XXI I I
DON QUICHOTTE
Les œuvres, comme les liommes, cliangent parfois, avec le temps, de physionomie et de caractère. Admiré longtemps comme un chef-d’œuvre de pure boulTonnerie , le livre de Cervantes nous émeut aujourd’hui, à la façon d’un drame héroï-tragique. Plus Don Quichotte recule dans le passé,. plus il devient sympathique et grave. Dans sa grande et triste figure, nous saluons la dernière apparition de la chevalerie.
Cette métamorphose est-elle une illusion d’heure et d’optique? J’ai peine à le croire. Si Don Quichotte n’était qu’une caricature, il ne serait pas entré si avant dans l’affection de l’humanité. L’imagination humaine est, au fond, triste et sérieuse. Parmi les êtres fictifs, elle n’admet dans son intimité que ceux
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qui l’émeuvent ou qui l’ennoblissent. Les bouffons, Ibrsqu’ils ont du génie, sont souvent très en faveur auprès d’elle : comme les rois du Moyen-Age , elle leur accorde toute licence et se plaît en leur compagnie. Mais, s’ils restent ses favoris, ils ne deviennent jamais ses amis. Un certain mépris se mêle à la gaieté qu’ils inspirent : ils réjouissent l’esprit, ils détendent la rate, et le cœur leur reste fermé. — La disgrâce subite qui frappe le vieux Falstaff n’attendrit personne ; Panurge se noierait avec ses moutons sans nous émouvoir; et l’agonie de Scapin, dans la comédie de Molière, serait réelle au lieu d’être feinte, qu’elle n’attristerait pas un instant la gaieté de ses Fourberies. Don Quichotte, au contraire, nous émeut en nous égayant; il se fait respecter en nous faisant rire, elles railleurs les plus endurcis compatissent secrètement à ses infortunes.
C’est que le brave chevalier de la Manche cache l’âme d’un héros sous l’habit d’un fou, et que ses actes les plus absurdes ne sont que les déviations d’une idée'sublime. Protéger les faibles, châtier les méchants, redresser les torts, terrasser les crimes, exercer la magistrature du glaive sauveur et vengeur sur tous les grands chemins de la vie humaine : tel est le programme de son entreprise. Ses chimères ont l’essor des aigles, sa folie plane sur lui avec des ailes de Victoire. Son seul tort est d’être né trois siècles trop tard. Le Mystire chevaleresque est depuis longtemps terminé; les Maures sont rentrés dans les
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coulisses de l’Afrique ; les géants ont repris la taille moyenne de l’espèce humaine ; les chars attelés de dragons ne sont plus que des machines de toile et de carton peint; et lui, resté seul sur la scène déserte, dans sa panoplie démodée, s’obstine à poursuivre un rôle sans répliques, et s’escrime dans le vide contre des fantômes. Paladin déclassé, portrait fabuleux qui cherche son cadre au milieu d’un temps historique. Don Quichotte est l’anachronisme vivant du Cid et de Bernard del Carpio.
Dépouillez ses illusions des formes extravagantes , dont il les revêt, vous trouverez les plus hautes vertus. Le zèle de l’honneur le dévore, la soif de l’équité trouble sa raison, la fièvre de l’enthousiasme le fait délirer. Le monde , pour ce vieil enfant grandiose et candide, se divise en deux zones rigidement tranchées : d’un côté des princesses éplorées, des reines captives, des amants enchantés et persécutés; de l’autre, des colosses farouches, des magiciens perfides, des tyrans pervers. Pas de milieu, aucune mesure : la moyenne de la vie réelle lui échappe. Il •ne conçoit le Bien que sous des formes sublimes ou royales ; le Mal ne lui apparaît qu’avec des figures de bêtes ou de monstres. Son idéal de la justice plane au-dessus des institutions et des lois humaines.. Il ignore l’alcade, l’alguazil lui est étranger, la baguette de corrégidor lui semble un jonc dérisoire , la Sainte Hermandad lui paraît faire à la Chevalerie errante une basse concurrence. Son idée d’un droit spontané et
libre résultant d’une inspiration supérieure le rend hostile à toute magistrature établie. Comme il le dit quelque part, il n’a « d’autre loi que son épée, d’autre code que sa volonté. » En moins de temps qu’un cadi turc n’en met à rendre un arrêt, il décide du juste et de l’injuste, du tort et du droit, de la culpabilité et de l’innocence des personnages qu’il rencontre. Comme les oiseaux du ciel augurai qui, en volant à droite ou à gauche, jugeaient une cause et tranchaient un doute, les rêves heureux ou sinistres qui passent dans son cerveau lui font condamner ou gracier les justiciables de son caprice. Quelques* mots de confession lui suffisent pour absoudre un bagne tout entier; il fraternise avec les brigands en haine de la police régulière. Le chevalier de Dieu donne l’accolade aux chevaliers du Diable par-dessus les tribunaux et les juges.
