DE L'HERMITE-SOLIERS
Vers la fin de Tannée 1652, la troupe de Molière et de Madeleine Béjart jouait dans le midi de laFrance^ V Andromède du grand Corneille, « une tragédie à machines », pour laquelle le poète burlesque d'Assoucy avait écrit une musique vantée. Dans cette tournée, le rôle important et difficile de la reine Cassiope avait été confié à « la Vauselle ». Beaucoup moins connue que M"®^ de Brie et du Parc, parce qu'elle n'appartenait plus à la troupe quand Molière s'établit définitivement à Paris, cette comédienne était cousine germaine de la Béjart et s'appelait Marie Courtin ; mais un mariage inespéré avait fait d'elle la femme d'un gentilhomme de bon lieu, qui a comme généalogiste quelque célébrité, Jean- Baptiste L'Hermite, sieur de Vauselle.
Comment cet orgueilleux « petit-fils de Pierre
L'Hermite », qui porte si fièrement dans ses portraits le cordon noir et la croix de Siaint-Michel, et qui fut gentilhomme servant du roi, avait-il pu s'abaisser à une pareille mésalliance ? Et surtout comment alors autorisait-il à reparaître sur les planches, dans les jeux de paume du Languedoc et du Comtat, celle à qui il avait donné son glorieux nom ? On cesse d'en être étonné, pour peu qu'on suive la vie aventurière de ce curieux personnage, qui semble vraiment un ancêtre de Gil Blas.
Ruiné, par la faute des siens, il est vrai, plus que par sa propre faute, déclassé par un mariage quia grandement irrité contre lui sa famille, Jean-Baptiste L'Hermite a, toute sa vie, travaillé, avec un merveilleux entregent et une absence totale de scrupules, à se reconstituer une fortune et à reconquérir sa place parmi ceux dont sa naissance l'avait fait l'égal. Se transformant d'après Theure et les circonstances avec une aisance singulière, il s'est plié à tous les métiers, tour à tour poète dramatique, conspirateur, marchand de jetons, délateur, espion, historien, comédien, généalogiste (1). Quand il parvint
(1) Beaucoup des faits que nous allons raconter ont été mis en lumière par M. Henri Chardon dans un savant ouvrage sur M. de Modène^ ses deux femmes el Madeleine Béjart^ Paris, Alph. Picard, 1886. Des documents inédits, que nous avons découverts, nous permettront, sur plusieurs points, d'être plus afiirmatif que lui, mais, sur d'autres, nous obligeront à le contredire.
au bout de sa carrière, H se trouva bien que, en route, il avait perdu l'honneur ; mais, comme il avait ramassé des honneurs et mis sur la télé de sa fille une couronne de comtesse, le reste ne tirait sans doute guère à conséquence pour ce peu délicat mari d'actrice.
Que Jean-Baptiste L'Hermite descendît ou non du célèbre prédicateur de la première croisade, comme il s'en est vanté à tout propos et même hors de prppos dans ses ouvrages, et comme tout le monde alors l'admettait, en Espagne et en France, il est du moins une chose qui demeure incontestable : c'est qu'il était de très vieille et très bonne noblesse. Grâce aux archives de la Creuse, nous avons pu remonter dans rhistoire de sa famille jusqu'à un Jean L'Hermite, qui naquit au xiv' siècle, sous Charles V, dans la Marche, à Janaillat, entre Guéret et Bourganeuf (1). Très ancienne, cette famille avait aussi été très riche, et, au xv siècle, tout autour de leur château du Soliers, les L'Hermite possédaient des biens qui s'étendaient sur une douzaine de paroisses. Le droit d'aînesse eût pu maintenir la grandeur de leur maison ; mais, au xvi' siècle, deux partages successifs,
(1) Voir pour toute cette partie notre livre intitulé: Un I'r(cursew de Bacine, Tristan L'Htrmite, sieur du Sotxers (1601- 165S), sa familU, aa vie, «es œuvres, Paris, Alph. Picard, 1895,
le premier entre six enfants également aimés, le second entre neuf, la diminuèrent beaucoup. A la fin du siècle même, le château du Soliers n'appartenait plus au seul chef de la famille, le jeune Pierre L'Hermite ; son oncle Louis, sieur du Dognon, en partageait avec lui la propriété. Un procès capital enfin allait, quelques années avant la naissance de Jean-Baptiste , consommer la ruine de ses parents.
En pleine Ligue, au mois de mai 1591, on retira de Tétang isolé de « Mamangeas, près Pontarion », le corps d'un homme tout botté, avec une pierre au cou et une autre aux jambes ; la tête avait été trouée d'un coup de pistolet. C'était le cadavre de Jacques Voisin, vice-sénéchal de Guéret. La rumeur publique désigna comme les meurtriers les L'Hermite, dont les terres étaient assez voisines de l'étang. Un témoin racontait qu'il avait vu peu de jours auparavant la victime, montée sur sa jument et les yeux bandés, conduite par eux, à travers le bois, au château du Soliers ; d'autres affirmaient les en avoir vus sortir, dans la nuit du 7 mai, traînant Voisin, qui criait et suppliait, et leurs récits rendaient bien grave la parole imprudente prononcée dans une taverne par un des L'Hermite : « Buvons du vin ; il y en a qui boivent de l'eau tout leur soûl. » Un procès criminel leur fut intenté, qui dura quatre ans. Malgré l'habileté vraiment remarquable avec laquelle se défendirent Pierre et Louis L'Hermite, la Chambre de la
Tournelle rendit contre eux, le 18 février 1595, un arrêt de mort.
Gabrielle d'Estrées les sauva, intéressée à leur
sort par un de leurs parents, le marquis de Hu-
mières, gouverneur de Compiègne. « Le vendredi
17 mars, lisons-nous dans les Mémoires-Journaux de
Pierre de TEstoile, il fit un grand tonnerre à Paris,
avec éclairs et tempête, pendant laquelle le roi était
à la campagne, et chassait autour de Paris, avec sa
Gabrielle, nouvellement comtesse de Monceaux,
côte à côte du roi, qui lui tenait la main. Elle était à
cheval, montée en homme, toute habillée de vert, et
rentra à Paris, avec lui, en cet équiqage. » C'est
pendant cette chasse que la belle Gabrielle obtint de
son royal amant la grâce des L'Hermite ; si bien que
le lendemain TEstoile put écrire en son journal : « Le
samedi 18 mars, le roi envoya les seigneurs de La
Force etPraslin, capitaine de ses gardes, au Palais,
pour empêcher l'exécution de deux gentilshommes
de la Marche en Limousin, condamnés par arrêt de
la Cour à être décapités en Grève. »
Mais si Henri IV, se souvenant que les L'Hermite lui avaient rendu dans la Marche de « grands et signalés services » contre la Ligue, les arrachait à la mort malgré les respectueuses remontrances de la Cour, la fortune des sieurs du Soliers n'en était pas moins plus que compromise par tous les dommagesintérêts, réparations civiles, amendes et dépens, auxquels ils demeuraient condamnés. Pour sortir
d'embarras et de prison, Pierre L'Hermitese maria.
En 1597, vers la fin de Tété, il épousa Elisabeth MirOD. Il avait à peine vingt-trois ans et elle en comptait plus de trente-deux ; mais elle lui apportait en dot douze mille livres, de grandes alliances et d'utiles relations.
Aussitôt après la bénédiction nuptiale, Pierre L'Hermite partit pour la Marche, où l'attendaient de nouvelles difficultés. La femme de Louis L'Hermite, Catherine Esmoing, jugeant imprenable ce grand château du Soliers, « haut de cinq étages, hors d'escalade, avec quatre grosses tours à chacune dés carres..., partout crénelé, entouré de fausses braies, flancs, basses-cours et vieux fossés (1) », prétendit en rester seule maîtresse et fit dresser le pont-levis devant le châtelain. Pierre L'Hermite n'hésita pas ; il employa contre la vieille forteresse quelques-uns de ces pétards qui avaient été essayés pour la première fois dix-sept ans auparavant contre un donjon du Rouergue, etpar la brèche, l'épée à la main, il introduisit sa femme dans le château de ses ancêtres.
Quand il mourut trente ans après, tous les procès que lui avaient intentés son oncle, ses cousins, d'autres encore, n'étaient pas terminés. Elisabeth Miron craignit de ne pas rentrer en possession de sa dot,
(l) Lettre écrite le 5 mai 1605 par Rounat, de Bourganeuf, à Martin, procureur à Limoges. (Bibl. Nat., manuscr., f. fr., no 20231, p. 158.)
et, sacrifiant à ses intérêts propres les intérêts de ses deux fils, elle fit saisir et vendre le Soliers (1629). Elle vint achever ses jours, ce qui ne tarda guère, dans la maison, flanquée d'une tour, que les L'Hermite possédaient à Janaillat, près de l'église ; il en subsiste une partie, qui s'appelle toujours « le logis » ; au rez-de-chaussée, sur une grande cheminée, malgré une cloison qui la coupe en deux, on distingue encore les armes des L'Hermite du Soliers, qui étaient « d'argent à trois chevrons de gueules », comme celles du cardinal de Richelieu.
Pour « se remettre dans le patrimoine qui leur
était usurpé », les fils de Pierre L'Hermite voulurent
d'abord engager de nouveaux procès ; mais ils eurent
bientôt la sagesse de se résigner à une transaction,
qui laissait à chacun environ mille francs de rente (1).
Voilà tout ce qui leur revint de la grande fortune
qu'au XV* siècle avait possédée leur famille. L'aîné,
le poète Tristan, garda le nom de sieur du Soliers ;
le cadet, Jean-Baptiste, prendra plus tard le titre de
sieur de Vauselle, qu'avait aussi porté leur père :
Vauselle est un hameau situé presque au pied du
Soliers.
C'est par la faute de ses parents que Jean-Baptiste L'Hermite entrait pauvre dans la vie ; mais c'est par
(1) Tristan L'Hermite, Amours^ p. 201, Plainte à la belle banquière.
in HOMMES ET MOEURS
la sienne qu'il allait perdre les nombreux et puissants protecteurs que lui avait donnés sa naissance.
La famille d'Elisabeth Miron n'était pas moins illustre que celle de Pierre L'Hermite, et jouissait d'un crédit plus grand. Elle rattachait son origine aux comtes de Barcelone, et comme tous nos rois, de Charles VIII à Henri III, avaient toujours eu pour premier médecin un Miron, elle s'était alliée sans peine aux plus grandes maisons du royaume. Le célèbre François Miron, prévôt des marchands de la ville de Paris, qui fut l'Haussmann et l'Alphand de son temps, et dont une de nos rues porte encore le nom, était cousin germain d'Elisabeth.
Comme son frère aîné, Jean-Baptiste L'Hermite avait été élevé à Paris par Pierre Miron, son aïeul, et par sa grand'mère, Denise de Saint-Prest, parente éloignée de Ronsard ; il avait reçu dans leur docte logis une instruction fort complète, et il y avait pris un goût très vif pour la poésie, ce dont se montraient fort satisfaits son frère Tristan et un cousin germain de leur mère, l'éloquent Charles Miron, lequel résidait moins dans son évêché d'Angers ou dans son archevêché de Lyon qu'à Paris, en sa maison du parc des Tournelles. Un des premiers sonnets du jeune homme a même été composé pour le petit-neveu de ce prélat, pour le petit-fils du garde des sceaux Caumartin, « peint en Amour l'an 1632. »
Il semblait donc, malgré sa pauvreté, que Jean- Baptiste fût dans une belle passe, pour peu qu'il
UN MARI D^AGTRIGE 195
continuât à cultiver les qualités développées en lui par ses parents, et qu'il voulût répondre par une conduite honorable à la bienveillance de ses illustres protecteurs : « Il n'y a point de doute, lui écrivait Tristan, de Bruxelles où il avait suivi le duc-d'Orléans, que vous ferez toujours ce qu'un honnête gentilhomme doit faire, pourvu que vous ne démentiez point votre propre sang, et que vous n'oubliiez pas les choses que vous avez apprises. » Hélas I Jean- Baptiste les devait promptement oublier, et Tristan, peu après son retour en France à la fin de 1634, avait la douleur de voir le fils d'un L'Hermite et d'une Miron faire une mésalliance en épousant Marie Cour tin.
Rien de plus humble, en effet, que l'origine de la jeune femme, malgré le nom pompeux dont plus tard son mari l'affublera : Marie Courtin de la Dehors. Son père, Simon Courtin, était un très modeste bourgeois de Paris ; il avait pour belle-sœur Marie Hervé, la mère de Madeleine Béjart.
Mais il y avait pis encore que la basse extraction de Marie Courtin. Comme sa cousine Madeleine, comme très probablement son oncle Joseph Béjart, elle était montée sur les planches, et courait la province avec sa famille.
Et voilà comment, quinze mois après, sur cette route de Paris à Blois si souvent parcourue par les troupes nomades, la fille de Jean-Baptiste L'Hermite et de Marie Courtin, la future comtesse de Modène,
allait nattre dans ce chariot des comédiens errants qu'a immortalisé Scarron. Dès que Ton fut arrivé au bourg d'Angerville, Marie Hervé prit sa petite-nièce, et la porta au baptistère avec un des acteurs de la troupe ; elle appela Tenfant Madeleine, du nom de sa grand'mère maternelle (1).
Ainsi Jean-Baptiste L'Hermite, au grand scandale de ses deux nobles familles, avait pris femme parmi ces comédiens qui étaient alors; suivant la parole de Massillon, « des gens infâmes même selon les lois des hommes » ; et, loin de retirer Marie Courtin du tripot comique, il s'y enfonçait à sa suite, et la dernière descendante des L'Hermite-Soliers, la petitefille de ce bienheureux Pierre L'Hermite, qui avait prêché la première croisade et lancé TEurope à la délivrance du Saint-Sépulcre, était tenue sur les fonts
(1) M. Mulard, instituteur à Anger ville, et M. Bordier, secrétaire de la mairie, ont bien voulu nous envoyer chacun une copie de cet acte de baptême, signalé dans V Intermédiaire des chercheurs et des curieux par M. Ch. Forteau, trésorier de la Caisse d'Épargne, à Étampes. Cette pièce, grosse de révélations pour les Moliéristes, est publiée ici pour la première fois in extenso^ avec le nom de la marraine, que n'avait pas remarqué M. Forteau: « Le 25 « jour de février 1636, ai baptisé Madeleine, fille de Jean-Baptiste Tristan L'Hermite, écuyer, seigneur de Saint-Prest, et de damoiselle Marie Courtin. Le parrain, François Le Breton (ici un mot illisible), parisien; la marraine, Marie Hervé, tante de Tenfant, bourgeoise de Paris. » Ont signé: la marraine, le parrain, et Chevalier, curé. M. Ch. Forteau nous a écrit n'avoir retrouvé les noms de L'Hermite, Courtin et Hervé, sur aucim autre registre paroissial dans l'arrondissement d'Ëtampes.
par qui ? par la mère d'une actrice galante, qui, à dix-huit ans, achetait une maison à Paris sur ses économies ! Ce fut Tabomination de la désolation. Il y eut des pleurs chez les L'Hermite et des grincements de dents chez les Miron. Et tous, Miron et L'Hermite, fermèrent également leur porte vertueuse au mari de l'actrice .
Celui-ci d'abord ne s'en émut guère. Il était encore très amoureux de sa femme, et, louant aux comédiens sentaient de rimeur, nouvel Alexandre Hardy, nouveau Théophile, il continua de les suivre en qualité de poète, sous le nom de sieur de Vauselle.
Une se contentait point d'arranger pour la troupe qui l'avait pris à ses gages les pièces qu'elle représentait ; il composa spécialement pour elle une tragédie à machines, la Chute de Phaéton. Il l'a tirée assez adroitement des Métamorphoses d'Ovide ; mais son style est loin d'avoir la facilité brillante et la souplesse spirituelle qui donnent tant d'agrément aux vers du poète latin. L'originalité de la Chute de Phaéton^ c'est que Fauteur n'a pas craint d'introduire dans une tragédie ce burlesque, auquel Scarron et d'Assoucy allaient attirer une telle vogue. Son dieu Mars ressemble terriblement à ces capitans, que jouait avec tant d'éclat le célèbre Bellemore, à ce grand sacripant de Taillebras et à ce fanfaron de
Matamore, que venaient de montrer Maréchal dans son Railleur et Corneille dans V Illusion comique ; aussi voyons-nous le dieu Mome (une bien curieuse création de Vauselle) rire à ventre déboutonné quand Mars en fureur le menace de son glaive (V, ii) :
On sait que tes pareils ne tirent leurs couteaux Que pour faire souvent la guerre à nos manteaux, Et que leurs mains sans cesse en la plus rude approche Ne visent pas sitôt au pourpoint qu'à la poche ; Un petit bout de plume à Tentour du chapeau, Un galant assez sale, un cordon d'oripeau, Une longue estocade, un manteau d'écarlate, Avecque des souliers à la semelle plate.
Les ont fait tous passer à l'endroit du bourgeois Pour pires que la peste et que le feu grégeois ; Ils ne parlent jamais que d'assauts, de batailles, De pillages, de feux, de sang, de funérailles, De courtines, de tours, de remparts, de fossés. De redoutes, de forts, d'ouvrages avancés.
De mantelets, de pics, de gazons, de fascines, D'approches, de pontons, de sapes et de mines, De grenades, de pots, de brûlots, de mortiers. De lignes, de travaux, de postes, de quartiers, Enûn d'enlèvements, de ruses et de pièges ; Cependant les poltrons n'ont jamais vu des sièges Qu'alentour d'une table, et parmi ces guerriers Qui dessus un jambon vont cueillir des lauriers.
Voilà certes un langage qui ne sent point TOlympe, et des dieux que guette l'opérette ; mais quelle amusante peinture des mœurs du temps, et
combien expressif est le portrait I II n'en demeure pas moins fâcheux que la meilleure scène d'une tragédie soit une scène burlesque.
L'Hermite de Vauselle le comprit et abandonna la poésie dramatique. Aussi bien il se lassait déjà du « travail importun » auquel il avait dû s'assujettir, et, la première violence de sa passion apaisée, il commençait à regretter son mariage.
