‹ Hommes et moeurs au 17e siècleChapitre 10 sur 14 · A NOSSEIGNEURS DE PARLEMENT · texte numérisé non relu

A NOSSEIGNEURS DE PARLEMENT

Je, Montmaur, supplie humblement, Remontrant que l'Académie, De mon haut savoir ennemie.

Aucuns de TUniversité, Jaloux de ma prospérité, Et quelques avocats sans cause, Envieux de ma belle prose, Auraient composé contre moi, Qui suis un Professeur du Roi, Des Satires, des Epigrammes, Des Devises, des Anagrammes, Des Acrostiches, des Rondeaux, Des Logogriphes, des Tombeaux, Des Enigmes, des Parodies, Des Emblèmes, des Comédies, Des Epîtres, des Madrigaux, Des Ballades, des Chants Royaux, Des Rébus, des Proses Rhythmiques, Avec des Vers Macaroniques, La Cocagna conquistata, La Cucina liberata,

Mille Scazons, deux mille ïambes

A faire pendre des Lycambes,

Un Echo, le Pédant de Cour,

Le Parasite de Boncour,

Une Oraison, une Elégie,

Toute THistoire de ma vie

Sous le nom feint de Mamurra,

Un Poème dit 'Hfxépa,

Un Testament en langue antique,

Une Guerre Parasitique,

L'aventure sur Petit-Pont,

Où je reçus un grand affront,

D'amples Commentaires burlesques,

Avec mille Notes grotesques

Et sur ma prose et sur mes vers

Si renommés par Tunivers,

Des Odes, des Apothéoses,

Et diverses Métamorphoses,

Où l'on me traite d'animal,

Tantôt me changeant en cheval.

Et puis, selon leur fantaisie,

Par une palingénésie.

D'un quadrupes qui son mors mord

Me retransformant en Montmort ;

Tantôt me changeant en un âne

Sans nul respect de la soutane.

Et nonobstant ma qualité

M'accusant de stupidité,

Tantôt me changeant en Marmite,

M'accusant d être Parasite,

Et tantôt en un Perroquet,

M'accusant de trop de caquet.

De ne parler que par mémoire.

De trop manger, et de trop boire ;

Tous lesquels écrits médisants Iceux auraient depuis deux ans Fait mouler avec des figures En cent ridicules postures.

Ainsi débute Tironique Requête à Nosseigneurs de Parlement^ rimée par Ménage, dans les premières semaines de Tannée 1645, au nom de Pierre de Montmaur, lecteur royal en langue hellénique, nous dirions aujourd'hui : professeur de grec au Collège de France. Et malgré la longueur plaisante de Ténumération par laquelle s'ouvre cette Requête^ nous n'y trouvons pas encore la liste complète des satires, des épigrammes, dés pamphlets latins, français et grecs, qu'ont lancés contre l'infortuné helléniste des poètes, des érudits, des professeurs comme lui : la croisade prêchée et dirigée contre Pierre de Montinaur par l'éloquent Balzac, le spirituel Ménage et Tenjoué Sarrasin, a, durant un quart de siècle, suscité un nombre tellement considérable de libelles que, réunis par Sallengre à La Haye en 1715, ils ne forment pas moins de deux volumes (1).

InoflFensives malices, sanglantes injures, insinuations infâmes, il y a de tout dans ce parfois fastidieux, souvent désopilant recueil de pièces anonymes

(1) Encore Sallengre n'a-t-ii pas connu dix-sept satires, que nous avons retrouvées çà et là et reproduites à la fin de notre ouvrage intitulé : De Petro Monmauro (Alph. Picard, 1893).

Liâli-., .jzirj£i-t. T-J .

OU signées de noms de guerre. Mais avant d'en traduire ou d'en résumer ici les pages les plus curieuses et les plus suggestives, je voudrais rapidement établir, d'après des documents nouveaux, quel fut en réalité Pierre de Montmaur, et comment il a pu soulever contre lui tant de haines. Rien ne saurait mieux que les causes et le ton de cette querelle héroïcomique, mettre en lumière les mœurs, assez tristes en somme, des gens de lettres vers le milieu du XVII' siècle.

Plusieurs familles dans le Quercy, et notamment à Rocamadour, portent encore aujourd'hui le nom de Montmaur. Il est probable qu'elles sont originaires du petit village de Montmaur dans laCorrèze, et que ce village lui-même doit son nom aux Maures, de l'invasion desquels le souvenir s'est conservé dans toute la région.

Vers 1575, le père de notre lecteur royal, un bourgeois appelé Antoine Montmaur, possédait d'assez grands biens à Retaille, entre AuriUac et Rrive-la- Gaillarde ; et c'est là que sa femme, Fraisie Lasalle, mit au monde Pierre de Montmaur, à une date qui sans doute restera toujours ignorée, les registres paroissiaux de Rétaille ayant brûlé avec la mairie de cette commune le 17 janvier 1891.

Dès qu'ils le virent en âge d'être instruit, les pa-

rents de l'enfant, sur le conseil de son oncle et parrain, messire Pierre de Montmaur, prêtre, le conduisirent au collège que les Jésuites avaient à Bordeaux. Émerveillés de sa prodigieuse mémoire et charmés de son intelligence précoce, les révérends pères résolurent de se l'attacher, et, ses études finies, le firent entrer dans leur Société.

.Le P. Montmaur enseigna la grammaire d'abord à Limoges, puis à la Flèche, où Henri IV, en 1603, avait fait don aux Jésuites d'un collège, qui a joui d'une grande réputation et dans lequel Descartes a été élevé. La Compagnie lui confia ensuite la classe de cinquième à Périgueux ; de là elle l'envoya à Rome, où il professa trois ans. Des raisons de santé l'obligèrent alors à se séparer des Jésuites ; mais il demeura toute sa vie leur ami.

