‹ Hommes Et DieuxChapitre 81 sur 84 · I. Victor Hugo : Les Contf.hpl\tionJ. — Le Rouet d'Omphate · texte numérisé non relu

I. Victor Hugo : Les Contf.hpl\tionJ. — Le Rouet d'Omphate

MANON LESCAUT

Il est des livres licencieux qu’on admire malgré leurs souillures, en regrettant de ne pouvoir laver leurs pages entachées. Manon Lencaut offre l’étonnante exception d’un roman qui plaît par sa corruption même, et dont pour rien au monde on ne voudrait réhabiliter l’héroïne. Moins coupable et moins immorale, Manon ne serait plus elle. Sa petite tache de boue sied comme une mouche à sa tète folâtre. C’est le signe auquel la reconnaissent ses amants.

Il n’y a pas deux mots pour définir cette lâche et adorable créature; c’est une « fille » dans toute l’indécence du mot. Elle appartient à cette race de femmes déchues, de naissance, pour lesquelles semblent avoir été inventées les grilles des couvents et les jalousies des harems. Elle n’est que faiblesse.

ii) MANON LESCAUT.

agilité, puérilité lascive et frivole. Dans quel recoin (le sa molle cervelle l’idée du devoir pourrait-elle loger? Elle va, elle vient, elle se reprend, elle se donne; elle garde son cœur à son amant, mais elle prête son corps au premier venu. Elle trouve tout naturel que Desgrieux vole au jeu pour l’entretenir; elle trouve tout simple qu’il vive de la table et qu’il puise à la bourse de l’ homme auquel elle vient de se vendre.

Et elle nous plaît ainsi, et nous ne lui faisons pas grâce d’une souillure; et si nous écoutons- avidement sa confession effrontée, nous lui refusons le baptême qui lui rendrait l’innocence. 11 nous la faut fille de joie en même temps que fille de douleur. « Ecoute, » — dit le Sardannpale de Byron à sa maîtresse, devant le bûcher où il va monter, — « si tu ne peux « sans froide horreur songer à t^ lancer avec moi « dans l’avenir à travers ces flammes, dis-le : je « ne t’en aimerai pas moins , oh ! non , peut-être « t’en aimerai-je davantage pour avoir cédé à ta « nature. «

I shall notlove thee loes; noy, perliaps more, l’or yielding to ihy nature...

Là est le secret de notre passion pour Manon Lescaut. Nous l’aimons parce quelle a cédé à sa nature, et qu’elle est admirablement naturelle dans son vice comme dans son amour. Elle est légère, le vent 'emporte; elle est fragile, elle se laisse briser;

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elle est folle de son chevalier, mais elle est aussi « folle de son corps, » suivant l’énergique expression dont le Moyen-Age marquait les femmes de sa classe. Elle ne peut vivre que de luxe, de plaisir et d’oisiveté, et elle prend sa vie où elle la trouve, sur le tapis vert du jeu frelaté ou sous l’oreiller des amours vénales; et elle met à commettre toutes ces actions honteuses et mauvaises je ne sais quelle grâce naïve qui nous effraye et qui nous désarme. Est-ce bien? est-ce mal? Manon n’en sait rien. Elle ne semble pas plus responsable de ses fautes que la gazza ladra de ses vols. Gomme l’Ondine du poëte allenîand, Manon n’a point d’âme.

Que de flamme il a fallu pour purifier ces souillures! Aussi ce petit livre a la lièvre; il brûle, il palpite : c’est la « furie française » portée dans les transports et dans les égarements de l’amour. « Je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur, » dit Desgrieux, lorsqu’il voit Manon pour la première fois; et il se jette dans ses bras, la tête la première; et, de cette étreinte aussi fatale qu’un phénomène d’attraction, ni la trahison, ni le malheur, ni la honte, ne pourront jamais l’arracher. De sa première à sa dernière page, le récit garde le ton, l’exaltation, l’entraînante démarche d’un dithyrambe. On ferait une litanie de l’amour des noms idolâtres qu’il prodigue à son héroïne ; « Ma chère reine! l’idole de mon âme ! la souveraine de mon cœur ! » Cela revient à tout propos; et cette ardeur d’expres-

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sioii qui tournerait à l’emphase dans un autre livre, semble naturelle à ce style, tant la trame en est enflammée.