Puisqu'il s'était aliéné ses protecteurs naturels, il lui fallait s'en concilier d'autres. Il résolut d'employer à cette fui son talent de rimeur, et se mit à présenter aux grands des sonnets sur leurs armoiries ou des odes louangeuses. Au maréchal de Schomberg, qui vient de se couvrir de gloire à Leucate, il écrit qu'on voit revivre en lui seul
Danois, Poton, Loheac, La Hire et— laPucelle (1) ;
au comte de Caravas, un parent éloigné, moins rigoriste sans doute que les autres, il déclare res-
(1) Cette énorme flatterie ne parut pas démesurée à celui qui en était l'objet, et sa reconnaissance libérale lui attira plusieurs fois les éloges intéressés de Jean Baptiste L'Hermite. Signalons notamment, à la bibliothèque de la Sorbonne, une ode de soixante- dix vers Sur la guérison de Monseigneur le maréchal de Schomberg^ duc et pair de France, qui a échappé à tous les bibliographes.
pectueusement qu'il veut chanter ses « beaux actes de guerre », afin de passer avec lui à la postérité,
ainsi que Phidias Sut graver son image au bouclier de Pallas.
Mais de tous les courtisans auxquels L'Hermite prodiguait cet encens vénal, aucun ne devait lui accorder une protection plus efficace et plus constante qu'Esprit de Rémond, chevalier de Modène. Et ce qui lui avait gagné la sympathie de ce gentilhomme ce n'était pas tant une vague parenté, ni une similitude d'âge ou de goûts, qu'une alliance « à la mode du Marais » : Esprit de Rémond avait alors pour maîtresse la cousine germaine de Marie Courtin,
Madeleine Béjart.
C'était un personnage considérable que le chevalier de Modène. Fils du gros Modène, qui avait été ambassadeur extraordinaire à Madrid et à Turin et grand prévôt de France, les liens de famille qui l'unissaient aux maisons de Luynes et d'Ornano l'avaient fait entrer comme chambellan d'afTaires dans la maison de Monsieur, frère unique et très adulé d'un roi débile et sans enfants. Jeune, élégant, spirituel, suffisamment corrompu. Esprit de Rémond plaisait à son maître, qui l'emmenait dans ses escapades nocturnes et courait en sa compagnie les tripots et les mauvais lieux. Ce gentilhomme de morale facile et de grand crédit semblait à Vauselle tout désigné
pour le ramener et le patronner dans ce monde qui avait si dédaigneusement repoussé l'époux de la comédienne. Aussi L'Hermite va-t-il s'attacher étroitement à la fortune de Modène, et lui rendre sans hésiter tous les services pour obtenir de lui ce qu'il en désire.
C'est par Esprit de Rémond qu'il fut introduit chez Marie de Gonzague, cousine germaine de M"»« de Modène, et qu'il se vit autoriser gracieusement à offrir deux sonnets à la future reine de Pologne. C'est par Esprit de Rémond qu'il fut présenté à l'archevêque de Reims, Henri de Lorraine, dans le ihéâitre de Mondory , où le jeune et galant prélat venait applaudir la Villiers, sa maîtresse ; et c'était chose amusante de voir derrière la scène ce mari d'actrice tout fier de s'entretenir avec ces deux amants d'actrices.
Cependant Modène affichait si publiquement sa liaison avec Madeleine Béjart qu'il devint impossible à sa femme de paraître Tignorer, et qu'elle dut se retirer dans le Maine, en son château de Malicorne, avec son jeune fils Gaston. Comme Esprit de Rémond, de quatorze ans moins âgé qu'elle, l'avait épousée uniquement par intérêt, il fut ravi de ce départ ; il ne quitta plus la jolie comédienne, dont il était passionnément épris, et qui l'allait bientôt rendre père. La fille que Madeleine Béjart mit au monde le 3 juillet 1638 fut appelée Françoise en souvenir de son grandpère paternel, le gros Modène, et, huit jours après,
Esprit de Rémond dictait au curé de Saint-Eustache stupéfait un acte de baptême bien extraordinaire : il s'y faisait inscrire avec tous ses titres comme père de Tenfant, à laquelle il avait l'effronterie de donner pour parrain son fils légitime, alors âgé de sept ans. Jean-Baptiste L'Hermite, écuyer, sieur deVauselle, représentait le parrain absent, et avait pour commère la propre mère de Tactrice, Marie Hervé, toute pimpante et radieuse de se montrer en si noble compagnie. L'Hermite espérait bien que Madeleine Béjart et son amant n'oublieraient point sa complaisance ; il s'arrangerait d'ailleurs pour ne pas laisser rompre l'espèce de lien que cette cérémonie venait de former entre eux.
Aussi ne sommes-nous pas trop surpris, l'année suivante, de voir le ménage L'Hermite quitter Paris et suivre dans l'Est M. de Modène. Le roi ayant adjoint Esprit de Rémond comme lieutenant au gouverneur du Mont-Olympe, Vauselle et sa femme viennent s'installer à deux lieues de la forteresse, dans la ville de Sedan. Cette place, qui appartenait au duc de Bouillon, frère de Turenne, était le rendezvous de tous les mécontents. L'archevêque de Reims et le comte de Soissons, grandement irrités pour des raisons très différentes contre le cardinal de Richelieu, ne tardèrent pas à s'y retirer, et le besogneux
L'Hermite s'empressa de faire un appel à la générosité de ces princes, offrant au premier un sonnet sur la mort de son frère aîné, le duc de Joinville, dédiant au second sa Chute de Phaéton, bien qu'il Teût dédiée une première fois à M. de Modène.
Cependant, malgré la libéralité de ses protecteurs, il se trouva bientôt à bout de ressources et réduit aux expédients. L'infortuné sieur de Vauselle, qui éprouvait déjà un vif regret de s'être mésallié, se vit encore contraint par la misère de déroger en faisant le négoce ! Qu'auraient dit les L'Hermite, qu'auraient dit les Miron, s'ils avaient su pour quel motif Jean-Baptiste était venu à Paris vers la fin de l'année 1639, et prolongeait son séjour « rue.Grenetail, au Mouton Blanc ^ en la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs »? Il y conférait avec Jean Boucher, marchand bourgeois de Paris, à l'enseigne de la Camisole Royale, et le 14 décembre il signait avec lui un traité par lequel il s'engageait à fournir et à livrer au marchand, en sa maison, du 1'' janvier au 31 décembre 1640, trente milliers de jetons de laiton jaune, au fur et à mesure que lesdits jetons seraient fabriqués ; de son côté. Boucher s'obligeait à payer au vendeur, en la ville de Paris, quarante-cinq sols pour chaque centaine de jetons, au fur et à mesure que la marchandise lui serait livrée (1). Ainsi, comme un fils de fa-
(1) Ce traité a été publié par M. Monval dans le Moliéristey 1889, p. 356.
mille endetté, qui achète, pour les revendre à bénéfice, un stock de marchandises, le vaniteux sieur de Vauselle doit descendre jusqu'à se faire placier I
Du moins rengagement contracté par Jean-Baptiste allait-il avoir pour lui un avantage inattendu : il pourrait expliquer à la police de Richelieu par la nécessité de venir livrer ses marchandises les fréquents voyages qu'il allait faire de Sedan à Paris pour le service des princes, qui conspiraient.
En effet, Tarchevèque de Reims, devenu par la mort de son père chef de sa maison et duc de Guise, s'était ligué contre le cardinal de Richelieu avec le comte de Soissons et le duc de Bouillon, qui voulaient contraindre Louis XIII à renvoyer un ministre si redoutable pour la noblesse ; l'Espagne promettait de mettre des troupes à leur disposition, et Modène était chargé de commencer l'exécution du complot, en livrant aux conjurés la citadelle du Mont-Olympe, qui était réputée alors une des plus belles places de France. 11 voulut corrompre le gt)uverneur, le sieur de Biscara. Celui-ci feignit de prêter l'oreille aux propositions de son lieutenant, et, quand il eut quatre billets de sa main, il avertit secrètement le cardinal.
Modène, heureusement pour lui, devina le danger qu'il courait, et, franchissant la frontière en hâte,
il vint rejoindre ses complices à Sedan. Ici Jean- Baptiste L'Hermite va prendre le milieu de la scène et s'avancer au premier plan.
Puisqu'ils levaient les armes non pas contre le roi, mais contre son ministre, les princes jugèrent que Teffet moral de leur entreprise serait beaucoup plus grand si leur armée était conduite par le frère même de Louis XIII, et il ne leur semblait pas impossible d'y amener le duc d'Orléans, qui s'était déjà plusieurs fois allié aux ennemis du royaume. Le duc de Guise, demi-beau-frère de Monsieur, et Modène, son ancien chambellan, se chargèrent des négociations. Le 5 mai 1641, ils confièrent à Vauselle, qui plusieurs fois leur avait servi de messager, deux lettres pour Gaston. C'est à Richelieu que les porta Vauselle.
A quel mobile obéit-il ? Quand il se vit en possession d'un pareil secret, n'eut-il aussitôt qu'une idée, le vendre, et par cette trahison gagner d'un seul coup une fortune ? Nous croyons plutôt qu'il eut peur. L'entreprise sur le Mont-Olympe était connue, connu le rôle qu'avait joué Modène dans cette affaire ; or, on n'ignorait pas quels liens unissaient à lui L'Hermite de Vauselle ; ses voyages à Paris, ses séjours aW' Mouton Blanc devenaient aussitôt suspects. Il craignit d'être compromis, lui et les siens, et le cardinal avait prouvé qu'il ne pardonnait pas de telles fautes. Le souci de sa propre sûreté l'emporta chez L'Hermite sur tout autre sentiment.
Avant même de quitter Sedan, il écrivit à M. de la Barde, neveu du secrétaire d'État Bouthillier de Chavigny : il protestait de sa fidélité au cardinal, qui avait bien voulu récemment agréer un sonnet de lui sur ses armes, puis il révélait Tobjet de sa mission et indiquait le jour de son départ, ajoutant que les lettres des princes devaient être remises à Monsieur par un de ses domestiques, nommé Dumont, affilié au complot.
Avec sa décision ordinaire, le cardinal donna aussitôt ses ordres au secrétaire d'État : si Monsieur ne consent pas à livrer au roi les lettres et le gentilhomme qui les apporte, il faut que ce gentilhomme s'enfuie aussitôt après avoir remis les lettres à Dumont, et que, avant de retourner à Sedan, il vienne secrètement examiner avec Chavigny comment il y pourra « servir » (1).
Avant de se rendre à Blois, Vauselle vient à Paris, où il fait à Chavigny de graves révélations. Dès le lendemain Richelieu, instruit par M. de la Barde, s'abouche avec un de ses agents, Goulas, qu'il a placé auprès de Monsieur, et qui est devenu le confident du prince, et le 14 mai il fait savoir à Chavigny ce qu'il a résolu : puisque Monsieur se refusera certainement à livrer au roi le gentilhomme dont il
(1) Voir pour cette afiaire les Lettres de Richelieu (t. VI, p. 786 801) d.QXi.s\d. Collection de documents inédits sur V histoire de France ; les billets du cardinal, faute de notes explicatives, y semblent fort obscurs .
ignore la trahison, il va falloir organiser une petite comédie ; Monsieur fera prendre le gentilhomme, mais donnera Tordre à trois de ses gardes, qui ramèneront à la cour, de le laisser sauver à trois lieues de Blois.
« M. Goulas a approuvé cet expédient, ajoute le cardinal ; reste, pour Fexécution, qu'il aille à Blois, et que M. de la Barde me vienne trouver pour ajuster, avec Vauselle, comme il se conduira. M. Goulas ne sait point que Vauselle soit ici, qu'il vous ait parlé, ni qu'il s'entende avec nous. »
Une lettre inédite de Henry Arnauld au président Barillon (1) nous apprend quinze jours plus tard que tout s'est passé conformément au scénario réglé par Richelieu.
Cependant le fugitif était revenu à Paris attendre les ordres du cardinal, qui avait accompagné le roi en Picardie. « Après avoir hien pensé à son affaire, écrit le ministre à Chavigny, Vauselle ne saurait nous donner aucun avis de Sedan sans se mettre au hasard de se faire pendre par des gens fols et violents. Pour le garantir d'un tel malheur, il faut lui persuader qu'il vaut beaucoup mieux qu'il trouve bon que nous le fassions prendre au sortir de Paris, et le mettre au bois de Vincennes entre vos mains, en lui donnant parole, comme vous pouvez faire, qu'il n'aura aucun mal, et qu'au contraire on lui fera du
(1) Bibl Nat., manuscr., f. f r , n»3374.
bien. Cette affaire est importante pour convaincre M. de Reims sans que Monsieur puisse paraître cause de sa conviction. Je vous prie la faire réussir, soit que le gentilhomme y consente (ce qu'il fera, à mon avis), soit qu'il n'y consente pas. Expedit, expedit. »
Chavigny ne perdit point de temps : le jour même, 26 mai, ses promesses avaient déjà persuadé Jean- Baptiste L'Hermite, qui se faisait arrêter quelques heures après à la porte de Paris. Aussitôt informé qu'il avait été conduit dans la prison appelée par un aimable euphémisme le bois de Vincennes, le cardinal inséra tranquillement dans la proclamation que le roi allait lancer d'Abbeville : « Ledit Vauselle étant tombé entre nos mains, lorsque, s'en retournant à Sedan, il pensait avoir évité tout péril ^ etc. »
D'autres arrestations furent bientôt opérées, et deux des inculpés retenus à la Bastille : Toussaint de Bordeaux, domestique de Modène, et une femme, Anne Gobert, dont il nous demeure impossible de préciser le rôle dans cette affaire. Qui même était cette mystérieuse personne? La « patronne » du Mouton Blanc ? ou plutôt la nourrice de la petite Françoise Béjart (1) ? Il est certain qu'elle fut mêlée étroitement à la vie des L'Hermite, car, dix-huit ans après, Marie Courtin mettra sa signature, avec Marie
(1) Nous a\ons relevé sur les registres paroissiaux de Sedan, à la date du 6 mars 1640, l'indication du baptême d'un petit Hubert, fils de Henry Gobert ; le parrain est Hubert Gobert,
■Vj
Hervé, Madeleine Béjart et Molière, au bas de son contrat de mariage.
Le procès fut mené très rapidement par le célèbre Isaac de Laffemas, ce conseiller et maître des requêtes de THôtel, auquel Victor Hugo fait jouer dans sa Marion Delorme un rôle si odieux. Interrogés par lui, Vauselle et sa femme avouèrent « ingénument » tous les desseins des princes, et reconnurent avoir fait à leur demande plusieurs voyages de Sedan à Paris. Le 4 juillet, les trois Chambres assemblées, en présence du chancelier, déclarèrent solennellement MM. de Bouillon et de Guise accusés de quatre crimes, et un décret de prise de corps fut aussitôt lancé contre eux.
Deux jours après, l'armée des princes était battue à la Marfée, et le 6 août le duc de Bouillon faisait son accommodement avec la cour. Mais le duc de Guise, qui s'était réfugié en Flandre, refusa de se soumettre, et le procès criminel par défaut continua contre lui. Interrogé de nouveau avec Toussaint de Bordeaux et Anne Gobert, Vauselle maintint ses dépositions, et reconnut encore une fois les deux lettres missives par lui paraphées. Le 6 septembre, le protecteur, qu'il avait si lâchement et si longuement trahi, était condamné à mort par contumace. Aussitôt les portes de la Bastille s'ouvrirent devant Jean-Baptiste L'Hermite, qui vint réclamer son salaire, apportant un sonnet au cardinal, un sonnet à M°* de Chavigny sur ses armes. Dans son Mer-
cure^ Vittorio Siri affirme qu'il fut largamente ricompensato^ et Goulas le confirme dans ses Mémoires. Pour le service qu'il venait de rendre au ministre, Vauselle reçut également des honneurs : il fut fait gentUhomme ordinaire de la Chambre et chevalier de Tordre du Roi. Ainsi, grâce à son heureuse trahison, il voyait se réaliser un de ses rêves les plus chers : ses parents allaient cesser de rougir de lui, et sans doute ils ne tiendraient plus rigueur au chevalier de L'Hermite-Soliers ; c'est le nom qu'il portera désormais.
Pour comble de bonheur, Richelieu lui conserva sa protection, et Mazarin, auquel il avait également adressé des vers, lui accorda la sienne : le peu scrupuleux Italien estimait les gens en proportion des services qu'ils étaient capables de lui rendre, et il avait promptement reconnu dans le chevalier de L'Hermite un homme qui pouvait, à l'occasion, être utile.
Cependant Modène, guéri d'une blessure qu'il avait reçue à la Marfée, était retourné dans son château ; il s'y trouvait en sûreté, le Comtat étant terre papale. Mais grande est notre surprise d'y voir arriver presque aussitôt L'Hermite et sa femme.
Comment l'homme du bois de Vincennes osait-il reparaître devant Modène? Le procès révélait du
moins ses aveux et confessions, sinon son entente avec le cardinal ; encore les récompenses accordées à L'Herinite avaient-elles déjà, sans doute, fait soupçonner une complicité, que dès 1646 Vittorio Siri présentera comme certaine. Comment L'Hermite n'était-il pas désormais aussi étranger à Modène qu'il Tétait devenu au duc de Guise ?
Marie Courtin, a-t-on dit, était, au su de son mari, la maîtresse d'Esprit de Rémond, et voilà pourquoi ils l'ont tous deux suivi d'abord à Sedan, puis à Modène. Assurément cette complaisance intéressée n'aurait rien de très surprenant chez le personnage sans conscience que nous venons de voir à Tœuvre ; faut-il néanmoins accepter cette assertion, quand elle repose uniquement sur un factum produit en justice par un adversaire irrité et cupide, quand dans ce factum même nous avons pu relever plus d'une contradiction? Les preuves abondent d'une intimité grande entre Modène et Marie Courtin ; soit ; mais pourquoi cette intimité serait-elle suspecte ? La fille que Madeleine Béjart avait eue de Modène, et dont ses voyages continuels l'empêchaient de s'occuper elle-même, pourquoi ne pas admettre, comme tant de faits le semblent prouver, qu'elle l'avait confiée à sa cousine Marie Courtin, retirée du théâtre, et que celle-ci élevait avec sa propre fille la quasi-filleule de son mari? Et comme la comédienne, qui espérait se faire épouser un jour, avait intérêt que la petite Françoise grandît auprès de son père, les L'Hermite
sont venus rejoindre Esprit de Rémond en Champagne d'abord, puis dans le Midi, où Tenfant qu'ils amenaient avec eux leur assurait, malgré tout ce qui s'était passé, un bon accueil. Pour nous — et nous nous réservons de développer ailleurs toute une série de présomptions, qu'il serait trop long d'exposer ici (1) — cette petite Françoise, dont l'acte de décès a été vainement cherché, et Armande Béjart, dont nul n'a pu retrouver l'acte de baptême, ne sont, sous deux noms, qu'une seule et même personne. C'était d'ailleurs, au témoignage de Fortia d'Urban, une tradition dans la famille de Modène. Qu'on l'admette, et, toutes les infamies disparaissant, il ne reste plus rien que de très explicable et de très naturel dans les étroites relations qui dureront toujours entre Modène, Marie Courtin, Madeleine Béjart et Molière, malgré des événements qui, autrement, les auraient dû rompre cent fois.