Après avoir séjourné quelque temps à Toulouse, Montmaur vint à Paris, où, mettant à profit ses connaissances en jurisprudence, il s'établit avocat consultant.

En 1617, le précepteur du fils aîné de Ch. de Choiseul, marquis de Praslin, ayant été appelé à l'honneur de faire l'éducation des trois fils du duc de Nevers, ce fut Montmaur que l'on choisit pour achever l'éducation de Roger de Choiseul.

Le 31 mars 1618, la ville de Troyes le prit pour principal de son collège ; mais le séjour de Montmaur à Troyes fut de courte durée, car il en partit dès la fin d'octobre, après avoir cédé pour 500 livres

à run de ses régents « les produits de sa principauté » (1).

Il revint à Paris, où les Jésuites ne tardèrent pas à négocier pour lui Tachât d'une chaire de grec au Collège Royal. De tels abus étaient fréquents à cette époque. Les professeurs en étaient arrivés à considérer leurs charges comme leur propriété absolue, et ils les vendaient à n'importe qui, sans s'occuper d'obtenir l'autorisation royale. Le titulaire de la chaire de grec était alors un médecin à la mode, Jérôme Goulu, qui l'avait héritée de son père, Nicolas Goulu, gendre et successeur du savant Daurat, et qui se souciait bien moins de son cours que de sa clientèle. A cette chaire, qui l'encombrait, il préféra un sac de belles pis tôles, que Montmaur était allé quérir à Détaille dans le coffre de son vieux père. Cette affaire, si irrégulièrement conclue, se termina à la satisfaction de tout le monde : vendeur, acquéreur, auditeurs ; car, par un heureux hasard, Montmaur se trouva parfaitement capable de remplir ses nouvelles fonctions. Il se mit à expliquer à ses disciples l'obscur Hésychius, comme ne l'eût jamais fait Goulu, à traduire des livres grecs, qu'il présenta au chancelier d'Haligre, à faire des anagrammes et à tourner des vers latins comme feu Daurat lui-même, d'illustre mémoire. J'ajouterai

(1) M. Gustave Carré, V Enseignement secondaire à Troyes du moyen âge à la Révolution (1888).

que, bien qu'il se fût introduit par une porte dérobée dans le Collège Royal, nul en 1625 n'en soutint avec plus d'énergie et d'âpreté les prérogatives contre le recteur de TUniversité de Paris.

C'est le moment brillant de la vie de Montmaur. Balzac est le seul qui l'ait encore attaqué, et dans une satire latine qui n'a pas eu un grand retentissement. Partout l'on tient encore en haute estime l'érudition du lecteur royal ; de partout on lui demande des inscriptions, des devises, des épîtres liminaires, des pièces de vers, et ces œuvres minuscules, purs travaux de patience, peignent très exactement l'homme et l'époque.

La plus longue est un Fpicedion sur la mort du jeune duc de Fronsac, tué en 1622 au siège de Montpellier. 11 y a dans ce petit poème latin une émotion réelle, et cependant Ton en pourrait douter, tant le pédant Montmaur se complaît, comme fera le pédant Trissotin, à poursuivre ses métaphores, tant il abuse des jeux de mots et surtout de la paronomase. C'était alors la figure à la mode sur les deux versants des Pyrénées comme des deux côtés de la Manche, et M. J. Jusserand, dans ses belles études sur la littérature anglaise, fait remarquer avec raison que l'on retrouve dans le conceptisme des Espagnols comme dans l'euphuïsme des Anglais « la répétition

des mômes lettres au commencement des mots importants pour mieux marquer le balancement des phrases à effet. »

Les contemporains de Montmaur rappelaient avec admiration ces vers adressés naguère par Scipion Dupleix, le futur historiographe, à son frère aîné, auteur de Lois militaires sur le duel :

Déprisant les erreurs des guerriers, on te prise ;

Détestant le duel, on atteste ton los ;

Ternissant son horreur, ton honneur s'éternise ;

et dans sa trop fameuse Pucelle^ Chapelain, fidèle à la paronomase et aux amours de sa jeunesse, ne craindra pas d'écrire encore :

L'Anglais sur elle tonne, et tonne à grands éclats ; Mais en tonnant sur elle, il ne Tétonne pas.

Ne soyons donc pas surpris si cette figure abonde dans les inscriptions latines composées par Montmaur entre 1623 et 1626 pour l'aqueduc d'Arcueil, pour la Fontaine du Collège Royal et pour le Palais du Luxembourg. C'est sur elle que reposent presque toutes les devises latines, grecques et françaises, qu'il a imaginées à la même époque pour Marie de Médicis, pour son père, son mari, ses fils, sa dernière fille, pour le roi d'Espagne, pour les cardinaux de La Rochefoucauld, de Richelieu et de La Valette, pour le chancelier d'Haligre, pour le connétable de

Lesdiguières, pour Nicolas de Bailleul, prévôt des marchands de la ville de Paris. L'ingéniosité qu'il déploya dans ce genre de travail lui valut une charge de surintendant des devises (ce qui est moins ridicule, après tout, que d'ètre,comme l'extravagant Porchères Laugier, intendant des jtlaisirs nocturnes^ ou, comme le souhaitait M. Caritidès, intendant des inscriptions des cabarets et jeux de boules)^ et elle explique pourquoi Jamet a cru pouvoir lui attribuer un magnifique manuscrit, relié en maroquin rouge, aux armes et chiffre de Mathieu Mole, et renfermant vingt devises « qui roulent toutes sur une allusion du nom de Mole avec le mot latin moles^ qui signifie masse, volume, poids..., et où le moi Mole se trouve si adroitement employé qu'il exprime une double pensée, au moyen d'une double construction dont chaque devise e^t susceptible. »

