est par cette porte de bronze, c’est poursuivi par ces abois de Cerbère que l’on entre dans ce poënje infernal ; pêle-mêle inouï de trivialités et d’épouvantements, où les caricatures obscènes de la satire latine .se heurtent aux gigantesques fantômes de

rApocal}"pse. Qu’on s’imagine l’épopée du calvinisme chantée sur le ton inouï d’Ézéchiel, la cour des Valois éclairée au feu de Gomorrhe, et les Mignons de Henri 111, et les dames galantes de Brantôme traînées par les cheveux, dans leurs toilettes impudiques, comme sur un fond d’incendie.

Quelle face et quel revers de tableau que ces « Entrées royales,» dont l’une a la magnificence et la lumière d’un Rubens, et l’autre la noirceur sinistre d’un Garavage !

Jadis nos rois anciens, vrais pères et vrais rois. Nourrissons de la France, en faisant quelquefois Le tour de leur pays, en diverses contrées,

Faisaient par les cités de superbes entrées.

Chacun s'esjouissait : on savait bien pourquoi ;

Les enfants de quatre ans criaient : Vive le roi!

Les villes employaient jnille et mille artifices Pour faire comme font les meilleures nourrices.

De qui le sein fécond se prodigue à s’ouvrir.

Veut montrer qu’il en a pour perdre et pour nourrir.

Nos tyrans aujourd’hui entrent d'une autre sorte;

La ville qui les voit a visage de morte ;

Quand son prince la foule, il la voit de tels yeux Que Néron voyait Rome en l’éclat de ses feux.

Quand le tyran s’égaye en la ville où il entre,

La ville est un corps mort, il passe sur son ventre.

Et ce n’est plus du lait qu’elle prodigue en l’air.

C’est du sang * .

Suivez, au Louvre des Valois, cet Alceste bardé de pied en cap, il y apporte sa foi rigide, sa franchise

AGIUPPA D’AUBIGKÉ. A2S)

abrupte , son verbe tranchant. C’est un homme de fer qui accoste et qui froisse des hommes de velours. J U vénal n’a pas de tirade d’une ironie plus mordante que celle où il suppose un jeune homme débarquant de sa province à la cour, et s’informant du nom des damoiseaux à mine d’hermaphrodites qu’il y voit briller.

Notre nouveau venu s’accoste d’un vic'illard,

El pour on prendre langue il le tire à l’écart.

Là il apprit dos noms dont l’histoire de France Ne lui avait donné ni vent ni connaissance.

Ce courtisan grisou, s’émerveillant de quoi Quelqu’un méconnaissait los mignons de son roi, lîacontc leurs grandeurs, comment la France entière, Escabeau de leurs pieds, leur était tributaire.

A. l’enfant qui disait : « Sont-ils grands terriens.

Que |§ur nom est sans nom par les historiens ? «

11 ré|K)nd : « Rien du tout; ils sont mignons du prince.

— Ont-ils sur l’Espagnol conquis quelque provinco’? Ont-ils, par leurs conseils, relevé d’un malheur?

Délivré leur pays par extrême valeur?

Ont-ils sauvé le roi, commandé quelque armée,

Et par elle gagné quelque heureuse journée? »

A tout fut répondu : « Mon jeune homme, je croi Que vous ôtes bien neuf : ce sont mignons du Roi. »

D’Aubignéestdelarace de ces ascètes de la Judée, troglodytes et mangeurs de sauterelles, qui sortaient parfois de leurs trous de rochers, et surgissaient au milieu des orgies de l’Asie, la cendre au front et l’anathème'à la bouche. Il reproduit leur exagération formidable, ’fout s’enlle et tout s’amplifie dans ce

AGIUI’PA U’AÜBIGNÉ.

cerveau exalté. Les images catholiques s’y reflètent aussi monstrueuses que les idoles de llaal. Ces femmes de cour, qui nous semblent si gracieuses et si séduisantes dans les chroniques de l’époque, lui apparaissent comme autant de Prostituées apocalyptiques montées sur des dragons à sept tètes. La lecture unique et assidue de la Bible hallucinait les esprits enflammés des premières ferveurs de la Réforme; elle y produisait des effets de mirage. Ils ne distinguaient plus nettement Rome de Babylone et Philippe II de Sennachérib; ils tournaient tout à l’hyperbole orientale. Leurs malédictions ont la redondance et l’emphase des anatlièmes de la Bible.

Ils crachent vers la lune, et les voûtes célestes

N’onl-elles plus de foudre et de feux et de pestes?

Ne partiront jamais du trône où tu te sieds •

Et la Mort et l’Enfer qui dorment à tes pieds!