Quel que soit le motif qui les y amène, les L'Hermite ne viennent pas dans le Comtat en visite ; ils s'y installent, à la porte même de Modène. Le 13 février 1644, Esprit de Rémond leur vend, par-devant notaire, sa grange de la Souquette, avec les terres et prairies qui en dépendent. Vente simulée peutêtre par Modène pour remercier la gouvernante dévouée des soins donnés par elle à sa fille ; mais peut-être aussi vente réelle, Modène ayant dépensé
(1) Voir l'étude suivante : le Mariage de Molière,
plus de trente mille livres de ses deniers dans la conspiration de Sedan, et L'Hermite, momentanément tiré par sa trahison de la misère, ayant pu vouloir faire une acquisition qui rétablît dans le voisinage de son illustre ami.
L'acte signé, le chevalier de L'Hermite quitte aussitôt le Comtat ; il est gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, et, en cette qualité, Mazarin lui a donné une mission en Italie. Il se rend à Rome, où il admire fort le tombeau que le pape vient de faire dresser dans Téglise Saint-Pierre à la comtesse Mathilde, et d'où il rapporte une curieuse Image de l'autel sur lequel Jésus-Christ fut circoncis j qu'il présentera en 1630 à monseigneur de Lévis de Ventadour, archevêque de Bourges. Samission terminée, il s'était fixé à Paris, où était bientôt venu le retrouver Modène, que le duc de Guise, gracié par la reine régente, avait fait gentilhomme ordinaire de sa chambre.
Pourquoi L'Hermite n'avait-il pas rejoint dans le Comtat sa femme et sa fille ? C'est qu'il se préparait aune nouvelle transformation : il va nous apparaître en historien.
Le f'' juillet 1645, il dédie au « duc de Brézé, grand maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France », une Vie de la
comtesse MathildCy marquise de Mantoue el de Ferrare, Ce livre, qui a toutes les apparences d'un ouvrage fait avec soin, et qui n'est ni mal écrit, ni ennuyeux, fut bien accueilli, et Rotrou, lié d'ailleurs avec Tristan et avec Madeleine Béjart, envoya cette épigramme flatteuse au chevalier VHermite de Soliers, frère du sieur Tristan VHermite :
Digne rival d'un digne frère, Dont les magnifiques travaux Ont confondu tant de rivaux.
En les obligeant de se taire,
Chevalier, si tu nous fais voir Autant de brillant, de savoir.
Que sa muse est majestueuse,
La Gloire, propice à tes vœux.
Va devenir incestueuse :
Vous la posséderez tous deux.
Malgré si précieux encouragement, le chevalier de L'Hermite ne devait pas poursuivre ses travaux historiques (1) : il avait imaginé un emploi plus lucratif de son instruction et de son talent.
La vanité humaine est une mine d'or entre des mains qui savent l'exploiter; sous l'ancien régime où les préjugés mettaient, selon le mot de Bossuet,
(1) Il donnera cependant encore en 1661 un opuscule, Le Cabinet du roi Louis XI, qui a paru très curieux à Tacadémicien Ballesdens, ancien précepteur du marquis de Coislin.
« une différence infinie entre le sang noble et le roturier », où le défaut de naissance ferinait impitoyablement le chemin au mérite, tout le monde était comme invité à faire montre d'aïeux réels ou imaginaires. Il y avait donc une fortune à gagner pour qui saurait avec une patiente habileté tirer des archives rhistoire oubliée d'anciennes maisons, ou même, par un coup de baguette magique, faire grandir en quelques jours sur les terrains les plus stériles des arbres généalogiques plusieurs fois séculaires. Il fallait à ce métier beaucoup de connaissances historiques et fort peu de scrupules : le chevalier de L'Hermite- Soliers semblait fait mieux que personne pour l'exercer.
En 1645, il lança avec François Blanchard un volumineux in-folio, intitulé les Eloges de tous les Premiers Présidents du Parlement de Paris. Mais en tout il faut un apprentissage ; pour ses débuts, L'Hermite dépassa trop impudemment, dans ses panégyriques, les limites de la vraisemblance : de tous côtés s'élevèrent des protestations si bruyantes contre la complaisance des deux auteurs que Blanchard crut devoir se séparer avec éclat d'un collaborateur trop facile, et l'annoncer hautement au public dans la préface de ses Présidents à mortier du Parlement de Paris (1647). Voyant pour l'heure ses généalogies décriées comme de la fausse monnaie, le chevalier de L'Hermite réserva pour un moment plus favorable les travaux de ce genre qu'il avait entrepris déjà, et se
tourna d'un autre côté. Sur le conseil de médiocres rimeurs, Le Pelletier, Chapelle, Laisné, de Chavennes, d'Assoucy, Le Bret et le jeune La Mothe Le Vayer, qui formaient alors, avec le graveur Petit, sa société habituelle, il réunit en volume les poésies qu'il avait composées : petites pièces de circonstance, vers burlesques remarquables par la variété riche et savante des rapprochements scatologiques, vers d'amour toujours plats, parfois obscènes, poésies religieuses pleines d'onction et de componction ; car le mari de la Courtin avait toutes les apparences de la piété la plus édifiante ; il se plaisait à rappeler la devise de sa maison: « Prier vaut à L'Hermite », et il avait même déjà publié des Paraphrases de VAve Maria, qui se sont perdues comme ses Cent Capitaines Français. Ses Mélanges de poésies héroïques et burlesques, précédés de son portrait gravé, parurent à la fm de 1649, dédiés à un ancien favori de Louis XIII, à Claude, duc de Saint-Simon, père du grand mémorialiste. L'ouvrage resta en magasin. Deux ans après, par une supercherie qu'emploiera plus d'une fois le chevalier de L'Hermite, l'éditeur changera le titre et la date du recueil, afin de le présenter à l'acheteur trompé comme un livre nouveau. Ruse inutile. On eut beau mettçe une troisième date sur les exemplaires, le public s'obstina à ne point vouloir les acheter.
Ainsi, rien ne réussissait alors à L'Hermite ; ses généalogies et ses vers ne le nourrissaient pas, et les
temps étaient si durs à tous pendant la Fronde que le roi ne pouvait plus payer ni ses médecins par quartier (i), ni les gentilshommes de sa Chambre ; pour comble d'ennuis, les amis et les protecteurs du chevalier de L'Hermite étaient loin de Paris : Molière et Madeleine Béjart parcouraient le midi de la France, et Modène, qui avait suivi le duc de Guise dans sa folle expédition deNaples, était retenu prisonnier en Italie. Seul et sans ressources dans la capitale, qu'allait ensanglanter la guerre civile, L'Hermite se souvint qu'il avait quelque part, du côté d'Avignon, un toit et une femme. Il se rendit dans le Comtat, où bientôt devaient se retrouver avec lui la troupe de Molière et Modène, enfin délivré (2).
La réunion fut orageuse. M"»® de Modène étant morte pendant la captivité de son mari, Madeleine Béjart rappela au père de Françoise les promesses qu'il lui avait faites, et le somma de l'épouser. Il s'y refusa, et la comédienne, irritée, reprit sa fille. Les L'Hermite, mêlés à la querelle, suivirent leurs parentes, et voilà comment, à la fin de 1652, nous trouvons dans la troupe, à Lyon, sous les noms de sieur de Vatisellej la Vauselle^ M^^^Madelon et itfne Menou^
(1) Guy Patin, Lettre du 30 novembre 1655.
(2) Jusqu'alors il se faisait appeler baron de Modène ; il prend dès lors le titre de comte.
218 HOMMES ET MCEURS
le chevalier de L'Hermite, Marie Courtin, leur fille Madeleine, et la future femme de Molière, âgée alors de quatorze ans.
Et cette fois ce n'est plus en qualité de poète que Vauselle suit la troupe. Une liste des acteurs d'Andromède^ retrouvée dans la bibliothèque de Pont-de- Vesle, ne permet pas de douter que le chevalier de L'Hermite-Soliers, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi et chevalier de son ordre, ait alors été réduit par la misère à cet excès d'humiliation de monter lui-même sur les planches. Il est juste de dire qu'une déclaration rendue par Louis XIII, le 16 août 1641, avait relevé la profession de comédien du discrédit où elle était plongée, et qu'il se produisait en faveur des acteurs un mouvement d'opinion.
Le sieur de Vauselle fut un comédien des plus médiocres, et ne joua guère que les utilités. Tandis que, dans la pièce de Corneille, Marie Courtin, actrice expérimentée, représentait la mère d'Andromède, et faisait applaudir la sûreté de sa diction dans un long récit, le pathétique de son jeu dans une scène très émouvante, son mari tenait humblement à côté d'elle les très courts rôles d'Éole et d'Ammon. La petite W^^ Menou avait à réciter quatre vers seulement ; mais Madeleine L'Hermite, âgée de seize ans déjà et douée d'une jolie voix, charmait les yeux sous le costume de la Néréide Cydippe et les oreilles dans le grand air de la Nymphe Liriope.
Les L'Hermite restèrent environ deux ans et demi
dans la troupe de Molière, jouant avec elle au château de la Grange-des-Prés devant le prince de Conti, gouverneur du Languedoc, à Montpellier, où, le 6 janvier 1654, Molière tint sur les fonts un enfant avec Madeleine L'Hermite, enfin dans le Comtat même, au jeu de paume d'Avignon. Le 10 novembre 1654, le prince de Conti a rappelé ses comédiens à Montpellier, et une curieuse Feuille de logement des officiers du prince, récemment retrouvée» nous apprend que les Vauselle sont descendus chez « M. Merle ».
Six semaines après, de nouveau transformé, Jean- Baptiste L'Hermite entrait à Ségovie.
C'était une tradition chez les L'Hermite du Soliers qu'ils « appartenaient » à la maison de Velasque, une des plus illustres de la Castille; et lorsque, en 1667, le chevalier de L'Hermite rééditera le Page disgracié de son frère Tristan, il ne manquera pas de raconter dans la Clef comment Jean de Velasque, connétable de Castille et grand maître d'hôtel du roi catholique, étant venu en 1604 à la cour de Henri IV, s'était efforcé « d'avoir quelqu'un de cette famille française, à laquelle il était allié depuis si longtemps, qu'il pût mener en Espagne pour lui faire part des avantages de sa fortune ». Se trouvant à Montpellier dans la gêne, Vauselle ne put se tenir de passer les monts et d'aller voir si, par hasard, le petit-fils de Jean de Velasque
ne serait pas aussi bien disposé que son aïeul pour ses parents de la Marche. Déposant donc la tunique d'Ëole pour reprendre son costume de gentilhomme et le cordon de Saint-Michel, il franchit les Pyrénées, et bientôt Inigue de Vèlasque, grand chambellan, grand veneur et grand échanson du roi d'Espagne, vice-roi de Galice, voyait arriver à son palais de Ségovie son parent, le chevalier de L'Hermite-Soliers, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi de France.
Comment deviner, dans ce seigneur de haut parage, un humble comédien d'une troupe de campagne? L'Hermite fut accueilli à bras ouverts et traité avec considération. Sa vanité, si souvent et si cruellement blessée, puisa dans la cordialité flatteuse de cette réception une force nouvelle, et treize ans après, dans ses Corses Français^ il s'étendra encore avec complaisance sur une des époques les plus heureuses de sa vie traversée. « Inigue Melchior de Vèlasque, connétable de Castille et capitaine général et vice-roi de Galice, quoique allié dans les premières maisons de TEurope, ne dédaigna pas de m'avouer pour son parent, lorsque je fus lui faire la révérence à Ségovie Tan 1654. Ce seigneur, après m'avoir régalé au château dudit Ségovie Fespace d'un mois, en prenant congé de lui, me fit présent de plusieurs portraits de nos parents, de quelques livres de sa généalogie, de quelques bijoux, et d'un coursier de Naples, du prix de trois cents pistoles, que j'eus l'honneur de faire
voir à feu monseigneur le prince de Conti, à Montpellier, quelques jours après mon retour, comme aussi un dogue corse, que je garde encore, et que Ton tenait des plus forts et adroits pour le combat des taureaux. »
Une autre faveur avait plus délicieusement encore chatouillé l'orgueil de Vauselle pendant son séjour en Espagne. Rappelant qu'un de ses parents, Jean L'Hermite, avait eu l'honneur d'être précepteur de Philippe III, il avait sollicité la grâce d'être admis à « faire sa révérence » au roi d'Espagne, et don Luis de Haro avait consenti de présenter lui-même à Sa Majesté Catholique le chevalier de L'Hermite-Soliers, descendant du prédicateur de la première croisade et des comtes de Barcelone.
Ah î certes, il avait été bien inspiré, le mari de la Courtin, d'entreprendre ce voyage, d'où il rapportait de la joie pour tous les jours qui lui restaient à vivre I Et triomphalement il repassait les Pyrénées, faisant piaffer son coursier de Naples, sifflant son dogue de Corse, et tenant serré dans son pourpoint, sur son cœur, un précieux acte en parchemin, signé du connétable, « scellé du sceau de ses armes, et contresigné par son secrétaire », dans lequel Inigue de Velasque reconnaissait hautement qu'il était « sorti du sang de Soliers-L'Hermite ».
Une heureuse nouvelle attendait Jean-Baptiste à
Montpellier : sa fille était demandée en mariage (1).
Madeleine L'Hermite avait alors dix-neuf ans, et devait être bien séduisante, puisque, vieille femme, elle paraîtra encore charmante à M"« Dunoyer (2). Marie Courtin, personne d'expérience, n'avait pas lardé à s'apercevoir qu'un écuyer du prince de Conti, Pierre Le Fuzelier, ne quittait pas des yeux la jeune comédienne lorsqu'elle était sur le théâtre, et cherchait toutes les occasions de la rencontrer par la ville. L actrice, mère d'actrice, avait montré une vertu farouche, monté une garde sévère autour de sa fille, si bien manœuvré enfin que l'amoureux écuyer s'était décidé à demander officiellement la main de (( M^ï^Madelon ».
Ce n'était pas un parti bien brillant pour une cousine des Velasque ; mais c'était un parti fort acceptable pour une comédienne à dot plus que modeste. Les L'Hermite firent une réponse favorable au prétendant, et, sur son désir sans doute, se retirèrent du théâtre. Quittant la troupe, ils se rendirent en la ville d'Avignon, où demeurait Le Fuzelier, et oti ils possédaient eux-mêmes « quelques biens ». Le mariage y fut célébré « en l'église paroissiale et collé-
(1) Les détails concernant Madeleine L'Hermite seront extraits d'une Requête d'elle que nous avons retrouvée aux Archives Nationales (Z*o 243). M. H. Chardon n'a vu qu'un résumé assez inexact de cette requête aux archives de Garpentras.
(2) Lettres historiques et galantes, 1704.
giale de Sainl-Agricol » , le il novembre 1655. Au contrat, qui avait été passé neuf jours auparavant (i), n'a sans doute point signé Molière, qui dès le 9 jouait à Pézenas, mais peut-être d'Assoucy, lié avec L'Hermite, et qui avait séjourné durant tout le mois d'octobre « en Avignon » avec les Béjart, mais très probablement aussi le comte de Modène, qui paraît s'être réconcilié, au moment de ce mariage, avec ses anciens amis. Ce serait chose piquante qu'Esprit de Rémond eût apposé sa signature au contrat de celle qui, onze ans plus tard, devait devenir sa propre femme, le premier mari vivant encore.
Aussitôt après le mariage, Le Fuzelier emmena Madeleine à Vienne, en Dauphiné, et Marie Courtin vint s'installer au château de Modène.
Faut-il à ce sujet crier au scandale, comme n'a pas manqué de faire l'auteur de ce factum intéressé dont nous avons parlé déjà? Marie Courtin n'était plus une jeune femme : ne peut-on pas admettre qu'elle se soit installée comme gouvernante auprès de son vieil ami, pour mettre de l'ordre dans sa maison, qui en avait le plus grand besoin, pour lui parler de
(1) Par-devant maître Gavry, notaire apostolicpie et royal en la ville d'Avignon. C'est le nom que nous croyons lire dans la Requête ; il n'a pas été transcrit dans le résumé de Carpentras.
sa fille, que sans doute il regrettait, et pour soigner la goutte, qu'il avait certainement, les lettres de Chapelain sont là pour en témoigner?
Quoi qu'il faille penser de cette intimité, une chose est bien avérée, c'est que J.-B. L'Hermite se moquait du qu'en-dira-t-on ? Laissant ensemble sa femme et son ami, il commença de courir les provinces avoisinantes, afin de recueillir des matériaux pour les nouveaux recueils de généalogies qu'il avait entrepris de composer. La besogne était plutôt agréable, et promettait d'être lucrative : hébergé par les familles à la disposition desquelles il venait mettre son érudition et sa complaisance, L'Hermite ne quittait pas leurs châteaux sans emporter le prix des services rendus à leur vanité ; et il espérait bien que la dédicace et la vente de ses ouvrages lui rapporteraient encore d'autres profits.