Toutes les portes s'ouvrent alors devant Pierre de Montmaur : il fréquente chez l'évéque de Rouen, François de Harlay, prélat érudit, qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac pour le personnage du Grand Sacrificateur dans le Barbon ; chez M. d'Espesses, l'ancien ambassadeur de France en Hollande ; chez le financier Montauron, qu'a rendu immortel la trop fameuse dédicace de Cinna ; chez Martin, intendant et contrôleur général de l'écurie

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du roi, dont Michel Baudier, dans son Histoire du maréchal de Toiras^ vante le luxe et la générosité ; chez Tévèque de Chartres, frère de la maréchale de La Châtre et de la marquise de Puisieux ; chez Hennequin de Bernay, surnommé le cuisinier de satin^ parce que, jaloux d'avoir la meilleure table de Paris, il était sans cesse dans ses cuisines ; chez Claude BuUion et Le Bouthilier, les surintendants des finances ; chez les présidents de Bellièvre et de Maison ; chez le chancelier Séguier ; chez Omer Talon, Favocat général ; chez l'auditeur Le Lièvre ; chez le conseiller d'État Morangis et son frère cadet, le président Barillon ; chez le comte d'Avaux, l'illustre plénipotentiaire, et son frère, le savant et lettré président de Mesmes, le plus riche homme de la robe, puisqu'il avait, dit Guy Patin, plus de 50,000 écus de rente en fonds de terre.

Il n'était pas de convive plus recherché que Pierre de Montmaur à ces tables élégantes et doctes ; grâce à sa merveilleuse mémoire et à sa faconde méridionale, il les amusait toujours d'anecdotes plaisamment contées ou de citations imprévues et piquantes. Plusieurs mots de lui sont demeurés célèbres. Quelqu'un disant un jour que, d'après les médecins grecs, il fallait déjeuner légèrement et copieusement dîner, tandis que, suivant les médecins arabes, il faut légèrement dîner et déjeuner abondamment: « Hé bien, conclut Montmaur, je déjeunerai donc avec les Arabes, et je dînerai avec les Grecs. » Une

autre fois, un avocat, fils d'un huissier, voyant entrer Montmaur, auquel il en voulait, se mit à crier • « Guerre I guerre ! — Comme tu as dégénéré ! riposta celui-ci sans plus s'émouvoir ; ton père criait toujours : « Paix-là ! paix-là I » Un soir, chez le chancelier Séguier, un valet, par mégarde, laissa tomber sur Fépaule de Montmaur du jus- brûlant ; croyant à une malice préméditée, le lecteur royal dit aussitôt, en regardant son hôte : « Summum jus^ summa injuria, »

C'est pourtant l'esprit de Montmaur qui, après avoir établi sa réputation, le faillit perdre. Dans son désir de briller sans cesse il ne ménageait rien, et donnait un libre cours à sa verve sarcastique et médisante. Vaniteux, vantard, hâbleur comme on Test assez volontiers, dit-on, dans le Midi, il n'épargnait à personne ses mordantes railleries, et criblait particulièrement les gens de lettres d'épigrammes dédaigneuses. Il excellait à critiquer leurs œuvres, et il avait si vite fait d'en découvrir et d'en attaquer la partie faible que bientôt elles chancelaient et s'effondraient sous ses plaisanteries judicieuses et impitoyables , au grand amusement de l'amphitryon et de ses invités. Seuls, les poètes ne riaient pas.

C'est chose bien connue que les poètes sont les

plus irritables des hommes et que leur rancune est tenace entre toutes les rancunes. Dans Tombre, les victimes de Montmaur nourrissaient contre lui un ressentiment d'autant plus implacable qu'en froissant leur amour-propre il avait du même coup inquiété leur estomac. Le temps n'était pas encore venu où la libéralité royale allait assurer une honorable indépendance aux écrivains, pensionnés de la cassette, et la plupart des gens de lettres vivaient alors besogneux et faméliques. La question des droits d'auteur n'ayant pas été réglée, ils se trouvaient à la merci des libraires, qui les exploitaient sans vergogne. Il leur fallait donc de toute nécessité faire entrer en ligne de compte dans leur pauvre budget la générosité des grands auxquels ils offraient Tencens vénal de leurs dédicaces ou de leurs louanges rimées. Discréditer leurs éloges quémandeurs, c'était tarir une des sources, et non la moindre, de leurs profits ; ruiner la réputation, méritée ou non, qu'ils avaient acquise, c'était leur fermer ces aristocratiques salles à manger, où ils étaient trop heureux de venir reprendre des forces après des jeûnes souvent longs et austères. Ce « grand emballeur » de Montmaur, qui savait si bien se concilier aux dépens d'autrui la faveur des riches Mécènes, ils devaient

donc le détruire, sous peine d'être détruits par lui. Le danger, qui les menaçait également, leur fît oublier à tous leurs rivalités et leurs querelles, et,tandis que le caustique lecteur royal continuait à promener

de table en table sa belle humeur et ses bons mots, une ligue formidable s'était déjà réunie, qui fourbissait silencieusement ses armes.

Autour de Balzac, de Ménage et de Sarrasin, s'étaient groupés tous les écrivains qui fréquentaient chez MM. Dupuy, les savants gardes de la Bibliothèque du roi : c'étaient des poètes, comme MaleviUe, CoUetet, Scarron, Furetière, Saint-Amant, le doux Tristan lui-même, et le gros d'Alibray, le plus jovial des tragiques, qui, lorsque le mari de sa sœur, M. de Sainctot, n'était point là, appelait Voiture « beau-frère » ; c'étaient Ch. Sorel et l'abbé de La Mothe Le Vayer, fils du philosophe ; c'étaient surtout des érudits très versés dans la littérature latine et très habiles à tourner l'hexamètre ou l'iambe : le vieux Nicolas Bourbon ; Nicolas Heinsius, meilleur critique, mais moins bon poète que son père Daniel ; François Guyei, précepteur du cardinal de La Valette, que Balzac a commencé par beaucoup vanter, et qu'il a fini par appeler « vieux fou » et « vieux loup » ; Jean Sirmond, de l'Académie, neveu du confesseur de Louis XIII, et non moins en crédit que son oncle au Palais-Cardinal ; Abraham Remy, professeur justement estimé au Collège Royal, dont on peut voir l'épitaphe à Saint-Germain l'Auxerrois ; Ch. Feramus, savant avocat et poète latin remarquable ; Adrien de Valois, ce docte historiographe du roi, dont P. Merelle nous a laissé un si beau portrait; et bien d'autres encore. Ils n'attendaient qu'une occasion pour

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fondre tous ensemble sur leur commun ennemi : elle

leur tut offerte en 1632.