Quelle spontanéité et quelle persistance! quel emportement et quel entêtement! quelle impénitence finale dans la passion réprouvée ! C’est le conte de la Courtisane amoureuse retourné : l’amant mettant sa poitrine nue sous les pieds de sa maîtresse, et se réduisant lui-même en son esclavage. Jamais cette hallucination infernale ou céleste qui efface la nature entière pour mieux faire ressortir une femme adorée, et qui lui donne sur un homme le pouvoir d’un être absolu parce qu’il est unique; jamais, dis-je, ‘cette illusion splendide n’a été peinte de plus vives couleurs. Desgrieux n’a pas une distraction durant le cours de ce long récit ; Manon le remplit tout entier de sa présence et de son absence, de ses chutes et de ses rechutes, de ses tendresses et de ses faiblesses. L’idolâtrer lorsqu’il la possède, la retrouver lorsqu’il l’a perdue, lui pardonner quand elle est coupable, la délivrer lorsqu’elle est captive, la pleurer lorsqu’elle est morte avec des larmes de sang, voilà les seules pensées qui l’agitent, l’occupation opiniâtre de cet être qui semble avoir été créé uniquement au profit d’un autre. Son déshonneur même n’est qu’un effet de cet aveuglement volontaire. 11 vole pouf Manon, comme Oreste tue pour llermione, avec un voluptueux fanatisme. 11 n’y a quelle pour lui sur la terre, le reste du monde est de bonne prise. Le naïf cynisme

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avec lequel il confesse ses escroqueries d’aigrefin témoigne du peu de remords qu’il en a gardé. On sent qu’il a de la peine à s’en repentir, et qu’il estime ’au fond bien acquises ces pistoles volées qui ont eu l’honneur de payer les rubans et les bjioux de Manon.

Lorsque l’amour atteint ce paroxysme, il inspire je ne sais quelle respectueuse compassion, comme la folie, comme le haut mal, comme ces maladies mystérieuses qui semblent venir d’une main surnaturelle s’abattant sur l’argile humaine. De là vient l’irrésistible sympathie qui vous saisit à la lecture de ce livre étrange; de là coulent les larmes brûlantes dont les yeux les plus purs ont baigné ses pages. Abaissez d’un degré la chaleur de cœur qui l’embrase, que Desgrienx faiblisse un instant dans la violence de sa passion, et cette histoire d’un filou et d’une fille perdue devient, à l’instant, presque odieuse. Mais la flamme soudaine allumée aux yeux de Manon, dès les premiers mots du récit, gagne de page en page, consumant ses souillures, jetant des voiles magiques sur ses nudités, redoublant à chaque nouveau scandale d’effervescence et d’ardeur, jusqu’à ce quelle aille s’éteindre au milieu des savanes du Nouveau-Monde, avec la mélancolie d’un holocauste dans la solitude. Plus sa maîtresse se dégrade et se perd, et plus Desgrieux s’acharne à l’aimer. On dirait qu’il mesure l’élan de son amour à la profondeur de ses chutes. 11 l’aime à l’hopltal;

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il l’adore sur la charrette infamante qui mène les prostituées à l’exil.

