LA BARONNE DU FRÉTOIR
Voilà une preuve à laquelle il se faut rendre. Mais comment le prince d'Ethiopie est-il venu à Rome ?
LE p. LOUIS JACOB
Le nouveau converti était resté à Nazareth, ne sor-
114 HOxMMES ET MOEURS
tant jamais du couvent et s'occupant d'apprendre Fitalien, qu'il parle couramment, et le français, dont il sait quelques mots. Sa grande piété édifiait tous les religieux, et par ses mérites il obtint du ciel cette grâce singulière qu'il fit abjurer son hérésie à ce même Reiis Hanna, supérieur du couvent des Abyssins de Jérusalem, qui avait naguère tout tenté pour empêcher sa propre conversion. Instruit de ces particularités merveilleuses, le Saint-Père envoya Reiis Hanna au Prête Jean pour traiter avec lui de quelque affaire, et en même temps il commanda au gardien de Jérusalem de faire partir pour Rome le prince d'Ethiopie. Celui-ci s'embarqua au mois de septembre sous la conduite de deux Récollets. Sa Sainteté le reçut avec beaucoup de bonté, lui donna un palais pour son logement, et, comme M. le maréchal de Créqui a dû vous le dire, mesdames, l'a traité tout le temps qu'il a demeuré à Rome.
JULIE d'aNGENNES
J'ai souvenance, en effet, que M. Renaudot a raconté dans sa Gazette y il y a deux ans environ, les aventures du prince d'Ethiopie et l'accueil qu'il reçut du Souverain Pontife ; mais je me rappelle parfaitement aussi que Sa Sainteté n'a point voulu permettre que ce prétendu prince Lui baisât les pieds, jusqu'à ce qu'il fût reconnu autrement. »
Le P. Louis Jacob rougit un peu et manifestait quel-
que embarras à répondre, quand la porte s'ourrit toute grande, et l'ambassadeur, s'inelinant avec respect, introduisit Zaga-Christ.
Le prince d'Ethiopie était un jeune homme d'une vingtaine d'années, très brun de peau, avec un gros visage d'enfant bouffi, des yeux ronds, un nez court, des lèvres épaisses et sensuelles ; il était très grand, très large d'épaules, admirablement bâti, musculeux et robuste : uii véritable Hercule de bronze.
Toutes les dames firent à Son Altesse la révérence de cour, et le maréchal les lui présenta l'une après l'autre. Le prince répétait invariablement : « Jolie ! jolie I » en découvrant dans un sourire lascif des dents très blanches de jeune loup. M"« de Chemerault surtout parut faire impression sur lui ; son regard revenait sans cesse à l'exquise enfant, toute charmante dans sa toilette plus que modeste, que les poètes allaient bientôt célébrer à l'en vi sous le nom de la Belle Gueuse ; et, quand il se retira, il dit à demi-voix à l'ambassadeur, en la lui montrant : « Questaragazza daicapelli biondi mi place molto (1). » Tout le monde se prit à rire de cette réflexion naïve ; mais le rire de quelques femmes dépitées sonnait un peu faux.
« Mon Père, demandait cependant Julie d'Angennes au P. Louis Jacob, qu'est-ce donc que cette
(1) Cette jeune fille aux cheveux blonds me plaît beaucoup.
marque allongée, que j'ai très nettement vue audessus du nez du prince ?
LE p. LOUIS JACOB
Je tiens de ïui-méme que, pour se distinguer des mahométans circoncis comme eux, tous les Abyssins sont baptisés avec le feu. Quand ils ont atteint Tâge de cinq ans, on leur fait au haut du nez, avec un petit fer à double tranchant rougi au feu, la double cicatrice dont vous parlez ».
L'incomparable Julie s'inclina ; mais, tandis que le marquis de Salles la reconduisait jusqu'au carrosse de M"»* du Vigean : « Vous croyez à toute cette histoire ? » lui dit-elle.