Deux ans auparavant avaient été publiées, à Louvain, les lettres adressées à l'empereur Rodolphe I! par son ambassadeur en France, Augier Ghislen de Busbecq, le diplomate bien connu du xvi' siècle, auquel nous devons deux choses de nature très différente : la découverte de l'inscription d'Ancyre et l'introduction en Europe du marronnier d'Inde. La lettre XLll contenait quelques lignes fort dures pour le Parlement de Paris, que Busbecq accusait nettement de vénalité. Pourquoi Montmaur entreprit-il de défendre le Parlement contre cette vieille accusation, et pourquoi en 1632 lança-t-il une courte invective latine contre les mânes de celui qu'il appelait un « Germain ivre » ? C'est ce que nous ne saurions dire. Mais aussitôt les conjurés, sous couleur de venger les mânes de Busbecq, se ruèrent tous à la fois sur le misérable qui avait la lâcheté de tirer la crinière au lion mort et de lui donner le coup de pied de l'àne ; généreuse indignation, qui masquait la moins désintéressée des r

Tout n'est pas d'égale valeur dans les « satires montmauriennes » ; et s'il y a bien de l'esprit dans une foule d'épigrammes courtes et venimeuses, si l'éloge ironique de Mamurra, pfir Ménage, ressemble fort à un petit chef-d'œuvre, je ne sais rien en re-

vanche de plus pédantesquement obscur que le libelle latin intitulé Apochytrapotheosis {La Métamorphose en marmite) y rien de plus pesant que l'ennuyeux Barbon de Balzac.

Mais, bonnes ou mauvaises, écrites en latin, en français ou en grec, toutes ces satires ont un trait commun : elles ne restent pas exclusivement littéraires. Les détracteurs de Montmaur ne se sont pas contentés de dénigrer ses œuvres, de nier son savoir et de déprécier la qualité de son esprit ; transportant sur un autre terrain le débat, comme nous voyons trop souvent faire aujourd'hui dans nos luttes politiques, qui mettent en jeu non seulement des idées ou des théories, mais des intérêts et des espérances, ils n'ont pas craint de flétrir le berceau du lecteur royal ; ils ont incriminé toutes les actions de sa vie ; ils ont attaqué violemment son caractère, son honorabilité, ses mœurs ; sans le moindre scrupule, ils ont fait pleuvoir sur lui les outrages les plus grossiers et les calomnies les plus dangereuses. C'était trop peu pour leur haine de le représenter comme un sot : elle en a fait un misérable et un scélérat.

Maintenant que nous connaissons la véritable figure de Montmaur, il sera curieux de voir par quei adroit grossissement des lignes, par quelle perfide déformation des traits, ses ennemis sont arrivés à faire de lui cette caricature à la fois burlesque et odieuse, qui a pris lar place de l'original dans le souvenir de la postérité.

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Fraisie Lasalle était morte depuis de longues années, et jamais Antoine Montmaur n'était sorti de Bétaille. La calomnie avait le champ libre : elle assura que le lecteur royal était fils d'une ribaude, qui avait exercé le métier à Cahors, et qu'il ne savait pas qui était son père.

Pour expliquer comment l'humble bâtard avait pu être élevé par les Jésuites de Bordeaux, on imagina d'appliquer en partie à l'enfance de Montmaur ce que la légende racontait de l'enfance de Ramus et de celle d'Amyot : il était entré, dit-on, vers douze ans, comme valet dans une famille riche,- avec fonction d'accompagner au collège le fils de la maison en portant ses livres, et les Pères, charmés de sa mémoire surprenante, l'avaient d'abord pris comme élève, puis reçu dans leur Société.

Montmaur les avait quittés. On s'empressa de nier que ce fût de son plein gré ; on soutint qu'il avait été honteusement chassé de la Compagnie, après qu'on lui eut « donné la salle », c'est-à-dire qu'il eut été fouetté publiquement. Le motif de cette expulsion ? Un faux. Montmaur avait contrefait « le sceau de l'archimandrite », pour se fabriquer un diplôme et sceller des lettres de recommandation, écrites de sa propre main, aux supérieurs de tous les collèges de la Société.

Le voilà sans position et sans fortune. Mais c'était un homme de ressources ; il s'avisa, au dire de Ménage, que le latin et la barbe faisaient plus de la moitié d'un médecin, et qu'il suffisait de parler avec une robe et un bonnet pour que tout galimatias devînt science et que toute sottise devînt raison ; il résolut donc de pratiquer la médecine, bien qu'il ne l'eût jamais apprise, et dans ce but l'impudent personnage vint en Avignon, où il n'était pas connu :

Ce fut là qu'en la grande place, Où toujours le peuple s'amasse, Il fit poser quatre tréteaux Avecque cinq ou six tonneaux...

Là, Mogor, d'une forte mine, Accompagné d'un Jean Farine, De l'autre main tenant ses gants.

Dit la vertu de ses onguents.