Il avait obtenu, en 1656, un privilège pour « un livre intitulé : Les Étrangers Français, contenant les Éloges, Armes et Blasons des plus illustres personnages sortis d'Italie, d'Allemagne et autres pays, lesquels ont été affectionnés à la couronne de France ». Il faut croire que la spéculation ne fut pas mauvaise, car ce livre projeté s'est changé en une série de livres : la Toscane Française, la Ligurie Française^ la France Espagnole, Naples Française, les Corses Français. En vain les gens du métier, Samuel Guichenon, Ch.-René d'Hozier, Jean Le Laboureur, le P. Ménestrier, poussaient-ils des cris indignés et appe-
iàtn^r- ~ I ■■ iitifadibini
laiént-ils la réprobation publique sur des ouvrages sans critique et sans bonne foi ; le chevalier de L'Hermite savait qu'il avait pour lui la vanité satisfaite et celle qui désirait l'être à son tour, et, sans se troubler, il faisait imprimer de nouveaux livres : les Forces de Lyon, les Présidents-nés de la province de Languedoc, écrits* pour compléter un ouvrage de Joseph Béjart, les Généalogies des maisons de Mancini et de Souvré, Y Entrée solennelle en la ville de Lyon du Cardinal Chigi, Il ne reculait d'ailleurs devant rien pour écouler ses ouvrages : Samuel Guichenon nous dit qu'il allait lui-même colporter de maison en maison ses Forces de Lyon^ dont il demandait une pistole. Sa Naples Française se vendaitelle mal, elle était offerte l'année suivante sous un nouveau titre : l'Italie Française ; il y aurait toujours des naïfs pour s'y laisser prendre.
En 1659, le chevalier de L'Hermite était rentré à Paris, où s'étaient déjà fixés sa fille, sa femme, Molière et les Béjart. Marie Courtin y avait sans doute accompagné le comte de Modène, appelé par la mort de son fils unique, Gaston de Rémond, baron de Gourdan (1).
(d) La date de cette mort, qu'on ne savait jusqu'ici en quelle année placer entre 1647 et 1667, est pourtant indiquée d'une façon assez prédse pair une modification à l'article Alamanni dans la seconde édition de la Toscane Française (1661).
Esprit de Rémond n'avait jamais été un père fort tendre ; mais son fils était le seul parent qui lui restât, puisque depuis longtemps il avait rompu toutes relations avec son frère. Le voyant plus ému qu'elle ne s'y attendait de cette mort prématurée, Marie Courtin jugea le moment favorable pour lui ramener sa fiUe naturelle. Après la fille, Modène consentit à revoir la mère, et aussitôt reprirent entre les anciens amants des rapports, difficilement explicables si Mme L'Hermite était vraiment la maîtresse du comte. Quand Modène est retourné dans le Comtat, c'est Madeleine Béjart qui s'occupe de ses intérêts ; elle lui prête de l'argent sans se lasser, quinze jours encore avant que leurfiUe épouse Molière ; bien plus, elle achète en 1661 la terre de la Souquette, près de Modène, aux L'Hermite, qui se sont installés à Paris tout à côté du théâtre de Molière : Marie Courtin eût-elle jamais consenti à cette vente, si elle eût été depuis plus de vingt ans l'heureuse rivale de sa cousine ?
Tandis que Madeleine Béjart mariait sa fille, celle des L'Hermite s'apprêtait à faire annuler son mariage (1).
Au mois d'avril 1663, Madeleine L'Hermite adresse dans ce but une longue requête à Tofficial de l'exemption de Saint-Germain-des-Prés-lez-Paris, et voici
(1) Nous avons retrouvé aux Archives Nationales les pièces de ce procès avec la Requête dont il a été parlé plus haut.
Tétrange motif qu'elle fait valoir : elle n'avait lors de son mariage que treize ou quatorze ans ; si jeune, ignorant « les choses du mariage », elle a vécu près de sept ans avec Le Fuzelier, d'abord en Dauphiné, puis à Brioude en Auvergne, enfin à Paris, sans savoir qu'elle n'était point mariée, le mariage n'ayant point été « effectivement consommé » ; au mois de mai 1662, les affaires de son mari allant mal, elle a dû se retirer chez ses parents. Là, des personnes de piété lui ont ouvert les yeux, et lui ont dit qu'elle n'était point « en sûreté de conscience » avec Le Fuzelier \ son confesseur et ses père et mère l'engagent à s'en séparer ; elle requiert donc que son mariage soit déclaré « nul, irrite et invalide », se réservant de demander, par-devant juge compétent, des dommages et intérêts et la restitution de ses deniers dotaux.
Rien n'est assurément plus édifiant que les scrupules religieux de Madeleine L'Hermite et de son vertueux entourage ; mais il nous paraît impossible d'en admettre la sincérité. Madeleine ment impudemment lorsqu'elle dit s'être mariée à treize ans ; elle en avait bel et bien dix-neuf, et elle allègue une innocence fort peu vraisemblable à cet âge chez une fille et cousine d'actrices, actrice elle-même. Chose curieuse, Le Fuzelier ne l'a point démentie et n'a point soulevé de difficultés. Il semble que, désirant tout comme sa femme faire rompre un mariage devenu odieux à l'un et à l'autre, il se soit prêté à une
iSS HOMMES ET MOEURS
comédie, qui pourtant le couvraitde ridicule. L'accord des deux époux dans le désir de briser leur chaîne peut seul exjdiquer la rapidité avec laquelle fut conduite la procédure.
Le lundi 7 mai, trois jours après avoir soumis à un interrogatoire la plaignante et son mari, Claude Martin, prêtre, docteur en droit, aimiônier du roi, chanoine prébende de Notre-Dame, et officiai et juge ordinaire de Fexemption de Tabbaye de Saint-Germain-des-Prés, rend une ordonnance aux termes de laquelle les deux époux doivent être examinés par trois experts : Nicolas Martin, docteur en médecine, Mathurin Ménard, maître baxbier chirurgien, et Geneviève Rathier, matrone. La visite se fait le jeudi suivant, à dix heures du matin, en la chambre de Gteneviève Rathier, et aussitôt les experts rédigent un rapport, constatant que, par la faute du mari, le mariage n'a pas été consommé et ne pourra jamais Tétre. Le Fuzelier n'hésite pas à reconnaître que les experts ont dit vrai, et au bas de cette reœnnaissance sa petite signature humiliée forme un plaisant contraste avec l'imposante signature de Madeleine qui s'étale au feuillet précédent. La sentence ne se fit attendre que peu de jours. Le 23 mai, le mariage était inYdliàé propter imbecillitatem mariti^ei l'infortuné Le Fuzelier condamné non seulement aux dépens, mais encore à une amende, pour avoir « abusé du sacrement du mariage )». C'était un certificat de virginité donné à Madeleine L'Hermite, à
laquelle il redevenait permis, conformément à sa requête, « de se pourvoir par mariage ou d'entrer par vœux en religion ».
Il est bien probable que Tancienne actrice ne songea pas une minute à prendre le voile. Elle demeura dans le très modeste logis où ses parents s'étaient retirés ; elle n'y devait pas d'ailleurs rester longtemps.
En 1664, le duc de Guise mourant avait appelé auprès de lui le comte de Modène. Celui-ci ne retourna pas dans le Comtat. Il était retenu à Paris par Madeleine Béjart, par leur fille, MU« Molière, par les enfants de cette dernière. Mais Esprit de Rémond ne logeait pas alors, comme on l'a cru, dans la maison qu'occupaient Molière, la Béjart et leur camarade , M"« de Brie , au coin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre et de la rue Saint-Honoré ; il habitait avec ses amis L'Hermite, qui avaient transporté leurs pénates au delà de la place Royale, tout au bout des Marais du Temple, dans cette rue Saint-Claude où jadis avait demeuré Tristan. C'est là que le comte de Modène rédigeait son Histoire des Révolutions de Naples (1665-1667), qu'il devait dédier àla duchesse de Chevreuse, veuve de son cousin, le duc de Luynes.
Quelque ardeur qu'il apportât à cette apologie de
sa conduite pendant Texpédition de Naples en 1647, son travail ne l'absorbait pas au point de le rendre insensible au charme discret de la gracieuse personne qui vivait à ses côtés. Un désir sénile, le plus ardent de tous, s'alluma dans son cœur. D'autre part, il éprouvait depuis longtemps une sincère affection pour cette jolie Madeleine L'Hermite, qui avait grandi avec sa fille et passé auprès de lui, dans le Comtat, une partie de son enfance ; il souffrait de la voir si pauvre et dans une situation si fausse, puisqu'elle n'était, à vrai dire, ni fille, ni femme, ni veuve. Il entra donc de la compassion autant, sinon plus, que du libertinage, dans l'offre inattendue qu'il lui fit de son nom. Madeleine avait alors tout près de trente et un ans ; elle frissonna à la pensée d'épouser un homme de vingt-six années plus âgé qu'elle ; elle se décida cependant par reconnaissance, par raison, par orgueil ; elle accepta la couronne de comtesse, bien résolue à la porter dignement.
Rien ne peut rendre la joie du chevalier de L'Hermite : sa fille comtesse, c'était l'oubli de toutes les hontes où l'avaient acculé sa mésalliance et la misère ; c'était le rétablissement de sa maison dans tout son lustre. Il voulut que le mariage fût célébré avec le plus grand éclat.
Le jour où le chevalier de L'Hermite-Soliers, gentilhomme servant du roi (c'est le titre qu'il prend depuis 1663), unirait sa fille au comte de Modène, rien ne devait rappeler un passé gênant : il fallait
donc écarter de la cérémonie tous les parents de la mère, de l'actrice ; il fallait, chose plus difficile, Técarter elle-même. Heureusement L*Hermite avait pour cela un prétexte, et un bon.
Il était un métier qui, par suite d'une ordonnance célèbre de saint Louis, ne dérogeait point à noblesse, celui de verrier. Sans doute on se moquait un peu, avec Saint-Amant, des « gentilshommes de verre » ; mais ils laissaient dire et rire, et, gardant Tépée au flanc, demeuraient personnes de qualité. Le chevalier de L'Hermite n'avait donc pas craint d'autoriser sa femme à fonder une verrerie au Courval, près de Neufchâtel, en Normandie, et à sa demande, le- 30 septembre 1666, un ami de Molière, Subligny, celui-là même qui devait quelques mois plus tard faire jouer une critique d'Andromaquej avait inséré dans sa Muse Dauphine cette réclame laudatîve :
Madame L'Hermite, Belle-sœur du fameux Tristan, S'en va faire enrager Milan :
Elle a, je crois, trouvé cette pierre bénite. Dont jadis tant de monde était devenu fol ; Car elle a fait du girasol.
Et compose un cristal de roche Dont tout le Milanais, avecque son cristal, Tout naturel qu'il est, n'a rien qui s'en approche. L'ouvrage s'en fait au Courval :
Si nous allons en Normandie, Il nous en faut un jour visiter les ouvriers.
LA
J'en dirai peu, quoi que j'en die :
Ses tables, ses buffets, lustres et chandeliers, Surpassent de si loin toute manufacture Que madame L'Hermite, à parler franc et net,
Est une rare créature
D'en avoir trouvé le secret.
Les exigences impérieuses de sa nouvelle profession paraîtraient donc à tous une raison suffisante pour que Marie Courtîn, retenue en Normandie, n'assistât point au mariage de sa fille.
Dès lors, rien n'empêcherait d'honorer la cérémonie de leur présence les nobles cousins de la fiancée, flattés d'une alliance avec le comte de Modène. En effet, quatre parents maternels du chevalier de L'Hermite se rendirent à son invitation, et, le 26 octobre 1666, il eut la satisfaction, bien douce à sa vanité, de voir signer au contrat de sa fille : François de Chardonnet, chevalier, seigneur de Vigny ; Armand-Louis Gouffier, chevalier, comte de Caravas ; Jacques de L'Hospital, comte de Sainte-Mesme, et Antoinette d'IUiers, femme d'Etienne Le Morbier, chevalier, seigneur de Villiers, Le Morbier, Sangry, Saint-Lucien et autres lieux. Pour tenir auprès de Madeleine la place de la mère absente, le glorieux chevalier de L'Hermite ne pouvait souhaiter personne plus considérable que cette dame, sa cousine germaine, dont le mari prétendait descendre d'Adam Le Morbier, vice-roi de Sicile en 1272, et qui était alliée à tant de grandes familles, ayant pour belle-
sœur la marquise de Bourdonné, pour nièce la marquise de Flavacourt, pour gendre le baron de Saint- Quentin. Assurément le brillant cortège, qui, au mois de décembre, suivit à Féglise Saint-Paul le comte de Modène et Madeleine L'Hermite, ne ressemblait en rien au cortège modeste qui, onze ans auparavant, accompagnait, à Téglise Saint-Agricol, Le Fuzelier et M"« Madelon.
Par un privilège rare, le mariage du comte de Modène paraît avoir satisfait tout le monde, lui, ses beaux-parents, son ancienne maîtresse, excepté, bien entendu, son frère et héritier naturel. Aussitôt après la cérémonie, il avait errimené dans le Comtat sa jeune femme, dont il était plus épris que jamais, et en faveur de laquelle il ne tarda pas à tester. Madeleine Béjart ne garda point rancune à son vieil amant de lui avoir préféré sa petite cousine, et continua généreusement à Faider dans ses affaires embarrassées. Marie Courtin, revenue à Paris, envoyait à son gendre des lettres pleines d'une familiarité affectueuse et d'invraisemblables fautes d'orthographe, et le chevalier de L'Hermite, taillant sa meilleure plume avec soin, écrivait orgueilleusement dans les Additions à son Histoire généalogique de la noblesse de Tour aine , article Château-Chalon : « Jean-Baptiste L'Hermite, chevalier, gentilhomme servant du roi, dit chevalier de L'Hermite, auteur de ce présent ouvrage, de son inariage avec Marie Courtin de la Dehors a une fille unique, Madeleine de L'IIermite du Soliers, femme
234 HOMMES ET MœURS
de messire Esprit de Rémond, comte de Modène, ci-devant chambellan de feu monseigneur le duc d'Orléans, et depuis mestre de camp général de la ville et du royaume de Naples sous l'autorité de la République. »
Cette Histoire, qui est le plus important et le plus connu des ouvrages généalogiques rédigés par Jean- Baptiste L'Hermite, l'occupa exclusivement durant les dernières années de sa vie.
Pour en réunir les matériaux, il avait repris sa vie errante, parcourant la Touraine et les pays circonvoisins- Le premier volume parut en 1667, dédié au riche et libéral duc de Saint-Aignan, ancien protecteur de Tristan et vieil ami de Modène. Déjà l'auteur avait composé plusieurs articles du second volume, ceux notamment sur les maisons de Sainte-Marthe (i) et de MaroUes (2). Mais il y avait des négligents qui tardaient à lui fournir les documents dont il avait besoin, comme l'historiographe François du Chesne, le fils médiocre de ce laborieux, savant et modeste André du Chesne, qu'on a pu surnommer le Père de VHistoire de France, Nous avons retrouvé à la Bibliothèque Nationale quatre lettres inédites dans
(1) Bibl. Nat., Recueil manuscrit (Tépitaphes.
(2) Abbé de MaroUes, Dénombrement où se trouvent les noms de ceux qui m'ont donné de leurs livres.
HMm
lesquelles Jean-Baptiste L'Hermite presse avec instance rhistoriographe de lui envoyer les pièces qu'il lui a promises. Dans la troisième de ces lettres, le chevalier de L'Hermite dit qu'il est malade depuis six mois ; la dernière est presque illisible. Le malheureux se meurt ; il le comprend, et voilà pourquoi il a si grande hâte d'achever les deux volumes in-folio qui doivent, il se le figure, assurer quelque aisance aux derniers jours de sa femme et à son propre nom rimmortalité. A peine François du Chesne lui a-t-il fait parvenir enfin les documents tant réclamés qu'il réimprime son premier volume avec cent deux pages de nouvelles Additions, sous un titre un peu différent : Inventaire de Vhistoire généalogique de la noblesse de Tour aine (1669). Le second volume ne devait jamais paraître.
L'incommensurable vanité de L'Hermite ne s'étale nulle part plus que dans son dernier ouvrage. Au commencement et à la fin de plusieurs articles, il a fait graver ses armes avec celles des familles illustres dont il se disait sorti (Miron-Barcelone, Soliers, L'Hermite ancien, dauphin d'Auvergne, LaRoche-Aymon,Saint- Prest-Chàteau-Chalon), oubien des scènes historiques où ces familles ont joué un rôle, comme l'entrée des croisés à Jérusalem, le tournoi dans lequel Jean de Saint-Prest eutl'honneur de jouter contre Henri II (1) ,
(1) Jean Boisseau, Promptuaire armoriai^ p. 54. Cet ouvrage a été fait sous l'inspiration du chevalier de L'Hermite.
les quatre fils Aymon sur leur cheval, etc. Mais ce qu'il y a de plus curieux est encore le portrait de Jean-Baptiste L'Hermite lui-même, qu'Antoine Sanson a gravé d'après une peinture de Christ. Hubersen, et qui se trouve en tête de quelques exemplaires. Deux des scènes dont nous venons de parler et les armes des L'Hermite et des Miron forment le cadre ; en haut plane une Renonmiée tenant deux trompettes ; on lit au bas le quatrain suivant :
Cet Hermite, en suivant le vol de ses aïeux, Se serait signalé dans une sainte guerre ; Mais, comme la Vertu le porte vers les cieux, Toujours un mauvais Sort le retient sur la terre.
Dans le médaillon, le chevalier de L'Hermite- Soliers est représenté tel qu'il a voulu poser pour la postérité ; et sans doute il se flattait que dans ce vertueux gentilhomme, si imposant avec son riche costume et sous sa perruque majestueuse, elle ne devinerait jamais « Phomme du bois de Vincennes » et « le mari de l'actrice ».
S'il est un problème dont les Moliéristes aient passionnément et fiévreusement cherché la solution, c'est à coup sûr celui qui se pose au sujet du mariage de Molière. La femme du grand poète étaitelle bien, comme il est porté par leur contrat, sœur de Madeleine Béjart ? ou n'était-elle pas plutôt sa fille, ainsi qu'on le disait communément alors ? ce qui a même permis aux ennemis de Molière de répandre ce bruit infâme que, ayant été l'amant de Madeleine, l'auteur de Tartuffe pourrait parfaitement avoir épousé sa propre fille. La solution du problème n'a pas encore été trouvée,
et adhuc sub judice lis est.