« Comment y pourrais-je croire, madame, répondit respectueusement Ch. de Sainte-Maure, du moment que je vois que vous n'y croyez point ? »
« Il ne faut que le voir pour y croire, s'écria une femme qui passait : il a le port d'un roi ! »
Mme du Vigean, Julie d'Angennes et le marquis de Salles se regardèrent avec étonnement, et le jeune homme, apercevant venir M™« de Sainctot :
« Quelle est, je vous prie, lui dit-il, la personne qui monte dans ce carrosse ?
— Lequel?
— Celui-ci, dont les armes sont d'argent au chêne arraché de sinople, accompagné de. trois trèfles du même.
— Oui, quelle est cette femme? reprit M™® du Vigean.
— Cela, fit d'un ton dédaigneux la maîtresse de M. de Voiture, c'est la Saulnier, la femme d'un conseiller au Parlement. »
Le cardinal de Richelieu avait bien accueilli le soi-disant prince d'Ethiopie. Sans doute, il n'ajoutait que très peu de foi à des récits dont aucune preuve n'établissait la véracité ; mais il pensait, avec les Récoilets et les Carmes, avec le Pape lui-même, qu'il pouvait être utile à l'occasion d'avoir sous la main un prétendant catholique à opposer au nouveau négus retombé dans l'hérésie. Sans donc le reconnaître plus positivement que n'avait fait le Souverain Pontife, sans venir directement à son aide, le cardinal ordonna à ses gens d'assister Zaga-Christ. Ils le firent, et même CoUetet, pour plaire à son tout-puissant protecteur, chanta le prince barbare.
Richelieu venait d'acheter à Henri de Lorraine, abbé de Saint-Denis, la belle terre de Rueil, entre Paris et Saint-Germain, et, dans son engouement pour ce nouveau domaine, il s'y était aussitôt installé, surveillant la restauration du château, faisant dessiner des allées dans le parc, qu'il voulait arranger dans le goût italien, qu'il ornait de statues, de cascades, de nappes d'eau, et, suivant la mode du
jour, de vastes grottes en rocailles. Comme, par suite, les affaires se traitaient le plus souvent à Rueil, la plupart des membres du conseil y firent bâtir des logements. C'était la campagne avec, en partie, le mouvement, le bruit, les distractions de la cour. Zaga-Christ vécut trois ans dans cette retraite mondaine, et en vérité le séjour n'était pas pour déplaire à un prétendant, non plus qu'à un jeune homme très ardent aux plaisirs.
Il y avait à Rueil une vieille église, dont la première pierre avait été posée en 1384 par Antoine P"", dix-huitième roi de Portugal, et par ses deux fils, don Emmanuel et don Christophe (1). Deux siècles après, don Antonio, prieur de Crato et roi titulaire de Portugal, étant mort en exil à Paris, avait, par testament, laissé ses droits au trône à Henri IV et exprimé le désir d'être inhumé dans Téglise fondée à Rudl par ses ancêtres. Zaga-Christ afi*ectait de venir souvent faire ses dévotions aux saints apôtres Pierre et Paul, patrons de cette église ; et qui Ty suivait voyait le prince dépossédé demeurer longtemps rêveur devant la tombe du roi détrôné.
Ce n'était point qu'il demandât au cardinal de lui rendre la couronne de ses pères ; il se bornait à solliciter de la bienveillance royale « un entretien sor table à un prince ». Mais, très pénétré de sa
(1) Abbé Lebœuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, t. III, p. 93.