Gar il n’y a pas d’illusion à se faire sur Manon Lescaut : elle n’appartient même pas à l’aiis'tocraüe-' des « Impures. » C’était à Sainte-Pélagie qu’on envoyait les grandes courtisanes prises en maraude dans la vie sociale; quant aux plébéiennes de la confrérie, l’hôpital était leur prison. Oui, Manon appartient corps et âme à cette peuplade de nymphes équivoques que le Lieutenant de Police régissait à la turque, comme aurait pu faire uu pacha de Chypre, si l’île d’Aphrodite avait gardé son vieux culte. Au moindre éclat, k la première plainte d'un père ou d’un oncle, souvent même parce (jue c’était la saison de cette sorte de chasse, la police lançait ses limiers à la poursuite des filles galantes. On en chargeait des charrettes et on les roulait à l’hôpital, d’où elles ne sortaient que pour être expédiées aux colonies, sous l'a conduite d’un négrier de chair blanche. Tant pis pour la fille séduite, mais honnête encore, qui se trouvait prise au milieu de cette razzia violente et confuse : Vénus reconnaissait les siennes. — Quel triste pendant au PiUrinage à Ci/tlure, de Watteau, que ce radeau des naufragées de la fange échouant au désert!

Elles s’en vont peupler l’Amérique d’amours!

s’écrie La Fontaine du rivage, entre un sourire et une larme.

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J’ai sous les yeux deux gravures du xviii' siècle qui rendent au vif le martyrologe de ces vierges folles. L’une s’intitule : les Vestales tondues et rasées; car le premier acte de la fantasque justice qui les atteignait, était de couper leurs cheveux jusqu’à la racine. Elles sont là une douzaine de filles, rangées devant le tribunal d’un magistrat goguenard dont la perruque à marteaux semble railler leurs têtes dépouillées. Près de lui, un greffier aflairé enregistre cette tonte de brebis galeuses. Deux d’entre elles sont livrées aux ciseaux du perruquier des hautes-œuvres, qui montre au juge les chevelures qu’il vient de scalper. Elles pleurent, elles se désolent, elles portent la main à leur front dénudé avec un geste de honte. Celles qui vont être rasées à leur tour, se traînent en suppliant aux pieds de leur juge. Vous croiriez voir M'"® Dubarry demandant grâce, trente ans plus tard, non plus pour ses cheveux, mais pour sa tête : « Monsieur le bourreau ! monsieur le bourreau! ne me faites pas de mal! » Un gamin emporte entre ses bras une corbeille pleine de tresses flottantes qui pendent en désordre. Plus loin, — détail poignant et misérable, — deux chiens des rues, fourvoyés dans ce vil prétoire, tiraillent par les deux bouts une chevelure oubliée, qui s’embrouille et se déchire sous leurs dents.

L’autre estampe a pour titre le Départ des Vestales pour l’hôpital. C’est la' charrette des premières et des dernières pages de Manon Lescaut; une char-

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rette pleine de femmes encliaînées, liées, entassées. Les unes pleurent et les autres rient; celles-ci tendent les bras à leurs amants, qu’elles aperçoivent dans la foule , celles-là narguent ou affrontent les fiuées de la populace. Des soldats du guet escortent, le fusil sur l’épaule, l’abjecte carriole que traînent deux forts chevaux de boucher. Où va-t-elle, la triste fournée? On pourrait croire, tant cet omnibus de la Vénus Vulgaire ressemble aux charrettes de la Terreur, qu’il conduit ses captives à la guillotine.

Et Manon figure sur cette claie d’infamie ! c’est assez dire quel nom et quelle pierre on peut lui jeter. Mais ne regrettons pas les larmes qu’elle nous fait verser. Elle est charmante, malgré tout, parce qu’elle est douce, parce qu’elle est naïve, parce qu’elle ne sait pas plus qu’elle fait mal qu’une fille d’Otai’ti ne sait qu’elle est nue. Son ignorance morale est celle d’un enfant. C’est la « jolie païenne » de M'"® de Sévigné; l’eau du baptême n’a'jamais touché cette tête de nymphe érotique. On a beau résister, il faut se laisser séduire par « ces yeux fins et languissants, » par « ce visage capable de ramener tout l’univers à l’idolâtrie. » A quoi tient ce charme étrange que les plus austères ont subi? A une siiùplicilé singulière, à un naturel inimitable, à une vérité de chair et de sang qui vous émeut par sa nudité même. Mais on n’analyse point un prestige. Cela se sent eVne s’explique pas. — « Ta maîtresse est-elle grande? » demande à l’amoureux d’un drame de Shakespeare son compa-