Ce livre entier des Tragiques n’est qu’un appel aux foudres de Jéhovah, au glaive de l’Ange Exterminateur. Le poète y fait le tour de son siècle, comme Jonas celui de Ninive, criant « Malheur! Malheur! » prophétisant le fer et le feu. Pour lui, point de milieu, point de jturgatoire, le Ciel ou l’Enfer! Le monde est tranché en deux camps : d’un côté Rome, de l’autre Genève. Ceux qui resteront entre deux, les tièdes, les neutres, les indifférents, n’échapperont pas à la ruine de la cité condamnée. « Car, I) dit-il avec une poésie admirable.

AGIUI’P.V D'AUBIGKÉ.

Lorsque l’éclal.

[•'un foudre exterminant vient renversera plat Les cliônes résistants et les cèdres su|>erbes,

Vous verrez là-dessous les plus petites herbes,

La (leur qui craint le vont, le naissant arbrisseau.

En son nid l’écureuil, en son aire l’oiseau,

Sous ce dais qui changeait les grêles en rosée,

La bauge du sanglier, du cerf la reposée,

La ruche de l’abeille et la loge au berger.

Ayant eu part à l’ombre, avoir part au danger.

Mais c’est lorsqu’il chante le martyrologe de la Réforme que le poëte s’élève à la sublimité de la haine et de l’enthousiasme. Son livre des Feux est le bien nommé ; il brûle et il rayonne. On y marche entre deux rangées d’holocaustes : la vapeur des auto-da-fé se mêle aux parfums des encensoirs de Sion. Les martyrs entonnent dans la fumée les psaumes de la délivrance; ils chantent jusqu’à, ce que la flamme Vienne lécher leurs lèvres; et leurs bûchers se transfigurent en buissons ardents, et les ailes incombustibles des Séraphins viennent, au milieu du brasier, palpiter sur leurs fronts fumants.

Huss, Jérôme de Prague, images bien connues Des témoins que Sodome a traînés par ses rues.

Couronnés de papier, de gloire couronnés.

Par le siège qui a d’or mitrés et ornés

Ceux qui n’étaient pasteurs qu’en pa()iors et en titres.

Et aux évêques d’or fait de papier les mitres.

Quelle image que celle de ce martyr anglais.

AGKII'l'A D’AlllilGNK.

levant au ciel ses bras, dont le feu a déjà fait des os de squelette!

Tu as ici tou rang, ô invincible Hauxl Oui, i>our avoir promis de tetiir les bras hauts Oans le milieu du feu, si du feu la puissance Taisait |)lace à ton zèle et à ta souvenance.

Sa face était brùlee, et les cordes des bras Tn cendres et charbons étaient chutes en Iws,

Quand Ilaux, en octroyant aux frères leur requête,

Des 03 qui furent bras fit couronne à sa tète.

Son tableau de la Saitit-Barthclcniy a l’hoiTeur de la tuerie qu’il retrace. Le glas du tocsin, les cris des niéurtriers , le râle des victimes, le pétillement des arquebusades se répercutent dans des vers haletants, et comme essoufflés de colère. Le meurtre est partout, dans l’alcôve et dans la rue ; il vient surprendre la volupté en flagrant délit. Dalila livre aux Philistins Samson énervé. Spectacle érotique et tragique que d’Aubigné peint en traits de sang.

Il n'est garçon, enfant qui quelque sang n’épanche,

Pour n’ètre vu, honteux, s’en aller la main blanche. '

Los prisons, les palais, les châteaux, les logis,

Les cabinets saci és, les chambres et les lits

Des princes, leur pouvoir, leur secret, leur sein môme

Turent marqués des coups de la tuerie extrême.

Les princesses s’en vont de leurs lits, de leurs chambres. D’horreur, non de pitié, pour ne toucher aux membres Sanglants et détranchés que le tragique jour Mena chercher la vie au nid du«faux amour.

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AGRIPPA D’AUBIGNÈ.

Libilino marqua de ses couleurs son siège,

Comme le sang des faons rouille les dents du piège;

Ces lits, pièges fumants, non pas lits, mais tombeaux.

Où l'Amour et la Mort troquèrent do (lambeaux.

Ailleurs il nous montre la cour de Charles IX penchant aux fenêtres du Louvre, sur le fleuve qui charrie des morts, les mille têtes lubriques et cruelles d’un cirque romain.

Or, cependant qu’ainsi par 1a ville on travaille.

Le Louvre retentit, devient champ de bataille.

Sert après d’échafaud, quand fenêtres, créneaux.

Et terrasses servaient à contempler les eaux.

Si encore sont eaux. Les dames, mi-coill'écs,

A plaire à leurs mignons s’essayent échauffées.

Remarquent les meurtris, les membres, les beautés, Bouffonnent salement sur leurs infirmités.