Son amour n’est pas moins arbitraire que son héroïsme. Comme un sculpteur qui d’un bloc informe extrait une déesse. Don Quichotte, par l’opération de son esprit, tire d’une massive paysanne une beauté céleste. Sa personnalité matérielle lui importe peu : à vrai dire, il n’est pas bien sûr qu’elle existe, et le créateur doute parfois de sa créature. Lorsque le' duc lui demande si Dulcinée, n’est pas une dame fantastique : — « Sur cela, il y aurait beaucoup à « dire, — répond Don Quichotte, — Dieu sait s’il. V existe ou non dans le monde une Dulcinée, et si « elle est ou non fantastique. Ce sont de ces choses
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(I qu’il ne faut pas examiner trop à fond. Je n’ai ni « engendré ni mis au jour ma dame, mais je la vois H et la contemple en mon esprit, telle qu’il convient « que soit une dame, pour réunir en elle les vertus « qui puissent la rendre fameuse entre toutes. » Mais qu’importe la vie grossière de la chair et du sang à cette idole de son âme? Gomme les divinités. Dulcinée doit demeurer impalpable ; la dame de ses pensées déchoirait en devenant l’épouse de son corps. , — « Pour ce que je veux de Dulcinée, — dit- (( il encore à Sancho, — elle vaut autant que les « plus hautes princesses de la terre... Je me figure <1 qu’il en est d’elle juste comme je dis, et je la « peins dans mon imagination telle que je la désire, « aussi bien pour les attraits que pour la noblesse; « et, de la sorte, nulle femme n’approche d’elle, « ni les Hélène, ni les Lucrèce, ni aucune héroïne « des siècles passés. Grecque, Romaine et Barbare.»
Tel est Don Quichotte, l’idéal incarné, l’abstraction faite homme. Sur la visière de son casque grotesque est écrit ce défi au monde extérieur ; « Qu’y « a-t-il de commun entre vous et moi ? » La réalité se venge du mépris qu’il affiche pour elle par de cruelles représailles : elle fait achopper aux plus vils obstacles ses plus fiers élans ; elle dissipe en poussière ses plus beaux mirages. Tous ses rêves avortent, toutes ses visions enlaidissent et se défigurent. 11 prend une venta sordide pour un palais magnifique, et la hideuse Maritorne pour une sultane
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éblouissante. Chacun de ses exploits se termine en échaulTourée : il conquiert un plat à barbe, il provoque des moulins à vent, il décapite des outres, il massacre des marionnettes, il met des moines et des marguilliers en déroute. Le péril, même lorsqu’il est sérieux, ne veut pas de lui : les lions dont il ouvre la cage lui tournent dédaigneusement le derrière ; le fleuve dans lequel il se jette crache sur lui et le rejette sur sa rive ; les taureaux le foulent aux pieds sans l’eflleurer de leurs cornes. — « Va te faire écharper ailleurs ! » semblent lui dire tous les êtres et toutes les choses qu’il provoque. La Fatalité riposte à ses coups de lance par des coups de bâton ; il cherche des émirs et rencontre des muletiers; les cimeterres arabes qu’il voit flamboyer crèvent en camouflets sur son crâne; il ne reçoit que des horions en affrontant des blessures. Toujours moulu, jamais pourfendu : voué aux emplâtres, la charpie lui est interdite.. Ce n’est pas tout : en semant des bienfaits absurdes, il récolte une ingratitude méritée. Les fausses victimes auxquelles il se dévoue se retournent contre lui avec des visages irrités. L’enfant qu’il arrache au fouet de son maître l’accable d’injures; les galériens dont il vient de briser la chaîne le chassent à coups' de pierres; il viole des funérailles en croyant sauver un captif. Sancho n’est berné que pendant une heure; d’un bout à l’autre de sa croisade. Don Quichotte bondit vers le sublime et retombe à plat sur le ridicule.
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Et pourtant le chevalier de la Manche reste noble et grand au milieu des déceptions qui l’accablent ; criblé de ridicules, il est invulnérable au mépris. Tout ment autour de lui, excepté son courage. Si ses aventures sont apocryphes, son intrépidité est réelle ; si le danger le mystifie, ce n’est pas sa faute. Lesmoulins auraient été des géants, le troupeau de moutons serait une armée païenne, qu’il ne fondrait pas moins sur eux, la pique en arrêt. C’est avec l’héroïque fureur d’un preux du Romancero qu’il se baigne dans le sang des outres; il tombe sur le plancher d’un galetas, aussi grandement que sur un champ de bataille. Lorsqu’au m/mient de se jeter dans le cliquetis de lances qu’il a cru entendre, il se trouve devant les six marteaux d’un foulon, Sancho éclate d’un gros rire; mais Don Quichotte, le frappant du manche de sa pique ; — « Te semble-t-il par hasard « que si ces marteaux à foulon eussent été aussi bien « une périlleuse aventuré, je n’aie pas montré le M courage qu’il fallait pour l’entreprendre et la « mettre S. fin? Et suis-je donc obligé, étant cheva- (I lier comme je suis, de distinguer les sons et de « reconnaître si le bruit que j’entends vient de « marteaux à foulbn ou d’autre chose ? »
Sa folie n’est d’ailleurs qu’une monomanie : une seule fêlure, héroïque comme l’entaille d’un glaive, entame son cerveau. En dehors de son idée fixe. Don Quichotte est le plus sage et le plus éloquent des hommes. Quelle raison supérieure et quelle grandeur
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vaut son respect ; tous les hommes sont égaux devant sa bonté. Ce chevalier fou est un cavalier accompli.