Il débitait son boniment d'une voix de stentor, avec un tel aplomb et une si merveilleuse volubilité que l'on ne voyait passer sur le pont d'Avignon que bonnes gens lui venant acheter des drogues. Mais par malheur, un jour, dans la foule qui se pressait autour de son estrade, quelques personnes se prirent de querelle ; on a la tète chaude au pays d'Avignon ; la contestation dégénéra vite en bataille, et, rendant les forains responsables de la bagarre, le juge leur ordonna de déguerpir tous de la ville.

11 n'y a rien de vrai dans tout ce récit, et jamais notre lecteur royal ne fut médecin forain ; mais l'o-

rigine de la légende est assez curieuse. Ménage n'a cessé de railler ce qu'il appelle dans son Dictionnaire étymologique des montmawnsmeSj c'est-à-dire les jeux de mots qu'affectait Montmaur ; celui-ci avait même au barreau mis à la mode une sorte d'argument tout à fait bizarre : l'avocat prenait dans l'histoire de l'antiquité latine ou grecque un nom ressemblant h celui de son client, et il tirait de la vie et du caractère de celui qui l'avait porté des présomptions favorables à l'accusé qu'il défendait I Or, en 1636, Tannée même où Ménage écrivait sa Vie de Mamurra^ on représentait à Paris V Illusion comiquey et c'est une tradition que Corneille a mis en scène, sous le nom de Clindor, son interprète Mondory lui-même, si bien que, vers la fin du premier acte, le comédien se trouvait raconter ses propres aventures, et comment, dans sa jeunesse, médecin ambulant, il avait vendu, de ville en ville, des onguents et des drogues. Ménage s'est donc là simplement amusé à faire, lui aussi, un montmaurisme, et, plein du souvenir récent de rillusion comiquey comme le nom du lecteur royal [Monmorus) ne différait que par une seule lettre de celui du comédien [Mondorus)^ il a porté au compte de Montmaur ce qui devait demeurer au compte du seul ll^ondory (1).

(1) Peut-être aussi Ménage a-t-il fait allusion non pas à Mondory, mais à Philippe de Mondor, le célèbre opérateur, compère de Tabarin, qui s'intitulait « docteur en médecine >* dans im acte de baptême du 27 septembre 1632.

Bientôt appelé à faire Téducation de Roger de Choiseul, Montmaur n'était pas resté longtemps avocat consultant. Naturellement on affirma qu'il avait été chassé du Palais comme de la Compagnie de Jésus et de la ville d'Avignon. Il avait, disait-on, ouvert une boutique de citations assorties à Tusage de Messieurs les Avocats, et ce petit commerce avait bien marché pendant quelque temps ; mais un beau jour on s'était aperçu que le marchand falsifiait ses denrées et qu'il fabriquait lui-même ses antiques. Gros scandale et fermeture du magasin.

AlorSy dans sa détresse, ajoutaient ses adversaires, Montmaur s'était souvenu du mot fameux d'Horace :

Paupertas impulit audax Ut versus facerem^

et bravement, malgré Minerve, il s'était fait poète ; il avait, àla sueur de son front, produit des chansons pour le Pont-Neuf, des épithalaniies et des élégies, et peiné comme une béte de somme pour faire, en l'honneur des grands, des acrostiches, des logogriphes, des vers en écho, des poésies en forme de massue, où chaque mot du vers avait une syllabe de plus que le précédent, des vers rétrogrades, dans lesquels on retrouvait les mêmes mots quand on les lisait à reculons, des vers chronologiques, dont les lettres numérales marquaient Tannée d'un événement, enfin des poèmes bizarres, desquels la lettre s

OU la lettre r était impitoyablement proscrite. Il avait fait présenter ces flatteries, puérilement ingénieuses, au cardinal de Richelieu par le cardinal de La Valette, sous le nez duquel il avait brûlé beaucoup d'encens ; mais Richelieu, qui Teût cru ? ne les avait pas admirées.

Il était facile aux ennemis de Montmaur de tourner en ridicule ses petites compositions littéraires, aussi laborieuses qu'inutiles. Mais ils auraient eu plus de mal à expliquer comment ce méchant poète, représenté par eux sans famille, sans fortune, sans crédit auprès des puissants et de la Compagnie de Jésus, avait pu trouver du jour au lendemain assez d'argent pour acheter, par un nouveau scandale, la chaire de grec au Collège Royal. Aussi n'ont-ils même point essayé de le faire, et paraissent-ils s'être peu inquiétés de la contradiction. Mais l'un d'eux a encore inventé ici une assez vilaine histoire, d'ailleurs peu vraisemblable.

Jérôme Goulu, raconte-t-il, avait sur les bras une chaire de grec et une fille déjà mûre, qui le gênaient également. Montmaur s'off*rit à le débarrasser de l'une et de l'autre, achetant la chaire et épousant la fille. Le prétendu n'avait rien d'un Adonis : c'était un grand bancroche d'une maigreur excessive, au long cou de héron ; en lui tout était noir, la peau, les dents, les cheveux, les yeux, très enfoncés dans la tête, les sourcils en broussaille, la barbe, qu'il portait épaisse et d'une longueur démesurée'; de son

énorme bouche sortait une voix métallique ; sur son nez crochu, aux narines très ouvertes, on admirait maints rubis balais, tout rougissants de vin. Il ne déplut pas cependant à Philippe Goulu : la demoiselle avait d'excellentes raisons pour ne pas se montrer exigeante. L'affaire fut donc conclue; mais une fois installé, dans la chaire, Montmaur refusa d'épouser la fille : il venait de se rappeler tout à coup qu'étant dans les ordres sacrés il ne pouvait pas prendre femme ! Et voilà par quelle ruse honteuse cet étrange professeur avait acquis le droit d'enseigner, au Collège Royal, le grec, qu il ne savait pas.