Cependant les documents que nous avons découverts sur J.-B. L'Hermite et sur sa femme, cousine germaine de Madeleine Béjart, se joignant à ceux qu'avait publiés déjà M. Henri Chardon, nous ont
paru projeter indirectement un peu de lumière sur cette questionencore si obsure, et nous nous sommes cru autorisé à présenter dans l'étude précédente la Molière comme la fille adultérine du chevalier de Modène et de Madeleine Béjart. Si nous n'apportions pas la preuve matérielle décisive, si activement recherchée, et qu'un hasard seul peut désormais révéler, nous avions du moins réuni toute une série de présomptions morales, que leur concordance absolue nous semblait rendre assez fortes. Pour plusieurs raisons, nous avons jugé préférable de les indiquer seulement dans notre biographie du chevalier de L'Hermite, et d'en faire ici un exposé séparé, bien que très sommaire encore, de semblables discussions offrant toujours peu d'attrait au lecteur.
Rappelons d'abord les pièces du procès.
Trois faits seulement sont certains :
1° Le 3 juillet 1638, Madeleine Béjart met au monde une fille, reconnue huit jours après par Esprit de Rémond, chevalier de Modène, appelée par lui Françoise, et tenue sur les fonts par J.-B. L'Hermite, remplaçant le parrain.
2° Un acte du 10 mars 1643 fait mention « d'une petite non encore baptisée », comme étant fille de Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart.
30 Au commencement de l'année 1662, Molière
épouse Armande-Grésinde-Claire-Elisabeth Béjart, fille de Marie Hervé et de Joseph Béjart, laquelle est âgée de vingt ans environ.
Les choses au premier aspect paraissent assez
simples : la petite Françoise, fille de Madeleine
Béjart, est morte, probablement au berceau, sans
avoir laissé de traces ; et c'est la jeune sœur de
Madeleine, celle qui n'était pas encore baptisée en
1643, que Molière a épousée sous le nom d'Armande,
bien que le notaire Ogier l'ait un peu vieillie dans
le contrat du 22 janvier 1662, contrairement à
Tusage constant des galants tabellions de l'époque.
Oui ; mais, s'il en était ainsi, comment se fait-il que
la plupart des contemporains se soient rencontrés à
voir sans motifs dans la femme de Molière une fille
et non une sœur de Madeleine ?
Sans doute il n'est pas impossible de l'expliquer, et M. Larroumet s'est chargé de le faire avec son adresse habituelle : mais, pour être la plus habile et la plus ingénieuse du monde, sa défense laisse pourtant bien des choses incompréhensibles. Elle ne nous fait pas entrevoir d'une part la raison des rapports, si surprenants au cas où la mort de leur fillette aurait rompu dès longtemps le lien qui les unissait, que Madeleine a conservés toute sa vie avec Modène, puisque, à Fétonnement général, M. Henri Chardon a pu montrer la maîtresse abandonnée s'intéressant, jusqu'à son dernier jour, aux affaires délabrées et venant pécuniairement au secours de son
240 HOMMESET M(«:URS
ancien amant, même remarié. Et comment, d'autre part, admettre que Molière fût allé choisir, pour tenir sa fille sur les fonts baptismaux avec Madeleine Béjart, précisément le dernier homme qu'ilaurait dû choisir, si Madeleine Béjart et Modène n'avaient pas été les grands-parents de l'enfant ?
Pour ces raisons — et pour d'autres encore — un dévot de Molière, Ch. Livet, estimait que la femme de Molière était née en effet, en dépit de son contrat de mariage, non pas de Marie Hervé et de Joseph Béjart, mais bien de Madeleine Béjart et de M. de Modène. Selon lui, après la mort de Françoise, les deux amants auraient eu une seconde fille, qui serait justement cette « petite non encore baptisée » de 1643, dont Marie Hervé aurait assumé la maternité pour sauver l'honneur de Madeleine. Et M. Henri Chardon, qui abonde dans le même sens, suppose une grossesse clandestine de Madeleine Béjart et une grossesse simulée de Marie Hervé. En vérité, voilà bien des affaires pour ménager la réputation d'une actrice galante, qui avait au contraire affiché, cinq ans auparavant, sa première maternité I
Notre hypothèse est tout autre.
Tant qu'on n'aura pas retrouvé la mention du décès de la petite Françoise, — et nous l'avons cherchée en vain sur les registres paroissiaux de Sedan et des environs, où tout nous portait à croire que nous l'eussions dû trouver, si l'enfant fût morte jeune, — pour nous, Françoise et Armande ne seront
qu'une seule et même personne sous deux noms différents. C'était d'ailleurs une tradition dans la maison de Modène, au témoignage de Fortia d'Urban, et le plus compétent des Moliéristes, M. Monval, est d avis avec nous que Ton ferait peut-être bien d'y revenir.
Si Ton veut admettre ce point de départ,, on va voir que tout se tient et s'enchaîne dans notre système ; les invraisemblances du roman diminuent ; les obscurités s'en éclairent ; et il se trouve que, de surcroît, les infamies en disparaissent.
D'après l'auteur inconnu de la Fameuse Cornédienney qui nous paraît assez bien renseigné sur l'enfance de la Molière, elle aurait « passé sa plus tendre jeunesse en Languedoc, chez une dame d'un rang distingué dans la province. » N'est-il pas permis de reconnaître en cette dame la femme du quasiparrain de la fillette, le chevalier de L'Hermite, qui était alors établie aux portes mêmes du Languedoc? Ainsi, tandis que Madeleine Béjart accomplit à travers la province ses voyages professionnels, la petite Françoise est élevée avec sa cousine Madeleine L'Hermite, de deux ans et demi seulement plus âgée qu'elle, dans le petit domaine de la Souque tte, que les L'Hermite ont acheté au chevalier de Modène lui-même ; elle grandit à côté du château de son
père, car la comédienne veut s'attacher par cet enfant Tamant qu'elle rêve toujours d'épouser, quand la mort l'aura enfin délivré de sa vieille femme. Quelques années se passent ; la fille de Madeleine Béjart n'est plus une enfant : « Molière, lit-on encore dans la Fameuse Comédienne^ chef de la troupe où était la Béjart, ayant résolu d'aller à Lyon, on retira sa fille de chez cette dame {celle d'un rang distingué dans la province) qui, ayant conçu pour elle une amitié fort tendre, fut fâchée de l'abandonner entre les mains de sa mère pour aller suivre une troupe de comédiens errants. » La vérité est ici travestie d'une façon si particulière que l'on peut se demander si Madeleine L'Hermite, brouillée alors avec sa cousine, ne serait pas pour quelque chose, au moins par des confidences savamment apprêtées, dans cette énigmatique Fameuse Comédienne ? S'il est très probable en effet que Françoise soit entrée dans la troupe de Molière à Lyon, en 1652, sous le surnom de W^^ Menou, qui remontait sans doute à sa première enfance et à ses premiers balbutiements, nous avons vu qu'elle y entra avec la « dame d'un rang distingué » elle-même, laquelle était d'ailleurs une ancienne actrice. Maintenant pourquoi les L'Hermite et leur pupille s'éloignaient-ils ainsi brusquement de Modène? Parce que celui-ci, enfin devenu veuf, et se faisant maintenant appeler comte de Modène, avait refusé net de tenir ses promesses et d'épouser la mère de sa fille, qu'il trouvait sans doute trop enfoncée
dans le inonde des comédiens ou dans la galanterie. L'explication avait été orageuse et décisive ; la rupture était complète : Madeleine irritée reprit sa fille. Jusqu'ici rien qui ne soit très simple et qui ne présente tous les caractères de la vraisemblance. Mais nous arrivons au moment où il nous faut hasarder une pure conjecture pour expliquer la supercherie et la fausse déclaration que doivent supposer tous ceux qui, avec nous, voient dans la femme de Molière une fille de Madeleine.
Ayant perdu tout espoir de jamais devenir comtesse de Modène, Madeleine Béjart trouva désagréable la présence de cette jeune fille, qui allait rappeler à tous sa mraternité irrégulière, oubliée, pensait-elle, depuis quatorze ans, et qui surtout la vieillissait d'une façon désastreuse ; car si une jolie femme n'avoue point volontiers les années qu'elle prend, une comédienne ne le doit jamais faire, professionnellement. Elle imagina donc de faire passer cette enfant, que nul n'avait jamais vue auprès d'elle, pour cette petite sœur, née au moment de la mort du père Béjart, en 1643, qui avait sans doute reçu au baptême les noms d'Armande-Grésinde-Claire-Elisabeth, et qui sans doute aussi était morte en nourrice pendant les courses que la vieille Marie Hervé faisait à travers la France avec la troupe de sa fille aînée. Plus tard, au moment de marier sa fille, Madeleine, toujours par coquetterie, ou par fausse honte, ne voulut ou n'osa point revenir sur un mensonge si
longtemps soutenu ; et se disant que, après tout, Françoise y trouvait Tavantage d'être un enfant légitime et non plus un enfant adultérin, elle substitua devant la loi sa fille vivante à sa sœur morte, comme elle Tavait fait aux yeux du monde. La différence entre Fâge réel de la jeune fille et celui qu'il fallait par suite indiquer au contrat {bien qu'on ait pris le soin significatif de vieillir la fausse Armande autant quHl se pouvait) n'était pas assez grande pour rendre la déclaration suspecte à une époque où tant de gens ne savaient pas leur âge ; elle n'était guère que de trois ans, et les notaires avaient accoutumé d'enregistrer avec une complaisance discrète les déclarations souvent très fantaisistes^ des fiancées : Madeleine L'Hermite n'avait-elle point accusé treize ou quatorze ans lors de son premier mariage, alors que en réalité, -- on le sait maintenant par l'acte reproduit dans l'étude précédente, — elle en avait tout près de vingt? De cette substitution Marie Hervé fut complice, et les L'Hermite, peut-être aussi le besogneux comte de Modène. Il venait de perdre son fils unique, le baron de Gourdan, et s'était, par l'entremise des L'Hermite, rapproché de son ancienne maîtresse et de sa fille naturelle : pour le décider sans doute à se taire, Madeleine Béjart, quinze jours avant le mariage de Molière, lui fit prêter mille livres par la buraliste du théâtre ; l'acte a été retrouvé après sa mort dans les papiers de la comédienne.
On nous objectera, nous le prévoyons, que, même à une époque où la rigueur qui préside aujourd'hui à la rédaction de nos actes d'état civil, était absolument inconnue, il était bien malaisé d'opérer, sans que rien transpirât, une pareille substitution de personne. C'est justement pour cela, répondronsnous, qu'elle n'a trompé presque aucun des contemporains ; car ils se sont à peu près tous obstinés avec raison à, voir dans Armande, sinon Françoise, du moins une fille de Madeleine Béjart.
D'ailleurs, s'il a des faiblesses que nous n'avons cherché nullement à dissimuler, le système d'explication que nous venons de proposer présente du moins ce double avantage d'être plus simple que les autres, et de résoudre toutes les difficultés nouvelles qu'avaient fait naître les documents récemment produits par M. Henri Chardon : il explique de la manière la plus naturelle l'étroite intimité qui persista, nous l'avons vu, malgré la trahison de J.-B. L'Hermite, entre sa famille et M. de Modène ; il nous fait comprendre, par ce fait que la fille des L'Hermite et la prétendue Armande Béjart ont été élevées ensemble, la méprise de l'abbé Arnauld écrivant, au moment du mariage du comte de Modène avec Madeleine L'Hermite, qu'il vient « d'épouser en secondes noces la sœur de la Béjart, fameuse comédienne » ; il
nous fournit la clef des bonnes relations qui durèrent jusqu'à la fin, malgré ce mariage et bien d'autres choses encore, entre Marie Courtin et Madeleine et Armande Béjart, comme aussi de la préférence que Madeleine témoigna toujours à Armande sur ses frères et sœur ; il donne enfin la raison des rapports généreusement affectueux que Madeleine Béjart entretint jusqu'au dernier jour avec celui qui était, non le père d'une fille morte jadis en bas âge, mais le père de sa fille vivante et mariée, le grandpère de ses petits-enfants.
Et très certainement ce que nous allons dire ne fortifie en rien notre hypothèse ; mais cette hypothèse nous séduit aussi parce qu'elle relève la moralité, odieusement attaquée par leurs ennemis, de tous ces personnages : grâce à elle, J.-B. L'Hermite cesse d'avoir été un mari complaisant, et Modène d'avoir épousé la fille de sa maîtresse ; grâce à elle Molière peut sans honte avoir choisi pour parrain de sa fille l'amant de Madeleine Béjart ; enfin, à ceux qui veulent, sans preuves, que la vieille comédienne ait été aussi la maîtresse du poète, à ceux-là la date de la naissance de Françoise, de seize ans seulement plus jeune que Molière, ne permet pas de rééditer l'infâme calomnie dont Louis XIV a fait justice par le mépris.
-Casirate et les précieuses (1
Mesdames, Messieurs,
L'accueil favorable que vous avez, l'an passé, fait à la Mariamne de Tristan L'Hermite a engagé M. le Directeur de TOdéon à vous présenter, après le vieux maître, son brillant disciple, et à monter cette année YAstrate de Quinault, qui, sans ressembler en rien à IdL Mariamne^ fut, comme elle, un des plus éclatants, des plus fructueux et des plus longs succès dramatiques du xviie siècle.
Grâce aux critiques réitérées de Boileau, dont j'expliquerai tout à l'heure l'injustice, comme aux éloges enthousiastes de Voltaire, qui de leur côté sont d'ailleurs excessifs, le nom de Quinault est demeuré dans toutes les mémoires. Mais de Quinault nous ne con-
(1) Conférence faite à l'Odéon.
naissons plus guère aujourd'hui que le nom ; car dès longtemps ses opéras ont, avec la musique de Lulli, disparu du répertoire ; aucune de ses nombreuses tragédies n'a depuis un siècle et demi été remise au théâtre ; et, d'autre part, si je vous demandais avec le campagnard du Repas ridicule :
Avez-vous lu VAstrate ?
je ne crois point m'avancer beaucoup en disant que la plupart d'entre vous me répondraient sans doute : non.
Eh I bien. Messieurs, si ce n'est pas « un ouvrage achevé », comme Boileau le faisait perfidement proclamer par le grotesque personnage de sa satire, Astrate, roi de Tyr, n'est pas une oeuvre indifférente, loin de là. Elle est attachante, elle est pathétique ; elle a cette belle clarté, bien française, qui est comme la marque distinctive de notre littérature classique, et une des causes de sa vitalité ; elle est remplie de qualités scéniques, que* vous apprécieriez assurément sans que j'aie besoin de les signaler par avance à votre admiration.
Mais elle a été conçue dans un esprit et écrite sur un ton qui pourraient déconcerter vos habitudes et gâter votre plaisir. Non seulement elle porte, profondément gravée, l'empreinte du talent, assez particulier, de Quinault ; mais elle est le miroir fidèle d'une société à laquelle la nôtre ne ressemble guère, de cette
QUiNAULT 24t
société précieuse, dont le très jeune poète était Tenfant gâté, et pour laquelle et sur laquelle ila faitses tragédies,revêtant de costumes vaguement antiques des personnages tout contemporains. Il convient donc, avant de vous parler d'Astrate, que je vous dise quel a été Quinault et surtout dans quel milieu il a vécu. Je ne m'attarderai pas longtemps sur sa vie, d'abord parce que j'en dois rapporter ici seulement ce qui explique la nature et le genre de son talent comme l'influence qu'il a exercée par ses drames et par ses drames lyriques sur l'évolution de la tragédie française, mais aussi parce que la biographie de Quinault, qui précède les éditions publiées au siècle dernier de ses œuvres, me paraît être un tissu d'erreurs, je serai franc, de mensonges.
Elle s'appuie sur une nouvelle galante, VAmour sans Faiblesse, qui a longtemps couru manuscrite dans le monde, et où Quinault avait raconté, sous des noms supposés, l'histoire de sa jeunesse et de son mariage. Usant de la liberté que lui donnait ce cadre romanesque,il avait dénaturé les faits, soitpour les rendre plus piquants, soit pour dissimuler tout ce qui de son origine et de ses débuts eût été de nature à lui nuire dans la plus aristocratique des sociétés. Un exemple : vous lirez partout que Philippe Quinault, né dans la Marche d'un bourgeois de Felletin, avait été envoyé par son père à Paris auprès de Tristan L'Hermite, le gentilhomme poète dont la Marche était fière ; que Tristan, qui venait de perdre
250 HOMMES ET MCEURS
une femme tendrement aimée, éleva le petit Quinault avec son fils unique, et, après la mort de cet enfant, l'adopta et en fit son héritier. Sur cette tradition, la ville de Felletin a même, au milieu de sa grande place, dressé un monument commémpratif au plus illustre de ses enfants. Or, Messieurs, Tristan n'a jamais eu ni femme, ni fils, et Philippe Quinault est né, le 3 juin 1635, non dans les montagnes de la Marche, mais à Paris, rue de Grenelle, dans la boutique de son père Thomas Quinault, maître boulanger. Quelques-uns de ses ennemis — qui donc n'a pas d'ennemis ? — avaient d'ailleurs découvert le mensonge vaniteux du poète, et Furetière, qu'il avait contribué par son vote à faire expulser de l'Académie, l'a criblé d'épigrammes malignes, tantôt l'appelant une bonne p^fe d'homme, qui n'a jamais laissé germer dans son cœur aucun levain de vengeance, tantôt expliquant sa liaison avec l'académicien Charpentier (celui-là était fils d'un marchand de vin) par l'ancienne alliance qu'il y a entre le pain et le vin, tantôt faisant dire à Quinault lui-même « que de vrai il était fils d'un boulanger, mais que c'était un boulanger de pe/i^ pain ». Il fallut que Ménage, spirituel toujours et pour une fois charitable, intervînt et déclarât qu'il n'y avait pas déshonneur pour un poète dramatique à être né dans une boulangerie, alors qu'un des princes de la comédie. Plante, avait été valet d'un boulanger. Si je cite ce détail, c'est pour vous montrer la confiance que
mérite la biographie de Quinault, car il n*a d'importance que pour la ville de Felletin, qui reste avec un monument injustifié ; par bonheur, ses édiles, gens sages et pratiques, avaient voulu que le monument de Quinault servît à deux fins et fût en même temps une fontaine publique : grâce à cette combinaison ingénieuse, les bourgeois de Felletin, qui s'étaient sans raison laissé enquinauder, comme dit l'autre, ne demeurent qu'à demi quinauds.