Ce n'est pas du premier coup que Cervantes atteignit la perfection d'un tel type. On sent qu’il le conçut dans un éclat de rire et qu’il le termina avec un sourire attendri. Dans la première partie du livre, le poëte rudoie cruellement son héros; il le roule dans d’ignobles rixes ; il lui inflige des traitements indignes. S’il n’altère jamais sa pureté morale, il le souille du moins physiquement. On voudrait déchirer la page où Don Quichotte et Sancho vomissent l’un sur l’autre l’infect orviétan qu’ils viennent d’avaler : le livre en reste tout éclaboussé. Mais bientôt l’artiste s’éprit de sa création, il l’épura et la perfectionna en tous sens. IMus Don Quichotte avance dans sa campagne -romanesque, plus il grandit en honneur, en magnanimité, en justice. Les saillies burlesques qui tourmentaient son noble profil s’efl’acent par degrés; ses intervalles lucides se rapprochent : des journées entières se passent sans accès. Alors vous croiriez voir Alfonse le Sage parcourant la Castille, en réformant les lois et en prononçant des .sentences.
Sancho lui-même se dégrossit à force de rouler derrière Don Quichotte sa grosse panse et ses courtes jambes. Comme l’argile ‘du poëte persan, en vivant auprès de cette longue fleur d’élégance et de chevalerie, il finit par s’imprégner de ses hauts parfums. Son bon sens rustique s’unit sans mésalliance à
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l’idéalité de son maître, et de ce mélange sortent des dialogues d’une incompârable sagesse. Dès la seconde partie du poème, la gloutonnerie de Sancho décroît à vue d’œil, sa grossièreté diminue, son dévouement à son maître se raffermit sous les coups, et se purifie par les jeûnes. 11 l’aime pour sa folie même, dont il sent vaguement la grandeur. Le valet cupide se transforme en écuyer désintéressé et féal. — « Je reconnais, — dit-il à la duchesse, — que si « j’avais pour deux maravédis d’esprit et de bon «•sens, il y a beau jour que j’aurais planté là mon M maître ; mais ainsi l’a voulu mon destin ou plutôt « mon malheur; il faut malgré moi que je le suive. « Nous sommes du même endroit, j’ai mangé son « pain, je l’aime ; il est reconnaissant, il m’a donné « ses ânons, et, par-dessus tout, je suis fidèle. 11 « est donc impossible que rien nous sépare, jusqu’à « ce que la pioche et la pelle nous creusent un « môme lit. n
L’ile promise arrive à la fin, et, lorsque Sancho s’y installe, son éducation est faite : la bête s’est changée en homme : une particule de l’àme de Don Quichotte anime désormais sa nature épaisse. Sancho juge comme Salomon et comme llarounal-Raschid, et la sagesse de l’Orient parle par sa bouche.
La sympathie croissante qu’inspire Don Quichotte redouble la pitié qu’excitent les mystifications qu’on lui fait subir. Les muletiers qui le rossent sonfdans
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leiir droit, puisqu’il les attaque; mais les beaux esprits et les grands seigneurs qui le bafouent, à la seule fin de se divertir, révoltent le cœur. Cette populace en habits de soie tombe au-dessous de la populace en haillons. On s’indigne de le voir mis en cage, comme un animal montré à la foire, par un curé pédant et un barbier facétieux. On méprise ce duc et cette duchesse hypocrites qui l’attirent dans leur château , pour le livrer aux risées des duègnes, aux malices des caméristes et aux facéties des laquais. La partie la plus douloureuse du livre est certainement celle où Don Quichotte sert de jouet à ces hobereaux de province qui le mettent en scène comme un graàoso. On se souvient de Sarason appelé devant les Philistins « pour qu’il les fît rire, » et les écrasant sous les débris de leur temple. — « Sain- « son dit : Que je meure avec les Philistins ! 11 se pen- « cha avec force ; la maison tomba sur les princes et « sur tout le peuple qui y était; et ceux qu’il tualors « de sa mort étaient plus nombreux que ceux qu’il « avait fait mourir pendant sa vie. » Comme la force revint, à ce moment, au Juge d’Israël, on voudrait que le héros de la Manche reprît alors sa raison et qu’il fondît, l’épée à la main , sur les Philislim qui le raillent, comme il fait, à moins juste droit, sur les marionnettes de maître Piétro.
Cervantes a châtié d’ailleurs la duchesse de sa conduite envers Don Quichotte. Elle ravit et elle éblouit d’abord, dans son livre, lorsqu’elle apparaît.
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au crépuscule, sur une liaquenée blanche, le faucon au poing, pareille à « l’Elégance en personne. » Mais l’indiscrétion d’une duègne .nous révèle que cette Diane chasseresse a deux cautères à ses jambes, et Don Quichotte est vengé.