ZAGA-GHRIST 119
grandeur, il ne cessait de réclamer avec hauteur, en toute circonstance, les égards et les honneurs dus à sa naissance et à son rang ; et ceux mêmes — et ils étaient chaque jour plus nombreux — qui se refusaient à voir en lui un descendant du grand Salomon, étaient obligés de reconnaître que, grâce à une effronterie insigne, cet adroit imposteur contrefaisait assez bien le prince. Les uns le disaient Grenadin ; d'autres admettaient qu'il venait de File de Méroé, mais soutenaient que le prétendu fils du Prête Jean n'était qu'un esclave fugitif ; et de ceux-là l'opinion s'appuyait sur un texte qu'avait retrouvé la marquise de Rambouillet elle-même. Partageant l'incrédulité de sa fille Julie, elle n'avait pas craint de se plonger dans la lecture de l'énorme ouvrage, Raccoltà délie navigazioni e viaggi, où, quatre-vingts ans auparavant, Giambattista Ramnusio avait raconté ses voyages en Afrique, en Asie et dans le nouveau monde, et elle y avait découvert qu'en Ethiopie tous les esclaves avaient au nez, audessus des sourcils, cette marque bizarre qui avait attiré l'attention de l'incomparable Julie dès qu'elle s'était trouvée, chez le maréchal de Créqui, en présence de Zaga-Christ. Le vieux poète latin Nicolas Bourbon, un des quarante de la nouvelle Académie, eut un jour un mot heureux, qui fit fortune, et bientôt le prince d'Ethiopie fut appelé communément le prince d'Utopie.
Ce qui n'empêchait pas d'ailleurs que le protégé
suspect des Récollets et des Carmes fût reçu partout comme s'il eût été le négus légitime. Zaga-Christ fut, trois ans durant, la coqueluche de Paris. Les habitants de cette ville sont, conmie Rica l'écrira un siècle plus tard à Ibben, « d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. » La foule se pressait au cours pour voir passer ce personnage extraordinaire, et les braves bourgeois se disaient entre eux : « Comme il est noir I Comment peut-on être Ethiopien ? » On se disputait le beau jeune homme dans les salons et dans les ruelles ; pour avoir à sa table un prince, même douteux, une maîtresse de maison ne recule devant rien : on invitait avec lui le cortège de parasites qui vivaient de lui. Le fâcheux Porchères par exemple, le poète famélique, le très ridicule intendant des plaisirs nocturnes^ ne quittait pas Zaga-Christ plus que son ombre, et, s'introduisant à sa suite dans les assemblées et dans les cercles, il profitait de l'occasion pour imposer à l'assistance la lecture de son poème de la Madeleine^ que ne voulait imprimer aucun éditeur.
Les femmes surtout s'intéressaient à Zaga-Christ. Les unes, âmes simples et sensibles, tenant pour véritable la lamentable odyssée que leur avaient contée leurs directeurs, s'attendrissaient sans mesure sur
Ce prince, qui semblait à sa noire couleur Porter, dès son vivant, le deuil de son malheur
d'autres, très nombreuses, étaient poussées vers lui par une curiosité infiniment moins innocente : il était jeune, il était beau, il était fort, comme le révélaient les indiscrétions calculées de son costume ; c'était un nègre, et peut-être un prince; la sensualité blasée des coquettes sur le retour trouvait à l'aventure un ragoût pimenté ; aussi les vit-on courir toutes le séduisant Ethiopien. Le prince, encourageant toutes les bonnes volontés, exauçant toutes les requêtes, daignait accueillir tous les hommages avec une bienveillance infatigable ; eo vérité, c'était Tamant rêvé par Messaline. Nombre de belles dames se compromirent pour lui ; plusieurs même s'afQchèrent impudemment ; et Conrart, le vertueux Conrart, qui a soigneusement copié dans ses gros cahiers tant de priapées, nous a conservé force vers orduriers sur les charmes virils et sur les exploits galants de Zaga-Christ ; quelques-uns ont été publiés dans le recueil de Sercy.
Parmi les liaisons du prince d'Ethiopie, il en est deux surtout dont le scandale fut grand. Rocoles, qui nous a transmis le souvenir de la première, ne donne malheureusement aucun nom. La femme était mariée, et son mari fut informé de ses déportements. Ne pouvant chercher noise à un personnage comme le prince d'Ethiopie, il voulut du moins le dégoûter de sa perfide moitié. Notre Sganarelle avait lu dans VAstrée comment la chaste bergère Célidée se défigura pour éloigner d'elle un beau berger à la
passion duquel elle craignait de céder ; cela lui donna Fidée de jeter au visage de sa femme une tasse d'eau-forte. Ce remède énergique réussit, et la pauvre amoureuse perdit à la fois sa beauté et son amant. L'aventure fit du bruit ; mais celle de M™« Saulnier allait avoir beaucoup plus de retentissement.