Voici, Messieurs, ce que je puis vous dire avec certitude de Quinault. Il fut d'abord le petit valet de Tristan ; le poète, charmé de son intelligence précoce, se prit d'aifection pour l'enfant, le fît travailler pour devenir avocat au Parlement, en même temps qu'il cultivait son goût pour les Muses, et fît jouer à l'Hôtel de Bourgogne sa première comédie, les T^iua/e^, à laquelle une tradition, qui me paraît fondée, rattache l'origine des droits d'auteur. Quand Tristan mourut dans ce bel hôtel de Guise, qui est aujourd'hui le dépôt de nos archives nationales, il léguait à son élève chéri un peu d'argent, beaucoup de manuscrits, et la protection des deux plus généreux Mécènes de l'époque, le duc de Guise et le comte de Saint-Aignan. Mais c'était surtout par les femmes que ce poète de vingt ans allait établir sa fortune littéraire et sa renommée.
Une précieuse. M™® d'Oradour, personne aimable et intelligente, aussi bien accueillie à la Cour qu'à la place Royale, s'engoua de son jeune talent, prôna
partout son mérite, et Tintroduisit dans les ruelles à la mode où se faisaient alors les réputations. Le protégé de Dalmotie (c'était le nom qu'avait pris M"« d'Oradour) avait tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes : il était grand, beau, spirituel ; il s'exprimait avec élégance, et sa voix chaude et passionnée donnait au compliment le plus banal une émotion troublante ; toute sa personne respirait l'amour, et Somaize l'a pu comparer à cet irrésistible prince d'Ethiopie, à la tête duquel s'étaient jetées, vingt ans auparavant, presque toutes les Parisiennes, et qui ne s'était pas enfui. Faut-il s'étonner alors que le tendre et charmant Quirinus (c'est ainsi qu'elles le nommaient) fût devenu l'entêtement des précieuses et la coqueluche des ruelles ? Et comme il était av^c cela discret, modeste, plein de déférence pour la noblesse, bienveillant et indulgent même envers ses confrères, il lisait partout sa bienvenue sur tous les visages. Prodigieusement adroit par*dessus lemarché, s'assurant les suffrages des baronnes et des duchesses par la précaution qu'il prenait de leur demander des avis et de leur soumettre ses pièces avant de les porter aux comédiens, donnant, par des allusions délicates, aux vicomtes et aux marquis le plaisir de se reconnaître dans sa Mort de Cyrus ou dans son Mariage de Cambyse^ comme ils s'étaient reconnus dans la Clélie.
La noblesse turbulente, qui conspirait contre Richelieu et contre Mazarin, faisaitia Fronde, avait trou-
vé dans la tragédie politique de Corneille le spectacle qui lui convenait. Mais Tamour était maintenant le seul intérêt, le seul but, la seule occupation d'une société oisive et raffinée ; et tout naturellement Famour fut Tâme des tragédies de Quinault. Mais entendonsnous bien : ce n'est plus cet amour passionné et violent dont, avant Racine, Tristan avait peint avec tant de puissance les jalouses et meurtrières fureurs dans sa Mariamne et dans son Qsman ; non, un tel amour est trop brutal, et il eût détruit cet équilibre harmonieux de qualités élégantes qui constituait ce qu'on appelait alors l'honnête homme.
Les héros chez Quinault parlent bien autrement, Et jusqu'à : je vous hais, tout s'y dit tendrement.
L'amour que peint Quinault est cette tendresse qui soupirait et souriait dans les alcôves et dans les ruelles, un de ces amours de tête, où l'esprit a plus de part que le cœur ; toutes les héroïnes de Quinault sont des précieuses, tous ses héros des alcovistes.
De quoi s'entretenait-on dans les ruelles ? Les «mourants » des belles y débitaient des madrigaux doux, tendres et langoureux. Tout leur était prétexte à madrigaliser, tout, même ce qui nous semblerait aujourd'hui s'y prêter le moins. Le marquis de Mascarille assure qu'il court dans le monde plus de mille madrigaux de lui, et vous l'en pouvez croire : il achetait ses impromptus chez des fournisseurs dis-
crets. Aux madrigaux succédaient les portraits, dans lesquels on s'évertuait à tourner en perfections les défauts de Tobjet aimé, comme Eliante remarque dans le Misanthrope que font toujours les amants :
La pâle est au jasmin en blancheur comparable ; La noire à faire peur une brune adorable, etc.
Et sans doute ce joli couplet a été traduit par Molière de Lucrèce ; mais il n'en est pas moins vrai que nul sujet n'était alors plus à la mode, nul n'étant plus propre à faire valoir l'esprit d'un honnête homme, au témoignage de Faret dans son Art de plaire à la Cour et de M^^^ de Scudéry dans le Gi^and Cyrus. On se plaisait aussi à discuter sur quelque point délicat du code de l'amour, comme les charmants bergers de VAstrée devantla nymphe Léonideou la vénérable Chrysanthe, ou bien à débattre quelque question amoureuse, comme celle qui divise les deux marquises des Fâcheux :
Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre ?
Enfin l'on rivalisait pour présenter la conclusion de ces discussions et de ces débats en maximes concises et piquantes, et c'est de la ruelle de M"»^ de Sablé, la princesse Parthénie, qu'allait sortir un livre immortel, les Maximes de La Rochefoucauld. Eh bien î Mesdames, ces tendres madrigaux, ces dissertations spirituelles, ces débats galants, ces
QUINACLT
maximes ingénieuses, voilà ce qui remplit et caractérise le théâtre de Quinault. Voilà ce que le poète avait admiré chez les précieuses, et ce que les précieuses à leur tour ont admiré chez lui.
Et elles n'avaient pas tout à fait tort ; car Quinault a été un peintre exquis de ce que j'appellerai l'aube de Taniour. Il a su rendre d'une façon charmante les incertitudes d'un amour qui veut et qui ne veut plus se déclarer, ou le trouble plein de pudeur qui suit un aveu à peine murmuré, surtout l'éveil du sentiment dans un cœur de femme et les premières manifestations d'une tendresse qui n'a pointencore une pleine conscience d'elle-même et qui se trahit sans même s'en douter. Stratonice est fiancée au roi, et, sans le si^voir, Stratonice aime le fils du roi. Sa confidente Zénone lui dit :
...Le roi n'a pour vous fait voir que de l'estime.
STRATONICE
Zénone, il est certain ; mais le prince, son fils, N'a pour moi jusqu'ici fait voir que du mépris.
ZÉNONE.
Le roi cherche à vous plaire avec un soin extrême.
STRATONICE
Le prince Antiochus n'en use pas de même.
ZÉNONE.
Le roi vous aimera ; bornez-y vos souhaits.
STRATONICE
Mais le prince, son fils, ne m'aimera jamais.
256 HOMMES ET MCEURS
ZÉNONE.
Vous nommez tant ce fils, à vos désirs contraire. Qu'on dirait qu'il vous touche un peu plus que son père...
STRATONIGE.
Quoi ? Ne connais-tu pas quel soin et quelle peine Je prends incessamment pour lui montrer ma haine ?
ZÉNONE.
Si vous le haïssiez, vous n'auriez pas besoin D'avoir pour le montrer tant de peine et de soin
STRATONICE
Mais, autant que je puis, je fuis toujours ses pas.
ZÉNONE.
Si vous ne le craigniez, vous ne le fuiriez pas
STRATONICE
Crois que je crains d'aimer ; mais ne crois pas que j'aime.
ZÉNONE.
Mais vous-même, croyez qu'il est à présumer Que l'on aime déjà, dès que l'on craint d'aimer.
Assurément cette scène est délicieuse. Peut-être cependant trouvons-nous le poète un peu trop habile, et ses procédés d'analyse trop subtils. Ce dialogue, que j'ai abrégé, nous paraît, en somme, moins une peinture vivante et théâtrale de l'amour qu'un très ingénieux, mais un peu froid commentaire sur IV mour. Quinault est déjà un Marivaux, moins léger et moins fin que le vrai, comme les grandes dames un peu lourdement vêtues du xvii* siècle n'ont pas la grâce aisée et piquante des marquises de Watteau.
Mais, comme c'est la tragédie qui alors a là vogue, et comme les romans ont mis à la mode les situations extraordinaires et terribles, toutes les choses gracieuses que nous présente Quinault brillent et chatoient sous le ciel sombre et chargé d'éclairs des tragédies les plus tragiques. Amalasonte et Thomyris, ces bergères si bien disantes et si doucereuses, tiennent dans une main la carte de Tendre ou les tablettes sur lesquelles elles ont écrit un madrigal massage te ou même ostrogot^jnais dans l'autre elles ont un poignard ou une coupe de poison. Ces comédies aimables se terminent inopinément par une effroyable tuerie ; si bien, que l'impression dernière du théâtre de Quinault est à peu près celle que pourrait produire le terrible dénouement de la Rodogune de Corneille succédant à quatre actes rimes par Marivaux.
Ces qualités et ces défauts se retrouvent dans les nombreuses tragédies qu'a écrites Quinault entre vingt et trente ans, et dont la plus brillante est Astrale, Cette production trop rapide explique l'uniformité des plans, la ressemblance des caractères et la négligence du dialogue trop lâche qui rattache entre eux d'éclatants airs de bravoure ou de mélodieuses romances.
Il faut bien le dire aussi : la fécondité de Quinault étpit facilitée par son absence de scrupules. Ilprenait son bien partout où il le trouvait. Somaize, Guéret, i'autres encore, l'ont accusé de s'être approprié des
238 HOMMES ET MCEURS
pièces inédites laissées par Tristan, et Ton a imprimé une protestation posthume de Scarron revendiquant pour Tristan et pour lui les Coups de V Amour et de la Fortune, De moi, je ne crois pas cette accusation fondée ; mais je croirais volontiers que Quinault a puisé plus d'un sujet de tragédie dans ce grand roman de la Coromène qu'avait annoncé l'éditeur de Tristan, et qui n'a jamais été publié ; et comme les personnages de la Coromène étaient « les plus grands princes de l'Asie», il pourrait bien se faire qvCAstratey roi de Tyr, vînt de là ; car ce n'est point une tragédie historique.
Boileau l'a assez reproché à Quinault, et il fait dire à Astrate lui-même, dans son Dialogue des Héros de Roman : « Il y a un historien latin qui dit de moi en propres termes : Astratus vixit, Astrate a vécu ; et c'est sur ce bel argument qu'on a composé une tragédie. » Messieurs, vous comprendrez mieux la portée qu'avait alors une telle critique, si vous vous rappelez avec quelle aigreur les ennemis 4e Racine lui ont reproché d'avoir altéré l'histoire dans ses tragédies. Les hommes du xvii« siècle avaient dressé entre les genres des barrières infranchissables, et, s'ils permettaient aux poètes dramatiques de suivre dans leurs tragi-comédies romanesques à dénouement heureux tous les caprices de leur imagination, ils exigeaient que leurs austères et sanglantes tragédies respectassent scrupuleusement ce que l'on croyait alors la vérité historique. Le pauvre Quinault con-
naissait mal rhistoire de Tyr — lequel d'entre nous oserait aujourd'hui lui en faire un crime? — et, pour qu'il y eût du moins quelque chose de Tyrien dans son AstratCy il avait pris les noms de ses personnages dans V Enéide. 11 a craint, en appelant sa reine Didon, de créer dans l'esprit des spectateurs une confusion fâcheuse ; mais il lui a donné l'autre nom de la princesse Tyrienne, Elise. Didôn était fille de Bélus, sœur de Pygmalion, veuve de Sichée, descendante du héros argien Agénor, et vous retrouverez tous ces noms dans la tragédie de Quinault, où le rival d'Astrate est appelé Agénor, et son confident, Bélus, où un Pygmalion figure parmi les conspirateurs qu'anime et conduit un Sichée. Et Boileau n'avait pas tort de trouver que c'était insuffisant comme couleur locale. Mais que nous importe à nous, qui cherchons surtout aujourd'hui dans Astrale les hommes du xvn® siècle ?
Sur un autre point, Boileau s'est montré pour Astrale non seulement sévère, mais franchement injuste : il prétend dans son Repas ridicule
Que chaque acte en la pièce est une pièce entière.
A la rigueur cela se pourrait soutenir de VAmalasortie de Quinault, où chaque acte présente en efl'et une situation différente et nouvelle ; mais il n'est rien tel dans Aslrale, et il eût suffi de dire que cette pièce de théâtre se compose de deux pièces bien dis-
tinctes, une comédie d'abord, puis une tragédie, artificiellement soudées Tune à Tautre. Mais n'est-ce pas la formule même selon laquelle, de nos jours, un adroit et fécond dramaturge a composé tant d'œuvres bruyamment et longuement applaudies?
Dans AstraiCy la comédie, qui se joue entre trois personnages, Agénor, Elise et Astrate, est manifestement imitéede /)on Sanche d'Aragon^ la joliecoraédie héroïque de Corneille. Mais, si la donnée n'en est pas très originale, cette première partie d'Astrate est pleine de détails délicieux, et les défauts en sont presque aussi charmants que les qualités.
Elise, reine de Tyr, a été fiancée par son père mourant à son cousin, le prince Agénor ; mais sa fierté supporte impatiemment la contrainte faite à son cœur, d'autant plus qu'Agénor, un beau parleur, volontiers fanfaron, mais moins bon soldat qu'habile politique, s'est laissé honteusement surprendre et prendre par l'armée syrienne, et que, seules, les victoires d'un très jeune général tyrien, Astrate, une sorte de prince de Condé, ont pu sauver le royaume et raffermir le trône chancelant de la reine. Tandis que le dépit éloigne Elise d'Agénor vaincu, la reconnaissance la rapproche d'Astrate victorieux ; et d'autre part, tandis qu'elle soupçonne l'ambitieux Agénor d'aimer en elle la reine plus que la femme, elle a deviné l'amour sans espoir qu 'Astrate au plus profond de son cœur nourrit secrètement pour elle :
Tout parle dans l'amour, jusqu'au silence même ;
si bien que, comme elle l'explique dans un couplet fort élégant à sa confidente Corisbe, elle a passé insensiblement pour Astrate d'une reconnaissance tranquille à une estime inquiète, et de cette estime inquiète à Tamour. De même que toutes les héroïnes de Quinault, c'est au moment d'épouser un homme
qu'elle n'aimait point qu'Elise a compris qu'elle en aimait un autre ; elle a vu clair dans son cœur, comme dira la Sylvia de Marivaux. Elle recule plusieurs fois la date fixée pour son hymen avec Agénor ; enfin, bien trop éprise et bien trop fine pour ne pas trouver des raisons politiques qui justifient son amour, la reine se résout à prendre pour époux un sujet. Dans la situation exceptionnelle où elle se trouve, elle se départira de la réserve hautaine des précieuses et encouragera l'aveu d'Astrate ; elle le déclare à Corisbe en jolis vers, qui chantaient peutêtre dans la mémoire de l'amoureuse Mademoiselle, le jour où elle se résolut d'enhardir les présomptueuses espérances du brillant comte de Lauzun. C'est une scène bien gracieuse, Mesdames, que celle entre Astrate et la reine qui termine le second acte. Épouvanté de l'aveu qu'elle lui vient, non sans peine, d'arracher, Astrate s'écrie :
Vous vous taisez. Hélas !
N*ai-je point trop osé ? — Je ne me tairais pas,
répond la reine, qui, rougissant etsouriant à la fois, laisse dans cette réponse exquise échapper le secret
262 HOMMES ET MCEURS
de son cœur. Non, le chaste aveu que Racine fera tomber des lèvres de son aimable Aricie ne sera ni plus pudique, ni plus charmant.
Mais Astrale a un rival, qu'Elise, avec Tégoïsme de l'amour heureux, avait pour un instant oublié ; et elle ne sait comment lui annoncer la décision qu'elle vient de prendre, parce qu'elle ne sait plus que penser de lui. Dès la scène d'exposition, très vive et très animée, Agénor, faisant devant Astrale la peinture voluptueuse du bonheur que lui promettait son union prochaine avec la reine, avait deviné l'amour du jeune homme à un cri que sa jalousie n'avait pu retenir ; ce cri et le nouveau retard que la reine apporte à leur mariage ont éclairé le prince :
L'hymen déplaît toujours, quand l'époux ne plaît pas.
Il est venu trouver Elise, qui, tout entière à l'idée d'Astrale, l'a vu entrer avec le même ennui que le Néron de Racine s'apprêtera à recevoir les reproches d'Agrippine. Dès les premiers mots d'Agénor, la reine lui a coupé la parole, et dans un petit discours, qui est vraiment admirable d'insolence contenue, de hauteur mesurée et de menaces discrètes, elle a fait comprendre à l'importun qu'il ne gagnerait rien à se plaindre ; aussitôt le prince, passé maître dans l'art de feindre, a rentré sa colère, et, dans une longue et merveilleusement habile tirade, que la reine écoute muette de surprise, il lui a rendu sa parole,
il a renoncé à se prévaloir des droits qu'il tenait de son père, il Ta laissée disposer librement du sceptre et d'elle-même, demandant seulement qu'avant de faire un choix, elle voulût bien songer qu'il l'aimait ardemment. Elise se trouve donc fort embarrassée après avoir promis sa main à un autre. Comment faire part à un amant si généreux d'un choix qui va le désespérer? Mais peut-être après tout cette belle générosité n'est-elle qu'une feinte ? La reine se souvient d'un vers d'Amalasonte :
Qui sait comme on raisonne ignore comme on aime.
Elle aurait préféré Agénor moins adroit et plus ému : Pour m'aimer comme il dit, il l'a su trop bien dire.
Et elle va feindre à son tour pour découvrir les véritables sentiments du prince.
C'est ici que se place l'incident de « l'anneau royal», très maladroitement imité de Don Sanche d'Aragon, qui a le défaut grave de tromper non seulement Agénor, mais Corisbe, mais Astrate, mais les spectateurs eux-mêmes, et que Boileau n'a pas eu tort de blâmer. C'est un des deux points faibles d'Astrate. Conmient toutefois le condamner sans appel, quand il amène deux scènes, dont l'une est fort belle, et dont l'autre fait coup de théâtre ?
Agénor a reçu de la reine l'anneau royal, marque de la toute-puissance, et il vient annoncer à Astrate,
précipité de ses espérances, qu'il épouse décidément Elise. Un dialogue tout à fait curieux et dramatique s'engage entre les deux hommes : « J'ai son cœur, dit Astrate, dit ce parfait amant ; elle vous Ta avoué à vous-même, et, dans ma disgrâce, je me tiens plus heureux que vous. — Je suis ravi que vous le preniez ainsi », répond Agénor en un couplet destiné à le perdre sans retour dans Tesprit des précieuses, qui n'admettaient, en littérature tout au moins, qu'un amour épuré et complètement dégagé de la matière et qui pour cela se sont attiré les vertes railleries de Molière au quatrième acte des Femmes saran/es; car pour moi, conclut-il avec la plus insolente des ironies :
... Sûr d'un bien solide, il ne me coûte guère De vous abandonner un bien imaginaire.