Quel inorne dénoûment termine l’aventureuse odyssée ! Don Quichotte a été vaincu par le bachelier travesti en Chevalier de la Blanche-Lune : pour tenir les conditions du combat, il doit rentrer dans son village, et renoncer à la chevalerie. Mais son âme se brise avec son épée ; en abdiquant son rêve, il prend congé de la vie. « Adieu ! » pourrait-il s’écrier avec rOthello de Shakespeare. «Oh? maintenant, pour « toujours, adieu les troupes empctnachées et les « grandes guerres, qui font de l’ambition une vertu ! « Oh ! adieu, adieu le coursier qui hennit et la stri- <1 dente trompette! Adieu la bannière royale et toute « la beauté, l’orgueil, la pompe et l’attirail de la « guerre glorieuse ! Adieu ! la tâche de Don Qiii- « diotle est finie. » — Sa tâche est fime en effet. Dégradé de sa mission idéale. Don Quichotte n’a plus qu’à mourir. 11 dépouille sa fierté avec son armure ; il se traîne sur les grands chemins qu'il parcourait naguère dans l’attitude d’un haut justicier. De chevalier errant, le voilà devenu, comme il dit, « écuyer pédestre. » Or, Don Quichotte démonté de Rossinante, c’est un centaure mutilé. Des porcs lui passent sur le corps sans qu’il s’en émeuve. — « Laisse-les passer, » dit-il à Sancho qui
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veut les pourfendre ; a cet affront est la punitiop de •« mon péché, et le ciel a raison de chàlier un clieva- « lier errant vaincu, en le faisant manger par les « renards, piquer par les guêpes et fouler aux pieds « par les pourceaux. » L’affaiblissement de sa folie est le présage de sa lin prochaine : déjà il ne prend plus les hôtelleries pour des châteaux forts : funeste symptôme! — Maliim sigmirn! malum signum! comme il murmure entre ses dents, lorsqu’en rentrant dans son village, il est frappé au cœur par ce cri que jette un enfant : « Elle est morte, ta dame,
« et tu ne la reverras plus ! » — Ainsi Dante, dans la Vitu miora, voit en songe des figures éplorées qui passent en criant : « Ton admirable dame est « sortie de ce siècle ! » Quelque différente que soit leur structure, les grands livres, comme les montagnes, ont de ces échos qui se répondent à travers les siècles. Dulcinée et Béatrix', sous des formes diverses, sont les filles du môme rêve et les fantômes du même idéal.
« C’est bon, silence, mes enfants, » — répond Don Quichotte au bruyant accueil que lui font sa gouvernante et sa nièce. — « Menez-moi aulit, car • « je ne me sens pas très-bien. » 11 s’endort, et en s’éveillant il se réveille aussi du songe de sa vie. Guéri de sa folie, il tombe aussitôt mortellement malade. Le somnambule réveillé en sursaut glisse du toit où le portaient des ailes invisibles, et se brise sur le sol ou sur le pavé. De même Don Quichotte,
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précipité du haut de ses visions dans le monde réel, ne’ survit pas à cette chute. L’enthousiasme était l’huile qui alimentait son corps desséché ; dès qu’elle lui manque, il expire. La moquerie, qui l’a pourchassé pendant toute sa vie, ne le lâche pas à son lit de mort. Le curé et le bachelier veulent encore mystifier sa dernière heure par les visions de la chevalerie ; mais Don Quichotte leur ferme la bouche avec une douce fermeté. — « Seigneurs, n’allons pas si vite ; « il n’est plus temps de plaisanter, car dans les nids « de l’an dernier il n’y a plus d’oiseaux cette année. « J’ai été fou, et maintenant me voilà rendu à la « raison ; j’ai été Don Quichotte de la Manche, et « maintenant me revoici Alonso Quizano le Bon. « Qu’on m’amène un prêtre pour me confesser et un « notaire pour recevoir mon testament. »
Et il rend sa grande àme à la Raison, qui lui revient sous les traits sévères de la Mort, comme il rendrait son épée à un ennemi victorieux.
Dans la Grèce antique, chaque île, chaque contrée avait un dieu spécial, guerrier ou rustique, agricole ^ou maritime, fait à l’image du pays et modelé sur le caractère de ses habitants. Cette div inité indigène le remplissait de sa présence et de son influence. Ses statues surgissaient à thaque tournant de route, sur chaque sommet de colline ; sa légende était mêlée à l’histoire, ses oracles remplissaient les antres, on y respirait son souffle avec l’air.
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Idéal et imaginaire comme les dieux de la Grèce, Don Quichotte a pris, comme eux, possession du pays qui l’a enfanté : il y est devenu le Génie du lieu. Son long spectre ne quitte pas le voyageur qui parcourt la Manchh et les deux Gastilles. L’aridité des plaines grises rappelle sa maigreur; l’àpre profil des rochers qui hérissent l’étroit sentier des Sierras retrace vaguement sa face anguleuse : l’Espagne et Don Quichotte paraissent calqués l’un sur l’autre. On s’attènd à le voir sortir de chaque nuage de poussière, debout sur les étriers de son cheval efflanqué ; il n’est pas un ntpulin agitant son aile qui n’ait l’air de le provoquer. Le soir, on cherche sa lance dans l’angle obscur de la posada, où des maritornes hagardes vous servent le jambon rance et le vin à fumet de bouc qui défrayaient ses sobres repas ; on croit reconnaître sa bizarre silhouette parmi les ombres que la lampe fumeuse découpe sur le mur. Et il semble qu’en tirant les rideaux de serge du lit délabré où vous conduit votre hôtesse, vous allez trouver Don Quichotte droit sur son séant, l’œil fixe, la moustache altière, le visage bandé, drapé dans sa couverture aux plis de linceul, * tel qu’il apparut à dona Rodriguez, ou plutôt tel que siège le Gid sur son fauteuil sépulcral.