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gnon d’aventures. Et celui-ci de répondre : — « Juste au niveau de mon cœur. »

L’abbé Prévost a bien fait d’envoyer Manon mourir au désert. Que serait-elle devenue dans le Paris de vice et de boue où elle s’égarait? Dans quel mauvais lieu, au coin de quelle botue, sur quelle paille pourrie de cachot serait-elle tombée? Il fallait la macération du désert à cette Marie l’Égyptienne de la Régence. — Un voyageur raconte que les colons qui épousaient les filles déportées les regardaient comme purifiées par leur trajet d’outre-mer. L’océan n’a-t-il point, en effet, une vertu lustrale? L’Européen transporté dans un monde exotique , au milieu de "plantes et d’animaux inconnus, ne' s’ éveille- t-il pas de son existence antérieure comme d’un songe? 11 croit aborder une autre planète; c’est une vie nouvelle qui commence pour lui. — Du sein de sa civilisation raffinée,* la France du dix -huitième siècle aspirait vaguement aux fraîcheurs de la solitude. Elle rêvait des « coureurs de bois de ses colonies; les Indes lui apparaissaient de loin baignées de la molle lumière de l’Eden. C’est pour lui plaire que l’abbé Prévost ensevelit Manon dans une prairie de la Louisiane, et que plus tard Bernardin de Saint- Pierre fera naître Virginie à l’ombre du cocotier, parmi les antilopes et les oiseaux de paradis d’une île tropicale. Des deux extrémités du monde poétique, Manon et Virginie, la pécheresse et la vierge, s’élancent dans une même migration, sur les mêmes vents

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alisés, vers des rivages inconnus. La vieille Europe a flétri l’une et n’a eu que le temps de briser l’autre. Virginie plonge dans la mer pour y mourir de pudeur; Manon va cacher son corps profané dans les sables de la savane.

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(I II y a ici un nouveau livre intitulé : Mémoires « d’un homme de qualité retiré du monde. Il ne vaut « pas grand’ chose; cependant on eu lit cent quatre- (I vingt-dix pages en fondant en larmes. » — Ces cent quatre-vingt-dix pages sont celles qui contenaient « Les Aventures du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut , » et c’est M""' Aïssé qui pleure ainsi, en lisant le roman de l’abbé Prévost. De si belles larmes laveraient Manon et purifieraient son histoire.

Le dix-huitième siècle n’a pas de plus touchante figure que celle de cette jeune Circassienne ensevelie, il y a cent vingt ans, dans un caveau de Saint-Roch, au lieu d’aller dormir, comme c’était son droit, dans un des jardins funèbres du Bosphore, enveloppée du

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linceul de cachemire des sultanes. Par le caractère comme par l’origine , elle reste à l’écart du groupe agité des femmes de son temps : elle n’en eut à aucun degré ni la célébrité ni l’influence. Sa mémoire est contenue tout entière dans un petit livre de lettres ; l’urne d’albâtre d’un mausolée! Fille de l’Asie, transportée par un coup de baguette de la destinée, d’un bazar de Constantinople dans le monde de la Régence, Aïssé traversa l’orgie étrangère sous le voile pudique des femmes de l’Orient. Sa seule distinction est d’avoir aimé dans un temps où l’on n’aimait plus.

L’antiquité avait des villes et des îles, Chypre et Corinthe, par exemple, vouées spécialement au culte des sens. Entre toutes les époques de notre histoire, la première moitié du xviii“ siècle semble consacrée à la Volupté. Elle l’enveloppe et elle le remplit, elle l’énerve et elle le suscite, elle imprime à sa société le mouvement d’une élégante bacchanale. Ce fut une épidémie morale, si contagieuse et si unanime, qu’elle semble produite par un courant physique, par quelque rumb d’air impur influant sur les mœurs d’une génération. Une immense Tentation environnait la femme, et prenait toutes les formes pour assaillir sa pudeur. La toilette la déshabillait, l’ameublement l’invitait à la chute, le livre débauchait son esprit, la musique amollissait son âme, la conversation riait de ses scrupules, les tableaux et les statues divinisaient les plaisirs des sens. Et ce n’était pas l’amour voilé que célébrait cette apothéose