Et, pour la seconde fois. Tidée brutalement présentée du bonheur d'un rival fait perdre au jaloux Astrate toute retenue : il appelle Agénor sur le terrain. Jugez, Messieurs, du scandale produit à la cour de Louis XIV si un gentilhomme eût ose provoquer en duel Monsieur, frère du roi, ou simplement Monsieur le Prince I Agénor fait chercher les gardes de la reine, et, sans quitter son ton d'ironie, il leur ordonne d'arrêter Astrate.
C'est ici que se produit le coup de théâtre. Le capitaine des gardes s'avance, arrête au nom de la reine Agénor lui-même, lui reprend l'aiwieau royal,
et le remet respectueusement aux mains d'Astrate bien vengé. Je ne puis me résoudre, Messieurs, à critiquer sévèrement ce coup de théâtre peu vraisemblable, quand je vois que Molière Ta emprunté à Quinault pour dénouer le plus grand de ses chefs-d'œuvre, et quand je me rappelle combien est toujours applaudi , quand il arrête Tartufe, Texenipt que Tartufe avait amené pour arrêter Orgon.
Nous ne reverrons plus Agénor,etiln'en sera presque plus parlé. Voilà la comédie finie. La tragédie va commencer, dont les héros sont Astrate, Elise et Sichée.
Nous avons appris incidemment, dans le courant des deux premiers actes, qu'Elise n'est pas la reine légitime de Tyr ; son père a détrôné le roi Adraste et Ta retenu prisonnier. A son avènement. Elise — oui, notre tendre Elise — a fait mettre à mort le vieux roi et deux de ses fils ; mais le troisième, le plus jeune, a échappé à son poignard, comme Joas à celui d'Athalie. Il a grandi caché dans Tyr; la reine le sait: des avis secrets et un oracle menaçant le lui ont révélé ; une conspiration s'est formée ; elle le soupçonne, et nous savons, nous, que le chef, le Joad, en est Sichée, père d'Astrate. Nous avons entendu un des conjurés lui adresser quelques mots mystérieux ; nous avons vu Sichée, par politique, aigrir l'un contre l'autre Elise et Agénor ; nous l'avons entendu détourner d'épouser Astrate la reine toute
266 HOMMES ET MœURS
surprise, et terminer le premier acte par ce vers à double entente :
Je sais trop mon devoir pour y pouvoir manquer.
Au troisième acte, au moment où le triomphant Aslrate, Fanneau royal au doigt, s'apprête à entrer chez la reine, Sichée se dresse devant lui, comme Néarque devant Polyeucte :
Où courez-vous, mon fils? — Où mon bonheur m'appelle ;
et sur ce vers la véritable action se noue dans la tragédie de Quinault, comme dans celle de Corneille.
Sichée ne peut souffrir que son fils épouse l'usurpatrice, la meurtrière de la famille royale ; mais comime il voit dans Astrate l'amour plus fort que le loyalisme (permettez-moi ce mot tout moderne), il fait appel à sa raison : on conspire contre la reine ; la perte d'Elise est certaine : veut-il donc périr avec elle? « Oui, je sais que l'on conspire, répond Astrate; je sais môme les noms de trois des conjurés : Pygmalion, Bazoreet Nicogène, et je vais de ce pas les découvrira la reine. — Connaissez donc aussi le chef de l'entreprise : c'est votre père.
Vous me perdez, mon fils, si vous parlez. — Hélas î
gémit Astrate, Je perds la reine aussi, si je ne parle pas.
La situation est superbe. Partagé entre le devoir filial et ramour, Astrate ne veut prendre parti ni pour Tun ni pour Tautre : il sauvera d'abord la reine des complices de Sichée, mais ensuite il saura bien sauver Sichée du ressentiment de la reine, et il vole au secours d'Elise. Toute la fin de cette scène est conduite avec un emportement incroyable et une étonnante sûreté de main; elle est d'un maître. Avec Voltaire je la crois capable de produire encore un efifet prodigieux, et, ne fût-ce que pour elle, je serais heureux qu" Aslrate soit aujourd'hui tiré de l'oubli.
Après s'être élevé à une pareille hauteur, il semblait bien difficile que Quinault ne retombât point. Eh^bien, Messieurs, le quatrième acte d' Astrate n'est pas indigne du troisième, et renferme encore deux scènes du premier ordre. Astrate a tout dénoncé à la reine, qui s'est engagée à faire grâce aux conjurés. Il vient maintenant supplier Sichée de lui faire connaître le vrai roi, pour lequel il conspirait; non qu'il songe, avec la reine, à le livrer au ^bourreau ; il veut le provoquer en duel, comme champion d'Elise ; il veut que
L'un des deux, à l'autre ôtantle jour, Montre qui peut le plus, la vengean<îe ou l'amour.
Sichée alors, complétant sa révélation, lui déclare qu'il a caché le légitime héritier du trône sous le nom de son propre fils mort, et qu'ainsi le véritable roi de Tyr, celui dont la criminelle Elise demande le
268 HOMMES ET MCEURS
sang, c'est lui-même, c'est Âstrate. Et tandis que le malheureux, frappé comme d'un coup de foudre, gémit plaintivement, il l'exhorte à faire maintenant tout son devoir et à venger sur celle qu'il aime son père et ses frères égorgés par elle. N'avais-je pas raison de vous dire qu'Astrale était une pièce attachante?
Vous attendez tous à présent une grande scène entre Astrate et la reine. Vous l'aurez, et c'est encore une fort belle chose que ce duo douloureux formant un si cruel contraste avec le tendre duo du second acte. Pourquoi donc cette scène ne produit-elle pas la même impression poignante que les scènes correspondantes du Cid ? Car la situation est identique : ici et là deux amants, qui s'adoraient, semblent à jamais séparés parce que l'un d'eux a versé le sang du père de l'autre. C'est que les personnages de Quinault sont infiniment moins intéressants que ceux de Corneille. Si Rodrigue a tué le comte, c'est dans un combat loyal et pour venger Phonneur de son père ; la mort du père de Chimène le grandit donc aux yeux de Chimène elle-même, et c'est le miracle de Corneille d'avoir su rendre les héroïques amants de plus en plus dignes l'un de l'autre, si bien que ce qui devrait les séparer est cela même qui les réunit, à la satisfaction des spectateurs complices du poète. Mais on ne refait pas le dénouement du Cid; M. de Bomier ne l'a point osé à la fin de sa belle tragédie de la Fille de Roland, oh il eût été possible, et Qui-
nault n'y pouvait pas même songer. Sans doute, même aujourd'hui que nous ne croyons plus avec les précieuses que le devoir et tous les sentiments les plus puissants doivent s'effacer devant l'amour honoré comme la plus belle des vertus, Astrate, cette sorte de prince Charmant, blond, blanc, bleu, nous émeut encore parla sincérité juvénile de sa passion ; mais il nous est bien difficile de nous intéresser à Elise. En vain le poète a compté, pour atténuer rhorreur de ses forfaits, sur l'indulgence qu'avaient ses contemporains pour les crimes politiques ; rappelez-vous Livie dans Cinna :
Tous ces crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne, Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne ;
en vain Quinault a voulu excuser Elise par l'amour,, et lui fait dire que, si elle a versé le sang pour s'assurer un trône, c'était afin d'y faire asseoir Astrate avec elle : nous ne pouvons vraiment éprouver de la pitié pour cette femme criminelle, que nous avons vue entre deux tendres sourires réclamer la tête d'un innocent. Ainsi, tandis que, dans la scène du Cid^ Corneille, en augmentant notre admiration pour les amants, faisait avancer l'action de sa tragédie et la conduisait à un dénouement heureux, dans la scène d' Astrate Quinault ne fait que développer pour ellemême une lamentation douloureuse, et, sans être trop longue, elle le paraît bientôt, parce que nous sentons vite que la situation est sans issue, et que
nous n'allons point à un dénouement satisfaisant.
Cherchons ensemble, si vous voulez bien, quel peut être le dénouement d'Astrate. Tous vous reconnaissez que, si leur union est impossible, Astrate ne saurait non plus tuer Elise, ni Elise Astrate. Si d'autre part Astrate se tue lui-même, il enlève à la reine son meilleur défenseur, et la livre par sa mort au poignard des conjurés. Un double suicide? Ce n'était point alors la mode, et ne vous semble-t-il pas que Sichée demeurerait bien ridicule en présence des deux corps, celui de l'usurpatrice et celui du roi légitime? — Mais Sichée ne pourrait-il pas tuer Elise ? — Ce serait alors une nouvelle pièce qui commencerait, car Astrate se trouverait pris entre le désir de venger sa maîtresse et sa reconnaissance pour Sichée. La moins mauvaise solution, c'est Elise qui la trouve : elle se tue par amour pour Astrate, comme Astrate par amour pour elle vient de combattre ses propres partisans. Et ce dernier acte, qui est médiocre comme toujours chez Quinault, est sauvé par le mouvement des nombreux personnages en scène, par un admirable couplet de Sichée, par l'à-propos avec lequel le poète, rappelant que les grandes douleurs sont muettes, nous a épargné de monotones lamentations d'Astrate, enfin par les touchants adieux d'Elise à son amant, qui ont attendri jusqu'à Nisard, aussi féroce ordinairement pour Quinault que Boileau, son maître.
Le succès d'Astrate fut considérable. Chose alors
très rare, la pièce fut jouée trois mois de suite à l'Hôtel de Bourgogne, et elle y attira une telle foule que les comédiens doublèrent le prix des places et devinrent tous de « petits Crésus », au dire du bon gazetier Loret, rendant compte d'une représentation donnée au Louvre en 1665, le jour des Rois. D'où vient alors l'incroyable et injuste acharnement de Boileau contre Astrale^ et comment, dans son Dialogue des Héros deltoman, a-t-il osé dire de la tragédie tant applaudie : « Les passions tragiques y sont maniées' si adroitement que les spectateurs y rient à gorge déployée depuis le commencement jusqu'à la fin?»
Cette mauvaise foi, si contraire au caractère de Boileau, demeurerait pour nous inconcevable, si une petite anecdote ne venait éclairer les dessous de cette affaire. Quelque temps avant les représentations d'Astrate^ Boileau, paraît-il, avait fait circuler une épigramme contre une tragédie de Quinault, et le poète avocat avait traîné devant les tribunaux le critique moqueur, qui s'était permis de ne point admirer son Amalasonte, Quel arrêt prononça la cour ? Il serait aujourd'hui très curieux de le savoir : mais Boileau s'est vengé sur Astrale du procès que lui avait intenté Quinault, et cela avec une injustice dans la malignité qui ne lui était pas habituelle, et qu'il a d'ailleurs regrettée plus tard.
Si V Agrippa et Y Astrale ne s'étaient pas maintenus quatre-vingts ans au répertoire, on serait tenté
272 HOMMES ET MCEURS
d'attribuer aux critiques de Boileau le peu de succès des deux dernières tragédies de Quinault, Bellérophon et Pausanias, Elles n'étaient pas sans mérite, et Racine, qui a beaucoup plus qu'on ne croit imité Quinault (vous venez d'entendre dans Stratonice et vous allez entendre dans Astrale dés vers que vous avez lus dans Andromaquef dans Britannicus et dans Phèdre), Racine a fait à Quinault l'honneur d'utiliser pour sa Phèdre quelques détails heureux de Bellérophon.
Découragé par ces deux demi-succès, Quinault voulait, à trente ans, renoncer au théâtre, quand, par bonheur, Molière, pressé par le temps, lui demanda d'écrire pour sa Psyché \qs y qvs destinés à être chantés. Cette circonstance éclaira Quinault sur sa vocation véritable. Sa tendresse naturelle, la délicieuse harmonie de son style sans images, l'incroyable aisance avec laquelle il faisait et refaisait un couplet pour se plier aux exigences du musicien, tout le destinait à l'opéra, et Lulli, qui le comprit aussitôt, se l'attacha par un traité, dès qu'il eut obtenu le privilège de l'Opéra en 1672. En quatorze ans, Quinault lui a livré onze opéras, une pastorale et deux ballets, qui ont mis le sceau à sa réputation.
Boileau en a flétri la morale lubrique ; mais c'est celle de l'opéra en général. La Fontaine en a nié le mérite littéraire ; mais c'était jalousie de librettiste dédaigné. Voltaire, au contraire, les a osé comparei' aux poésies lyriques de Pindare ; mais cela prouve
seulement que Voltaire ne comprenait point Pindare. Les opéras de Quinault ne méritent
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Quinault a trouvé dans Topera un genre éminemment propre à laisser dans l'ombre ses défauts et a mettre en pleine lumière ses qualités : on ne s'aperçoit point là qu'il manque de souffle et d'ampleur, parce que les nécessités mêmes du genre veulent qu'il se contente de poser les situations et d'indiquer les sentiments ; et d'autre part la variété des mètres et le dessin des phrases arrondies pour le chant font admirablement valoir la souplesse fluide, la grâce charmiante et la merveilleuse douceur de son style. A ce point de vue, où Quinault est bon, il est exquis, et tel couplet d'Atys, d'Alcesle, de Persée, de Proserpiyie ou d'Armirfe, justifie pleinement La Bruyère de l'avoir appelé « le phénix de la poésie chantante », et explique comment La Harpe, si rarement poète dans ses tragédies, l'est devenu tout à coup pour écrire de Quinault : u Comme Virgile nous fait reconnaître Vénus à Fodeur d'ambroisie qui s'exhale de la chevelure et des vêtements de la déesse, de même, quand nous venons de lire Quinault, il nous semble que l'Amour et les Grâces viennent de passer près de nous. » Non, Quinault ne craint pas de rivaux dans l'opéra, et c'est encore quelque chose, Messieurs, que d'être le premier dans un genre inférieur.
Le malheur, c'est que Quinault a exercé une séduction trop grande par ses œuvres aimables, mais un peu fades. Encouragés par la vogue durable de ses opéras dans leur goût pour la galanterie noble et dans leur indifférence pour la sincérité des sentiments, les poètes qui Tout suivi Tout imité de préférence à Racine, et ont négligé de plus en plus l'observation directe pour la convention dramatique, la simplicité pour le romanesque, et le naturel pour le merveilleux. Si Voltaire a tant admiré les opéras de Quinault, c'est que les tragédies de Voltaire ressemblent souvent à des livrets d'opéras.
Lulli mort, Quinault renonça définitivement au théâtre :
Je vous dis adieu, Muse tendre, Et vous dis adieu, pour toujours.
Comme Racine, il s'enfonça dans la dévotion, et commença même un poème sur la Destruction de V Hérésie^ tout en cherchant fiévreusement cinq gendres:
C'est avec peu de bien un terrible devoir De se sentir pressé d'être cinq fois beau-père.
Quoi ! Cinq actes devant notaire
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir 1
ciel! Peut-on jamais avoir
Opéra plus fâcheux à faire ?
C'est au milieu de ces occupations paternelles et
édifiantes que Fauteur d'Astrate et d'Amadis mourut, le 26 novembre 1688. Et tandis que les contemporains se plaignaient déjà de ne pas savoir où était la tombe de Malherbe, ni celle de Faimable Voiture, tandis que Touragan révolutionnaire a dispersé les cendres de Tristan, celles du collaborateur de LuUi reposent encore tranquillement, au-dessous d'une ancienne et curieuse « Mort de la Vierge », dans l'église Saint-Louis-en-rile.
Et, de fait, ce fut un homme heureux. Messieurs, que le fils du boulanger Quinault. Tout lui réussit d'abord, ou finit par lui réussir. A ses débuts dans la vie, il trouve Tristan L'Hermite pour cultiver ses facultés naturelles et faire jouer sa première comédie, alors qu'il compte à peine dix-huit ans ; il s'éprend d'une jeune fille, que ses parents marient à un autre ; mais elle devient bientôt veuve, et apporte à Quinault la fortune de son premier mari : avec cette fortune il achète d'abord une charge de valet de chambre du roi, puis une charge d'auditeur à la Cour des Comptes. Le succès de ses tragédies est tel qu'il est élu à l'Académie avant Boileau, avant La Fontaine, avant Racine ; quatre ans après, il est encore appelé à l'Académie des inscriptions et belleslettres ; sa veine tragique semble épuisée, et il se renouvelle avec l'opéra, oii il trouve des succès plus grands encore ; il était embarrassé de marier ses cinq filles, et trois d'entre elles, pour faciliter le mariage des autres, se font religieuses ; il a été at-
laqué par Boileau, et, avant de mourir, il a la satisfaction de voir Boileau lui faire publiquement amende honorable et l'assurer, par la bouche de Racine, qu'il le met au rang de ses meilleurs amis et de ceux dont il estime le plus le cœur et l'esprit.
Son bonheur continue après sa mort. Voltaire Texalte et le place à côté de Boileau ; Schlegel, si impitoyable pour Molière, s'adoucit pour lui; et voici que, après deux siècles, il se trouve à la tête de 10déon un directeur lettré qui ressuscite A strate^ et choisit dans sa troupe, pour le présenter au public, les artistes les plus propres à le faire valoir.
En vérité. Messieurs, je suis fondé à dire que Quinault fut un homme heureux, et il lui a manqué seulement, pour que son bonheur soit aujourd'hui complet, de vous être présenté par un conférencier plus autorisé.
d'après un livre nouveau
Tout d'abord je tiens à rassurer les personnes que pourrait effaroucher le seul titre du volume que je leur présente; ce n'est point un livre pornographique. Les Libertins en France au XVII^ siècle ne sont même pas VAbbesse de Jouante de M. Perrens. Aucune indulgence pour le vice, sous quelque forme qu'il se montre, dans le nouvel ouvrage du savant membre de l'Institut, qui, prenant plus particulièrement le mot libertinage au sens qu'il avait au XVII* siècle d'indépendance religieuse^ a voulu surtout nous donner l'histoire de la libre pensée en France sous le ministère de Richelieu et sous le très long règne de Louis XIV.