« Dans Saint-Pierre- Gardena est embaumé le « Gid, le vainqueur invaincu des Maures et des « chrétiens. 11 est assis sur son fauteuil; sa noble « et vaillante personne a été vêtue et panée. Son
DON QUICHOTTE
« visage, doué d’uiie grande gravité, est découvert; K il a sa bonne épée Tizona placée à son côté. Il ne « semble pas mort, mais vivant et très-honoré'. »
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(ill. BLAS.
Gü Bios est un de ces livres qu’on relit quatre ou cinq fois dans sa vie ; l’impression cliange.avec les lectures. Lq charme ne faiblit pas, mais le jugement se redresse. On a voulu voir dans le héros de Le Sage le type moyen de l’espèce humaine. C’est trop d’enthousiasme et pas assez d’amour-propre, lîtudiez de près cette physionomie à facettes; vous n’y trouverez que les traits vulgaires de l’humanité subalterne.
Voyez-le partir d’Oviedo, au trot de sa mule ; pas un regret cà son père, pas une larme pour sa mère, pas un souvenir au vieil oncle qui a élevé son enfance. On a dit de Panurge qu’il semble né des amours d’un jambon et d’une bouteille, tant il est dénué de tendresse humaine; Gil lilas n’est guère plus sensible :
GIL BLAS
il est, comme Figaro, « le fils de quelqu’un, » mais * c’est tout.
11 part, faisant sonner les grelots de sa mule et les ducats de son escaicelle. Le mendiant à l’escopette lui donne sa première leçon de prudence ; le parasite à l’omelette lui fait avaler son premier déboire. Des voleurs l’arrêtent au coin d’un bois et ils l’enrôlent dans leur bande. Admirez la souplesse de Gil Blas se pliant h cette vie nouvelle. 11 pleure sans doute, il se désole, il a horreur de ses compagnons, mais il faut hurler avec les loups, et Gil Blas fait sa partie dans la troupe sans trop de scrupule. 11 détrousse un moine avec la gaieté qu’il mettrait à jouer un sot rôle ; il tire son coup de carabine sur le carrosse de dona Mencia avec la résignation d’un conscrit décidé à faire son métier. Le voilà délivré et fuyant avec une grande dame; mais des mains des brigands, il tomba dans les pattes graissées des corrégidors, et désormais Gil Blas ne distinguera plus bien nettement la justice des grands chemins de celle des tribunaux et des greffes.
C’est par l’anticliambre que Gil Blas fait son entrée dans le monde, et, que Le Sage l’ait ou non voulu, son héros restera laquais à travers ses métamorphoses.
11 gaide l’allure oblique, les instincts pillards, les sentiments bas de la servitude. « Quand les Dieux,
— dit un ancien, — réduisent un homme en esclavage, ils lui enlèvent la moitié de son âme. » Gil Blas, en revêtant la livrée, perd cette partie élevée
GIL BLAS
K de l’ârae que l’indépendance empprte avec elle. Désormais, quoi qu’il fasse, il sentira l’olTice et la valetaille. A la fin même, lorsqu’il pille les coffres du roi d’Espagne, on reconnaît l’homme qui a fait danser les anses du panier. ^
Quelle vocation d’ailleurs plus flagrante et plus décisive ! il est valet à tout faire. Voyez-le au chevet du licencié Sédillo, singeant le dévouement, dans l’espoir d’un legs, et versant des larmes de pleureur à gage. Mystifié par le testament du bonhomme, il entre au service du médecin qui l’a dépêché. Sangrado l’arme de sa pinte d’eau tiède et de sa lancette, plus meurtrières que le poignard et la coupe de poison de la tragédie. 11 échaudé et il saigne à blanc ses malades, et c’est en riant qu’il conte les exploits de sa médecine homicide : « Nous procédâmes de ma- « nière qu’en moins de six semaines nous fîmes Il autant de veuves et d’orphelins que le siège de Il Troie. 11 semblait que la peste fût dans Yalladolid, Il tant on y faisait de funérailles. »
, De la province, il passe à la capitale, et du service des bourgeois dans celui des grands seigneurs et des petits-maîtres. Là, sa volée s’étend, ses vices se décrassent; il y double, à l’école des Mascarilles de Madrid, la rhétorique de l’escroquerie et de l’impudence. 11 emprunte, pour courir les bonnes fortunes, l’habit de son maître; en revanche, il lui prête son écriture pour contrefaire des billets galants. Son éducation s’achève dans les coulisses du théâtre.
GM, lîLAS.