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licencieuse, c’était le désir hâtif et rapide, nouant et dénouant comme des ceintures ses liaisons d’un jour. Le sentiment était bafoué, la fidélité persiflée, la passion réduite aux passades-, la galanterie prenait la brusquerie de l’attaque. Souvent les rôles se renversaient dans ce carnaval ; la femme provoquait, faisajt des avances. Un type nouveau apparaît dans les dernières années de Louis XIV et domine sous la Régence ; c’est l’Homme à la mode convoité, flatté, courtisé, qui n’a pour vaincre qu’à vouloir, qu’à désigner pour séduire, et dont les plus fières se disputent pêle-mêle le caprice. — Létorière envoie le même jour, aux plus grandes dames de Versailles, la circulaire d’une déclaration. — Trois générations de femmes adorent le duc de Richelieu. Son prestige, presque séculaire, devient une superstition et une habitude. Il ressemblait, vers la fin du siècle, à çes vieilles idoles qui depuis longtemps ne font plus de miracles, mais que viennent toujours prier les d,évotes. A quatre-vingt-cinq ans, il afficha sa dernière maîtresse.

Le désir se dépravait dans ces jeux cyniques. La séduction , tournée en stratégie savante et perxerse, aboutissait au déshonneur de la femme, comme l’escrime du spadassin à la mort de son adversaire. L’homme ne daignait plus prendre pour la séduire le masque de l’émotion ou de la tendresse; il l’attaquait par une ironie acérée et froide comme une lame d’épée. Il en triomphait avec sécheresse, la

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quittait avec insolence, jouissait de sa douleur et se complaisait dans ses larmes. Il y a un moment au XVIII' siècle où le libertinage devient véritablement satanique. Qu’est-ce que dans la réalité le duc de Fronsac, le marquis de Louvois, le comte de Clermont; dans la fiction, le Méchant de Gresset et plus tard le Valmont de Laclos, sinon des scélérats en manchettes? — Les anciens procès de sorcellerie rapportent que les sorcières, çonfessant aux juges leurs accointances avec le diable, se plaignaient du froid glacial de ses embrassements. Les maîtresses des Roués auraient fait sans doute un aveu pareil. On va loin dans cette « voie scélérate : » l’abîme appelle l’abîme; la cruauté morale entraîne la férocité sanguinaire. Cette décadence élégante tombe dans le cloaque et aboutit au charnier. De berger qu’il était à l’aurore du siècle, l’Amour se fait bourreau et donne la torture, aux lueurs sanglantes de son crépuscule.

L’originalité d’Aïssé est donc moins encore dans sa destinée singulière que dans la noble et tendre passion dont elle donna l’exemple à une société corrompue. 11 y a des portraits de Nattier et de Largillière qui représentent les grandes dames du temps costumées en Vestales et' attisant un trépied. En peignant ainsi Aïssé, on aurait défini sa vie. Elle la passa et la consuma à entretenir le feu mourant de l’amour.

Son histoire commence comme un conte. M. de Ferriol, ambassadeur du roi Louis XIV à Constanti-

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li).')

' nople, vit un jour, au marché des esclaves, une petite fille d^ quatre ans exposée en vente. Elle arrivait d’une ville de Gircassie, pillée et saccagée par les Turcs. Elle s’appelait Aïscha ou Haïdée, comme l’héroïne de Byron, nom qui parut trop étrange en France, et dont on fit Aïssé. On l’avait trouvée, disait-on, dans le palais d’un prince du pays. Plus tard, en effet, M"' Aïssé se rappelait vaguement son enfance, et elle se revoyait, comme en rêve, dans un palais rempli d’esclaves empressés et agenouillés autour d’elle. M. de Ferriol avait pris les mœurs turques dans son ambassade ; il acheta la petite fille, et l’envoya mûrir en France chez sa bellesœur, M'"' de Ferriol : graine d’odalisque qui lui promettait une maîtresse esclave, la plus délicieuse^ Abigaïl que pût rêver un vieillard.

