‹ Hommes Et DieuxChapitre 82 sur 84 · MADEMOISELLE AISSE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE AISSE

exagéré d’une actrice, se peint elle-même lorsqu’elle exprime l’idée voilée qu’elle se fait d'un honnête amour. « 11 me semble que dans le rôle d’amoureuse, (I quelque violente que soit la situation, la modestie « et la retenue sont choses nécessaires ; toute pas- « sion doit être dans les inflexions de la voix et dans (I les accents. 11 faut laisser aux hommes et aux ma- « giciens les gestes violents et hors de mesure : une « jeune princesse doit être plus modeste. » Des séparations, des inquiétudes, des obstacles, la naissance d’une fille — « si jolie, disait sa mère, qu’il fallait « bien lui pardonner d’être venue au monde, » — furent les seuls événements de cette liaison mystérieuse. Mais la flamme de l’éther n’est pas moins brûlante jiour n’avoir -ni fumée ni cendres. Aïssé était une de ces âmes qu’un froissement flétrit; sa passsion lui fut mortelle : l’hermine dépérissait de sa tache. Elle souffrait de ce qu’il y avait d’illicite dans son bonheur et de l’excès d’une tendresse qu’elle se reprochait. Par un touchant scrupule, elle refusa la main que le chevalier d’Aydie lui offrit pendant douze ans, «avec la plus tendre insistance. Il J’aime trop sa gloire, » disait-elle, comme aurait dit à sa place une Monime ou une Aride. Sa vie d’ailleurs n’était pas heureuse ; son esclavage romanesque avait tourné en dépendance positive ; elle était attachée à la maison de Ferriol par des liens de gêne qui s’allourdissaient tous les jours. L’ambassadeur lui avait légué en mouiant une chét ve

MADEMOISELLE AISSÉ. 4»7

pension viagère que lui disputait sa belle-sœur. M‘"' de Ferriol, ancienne femme galante, avait tourné avec le temps en duègne acariâtre. Aïssé languissait à cette ombre ingrate, dans une maison glacée par rindifférence et par l’avarice; mais le devoir la retenait à sa chaîne. Les confidences qui lui échappent sont comme des soupirs étouffés. « Je suis obligée « de me rappeler, cent fois le jour, le respect que je « lui dois.* Rien n’est plus triste que n’avoir pour (I faire son devoir que la raison du devoir. » Ainsi gênée dans ses -élans, comprimée dans son expansion, malade du milieu dans lequel elle vivait, de cet air froid de la malveillance où les âmes tendres ne peuvent respirer, M"' Aïssé se consumait au sein d’une félicité apparente. L’amour fut, dans sa triste existence, comme un de ces torrents qui traversaient les vieux cloîtres. File n’en connut jamais l’indépen- ■dance et la plénitude ; elle soulfrait de n’en pouvoir goûter que les eaux furtives et les délices défendues. Jamais son bonheur, d’ailleurs si troublé, ne lui avait fait oublier sa faute; ses lettres sont comme baignées des larmes de ce touchant repentir. Née pour la vertu, éloignée d’elle par une irrésistible passion,' elle en a, en quelque sorte, le mal du pays. Son nom même lui revient sans cesse, comme celui de la patrie à une exilée. « Hélas! madame, écritelle à une sage et sévère amie qui la conseillait, — H que n’étiez-vous M”' de Ferriol? vous m’auriez

(I appris à connaître la vertu. » Et plus loin : « J’ai

(<W MADKMOISELLE AISSÉ.

« un sincère plaisir à vous ouvrir mon cœur ; je n’ai <«- point rougi de vous confier toutes mes faiblesses. « Vous seule avez développé mon âme ; elle était « née pour être vertueuse... Je vous parus un objet (I qui méritait de la compassion et qui était coupable « sans trop le savoir. Heureusement, c’était aux déli- « catesses mômes d’une passion que je devais de (I connaître la vertu. Je suis remplie de défauts, mais <( je respecte et j’aime la vertu. » Et encore : « Je n vois tous les jours qu’il n’y a que la vertu qui soit « bonne en ce monde et en l’autre. Pour moi qui « n’ai pas le bonheur de m’être bien conduite, mais « qui respecte et admire les gens vertueux, la simple « envie d'être du nombre m’attire toute sorte de « choses flatteuses : la pitié que tout le monde a de « moi fait que je ne me trouve presque pas mal- « heureuse. » Apprenant le mariage d’une jeune personne de Genève, qu’elle avait connue, elle s’écrie en enviant son bonheur : « Ah ! le bon pays que vous « habitez, oh l’on se marie quand on sait aimer et « quand on .s’aime encore ! Plût à Dieu qu’on en fit « autant ici. » La religion vint sanctifier-ce délicat martyre. Dieu inclina vers lui cette âme languissante. Elle souffrait depuis longtemps de sa faute comme d’une blessure incurable; le remords chrétien l’acheva. Aïssé mourut repentante et réconciliée, aimant toujours son cher chevalier, mais en vue des réunions éternelles.

Ainsi s’évanouit cette vision charmante. Elle ap-

MADEMOISELLE AISSÉ.

parut au milieu de l’orgie du temps comme Psyelié au banquet de l’Olympe, image de l’âme assistant, sans y prendre part, à l’ivresse des sens. Sa faute même fut un enseignement et un bon exemple. Elle apprit à ce monde de baccbantes et de courtisanes la poésie du voile et la grâce des chutes retenues. Au milieu des bruyantes licences de l’époque, sa petite chambre de recluse, qui ne s’ouvrit jamais qu’à l’amant fidèle, fut comme un nid silencieux où l’Amour chassé des âmes vint se réfugier et ployer ses ailes.

Son nom si doux aux lèvres ne périra pas; elle a été rejoindre au ciel idéal Héloïse, Beatrix, Laure, La Vallière, cette constellation de cœurs embrasés et purs que les amants invoquent comme des étoiles tutélaires. Aïssé est plus pâle sans doute, moins visible et moins magnifique que ces astres de première grandeur de l’amour; par cela même, peut-être est-elle plus touchante. Sa lueur timide attirera toujours, vers le coin du ciel où elle tremble, les pensées et les yeux des mélancoliques.

Quelle différence dans sa destinée, si M. de Fcrriol f avait laissée au bazar ! Elle aurait été jetée sur les divans d’un harem; ses jours se seraient passés à composer des sélams, à se teindre les ongles et les paupières, à respirer des parfums. Peut-être auraitelle été plus heureuse , mais la végétation n’est pas la vie ; à tout prendre elle a' gagné à changer de sort. Elle a aimé, si elle a souffert, et une heure do passion

MADEMOISELLE AISSÉ.

vaut à elle seule réteinité voluptueuse du paradis musulman. Un jour d’Aïssé compte plus que. toutes les existences accumulées des générations du sérail.

Page 1