L’ne comédienne fiât de lui le majordome de son ' auberge érotique. Il voit de près les seigneurs de l’oripeau et les princesses de la rampe ; il est initié à la cuisine de la scène et à la boutique de l’amour. Cette fois le dégoû^ le prend ; il quitte ce monde de clinquant et de perdition. « C’en est fait, je ne veux « pas demeurer plus longtemps avec les sept péchés « mortels. »
Ces velléités de vertu ne durent guère ; nous retrouvons bientôt Gil Blas affilié h une bande d’escrocs. Il s’affuble avec ses camarades des redoutables soutanes de l’Inquisition , pour dérober la cassette d’un vieux marchand juif. Et pas un scrupule, et pas un remords ! « N’ous poussjimes nos chevaux vers (I Ségorbe en rendant grâces au dieu Mercure d’un « si heureux événement. »
Plus il va, plus ses préjugés se di.ssipent. Les voyages aiguisent son appétit et élargissent sa con- ■science. L’avis mal reçu qu’il donne à nn vieux fat delà trahison de sa maîtresse le corrige à jamais du zèle ; le congé qu'il reçoit de rarchevè((ue de Grenade le guérit de la vérité. 11 apprend dans la maison d’un prodigue la pratique et la théorie du pillage; il y acquiert, en servant son singe favori, la souplesse d’échine que l’intrigue exige. Le voilà dressé aux manœuvres, rompu aux courbettes, désossé de tous principes et de toute droiture. C’est alors que la fortune le ramasse, l’improvise fiivori du duc de Lerme, et le porte au haut de sa roue. 11 y figure
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». aussitôt clans l’attitude du Mercure de Jean de Bologne, la jambe en l’air et le caducée à la main. Le duc le charge des messages galants de l’Infant d’Espagne. « Je n’examinai point si cela était bon ou « mauvais ; la qualité du galant étourdissait ma « morale. Quelle gloire pour moi d’être ministre des « plaisirs d’un grand prince ! » C’est le trésor public qui paye ses commissions équivoques ; il vend aux enchères les gr<âces et les faveurs ; il tient boutique de privilèges et de bénéfices ; il boit le pot-de-vin jusqu’à la lie; il mange à tous les râteliers de la simonie et du péculat. — Bon appétit, Gil Blas ! lui aurait dit Ruy Blas, son glorieux confrère. — Son cœur s’avilit à ce métier d’usurier public ; la corruption sèche, particulière à la vie de cour, endurcit son âme ; il apprend sans sourciller l’indigence de ses vieux parents ; il renie effrontément les amis de sa pauvreté. La disgrâce et la prison l’amendent un instant; mais, au premier retour de faveur, il rentre en rampant dans la domesticité de son caractère. On le retrouve griflbnnant, dans le cabinet d’Olivarès, des pamphlets contre son bienfaiteur exilé. 11 reprend, avec la plume du scribe, le caducée de l’entremetteur. Le brillant Scapin d’autrefois continue ses fourberies sous les cheveux blancs de Leporello : il ne faut rien moins que la chute de son second patron pour le congédier du service.
Tel est Gil Blas réduit à sa plus simple expression, et tiré du tourbillon d’aventures au milieu duquel
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il disparaît voilé par la rapidité de ses volte-faces : un intrigant médiocre, à la fois actif et borné, malléable aux vices, invulnérable aux passions, n’ayant d’autre ambition que celle du bien-être, incapable, même lorsque les ailes lui poussent et que le vent souille dans ses voiles, de quitter le ftrrain plat de l’intérêt journalier: pour tout dire, un subalterne d’esprit et de cœur. Je me refuse à reconnaître dans ce masque amusant, mais déprimé, de valet comique, le type de l’homme moyen qu’on a cru y voir. Par la multiplicité même de ses transformations et de ses déguisements, il échappe à la fixité du portrait. C’est moins un caractère qu’une matière humaine que l’artiste pétrit entre ses doigts comme un morceau de cire, et qu’il façonne tour à tour à l’image des vices qu’il veut peindre et .des ridicules qu’il veut exprimer. Le seul trait qui persiste en lui est sa bonne humeur, et cette belle humeur est aussi le charme de l’épopée prosaïque dont il est moins le héros que le factotum. Certes, la confession de Gil Blas, dépouillée des agréments dii récit, effrayerait un confesseur aguerri ; mais l’imperturbable sourire avec lequel le pénitent la débite nous oblige toujours à l’absoudre. 11 raconte ses méfaits d’un air si naturel, qu’on les met sur le compte de la seule nature. On s’accoquine — c’est le mot — à ce grœculus du tripotage et de l’expédient ; on rit des saillies, lestes comme des pirouettes, par lesquelles il se tire d’un fâcheux aveu. On lui sait gré de sa facilité à
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vivre et de son enjouement perpétuel. Il se bat contre le sort avec des armes si brillantes et si inégales, il avale les déceptions avec tant d’esprit et si peu de grimaces, il passe avec si peu de surprise de la dégringolade à l’apothéose, il va si gaiement « jouer à la fossette » après des chutes effroyables, que le plus sévère stoïcien lui donnerait sa sympathie, en lui refusant son estime.
Il mondo va da ne. C’est la conclusion de ce livre, qu’il ne faut ni rabaisser ni surfaire. Son horizon est bas, son niveau médiocre ; la grande observation n’y projette pas ces éclairs qui scrutent à fond les hommes et les choses. Il y règne un jour de théâtre qui teint d’une couleur artificielle les mille figures qui l’encombrent. Plus elles s’élèvent et plus leur ressemblance décroît et s’altère. Celles qui garnissent les plans inférieurs frappent l’esprit par l’exactitude et la netteté de leurs traits ; mais on a peine à reconnaître les personnages placés sur les hauteurs de la scène. Les grandes dames de Le Sage ne se distinguent guère de scs comédiennes et de ses soubrettes; la cour d’Espagne, telle qu’il nous la montre, ne diffère pas d’un tripot véreux ou d’un office au pillage. C’est Téniers quittant son cabaret pour les palais de la peinture historique. Là où l’œil d’un La Bruyère pénètre le fond et perce les âmes, la lorgnette de comédie de Le Sage n’aperçoit que les minuties et que les détails. 11 n’a point l’intuition qui supplée au témoignage oculaire. Sa fenêtre donne
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sur lu rue et ne dotniue j)as la cité. Les grands vices comme les grandes vertus evcèdent la portée de son (in regard.