Car il ne le savait pas ; on ne l'appelait alors Montmaur le grec que par antiphrase, pour le distinguer d'Habert de Montmort, le riche et généreux Mécène. Il lui fallut apprendre lui-même le grec avant de l'apprendre aux autres, et, dans le but d'arriver plus vite à une parfaite et intime connaissance de cette langue, il imagina, dit Ménage dans une page charmante, de tout faire à la grecque : on le vit donc vivre à la grecque, dîner à la grecque, mentir comme un grec, jouer comme jouent les Grecs, payer aux calendes grecques. Malgré les étonnants résultats produits par celte belle méthode, il n'eut presque jamais d'élèves : il parlait d'ordinaire pour les quatre murs et pour les trois bancs, et il était certes en droit de se vanter qu'oncques lecteur royal n'eut auditoire plus respectueusement tranquille.

Montmaur ne devait trouver de disciples que lors-

qu'il se mêla d'enseigner la parasi tique. Il est vrai qu'en cette science-là il était maître, qu'il y pipait, et que jamais professeur ne sut mieux son métier.

Sur ce point, la verve de ses ennemis ne se refroidit jamais et produit avec une incroyable fécondité les inventions drolatiques et les scènes cocasses. En réalité, Montmaur ne dut être ni plus ni moins parasite qu'ils ne Tétaient eux-mêmes, que ne Tétaient alors presque tous les écrivains. Seulement il eut la mauvaise chance de succéder, dans la chaire de grec, aux deux Goulu, dont le plus ancien avait remplacé lui-même Daurat, duquel le véritable nom, Dînemandi, signifiait en patois limousin : Dînematin. Une pareille suite de noms, vraiment extraordinaire, semblait prédestiner le nouveau professeur de grec aux épigrammes décochées contre lui; les premières amusèrent ; tout le monde voulut exercer son esprit sur ce thème plaisant ; on n'avait qu'à regarder autour de soi pour trouver de piquants détails, car les modèles abondaient à la table des grands ; seulement les traits recueillis un peu partout furent malignement appliqués tous au même Pierre de Montmaur, si bien que le personnage a fini par prendre une grandeur colossale, et par devenir le type idéal de l'homme de lettres parasite au temps de Louis XIII.

Les satires qui décrivent copieusement sa vora-

cité surhumaine forment une sorte d'épopée de la goinfrerie, qui serait digne d'être illustrée par un Callot.

Montmaur s'est venu loger tout au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, pour planer, comme un oiseau de proie, sur la ville entière. De cette hauteur il compare la fumée des diverses cuisines, et, à l'heure des repas, il s'abat sur la maison qui envoie vers le ciel les tourbillons les plus épais (1).

Mais Paris est étrangement grand, comme dit M. Desfonandrès, et la rive gauche est très loin de la place Royale et du Cours. Le médecin a bien une monture pour visiter ses clients ; pourquoi Montmaur n'en aurait-il pas une pour aller manger chez ses patrons? Notre homme achète d'abord un cheval de boucher, qui, ayant accoutumé de porter de la viande de veau, le jette à bas chaque fois qu'il passe devant la boutique de son ancien maître. Il l'échange contre un cheval de course, qui, dès le lendemain, le fait jeûner, en le ramenant ventre à terre à son point de départ sans jamais consentir à s'arrêter devant la maison où l'infortuné comptait dîner. Après plusieurs expériences aussi fâcheuses, le parasite trouve enfin la monture qui lui convient dans une bête efflanquée et poussive, mais facile et douce.

(i) Boileau, dans son Repas ridicule, a emprunté ce trait à Ménage :

Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée. Qui vint à ce fettin conduit par la fumée.,.

ne HOMMES ET MOEURS

Sensible à Thonneur d'avoir pour écurie ce collège de Boncour, que Ronsard avait surnommé le Parnasse parisien, et d'être à cause de cela lui-même appelé Pégase, le brave animal se montre peu exigeant pour sa nourriture : il se contente de Therbe qui pousse entre les pavés des rues, du foin dérobé aux charrettes que son maître économe ne manque pas de lui faire suivre de près, enfin, ressource suprême, des chaises de paille trouvées dans les loges des Suisses courroucés.

Juché sur cette haridelle, véritable cheval de l'Apocalypse, que soutient, qu'étaye en quelque sorte un valet dépenaillé et crasseux, le professeur du roi rôde dans les carrefours, en quête d'invitations. « Outre quantité d'évêques, présidents, conseillers, financiers et riches bourgeois, dont il visitait souvent les tables, dit Sorel dans son chien de style, il avait acquis spécialement la connaissance de quatorze seigneurs ou hommes importants, qu'il appelait ses quatorze pairs de France, quoique autrefois l'on n'en nommât que douze, et que c'était assez pour deux semaines, à n'aller qu'une fois dîner chez chacun pendant ce temps. » C'était un spectacle unique de voir le parasite vider en un clin d'œil les plats et les bouteilles. Dès qu'on était sorti de table, il courait à l'ofTice, et, tout comme s'il eût été à jeun, il recommençait à dîner gloutonnement avec les marmitons et les palefreniers, pour lesquels son ivresse crapuleuse était un objet de risée.

BATAILLE DE CUISTRES m

Et ce qui distingue du parasite antique le parasite moderne, c'est que le savant subsiste dans le gouliafre ; tout en mangeant, et la bouche à moitié pleine, le professeur donne à ses voisins des conseils d'hygiène, et leur explique doctement comme quoi il se fait fouetter tous les matins par son valet, afin de s'entretenir en bonne santé et en belle humeur ; il entremêle de mots grecs ses discours, au grand ébahissement des bourgeois ignares, et il cite avec d'autant plus de facilité et d'abondance les auteurs anciens qu'il fabrique au besoin les textes lui-même, quand il veut briller dans la conversation ou avoir dans la discussion le dernier mot.