On raconte que, avant d'épouser le conseiller Saulnier, Antoinette AUamant, fille légitimée de Nicolas Allamant, sieur du Coudray et de Concressant, commissaire des guerres, avait mené une vie fort peu édifiante, et cette mauvaise langue de Tallemant des Réaux prétend même qu'elle avait eu des enfants de M. d'Epernon, et qu'on l'avait vue quelque temps « au lieu d'honneur » ; mais elle était nièce du président au grand conseil Guepean, et Saulnier la prit pour femme, sans d'ailleurs avoir été peut-être instruit de son passé. Au temps où vint en France le prince d'Ethiopie, elle faisait la dévote, sans doute afin de mieux cacher ses relations avec Michel Le Masle, prieur des Roches. Suivant l'usage, Saulnier ne savait rien et était au mieux avec l'amant de sa femme. Il comptait sur son crédit auprès du cardinal de Richelieu pour se faire nommer conseiller d'Etat, et dans cette espérance il vendit même sa charge de conseiller au Parlement. Sur ces entrefaites, des Roches découvrit qu'Antoinette, éprise de Zaga-Christ du jour qu'elle l'avait vu, trompait avec lui et mari et amant. Il conçut une jalousie enragée
de se voir enlever ses amours, et, comme il ne savait comment tirer vengeance de son rival, il imagina de faire avertir Tépoux outragé. Voyant que son déshonneur était public, Saulnier fit aussitôt informer de la débauche de sa femme. L'affaire était mauvaise pour Zaga-Christ, qui risquait de perdre non seulement une agréable maîtresse, mais encore les subsides que M°»® Saulnier lui donnait généreusement. En gens que les scrupules n'embarrassaient point, les deux amants eurent vite fait de prendre un grand parti. Saulnier avait chez lui l'argent de sa charge, qu'il venait de vendre; Antoinette s'en emparaj et, munie de cette chevance, s'enfuit avec le noir objet de son amour. Saulnier demanda sur-lechamp décret de prise de corps contre les coupables, qui, reconnus sans peine à leur signalement, furent arrêtés à Saint-Denis. On enferma la femme dans un couvent et Zaga-Christ au For rEvêque,dit Tallemant, au Grand Châtelet,dit Tristan, qui a rimé pour M^^^^ de Lavardin une relation de cette piquante aventure.
Le prince d'Ethiopie fut interrogé soit par le trop fameux Isaac de Laffemas, soit parle non moins fâcheusement célèbre Jacques Tardieu, avec tous les égards dus à une personne de sang royal. Assis et couvert devant le magistrat découvert et debout, Zaga-Christ refusa de répondre, disant que les rois ne répondaient qu'à Dieu seul ; il daigna pourtant ajouter qu'il n'avait point cru mal faire, vu que dans 8on empire ses sujets
S'ébattaient, sans autre mystère, Aux passe-temps de l'adultère.
Qui croirait que cette belle raison parut satisfaisante à la justice? Plus heureux que sa complice, le prince d'Ethiopie fut aussitôt remis en liberté.
Toutes les belles dames qui s'intéressaient à lui s'empressèrent d'accourir pour le consoler de sa courte détention, lui faisant à Fenvi cadeau de diamants et de perles; car, avec le goût qu'ont ceux de sa race pour tout ce qui brille, il aimait à parer de pierreries son turban et le tour de ses oreilles. Il n'éprouvait aucune gêne à accepter de ses maîtresses de si riches joyaux: ne voyait-il pas faire de même les jeunes blondins qu'il rencontrait à la cour et à la ville? Il semblait que des jours heureux allaient à nouveau luire pour ce prince aimable et que les sourires de l'amour lui feraient oublier les coups de la fortune ;
Mais il était du monde, où les plus belles choses Ont le pire destin.