La gaieté l’emporte, et elle remplit de son souille ce long l•écit pareil à une plaine sans élévations et sans mouvements ; elle lui enlève toute monotonie. Quel- * que tarée qu’elle soit au fond, on se plaît dans cette société si sociable ; on se surprend à regretter de ne point y vivre. Ses vices n’ollensent pas plus que des ridicules, ses calamités amusent comme des catastrophes théâtrales. Quel pai ti pris de la vie et de ses traverses! quelle philosophie dans cette manière de regarder le monde, comme une tragi-comédie à travestissements! Tous ces gens-là boivent sec, mangent à belles dents, aiment à leurs heures et suivent, sans la discuter, la loi naturelle. La largeur de leurs consciences n’est égalée queepai- la capacité de leurs estomacs. Ils commettent, en éclatant de rire, des peccadilles qui nous agiteraient d'éj>ouvantables remords. Ils ne creusent pas leurs soulfrances, ils n’exagèrent pas leurs chagrins; ils vivent en concubinage avec la misère, sans engendrer la mélancolie. On ne connaît dans leur monde ni la rêverie, ni l’idéal, ni le spleen, ces chères et cruelles maladies modernes qui sont venues compliquer si douloureusement les maux réels de la vie. On prend les choses pour ce qu’elles .sont, on n’analyse rien, pas même son malheur; il y a dans l’air je ne sais quelle joie qui dissipe la tristesse et rend légère l’existence.
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Malgré tout, on sort l’ànie sèche et l’esprit altéré
de la lecture de (îil Blas. Cette absence de passions,
ce dénûrnent d’idéal, cette façon positive et froide d’e'nvisager le spectacle de la vie humaine, ce sangfroid goguenard vis-à-vis des iniquités et des injustices, tout cela finit par attrister à la longue. On payerait une larme, en parcourant ce beau livre, aussi cher qu’un verre d’eau dans un désert brillant et aride. Quand on l’a fermé, on éprouve le besoin de lire une page d’Homère, une pensée de Marc- Aurèle, un chant de Dante, quelque chose qui enlève l’àme à ce terre-à-terre, qui l’exalte vers l’héroïsme ou la ramène à la beauté pure. Siirsum corda !
Et puis on se rappelle le Chevalier de la Manche qui, un siècle avant, chevauchait, droit dans son armure, sur ces mêmes chemins de l’Espagne, où Cil Blas gambade en courant fortune. Quel contraste entre sa grandesse d'âme et la rouerie de l’aventurier. Quelle différence dans leur destinée! Tandis que Don Quichotte escalade le sentier pierreux de l’âpre Sierra, cherchant l’antre du dragon, la tour du géant, la source enchantée. Cil Blas maraude dans les sentiers de traverse, en quête d’un hôte à duper, d’un juif à voler, d’une aubaine à faire. Aussi le Chevalier i-entre-t-il brisé de corps et d’âme dans son morne donjon de la Manche, pour s’y met-» tre au lit et mourir. Cil Blas, au'contraire, revient riche et joyeux dans son château de Lirias. 11 est satisfa'it, en fin de compte, des spectacles qu’il a vus
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et des intermèdes où il a joué son bout de rôle. — Les lauriers sont coupés. Don Quichotte n’a plus rien à faire en ce monde. Gil Dlas, qui n’est pas un animal gloriœ Gt qui ne mange point de ces légumeslà, peut se reposer et vieillir en paix : il.y aura toujours des choux à planter.
LES CONTES DE FÉES
Il n’est pas un bibliophile qui ne connaisse la première édition ^les Histoires ou Contes du temps passé avec des moralités, publiés chez Charles lîarbin, en 1697, Vénérable et charmant bouquin imprimé en grosses lettres, comme pour être lu plus à l’aise par les lunettes troubles des aïeules et les yeux éblouis des petits enfants. Il a pour frontispice une belle estampe jaunie par le temps qui représente une vieille assise à son rouet, dans une chambre éclairée par une lampe antique, et contant ses contes à trois marmots groupés autour d’elle, le nez en l’air, et la bouche ouverte. Au-dessus de la vieille se déroule un écriteau qui porte ces mots ; Contes de ma Mère rOye.