A l’heure que le ciel fume de sang et d’âmes.

Elles ne plaignent rien que les cheveux des dames.

En tel état la cour, au jour d’esjouissance.

Se promène au travers des entrailles de France.

Ce n’est plus un poète qui raconte, c’est l’homme échappé , meurtri, du massacre , qui crie « par la bouche de sa blessure : » per la bocca de su herida, dit la romance espagnole. Puis, comme au cinquième acte des Huguenots, les cantiques luthériens s’élèvent entre les clameurs du carnage, pareils à des spirales d’encens se détachant de la fumée des arquebuses et montant droit vers le ciel. La légende des premiers martyrs n’a pas de scène plus touchante que celle des femmes calvinistes cherchant

AGRIPPA D’AÜBIGNÉ.

le corps de leurs maris, au clair de lune, sur les deux rives de la Seine .

Si quelqu’un va chercher en la berge commune Son mort, pour son témoin il ne prend que la lune.

Aussi bien, au clair jour, ses membres détranchés No se discernent plus fidèlement cherchés.

Que si la tendre Allé ou bien l’épouse tendre Cherchant père ou mari, crainte de se méprendre.

En tirent un semblable, et puis disent ; « Je tien.

Je baise mon époux, ou du moins un chrétien. »

Ces pauses de douceur sont rares, mais exquises dans la poésie de d’Aubigné. C’est le miel fait par des abeilles sauvages à triple dard dans la gueule déchirée du lion de la Bible ; il paraît meilleur que celui des ruches. Quelle tendre mélancolie respirent ces vers sur les derniers martyrs de la Réforme !

Le printemps do l’Église et l'été sont passés;

Si serez-vous par moi, verts boutons, amassés;

Encore éclorez-vous, fleurs si blanches, si vives.

Bien que vous paraissiez dernières et tardives.

On ne vous laisse pas, simples de si grand prix,

Sans vous voir et flairer au céleste pourpris.

Une rose d'automne est plus qu’une autre exquise.

Vous avez réjoui l’automne de l'Église.

Il faut citer encore cette fraîche peinture de la' terre taillée et colorée par la main de l’homme?

Les aimés laboureurs Ouvragent son beau sein de si belles couleurs.

Font courir les ruisseaux dedans les vertes prées Par les sauvages fleurs en émail diaprées.

‘ Ils sont peintres, brodeurs, et puis leurs grands tapis Noircissent de raisins et jaunissent d’épis.

Les ombreuses forêts leur demeurent plus franches, Éventent leurs sueurs et les couvrent de branches.

Mais, encore une fois, ces chants de flûte ou de harpe sont rares dans les Tragiques, Le poëte ne quitte guère l’embouchure de sa trompette ajustée contre les murailles de Rome, comme celles de Josué contre Jéricho. Quel souffle dans l’invective! Quelle portée dans l’imprécation! Cette violence de ton se fausse à la longue ; le vers s’enroue à force de crier. Ainsi que Roland à Roncevaux, sonnant du cor jusqu’à ce que son cœur éclate, on dirait parfois qu’une veine se brise dans la poitrine de ce crieur d’anathèmes, et qu’il teint son clairon du sang et de la bile de ses poumons déchirés. Puis, l’ haleine lui revient, sa verve se rallume, son fiel se renouvelle, l’écume remonte à ses lèvres; il recommence à menacer, à attester, à maudire. Plus il va, plus il s’enfonce dans ces sentiers pierreux de la Judée prophétique, où surgissent des visions grandioses, où se déploient de brûlants mirages, où tout entraîne l’âme aux idées extraordinaires et terribles : la citerne tarie, le figuier desséché, le cri de l’onagre, le caillou qui grince sous les écailles du serpent, l’aigle décrivant dans l’air embrasé son vol gigantesque. 11 perd toute notion du temps, tout rapport entre la parole et les choses. Il n’est plus ni à Paris ni à Genève; il est à Patmos, sur la pointe d’un ro-

cher perdu, entre la mer et l’éterni é. Achab et Henri III, Jézabel et Catherine de Médicis, le Pape et l’Antéchrist, les prêtres de Baal et les moines, les amours du Louvre et les fornications d’Israël, tout cela s’amalgame à ses yeux en une vision confuse, indéfinie, horrible, qui remplit l’espace et le temps, sans distinction de plans ni de siècles. C’est la débâcle effrayante de l’Apocalypse, le firmament accablant la terre de terreurs, les phénomènes du prodige se substituant aux lois naturelles ; des étoiles qui tombent, des Plaies qui se répandent, du sang qui crie, des sépulcres qui se fendent, des chevaux pâles qui courent dans .les airs ; et, au-dessus de tout cela, le Jugement Dernier qui s’avance, du fond des cieux ouverts, avec ses cercles d’anges oscillant à perte de vue, et le Christ debout, tonnant au milieu !