Aïssé grandit et devint charmante. On peut en croire ses portraits qui nous la montrent dans sa première fleur de jeunesse. C’est une tête candide et presque enfantine, éclairée par ces grands yeux innocents, que les poètes orientaux comparent à ceux des gazelles. Le regard est resté circassien dans une physionomie devenue française par l’amabilité et par l’enjouement. Contraste exquis et unique. Il y a de la dame, de la vierge et de la houri dans cette figure nuancée d’esprit, de langueur et d’ingénuité.

La curiosité fut grande dans le monde d’alors, lorsque M"“ Aïssé y fit son entrée. C’était une véritable apparition d’opéra que cette jeune princesse

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/ asiatique, descendue du Caucase dans les salons de Paris. La jeune Grecque, comme on l’appelait, tourna bientôt toutes les têtes. Le Régent eut un instant l’envie d’en faire sa maîtresse. Mais l’esclave entendait garder la liberté de son cœur; elle déclara qu’elle se jetterait dans un couvent si ses poursuites continuaient. — Quelle femme semblait pourtant plus fatalement vouée aux servitudes de l’amour, que cette jeune fille née dans les montagnes où se recrute le sérail, marquée au front, dès son enfance, par le doigt de l’eunuque, et achetée au bazar par un vieillard libertin? Qui n’aurait prédit une éclatante vocation de courtisane à cette odalisque déguisée en Européenne, comme pour mieux intriguer le désir? Sa race, son sang, son étoile, semblaient l’entraîner vers les mille et une nuits du plaisir. Vains présages, menteurs horoscopes ! Un amour unique, troublé par les regrets, purifié par le repentir, absous par la mort, devait être la destinée de cette novice des harems. Elle apparut, dès ses premiers pas, dans la modeste altitude de cette jeune princesse turque du Bajazet de Racine, qui cherche à se faire pardonner sur la scène son origine exotique, en redoublant de pâleur et de convenance. ^

On s’est demandé si M. de Ferriol, revenu dix ans après de son ambassade, jeta le mouchoir à sa captive, et si ce mouchoir fut ramassé. Il y a là doute et incertitude. Cependant, malgré le témoignage d’une lettre équivoque, je suis de ceux qui ne peu-

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vent croire à cette résignation servile dans une âme si fière*. Comment celle qui devait mourir du plus noble et du plus fervent des amours, aurait-elle pu se saumettre au droit du pacha ? Ce fut chez M'"' Du Deffant qu’elle vit pour la première fois le chevalier d’Aydie ; elle l’aima à première vue, et jusqu’à la mort. Lejeune gentilhomme était digne d’une si rare maîtresse. Tous les récits du temps parlent de lui comme ils feraient de Tancrède épris de Clorinde. Voltaire, écrivant à Thieriot et parlant de sa tragédie A’ Adélaïde Duguesclùi, l’arme chevalier, une seconde fois, en le touchant de sa plume. «C’est un sujet tout . ■ « français et tout de mon invention, où j’ai fourré le « plus que j’ai pu d’amour, de jalousie, de fureur, de bienséance, de probité et de grandeur d’âme! « J’ai imaginé un sire de Gouci, qui est un très- « digne homme, comme on n’en voit guère à la « cour; un très-loyal chevalier, comme qui dirait le « chevalier d’Aydie ou le chevalier de Froulay. »

Les lettres d’Aïssé et du chevalier d’Aydie ont été perdues : leurs amours restent enveloppés comme d’un pudique clair-obscur. On n’y distingue à distance qu’un couple entrelacé qui fuit et se dérobe, pareil à ce groupe de Francesca et de Paolo qui jiassa dans une vapeur mélancolique, sous les yeux du Dante. Aïssé, critiquant dans une de ses lettres le jeu

1. Voir les Derniers portraits littéraires de M. Sainte-Beuve. — Mademoiselle Aïssé.

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