A quelque temps de là, si, par une nuit sereine de la fin d'avril, l'ombre de Théocrite eût quitté les Champs Elysiens pour venir, à la pâle clarté de la lune, errer sur les rives fleuries de la Seine, elle eût, en approchant de Rueil, pensé entendre encore les femmes d'Alexandrie, déliant leur chevelure et découvrant leur sein, se lamenter en plaintes caden-
cées sur le trépas du bel Adonis aux bras de rose, de ramantcher à Timmortelle Kypris, fille de Diônè : c'est qu'il n'était plus, le bel éphèbe brun, venu des plages de l'Aurore, dont tant de femmes avaient disputé à M"*® Saulnier les baisers imberbes : la Mort jalouse le leur avait ravi I
Aussi, combien parut sec et froid au chœur douloureux des pleureuses ce laconique avis, inséré dans la Gazette du 24 avril 1638 : « Le 22, sur les dix heures du soir, mourut de pleurésie, à Rueil, le prince d'Ethiopie, nommé Saga-Chris tos, en sa vingt-deuxième année (i), ayant séjourné trois ans en France. » Le cardinal de Richelieu, frappé de l'analogie que présentaient leurs deux destinées, voulut que le fils présumé du Prête Jean reposât dans l'église de Rueil auprès du prince de Portugal; mais les Récollets ne purent obtenir qu'il fit à Zaga-Christ des funérailles royales. On demeurait sur ce mystérieux personnage dans un doute, qu'exprime assez heureusement ce quatrain de Desmarets :
Ci-gît du roi d'Ethiopie L'original, ou la copie.
Fut-il roi ? Ne le fut-il pas?
La mort termine les débats.
On parla quelques jours de cette mort, de l'épitaphe satirique de Desmarets, et d'un long poème, par-
(1) La Gazette l'a certainement rajeuni.
^ r*i.^Ni:
faitement obscène, que nous a encore conservé Conrart, sur Farrivée aux enfers de Zaga-Christ, « ce parfait Arétin » ; puis survint autre chose, qui fit que Ton n'en parla plus.
On n'oublia pas, toutefois, de longtemps le bel Hercule nègre, qui avait été si chèrement aimé des Parisiennes. On trouve encore dans VOvide en belle humeur (1650) de Coypeau d'Assoucy et dans les œuvres de Bachaumont des allusions égrillardes à Tinfatigable valeur de Zaga-Christ; et, plus d'un demi-siècle après sa mort. M™® de Sévigné faisait encore très bien entendre de tous ce qu'elle voulait dire quand, avec son sourire un peu gaillard, elle appelait un jeune homme « un roi d'Ethiopie ». Grâce au commentaire qu'appelle cette expression dans deux lettres de Timmor telle marquise, notre aventurier est immortel.
Mesdames, Messieurs,
Dès que M. le président de%la Société industrielle d'Amiens m'eut fait Thonneur de m'inviter à venir parler devant vous, il m'a semblé que je ne saurais trouver un sujet de causerie plus actuel que Cyrano de Bergerac. Tous certainement vous voudrez aller voir ou du moins lire la comédie héroïque de M. Edmond Rostand : il vous intéressera donc, avant d'applaudir le héros de théâtre, de connaître le personnage réel, et de savoir ainsi quelle est, dans la pièce acclamée, la part de la vérité historique, la part de l'imagination créatrice du poète. C'est ce que je veux essayer de vous montrer le plus succinctement possible, de manière à ne pas trop lasser votre attention bienveillante. D'abord je replacerai Cyrano de Bergerac au milieu de son époque ; puis je vous
(1) Conférence faite à la Société industrielle d'Amiens.
dirai ce qui constitue Toriginalité de ses œuvres ; enfin je vous ferai voir combien M. Rostand, usant de la liberté légitimement accordée aux poètes, a idéalisé la figure de son héros.
