‹ Hommes Et DieuxChapitre 80 sur 84 · I.l' S CONTKS l)i · texte numérisé non relu

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Grain-de-Moutarde ; diminutifs de faunes, monades de sylvains, parcelles d’Amours, âmes des fleurs, élixirs des plantes, atomes incarnés, globules animés de l’air! — C’est encore, la Fée*, reine de cette ruche de génies ailés, jeune comme l’aurore dont elle réfléchit les couleurs, millénaire comme la montagne qu’elle habite, changeante comme la lune sous laquelle elle danse, perfide comme l’eau qu’ effleurent ses pieds aériens. La Fée, c’est-à-dire la Nymphe antique à l’état fluide et incorporel ; un être aux mille visages, aux mille masgues, aux mille nuances, tantôt bête et tantôt étoile; une forme illusoire, nuageuse et mobile, comme la nature de l’Occident dont elle est l’image.

Ce terrible et doux grimoire, compliqué par les . traditions étrangères, alla de siècle en siècle s’allongeant et s’embrouillant sur les lèvres des nourrices et des vieilles femmes. Les nourrices surtout en perpétuèrent les l'écits. C’est de leur sein rustique qu’a jailli cette voie lactée de la féerie qui sillonne d’unesi vague clarté le ciel de l’enfance. Charles Perrault écrivit son livre sous la dictée de ces muses crédules. L’accompagnement naturel de sa lecture serait le boui'dounement d’un rouet, le branle assoupissant d’un berceau.

Livre unique entre tous les livres, mêlé de la sagesse du vieillard et de la candeur de l’enfant. 11 incarne le mensonge, il persuade l’impossible, il apprivoise les chimères et les hippogriffes, et les

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fait s’ébattre dans la maison, comme des animaux domestiques. Tous les êtres fabuleux qui, dans la légende, voltigent à une distance infinie de la vie réelle, Perrault’ les prive et les humanise. 11 leste d’un grain de bon sens français ces Esprits évaporés que la lune gouverne; il les revêt de clarté et de vraisemblance, il leur donne l’air familier d’une race fraternelle. Le conteur emmène l’enfant jouer au pays des Songes, et l’enfant croit courir dans le jardin de sa mère.

Ses Fées, ployées en deux sur leurs baguettes fatidiques, ressemblent aux mères-grands du temps, courbées sur leurs longues cannes à bec de corbin. Ses jeunes princesses, si polies et si sages, sortent d’hier de la Maison de Saint-Cyr. Les fils de rois qui les rencontrent dans les bois, en revenant de la chasse, ont la haute mine et la courtoisie des dauphins de France. Le style Louis XIV répandu sur ces féeries gothiques leur donne un charme nouveau. On aime à retrouver dans le palais de la Belle-au- Bois-Dormant Iqs filles d’honneur, les gentilshommes de la chambre , les mousquetaires , les vingt-quatre violons et les « Suisses au nez bourgeonné » de la grande galerie de Versailles. Il nous plaît que la méchante reine veuille manger la petite Aurore « à la sauce Robert. » Les « mouches de la bonne faiseuse » vont à ravir aux sœurs de Gendrillon. Quand le Petit-Poucet, « après avoir fait quelque temps le métier de courrier et y avoir amassé beaucoup de

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bien, » achète pour son père et pour ses frères « des otGccs de nouvelle création, » cette conclusion de l’histoire paraît un dénoûment naturel. » Mascarade piquante et naïve! Il nous semble voir Obéron en habit de marquis, se promener avec Titania coiffée à la Fontanges, dans une chaise à porteurs aérienne, qu’escortent Ariel et Puch, déguisés en pages.