L’air n’est plus que rayons, (ant il est semé d'anges.

Il y a des images dantesques dans ce tableau final. Le poëte ÿ montre les arbres, les eaux, le feu, les montagnes déposant au tribunal de Dieu contre les persécuteurs.

« Pourquoi, — dira le feu, — avez-vous de mes feux Qui n’étaient ordonnés qu’à l’usage de vie,

Fait des bourreaux, valets de votre tyrannie? »

L’air, encore une fois, contre eux se troublera.

Justice au Juge saint contre eux demandera, *

Disant : « Pourquoi, tyrans et furieuses bestes,

M’empoisonnâtes-vous de charognes, de pestes,

Dos corps de vos meurtris? » — « Pourquoi, diront les eaux. Changeâtes-vous en sang l’argent do nos ruisseaux? »

Les monts qui ont ridé le front à vos supplices ;

« Pourquoi nous avez-vous rendus vos précipices? »

« Pourquoi nous avez-vous, diront les arbres, faits D’arbres délicieux, exécrables gibets? »

Sa peinture du désespoir des damnés fait passer devant les yeux les groupes frénétiques de la fresque de Michel-Ange.

Que si vos yeux de feu jettent l’ardente vue A l’espoir du poignard, le poignard plus no tue.

Que la mort, — direz-vous, — était un doux plaisir I La mort morte no peut vous tuer, vous saisir.

Voulez-vous du poison? en vain cet artiflee.

Vous vous précipitez, en vain le précipice.

Coure» au feu brûler, le feu vous gèlera ;

Noycz-vôus, l'eau est feu, l’eau vous embrasera.

La peste n’aura plus de vous miséricorde;

Étranglez-vous, en vain vous tordez une corde.

Criez après l’enfer, de l’enfer il ne sort Que réternclle soif de l’impossible mort.

On comprend, après avoir lu les Tragiques, l’espèce de disgrâce amicale dans laquelle Henri IV tint d’Aubigné après la victoire. De tels fanatismes sont de la trempe des épées, il faut les remettre au fourreau après le combat. D’Aubigné eut le tort de se croire toujours à la môme heure de l’histoire. Le compa-

gnon du prétendant ne pnt se résigner à devenir le sujet du roi. Il garda en pleine cour les allures et les coudées franches de la tente. Or, il est tel brusque conseil, telle boutade acerbe que le prince peut écouter sous le chêne de Charles II ou au bivouac de Coutras, mais qui détonnent dans les salles du Louvre et sous les lambris de Windsor. D’ailleurs, d’Aubigné ne se gênait gûères pour traiter d’apostasie la conversion de son maître. On sait la poignante réponse qu’il fit à Henri IV, lui demandant ce qu’il pensait du coup de couteau de Châtel ; « Sire, que le « Dieu que vous n’avez renoncé que des lè\res, ne « vous a percé que les lèvres, mais sitôt que le « cœur renoncera, il vous transpercera le cœur. » Tandis qu’ autour de lui tous pactisaient, cédaient, transigeaient et se pliaient aux changenients du temps, l’inflexible sectaire se roidissait dans sa . croyance inflexible. Il battit donc en retraite devant la fortune , et se retrancha dans des gouvernements de forteresses, du haut desquelles il assistait indigné aux spectacles des temps nouveaux. L’assassinat de Henri IV le frappa au cœur; il rompit avec le monde, et se retira à Saint-Jean-d’Angély, où il écrivit Y Histoire universelle de son temps. Le livre fut brûlé par le bourreau, et d’Aubigné s’enfuit à Genève. La Mecque protestante reçut en triomphe le confesseur de sa foi. Il remplit de sa grande âme cette petite république têtue et violente, il fortifia ses remparts, arma Berne, agita la Suisse, négocia avec

l’Angleterre pour sauver La Rochelle, et tint tête à toutes les intrigues et à tous les pièges de la France tendus contre lui. Le Parlement de Paris l’ayant condamné à mort, il lui répondit en prenant femme, le jour où l’on tranchait la tête à son effigie : le vieux soldat se remaria en barbe blanche, avec la candeur d’un patriarche de la Genèse. La prise de La Rochelle, la chute de son parti, la trahison d’un fils,

. qui renia le Dieu de son père, navrèrent ses derniers jours. 11 mourut longuement, lentement, pétrifié dans sa foi en ruines et s’écroulant avec elle sans broncher de sa base. Sa petite-fille fut M'"" de Maintenon, qui persécuta les protestants et les chassa de France. L’histoire a de ces contrastes, qui feraient croire que l’ironie est un des jeux de la Destinée.

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