Sur la vie de Cyrano je serai bref, pour plusieurs raisons, dont la meilleure est que nous n'en connaissons presque rien ; la biographie se réduit, en effet, à quelques pages dans la thèse que M. Brun a récemment consacrée à notre personnage.
Il est du moins établi aujourd'hui que Savinien de Cyrano, dont on a fait longtemps le Gascon le plus gascon de la Gascogne gasconnante, n'était pas Gascon le moins du monde. Il est né à Paris, où il fut baptisé, en Téglise Saint-Sauveur, le 10 mars 1619, et il a grandi bien loin de la Garonne, sur les bords moins vantés, et aussi moins vantards, de ITvette, dans le petit fief de Bergerac, entre Chevreuse et Rambouillet, que son père tenait du duc de Chevreuse. Son premier maître fut un curé de campagne, ignorant et pédant, qu'il a peint en trois mots : un âne aristotélique. Une gagna guère au change^ quand, à douze ans, il passa, au collège de Dormans-Beauvais, à Paris, sous la férule du vieux Jean Grangier, latiniste habile, mais cuistre brutal et libidineux, que le scandale de son mariage mit en évidence en 1636, et auquel son élève devait donner l'immortalité du ridicule.
La jeunesse de Cyrano fut d'autant plus indépendante que son enfance avait été plus comprimée» A
peine sorti de sa geôle, en 1637, il se rua dans les plaisirs avec une telle fougue que son père s'empressa de Fenrôler dans la compagnie de Fintrépide et excellent capitaine Carbon de Cas tel- Jaloux, une compagnie extraordinaire, presque entièrement composée de Gascons. Avec elle il défendit, en 1639, contre rinvasîon allemande la ville de Mouzon, près de Sedan, et, dans une sortie, il fut percé de part en part dune balle de mousquet. A peine guéri de cette blessure, il vint assiéger Arras, en 1640, avec les gendarmes du prince de Conti. Il reçut cette fois un coup d'épée dans la gorge. Souffrant beaucoup de ses deux bleôsured, et pris d'ailleurs d'une ardente passion pour Fétude, Cyrano de Bergerac renonça dès lors au métier de la guerre.
Justement un maître des requêtes, François Lhuîllier, venait d'appeler à Paris, pour parfaire l'éducation de son iîls naturel, un célèbre philosophe épicurien; Gassendi, rival de Descartes, qui lui écrivait: « 0- chair I », et auquel il répondait: « esprit! » Gassendi admettait aux leçons qu'il donnait au jeune Chapelle quelques-uns des amis de son élève, La Mothe-Le-Vayer lé fils. Dernier, Hesnault, et le fils d'un bravé tapissier, Jean Poqiielin ; vous avez de- \\né Molière. Cyrano s^intrOduisit dans ce petit cénacle d'esprits distingués, et, comme tous ses autres élèves, Gassendi Ta marqué profondément de son empreinte. Heureux ceux qui, en 1640, avaient, comme Cyrano, vingt et un ans ! Ah ! la belle, la charmante
époque, Mesdames, que celle de Louis XIII I Aux Italiens, qui ont franchi les Alpes à la suite de Marie de Médicis, nos Français ont emprunté le goût d'une élégance recherchée, sans tomber comme eux dans les délicatesses d'une subtilité inintelligible ; aux Castillans, qui ont accompagné Anne d'Autriche au delà des Pyrénées, ils ont pris leur fierté héroïque, tout en se gardant soigneusement de leur morgue empesée et de leur ennui compassé ; et ce mélange de l'élégance italienne, de la fierté espagnole et de la bonne humeur française a fait d'eux quelque chose de particulier, d'unique dans notre histoire, et ce quelque chose est délicieux. Sans doute elle est un peu folle, cette aimable noblesse, à qui ses vingt ans rieurs et pétillants montent à la tète comme une pointe d'ivresse: il lui arrive