C'est une opinion courante que le xvii« siècle fut
(i) Par M. F. T. Perrens, 1896, Léon Ghailley, 2« édition, chez Calmann Lévy, 1899.
le plus religieux et, par suite, le plus vertueux des siècles ; et telle doit être en effet Topinion des observateurs superficiels : si Richelieu a bâillonné rhérésie dans la Rochelle conquise et si la royauté victorieuse a imposé sa paix à la religion, les querelles nombreuses qui s'allument entre les catholiques eux-mêmes, jésuites et jansénistes, gallicans et ultramontains, partisans de Fénelon et disciples de Bossuet, ne semblent-elles pas attester toute Fardeur d'une foi intransigeante, comme le cri de joie qui retentit d'un bout à l'autre de la France le jour où le roi révoqua l'édit de Nantes ? Ne voit-on pas à la fin du siècle les séminaires et les couvents se midtiplier ? Les courtisans, qui ne vont pas faire des retraites à la Trappe, ouvertement comme le maréchal de Bellefonds, ou furtivement comme Saint-Simon, ne s'empressent-ils pas de demander pieusement à des prélats célèbres par leurs vertus, des lettres de direction ? Tout en bas, et presque en dehors de la société, ces pauvres comédiens eux-mêmes, « privés des sacrements à la vie et à la mort..., passés à la sainte table comme des pécheurs» (1), et auxquels la sépulture ecclésiastique était déniée, s'efforçaient le plus souvent par la décence de leur vie de combattre le préjugé qui flétrissait leur profession : Molière avait un confesseur attitré, M. Bernard ; Du Croisy, qui joua Tartufe d'original, était lié sur ses
(!) Bossuet, Maximes sw la comédie.
vieux jours avec le curé de Conflans-Sainte-Honorine ; par testament Madeleine Béjart fondait à perpétuité deux messes de requiem par semaine en Téglise Saint-Paul ; des Fontaines, qui lui avait donné la réplique à Vlllustre Théâtre^ publiait le Poète chrétien passant du Parnasse au Calvaire^ et Rosimond, sous le nom de Jean-Baptiste du Mesnil, une Vie des Saints pour tous les jours de Vannée. Comme leurs interprètes, les poètes dramatiques faisaient montre de leur piété, et tous, Gombauld, Racan, Tristan L'Hermite et son frère Vauselle, Magnon, Desmarets de Saint-Sorlin, Corneille, Racine, rimaient, avec Févêque de Grasse et Tabbé de Marolles, en Fhonneur de Dieu et de la sainte Vierge, à qui Louis XIII avait, le 10 février 1638, voué le royaume de France ; enfin des académiciens, comme Baudoin, Ballesdens, Priezac, écrivaient des ouvrages de dévotion, et le grand Balzac voulait « fonder à perpétuité un prix... pour exciter les personnes de lettres à consacrer à Dieu les lumières de leur esprit et composer de temps en temps des traités de piété pour sa gloire (1) ». Comment ne pas avoir entière confiance en la vertu d'un siècle si religieux, dont les dehors brillants ont toujours été par tous ses panégyristes produits en pleine lumière ?
Mais il y avait de vilains dessous, que Ton a cachés avec soin, et que seul peut découvrir un œil attentif
(1) Lict. de Jalf Acad. franc.
et pénétrant. Si, au témoignage de Guy Patin, les ouvrages de piété se vendaient alors comme des romans, cela nous explique bien pourquoi tant de gens en ont écrit, mais ne saurait prouver que tous ceux qui les achetaient fussent des chrétiens convaincus et fervents : à toutes les époques n Vt-il pas été de bon ton de laisser traîner sur sa table tel ou tel livre? Et comment croire à la dévotion de ces grandes dames qui venaient à Téglise si outrageusement décolletées que l'autorité séculière se voyait obligée d'édicter des peines contre elles ? De quelle qualité était la foi de ces coHrtisans qui, nous dit Bourdaloue, laissaient vide la chapelle de Versailles quand Louis XIV ne devait point assister àroffîce, mais le lendemain venaient en foule recevoir la communion pour déférer au désir du roi ? Saint-Simon raconte que M'»« de Nemours « passait, en récitant le Paler, larticle dii pardon des ennemis ». La piété pleine d'ostentation d'un grand nombre de ses contemporains n'était ni plus solide, ni moins accommodante; et La Bruyère le savait bien, qui écrivait en son chapitre de la Mode : « Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée. »
De plus, à côté des chrétiens sincères et de ces indifférents, dont l'intérêt a fait trop souvent des hypocrites, il y avait un troisième groupe, celui des libertins et des esprits forts, assez nombreux pour que l'un d'eux ait osé dire à propos du Festin de Pierre : « La moitié de Paris a douté que don
Juan méritât le foudre », assez craints pour que La Bruyère ait voulu composer tout un chapitre afin de défendre « la providence de Dieu contre Tinsulte et les plaintes des libertins ». Ces indépendants, dont le mérite « ne fut pas médiocre, malgré la médiocrité personnelle d'un grand nombre d'entre eux », puisqu'ils ont « perpétué en le modifiant le génie du xvi" siècle » et rendu ainsi « la tâche du xviii* siècle » possible, M. Perrens a entrepris de les tirer de Fombre où volontairement on les tenait, et son livre, très neuf, bondé de documents et fait de main d'ouvrier, nous présente le xvir siècle sous un aspect tout différent de l'aspect officiel.
Après être remonté bien plus haut que le xvi« siècle pour rechercher les origines du libertinage, le docte écrivain définit excellemment le libertin du XVII* siècle, que le Père Garasse donnait comme un horrible mélange de huguenot, d'athée, de catholique, d'hérétique et de politique (i) ; puis il déroule devant nos yeux, tout surpris de la trouver si longue, la liste des gens de cour et des gens de lettres, qui, sceptiques et sectateurs de la nature, comme Montaigne, et faisant des Essais leur « livre cabalistique », ont manifesté plus ou moins bruyamment leur incrédulité moqueuse ou brutale sous Henri IV, sous Richelieu, pendant la jeunesse, la maturité et le déclin du grand roi.
(1) Recherche des recherches d*Estienne Pasquiei* (1621).
A la cour du Béarnais, ce monarque dont la foi n'avait rien d'intraitable, et qui avait trouvé que Paris valait bien une messe, la libre pensée s'affichait sous lé nom d'athéisme avec d'autant plus de hardiesse qu'elle était assurée de ne point déplaire. Mais après la mort de Henri IV, la politique de Luynes livra les libertins aux gallicans et aux ultramontains unis contre eux par la crainte commune que leur causaient « les progrès de la doctrine pyrrhonienne, propagée avec tant de succès par Charron ». Il n'y avait pas longtemps qu'on avait laissé les bûchers s'éteindre ; on les ralluma pour Vanini à Toulouse, pour Fontanier à Paris ; grâce au crédit de son protecteur, le duc de Montmorency, Théophile ne fut du moins brûlé qu'en effigie.
Sous Richelieu, qui autorisait M"® de Gournay à lui dédier une édition des Essais^ les libertins respirèrent un peu. Le cardinal ministre pardonnait plus aisément un manque de respect envers Dieu qu'un manque d'obéissance au roi, sous le nom duquel il gouvernait. Il laissa impunies les plaisanteries sacrilèges d'un des Barreaux, et poussa la tolérance jusqu'à désigner pour précepteurs du dauphin La Mothe Le Vayer, suspect d'athéisme, et l'épicurien Gassendi. On se rappelle qu'il avait pour grand favori Boisrobert, un vrai libertin aux deux sens du terme. On parlait volontiers alors des choses delà religion sur un ton ironique et gouailleur dans ce « conseil de vauriennerie » qu'avait formé le duc
d'Orléans, et M. Perrens le prouve par une fort curieuse lettre inédite de ce prince.
Pendant la Régence il semblerait que la liberté ait dû être plus grande encore : « La reine est si bonne î » disait-on ; c'était dire : « Elle est si faible î » Mais Anne d'Autriche avait l'ardente piété des Espagnols ; elle prouva que sur les articles de foi elle n'entendait point raillerie, et se souvint qu'en sa jeunesse elle avait vu des autodafés : pour des chansons impies Claude Petit fut pendu, puis brûlé, le sieur d'Ambreville brûlé vif pour des propos peu orthodoxes. Les libertins mirent une sourdine prudente à leur voix ; mais on n'en pensait pas moins librement à la cour et à la ville.
Bossuet lui-même reconnaît qu'à un certain moment c'eût été pour Anne de Gonzague le plus grand de tous les miracles que de lui faire croire fermement le christianisme, et certes le prince de Condé se montrait bien peu respectueux des choses saintes lorsqu'il essayait avec elle de brûler un morceau de la vraie croix ; mais pareil sacrilège n'était pas pour scandaliser beaucoup nombre de leurs contemporains, comme le cardinal de Retz, le duc de La Rochefoucauld, le ministre de Lionne, Philibert de Beaumanoir, ce triste évéque du Mans auquel Costar avait donné des leçons d'athéisme, et le licencieux cousin de M""® de Sévigné, Bussy-Rabutin, qui, le vendredi saint, soupait en joyeuse compagnie et chantait des cantiques orduriers. Nous voulons re-
284 HOMMES ET MCEURS
lever dans ses Mémoires (i) une curieuse anecdote sur le siège de Lérida en 1647, qu'a négligée M. Perrens, et qui montre bien cependant avec quelle irrévérence ces brillants gentilshommes de M. le Prince se jouaient de ce qu'il y a de plus sacré : « Je me rendis sur les sept heures à Touverture de la tranchée du maréchal, qui était dans les masures d'une vieille église ruinée. Je ne fus pas arrivé qu'on nous fit déjeuner. Nous avions les petits violons du Prince. Pendant qu'ils jouaient, Barbantane, ne sachant à quoi s'amuser, lève le dessus d'une tombe, et trouve dedans un corps tout entier, sur lequel était encore le linge dont il avait été enseveli. Il nous apporte le cadavre, et La Bretèche, guidon des gendarmes d'Enghien, l'ayant pris de l'autre main, ils se mettent à le faire danser entre eux deux. Cela me fît horreur. » Que ce mot ne vous trompe pas sur les sentiments de Bussy : il exprime simplement un dégoût physique, comme le montre bien la suite : « Je leur témoignai tant de fois trouver ce plaisir-là ridicule qu'enfin ils remirent le cadavre dans son cercueil. L'heure de dîner étant venue, nous nous mîmes à table avec la gaieté qu'on a en de pareilles rencontres, et dîmes mille chansons... Nous fîmes une fort grande débauche. » Est-ce tout ? Non. Pourquoi Bussy raconte-t-il cette histoire ? Parce que, tous ceux qui avaient pris part à ce sacrilège étant
(1) Éd. de 1704, t. 1, p. £20 et suiv.
morts peu après, le bruit a couru qu'ils avaient profané un corps saint et que Dieu les avait punis. Bussy démontre, du ton le plus ironique, qu'il n'en est rien, et conclut qu'on aime sottement « à trouver des causes merveilleuses aux événements les plus communs ». Bien évidemment il fut de ceux qui riaient au dénouement de Don Juan.
Les libertins n'étaient pas moins nombreux parmi les gens de lettres que parmi les gens de cour et les gens du monde pendant la jeunesse et la maturité de Louis XIV ; et dans deux chapitres, à la fois très substantiels et très piquants, M. Perrens fait défiler devant nous Chapelle, l'aimable et spirituel disciple de Gassendi, Linière, que Boileau nommait « l'athée de Senlis », Cyrano de Bergerac, dont l^Mort d^Agrippine renferme une scène aussi audacieuse que belle, Tallemant des Réaux, Bernier, Sorbières, Saint-Pavin, Molière, La Fontaine, Hesnault, liî™^ Deshoulières, qui attaquait les dévots avec une âpreté si hardie dans son Epitre chagrine au très révérend P. de la Chaise^ enfin Saint-Evremond, lequel vécut assez pour « établir fortement l'anneau qui rattache l'une à l'autre les deux moitiés de la chaîne libertine, Montaigne et Charron, Montesquieu et Voltaire ». Pourquoi manque-t-il une figure à ce tableau ? Pourquoi n'y voyons-nous pas le nez de vautour et la chevelure ébouriffée du gros président du Lorens ? S'il est surtout connu par l'épitaphe plai-
86 HOMMES ET M(BURS
santé qu'il a composée pour sa femme, sa Xanthippe, l'acariâtre Geneviève Langlois :
Ci-gît ma femme: ah ! qu'elle est bien, Pour son repos et pour le mien !
il me semble qu'il doit être rangé parmi les libertins pour son audacieuse satire du Bigot, où Molière pourrait bien avoir pris le plan et plus d'un trait de son Tartufe,
Mais nous voici arrivés au déclin de Louis XIV ; plus absolu que jamais, l'impérieux monarque n'admet pas dans ses États d'autre opinion que la sienne ; dans sa cour dévote, à la ville même, le libertinage n'est plus possible : il faut qu'il disparaisse, ou du moins qu'il semble disparaître. Il se perd donc, mais, dit ingénieusement son historien, comme « fait le Rhône, pour reparaître un peu plus loin. Le simple filet d'eau devient alors un grand fleuve... Les libertins d'aniSin, devenus philosophes, seront bientôt en plein triomphe : le xviii* siècle est à eux. » Chemin faisant, l'auteur a écrit encore sur la société du Temple et sur la cour de Sceaux quelques pages fines et charmantes.
Que si vous lui demandez pourquoi le libertinage n'a pas pris au xvii* siècle l'extension qu'il devait prendre au xviii©, et pourquoi les libertins du grand siècle semblent si effacés et si pâles entre ceux qui les ont précédés et ceux qui les ont suivis, c'est, vous
répondra fort judicieusement M. Perrens, qu'ils ont « eu un triple malheur : ils n'ont pas eu à leur tête suffisamment de grands esprits ; ceux qu'ils ont obtenus du hasard n'étaient pas dans une condition sociale qui leur permît de les diriger à travers la bataille de la vie ; trop rarement surtout parut parmi les chefs et les soldats une âme assez ferme pour n'avoir pas, à l'article de la mort, ces résipiscences terrifiées qui permettent à leurs adversaires de ne voir dans les idées de leur vie qu'un égarement passager et de saluer, dans leur tardif acte de foi, la seule minute essentielle, qui ramène au bercail la brebis égarée et en assure le salut. »
Il y eut contre eux quelque chose de plus fâcheux : les libertins du xvii* siècle « ont laissé aller leur plume et leur vie au gré de leurs caprices », et ces caprices les ont conduits si souvent « au mal, au désordre, à la débauche », qu'ils ont perdu toute autorité morale, et que le mot de libertin a fini par prendre un nouveau sens, exclusivement défavorable, celui qu'il garde seul aujourd'hui.
M. Perrens le reconnaît avec une entière loyauté, mais non sans un peu d'ennui, car sa sympathie est grande pour le libertinage. Il lui en coûte de retirer d'une main les éloges qu'il a donnés de l'autre, et de censurer impitoyablement les détestables mœurs de ces mêmes libertins, dont il vient d'approuver bien haut l'indépendance d'esprit. Montrer que les mœurs des croyants n'étaient souvent pas meilleures n'est
288 HOMMES ET MŒIURS
pour lui qu'une maigre consolation. Aussi quelle joie quand il rencontre sur sa route des libertins vertueux I Avec quel plaisir il trace les portraits du président de Maisons et de sa seconde femme, « fleur d'honnêtes gens,... qui vivaient dans Tincrédulité la plus prononcée », et qui choisirent pour leur fils unique « un précepteur qui n'eût aucune religion, et qui par principes élevât avec soin le jeune homme à n'en point avoir » I Avec quelle satisfaction il nous montre le pieux Saint-Simon contraint de rendre hommage à la moralité irréprochable et au rare mérite de ces trois incrédules ! Mais dans les 400 pages de son livre M.Perrens s'est, hélas ! trouvé rarement à pareille fête.
Dans un ouvrage aussi considérable on aurait vraiment mauvaise grâce à lui reprocher quelques menues erreurs, comme d'avoir appelé Roullin et non Roullé ce curé de Saint-Barthélémy, qui dénonça Molière au roi. Nous ne lui ferons donc pas un crime d'avoir dit que Marie de Médicis voyait de très mauvais œil quiconque avait approché les bâtards du roi, alors qu'au contraire elle laissait élever ces bâtards avec ses propres enfants, choisissait même pour précepteur de son fils Gaston l'ancien précepteur du duc de Verneuil, et s'attachait à la fille d'Henriette d'Entragues au point de s'attirer un jour cette boutade de l'ancienne favorite : « Madame, mais qu'estce que ma fille a donc pour vous plaire ? Cela me surprend ; carie feu roi était un fort bon homme, mais
il a bien fait les plus sots enfants du monde. » Il est une autre critique que nous devons faire au livre de M. Perrens, et qui est plus grave : entraîné par le désir de soutenir sa thèse, il lui est arrivé parfois d'enrôler dans la légion des libertins tel écrivain qu'on est un peu surpris d'y rencontrer. Témoin Tristan L'Hermite. Sur quels fondements a-t-on voulu depuis quelques années en faire un libertin ? Sur l'admiration passionnée que professait pour lui le libertin Bergerac et sur une petite phrase de Tristan lui-même : « Vous savez que j'ai le bruit d'être plutôt libertin que bigot. » Mais d'où vient cette phrase? d'une lettre écrite à M. B..., précisément pour le porter à la piété ! Le libertinage de Tristan paraît donc tout relatif, surtout si l'on se rappelle que le poète, fidèle à la devise de sa maison : « Prier vaut à L'Hermite », a dès sa jeunesse exprimé sa foi en vers religieux, et que, près de huit ans avant sa mort très édifiante, il écrivait dans V Avertissement de ses Vers héroïques : « Je soumets 'humblement et respectueusement tous mes écrits, toutes mes opinions et toutes les actions de ma vie à la censure, la direction et la correction de la sainte Église Catholique, Apostolique et Romaine. »
Mais si M. Perrens a peut-être quelquefois un peu trop abondé dans son sens, il n'en faut pas moins le remercier, et beaucoup, de nous avoir donné un livre dont le besoin se faisait vivement sentir. Comme M. de Curel nous avait montré l'envers d'une sainte,
il nous a, lui, montré l'envers du siècle réputé religieux entre tous ; et son étude est une des meilleures, des plus solides, et à coup sûr des plus originales, qui aient été faites sur lé « grand siècle ».