N’est-elle pas, en effet, notre mère à tous, cette
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vieille filandière? Elle a bercé nos premiers rêves, donné des ailes à nos idées naissantes; elle a fait voler l’oiseau-bleu sous le ciel de notre berceau. Humble Scheherazade de la France! elle n’a ni la bouche d’or , ni l’imagination magnifique de sa grande sœur orientale. Elle ne raconte pas ses histoires sur la terrasse d’un sérail, accoudée au lit 'd’un califé. Elle n’a pas devant elle, comme la conteuse arabe , pour inspirer ses récits , cet horizon de Bagdad, d’où l’on découvre tant de pays enchantés, depuis la Syrie jusqu’au fond de l’Inde. Dans les Mille et une. Nuits, la splendeur des fables reflète , en les grossissant, les pompes de la civilisation et de la natiire orientale. Tout est prodiges et prestiges : les arbres chantent, l’eau parle, les pierres précieuses font l’amour, les fl^rs proposent des énigmes. Des oiseaux fabuleux emportent du bout de leur bec les talismans des pèlerins, et les turbans des marchands pleins de sequins d’or : on trouve des diamants dans les poissons éventrés. Le tapis magique transportant trois princes de la Chine à l’Inde frôle en l’air les ailes de l’oiseau Roc dont l’envergure éclipse le ciel. — Parcourez ces villes merveilleuses. Les maisons peintes se reflètent dans des eaux dormantes; des léopards à la chaîne g.ardent leurs cours Lapissées de cachemires, où trépignent des chevaux qui descendent du coursier de Job. Les bazars sombres et splendides, allongent à perte de vue leurs petites boutifiues garnies de
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plumes d’ autruche et d’écuelles pleines de pierreries. Çà et là des oreilles clouées sur les auvents servent d’enseigne aux marchands prévaricateurs. Sur les places publiques stationnent des éléphants, aux • trompes peintes, qui portent des tours chargées de jongleurs et de baladins. Dans les temples, des graves idoles assises, jambes croisées, suivent partout, de leurs yeux d’escarboucle, ceux qui les regardent. Le despotisme et le destin frappent sur la foule des coups de théâtre éblouissants. Le caftan du visir tombe subitement sur les épaules de l’esclave ; le mendiant se réveille sur le trône du calife ; des fds de roi demandent l’aumône à la porte de la inosquée. — L’Euphrate bruit là-bas sous les platanes, roulant dans ses flots le colfre mystérieux • où gît la « Dame massacrée. » Des palanquins passent par les rues, escortés d’eunuques criards et de cymbaliers qui font rage. De grands nègres à demi sauvages vont noyer au fleuve les odalisques infidèles, cousues dans des sacs. Amine, enveloppée de ses voiles de mousseline, parcourt le bazar des fruits et le bazar des épices, et fait ses provisions pour régaler les Trois Calanders. Le « Petit Bossu » joue du tambourin dans la boutique du tailleur. — Voyez entrer par la porte de la ville cette caravane de mulets chargés de grands vases de cuir... c’est une bande de voleurs qui passe : chacune de ces outres contient un des brigands de la caverne Sésame. — Cette femme, masquée d’un manteau, qui rase les murs
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comme une cliauve-souris, et enfile la porte du cimetière, est une goule qui va souper d’un cada4TC fraîchement enterré. — Suivez cette vieille qui vous fait de loin des signes mystérieux : elle vous conduira dans la maison, où Chaîne-des-Cœurs vous attend, couchée sur un sopha d’ambre, devant une table garnie de cédrats, de vins de Schiraz et de tartelettes au gingembre. — Cependant, prenez garde à cet homme drapé d’un burnous noir, qui rôde par la ville, suivi d’un compagnon respectueux. Il épie les mystères des nuits à la- porte des caravansérails et sous le figuier des citernes. Par moments, son sourcil se fronce, un éclair jaillit de son œil oblique, comme une lame sortie du fourreau... L’Ange Noir, qui marque, la nuit, du bout de sa lance, les portes de ceux qui mourront le matin, n’est pas plus ter-* rible. Passez en tremblant devant ce rôdeur nocturne; rentrez en vous-même, et repassez vos actions du jour. Demain , des têtes coupées allongeront leurs barbes entre les créneaux du palais. C’est le juge absolu, le justicier suprême, le Commandeur des Croyants, le calife Haroun-al-Raschid qui fait sa ronde, suivi de Giafar, son fidèle visir.
Comme à la porte des mosquées le musulman dépose ses sandales, de même l’Européen laisse au seuil de ce livre ses pensées inquiètes et actives. Le calme des pays chauds qu’il exhale se communique à l’esprit. Peu de passions, nul mouvement d’idées ; l’amour ne s’y montre que sous la forme matérielle
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des épouses passives ou des Péris sans âme. Le sang y 'coule indifféremment, comme pour remplacer le vin défendu. Il y est aussi naturel de couper des têtes que de cueillir des oranges. On n’y cherche pas le bonheur, on le trouve dans un trésor découvert, ou gagné par quelque acte d’hospitalité. Le travail se réduit à attendre paresseusement le chaland, accroupi sur une natte, en roulant les grains du rosaire. A quoi bon lutter et combattre ? Ln fatalisme immuable régit ce monde si mouvant en apparence, rempli de métamorphose^ et de 'catastrophes. Dieu est Dieu, chaque homme a son Génie, chaque destinée a son étoile. Le glaive du Sultan erre comme la foudre sur les Croyants ; sa faveur vole sur eux comme l’aigle : elle choisit dans' la foule les élus de Dieu et les porte jusque sur les marches du trône. — Résigne-toi, attends et courbe ta tête : elle tombera demain, si Allah le veut... peut-être aussi se relèvera-t-elle «couronnée .
Tout au contraire, la Mère-l’Oie de nos contes est née dans les forêts de la Germanie, sous un ciel chargé de brouillards; et si vous sautez brusquement des contes arabes à ses légendes, il vous semblera passer du plein soleil à un clair de lune. Plus de Génies aux ailes d’aigle ni de Péris lumineuses; mais des gnomes qui rampent sous la mousse, des