11 paraît bien qu'en effet Montmaur fut un jour convaincu de cette supercherie par le vieux Nicolas Bourbon devant le chancelier Séguier. On devine aisément quelle fut la joie de ses ennemis. Ils accusèrent aussitôt de plagiat un homme de si mauvaise foi, et prétendirent qu'il donnait « pension à quelques valets de collège pour travailler à ses ouvrages ». Comme si les courts et rares ouvrages de Montmaur étaient de ceux que peuvent faire des valets de collège ! L'un de ses détracteurs soutint même qu'il avait montré jadis, comme de lui, une carte de l'ancienne Gaule, empruntée la veille à Pierre Bertius, le savant professeur de Leyde, et

que Bertius indigné l'avait publiquemenl confondu. Il est fâcheux, pour l'auteur de cette imputation, qu'il ne Tait point produite du vivant de Bertius, et elle mérite d'autant moins d'être prise en considération que, deux ans à peine après l'époque où Montmaur se serait si indignement conduit avec son confrère, nous voyons les deux professeurs échanger amicalement les dédicaces les plus flatteuses et les ver§ les plus élogieux.

Tout entier au grec et à la bonne chère, Montmaur n'était pas, semble-t-il, de complexion très amoureuse, et les conjurés s'en désolaient. Ah I s'il avait affiché pour la morale autant de mépris que son collègue Grangier, ce professeur d'éloquence latine, qui a servi de plastron à Cyrano de Bergerac dans le Pédant joué ! S'il s'était, comme lui, marié à plus de soixante ans pour légitimer de grands fils, quel plaisir leur eût causé un si beau scandale 1 Quel tapage dans l'Université I Quelles clameurs sur le Parnasse I Mais hélas I on ne pouvait citer aucun nom de femme à côté du nom de Montmaur. Force donc fut à la satire d'imaginer, pour décrier ses mœurs, des amourettes ignobles et des aventures triviales, que rendent du moins amusantes, par un effet de contraste, le costume sévère et les graves fonctions du héros.

Un dimanche gras, sur le Petit-Pont, des masques en goguettes, croyant Montmaur déguisé comme eux-mêmes, à voir son grand corps tout noir et son

nez enluminé sous son immense chapeau de jésuite, sautent dans son carrosse ouvert, et s'y installent à ses côtés. Le lecteur royal ne se fâche point, à cause de certaine blanchisseuse, costumée en égyptienne, dont Tœil émerillonné a friponne aussitôt son cœur très friponnable, et ses collègues le peuvent voir promener toute la journée sur le Cours cette indigne compagnie ; on ne se sépare qu'à la brune, après que la donzelle, adroitement, a escamoté au très excité et très entreprenant professeur une bourse bien garnie.

Le dénouement d'une autre aveûture fut plus fâcheux encore pour Montmaur. Un soir, du haut de sa fenêtre, une fille, assez agréable, qu'il aimait à la folie, et qui ne voulait plus recevoir sa visite, lui versa sur la tête le contenu d'une cassolette semblable à celles qui inondent d'un liquide odorant Léandre, à la fin du troisième acte de V Etourdi^ et don Japhet d'Arménie dans l'ordurière comédie de Scarron. Pour si peu un cœur bien enflammé ne se refroidit pas ; le professeur du roi reçut le nauséabond déluge sans se départir

D'une espagnole gravité,

et persista à vouloir entrer. La fille alors fit rouer de coups l'amoureux trompé et trempé par trois de ses amants, qui cognèrent d'autant plus consciencieusement que c'étaient trois anciens cuistres du

collège de Boncour. Montmaur crie ; le guet accourt ; la fille se plaint ; les archers prennent le lecteur royal pour un « violon » et pour un « mauvais garçon », et, malgré ses protestations, ils l'emmènent, proh pudor Collegii Régit! au Grand Châtelet.

C'était bien là d'ailleurs, assuraient ses ennemis, la demeure d'un pareil homme ; et — tant il peut entrer de haine dans le cœur d'un poète affamé — ils accumulèrent alors contre lui les accusations les plus inattendues et les plus infamantes. Suivant eux, Pierre de Montmaur prêtait à usure, écoulait de la fausse monnaie, savait avec une égale aisance imiter toutes les signatures et prêter de faux serments ; on l'avait vu un jour faire venir chez lui un créancier qui Tassignait, lui demander son billet sous couleur de lui compter la somme, et aussitôt avaler le billet, unique preuve de sa dette. Enfin ce plagiaire, ce coureur de ribaudes, ce faussaire, ce voleur, avait mis le comble à ses forfaits en fracassant d'un coup de bûche la caboche éventée du gros janitor de Boncour. « Et croirait-on, s'écrient tout d'une voix les Feramus, les Sorel et les La Mothe Le Vayer, croirait-on qu'un pareil monstre a pu trouver des répondants et être mis en liberté sous caution ? temporal o mores !.,. Voilant leurs corps gracieux de leurs blanches robes, la Pudeur et la Justice n'ont plus qu'à quitter les hommes pour se rejoindre à la troupe des dieux. Que feraient-elles désormais dans ce Paris, où, ayant acheté à prix d'or sa liberté, peut

se prélasser à travers les rues un helléniste de sac et de corde, tout couvert du sang des portiers, et convaincu en outre d'athéisme et de bougrerie, deux crimes pour lesquels il est également passible du bûcher ? »

A. ces attaques, dont la violence dépasse toute mesure, à ces insinuations, qui, sous la régence d'Anne d'Autriche, pouvaient très bien mettre en danger ses jours, qu'a répondu Pierre de Montmaur? Rien. Et de son silence Vion d'Alibray a donné une plaisante raison :

Gomment veux-tu qu'il répliquât ?

Il a toujours la bouche pleine.