La couleur du xvii® siècle, empreinte sur ces légendes immémoriales, -m’est plus, aujourd’hui, un anachronisme, mais une harmonie. N’est-il pas déjà un temps de féerie, le siècle royal, où tout un peuple de courtisans vivait enchanté dans le cercle de l’étiquette, au milieu des statues et des jets d’eau d’un jardin magique? La trompe des chasses de Marly et de Rambouillet sonne d’aussi loin à nos oreilles que le cor d’Artus, dans la forêt de Broceliande. Les lourds carrosses qui transportaient processionnellement cette cour pompeuse de palais en palais et de fête en fête, ont une tournure aussi étrange que les dragons volants et les citrouilles attelées de souris. Les rondes des fées et les menuets des duchesses se dessinent dans le même lointain brumeux et bleuâtre. — Ainsi, les histoires de la Chevalerie étaient déjà bien vieilles lorsque les tisseurs de la Flandre les déroulaient sur leurs tapisseries de haute lice. Aujourd’hui, l’étoffe séculaire semble contemporaine du roman brodé sur sa trame : sa vieillesse mêlée à son antiquité ne fait plus qu’une avec elle.

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Les contes de Perrault ont gardé d’ailleurs, sous leur costume rococo, le caractère fantastique des légendes dont ils sont sortis. Pour avoir été débrouillée par Le Nôtre et taillée par La Quintinie, cette sylve enchantée n’en conserve pas moins ses échos antiques, et ses r.Tcines se rattachent aux plus profondes traditions. Les Fées de Perrault arrivent directement des forêts celtiques; ses Ogres descendent des Râkshas de l’Inde et du Cyclope homérique. Le Petit-Poucet est l’incarnation gauloise de ces Nains qui remplissent les légendes allemandes de tours subtils joués aux géants. Le Chat Botté revient du Sabbat, et la terreur qu’il inspire s’explique par les métamorphoses félines des sorcières. Le palais de la Belle-au-Bois-Dormant correspond, par des passages secrets, à la caverne des Sept-Dormants et à cette montagne de la Tliuringe où l’empereur Frédéric, au milieu de sa cour, dort accoudé sur une table de pierre dont sa barbe rousse fait trois fois le tour. La pantoufle de Cendrillon s’appareille à la sandale de Rhodope, enlevée par un aigle et jetée par lui sur la poitrine de Psammétique, roi d’Égypte, qui fit chercher, par toute la terre, la femme à qui elle appartenait, et l’épousa dès qu’on l’eut trouvée. Peau-d’Ane remonte peut-être à l’Ane d’or d’Apulée. Les antiquaires, en s’approchant de très-près, reconnaissent dans Barbe-Bleue un roi breton du vP siècle, nommé Comorus, qui tuait ses femmes, que ressuscitait ensuite saint Ciblas. De temps en temps, des

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formules anciennes se détachent sur le clair langage du conteur, pareilles à des inscriptions archaïques enchâssées entre les pierres neuves d’un édifice reconstruit. — « Aune, ma sœur Anne, ne vois-tu « rien venir? — Je ne vois rien que le soleil qui « poudroie et J’herbe qui verdoie. » — « Tire la « chevillette, la bobinette cherra. » — « Elle vient (t de douze mille lieues de là. » — « Elle alla donc « bien loin, bien loin, encore plus loin.., » — C’est la voix cassée et lointaine de la Tradition interrompant un récit moderne.

, Mais, encore une fois, le talent de Perrault est d’avoir revêtu ces vieilles légendes qui couraient le monde, de formes propres à séduire l’imagination enfantine. — Un grand poète nous montre le lion de Némée, l’hydre de Lerne, le triple Géryon, le sanglier d’Érymanthe, tous les monstres vaincus par Hercule, qui rôdent dans la chambre d’Omphale et fixent sur son rouet un œil humilié*. De même, dans le livre du charmant conteur, les génies et les ogres, les fées et les géants, créatures difformes du chaos des mythes, effroi de la légende, terreur des campagnes, viennent, conduits et apprivoisés par ce doux esprit, tourner pacifH{uement autour d’un berceau.

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