Plaisanterie à part, pourquoi le lecteur royal ne s'estil pas défendu et n'a-t-il pas opposé les pamphlets aux pamphlets ? Il était habile à la riposte, et il avait, au besoin, la dent dure. Quelqu'un lui vantait un jour méchamment une des satires écrites par Ménage contre lui, la Métamorphose en perroquet, « Ce n'est pas merveille, dit Montmaur, qu'un grand parleur comme Ménage ait fait un bon perroquet. » Une autre fois, il trouva un mot très spirituellement cruel pour envoyer aux frères Pithou la Métamorphose en cheval de Remy. Il lui eût donc été facile de rendre blessure pour Mesure. Il ne l'a point fait.

HOMMES BT M(K1JRS. 6

Serait-ce vraiment par générosité, comme le croit Tabbé de Marolles ? Nous pensons que ce fut par prudence : « Heureux, lit-on dans le Menagiana, ceux qui ont assez de force d'esprit pour négliger de répondre à des libelles î » Avant Chamfort, Montmaur avait compris que « la calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à nK)ins qu'on ne soit sûr de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus , furieuse que jamais. »

Il imagina d'ailleurs une vengeance bien ingénieuse, et qui achève de peindre l'époque. Il eut ridée, — que lui empruntera l'abbé Cotin lors de sa fameuse querelle avec Ménage, — d'apporter luimême dans les maisons où il allait dîner les satires et les épigrammes de ses ennemis ; il les lut tout haut, en homme qui admire des coups bien portés, même s'ils le sont contre lui, et qui d'ailleurs se sent bien au-dessus de pareilles insultes. Cette conduite imprévue surprit ; tout le monde voulut entendre les satires lues par Montmaur lui-même, et ses adversaires eurent le désappointement de voir le terrible railleur, qu'ils s'étaient flattés de décréditer, recevoir, grâce à eux-mêmes, plus d'invitations que jamais. Leur dépit s'exhala en une devise insolente, qu'ils composèrent pour « M. le surintendant des devises » : le corps est un âne, qui est dans les chardons jusqu'au ventre, avec ce mot : Pungant, dum saturent, c'est-à-dire : Qu'ils me piquent, pourvu

qu'ils me soûlent! Montmaur colporta également cette devise, riant avec ses Mécènes de la déconvenue de ses ennemis et de leur rage impuissante.

Et de fait sa réputation a très peu souffert auprès de ses contemporains de ces attaques multipliées et virulentes. C'est qu'ils étaient accoutumés au ton que prenait aisément alors une querelle entre gens de lettres. AJceste ayant trouvé mauvais le sonnet d'Oronte, le grand seigneur l'appelle sur le terrain ; mais les choses se passaient autrement entre humbles écrivains de profession. L'Académie était fondée depuis trop peu de temps encore pour leur avoir pu apprendre que leur honneur était du même prix et se devait défendre de la même manière que celui d'un duc ou d'un comte. Ils se battaient à coups de plumes, sans ménagement aucun, à la grande joie de la galerie, qui les excitait ; quand ils s'étaient mutuellement égratignés et déchirés, l'honneur était satisfait ; on mettait bas les plumes, et nul ne songeait plus aux injures et aux calomnies échangées, ni les combattants, ni les témoins du duel :

A vous remettre bien je me veux appliquer,

dit Philaminte à Trissotin aussitôt après sa grande querelle avec Vadius, et pour lui donner sa fille en mariage elle choisit précisément le moment oti jl vient d'être ainsi drapé de la belle façon par son confrère. Nous, d'ailleurs, qui attachons aujourd'hui si peu

d'importance aux diffamations et aux « révélations sensationnelles » que fait régulièrement éclore parmi nous la période électorale, nous n'avons pas lieu d'être surpris que les attaques passionnées de ses ennemis n'aient ni affaibli le crédit de Montmaur, ni aliéné de lui ses protecteurs. En 1644, Tannée même où venaient d'être imprimées et lancées dans le public les principales « satires montmauriennes )),le lecteur royal se vit renouveler le « don d'un logement au collège de Boncour (1) », et, jusqu'à sa mort (23 mars 1650) (2), nous savons que le président de Mesmes et le conseiller d'État Morangis lui gardèrent fidèlement leur amitié.

Il y a plus : utiles à Montmaur de son vivant, ses ennemis lui ont encore été utiles après sa mort. Ses mérites réels, son érudition, son esprit, n'auraient pas suffi à rendre son nom populaire et à intéresser la postérité. Comme parasite, Montmaur est immortel. Il devra de traverser les âges à quatre vers célèbres de Boileau, qui était lié avec l'un des auteurs du Parasite Mormon:

Tandis que Pelletier, crotté jusqu'à l'échiné, S'en, va chercher son pain de cuisine en cuisine,

(1) Mémorial de la Chambre des Comptes.

(2) Cette date, qui n'est pas celle qu'on donnait jusqu'ici, est établie d'une façon indiscutable par une lettre de Guy Patin conservée h la Bibliothèque Nationale.

Savant en ce métier, si cher aux beaux esprits, Dont Montmaur autrefois fit leçons dans Paris.

Son nom est gravé là dans un indestructible airain, et c'est pour Ty avoir lu que Colnet du Ravel a voulu en 1806 dédier à Montmaur son Art de dîner en ville^ à Vusage des gens de lettres :

Toi qui, dans un seul jour, dînais souvent trois fois, mon maître, ô Montmaur, daigne écouter ma voix... Ouvre-moi tes trésors ; dis comment d'un bon mot A ceux qui te traitaient tu payais ton écot.

C'est l'immortalité du ridicule qui demeure, un peu injustement, attachée au nom de Montmaur, mais c'est toujours l'immortalité. Aussi plus d'un parmi ses adversaires, restés inconnus ou bientôt oubliés, a-t-il dû tout bas envier le sort du lecteur royal ; et, tel que nous le connaissons lui-même, plus vaniteux que soucieux de sa dignité, il n'est pas bien certain que son ombre ne soit point secrètement reconnaissante aux bienfaisants ennemis qui lui ont fait, sans le vouloir, un nom qui ne saurait périr.

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