parfois, comme aux vauriens qui forment le conseil de Monsieur, frère du roi, de brûler pendant la nuit plus d'un auvent de savetier ou de voler le manteau des bourgeois attardés sur le Pont-Neuf; mais, dans ses folies mêmes, elle conserve sa grâce : elle a non seulement le charme, qui fait tout pardonner, mais deux choses qui font qu'on l'aime : le respect de la femme et une bravoure héroïque. C'est le temps des sérénades sous les balcons et des échelles de soie qui en descendent sous le sourire silencieux de la lune, complice des amants ; mais comme il a vite fait, le galant chanteur, de rejeter sa guitare et de tirer son épée contre quiconque oserait seulement mettre en doute la beauté
de sa dame I Le duc d'Enghien se trouve mal en disant adieu à MHe du Yigean ; mais, revenu à lui, il monte en selle et va gagner la bataille de Nordlingen ; ce héros de roman, qui s'appelait le duc de Guise, s'est fait peindre par le miniaturiste du Guernier un livre d'heures bien profane pour un ancien archevêque, car les saintes y sont représentées sous les traits des plus belles dames de la cour ; mais voici que, avec une audace égale à celle d'Alexandre ou de César, il traverse sur une légère felouque toute la flotte espagnole, au milieu d'une canonnade furieuse, pour se jeter seul dans Naples assiégée et conquérir un trône à celle qu'il aime. Cette généreuse noblesse, qui, mûrie et assagie, formera l'incomparable cortège de Louis XIV, n'a qu'une idée alors : courir à l'amour et à la gloire par le chemin que lui avait montré le panache blanc de Henri IV ; et l'auteur de l'épopée des Trois Mousquetaires l'a merveilleusement synthétisée dans cet intrépide, spirituel et charmant d'Artagnan.
Or, Cyrano, Mesdames, c'^st d'Artagnan poète. Nul ne sait mieux que lui parler d'amour et soupirer, l'œil mourant, des rimes tendres et langoureuses. Mais qu'une parole mal sonnante frappe son oreille, son œil se ranime et lance des éclairs, cet œil si perçant qu'il fascinait un milan dans son vol, l'étourdissait et le faisait tomber à terre, au témoignage non seulement de Carbon de Castel-Jaloux, un Gascon, mais de M™® de Neuvillette e de 1 abbé Pierquin ;
le poète se redresse, met flamberge au vent, et charge ses adversaires, quel qu'en soit le nombre ; car il s'est naturalisé Gascon en s'enrôlant parmi les cadets de Gascogne, et il les épouvante eux-mêmes de sa bravoure. Un soir, son ami Linières vient lui demander rhospitalité ; cent assassins, soudoyés par un de ses ennemis, Tattendent devant sa maison : « Prends une lanterne, dit Cyrano, et suis-moi ; je vais moimême faire ta couverture. » Et le lendemain Jean de Cuigy, seigneur de Clamart, avocat au Parlement, peut conter au maréchal de Gassion stupéfait qu'a lui seul Cyrano a tué deux des spadassins, en a blessé sept et mis tous les autres en fuite. N'est-ce pas. Messieurs, que d'Artagnan n'eût pas fait mieux ?
Après cet exploit, le maréchal de Gassion voulait s'attacher Cyrano de Bergerac ; mais le poète ne put se résoudre à aliéner sa fière indépendance. Pourtant, après les temps si durs de la Fronde, durant laquelle il avait pris courageusement parti pour Mazarin, il dut se résigner, dans sa pauvreté, à entrer au service du duc d'Arpajon. Mçiis vous ne serez pas surpris qu'il ait été un fort mauvais « domestique », comme on disait alors. Aussi, quand Cyrano, victime peutêtre d'une tentative d'assassinat, eut, un soir, reçu sur la tête une lourde pièce de bois tombée d'une maison, le duc le fit-il inviter à quitter son hôtel. Le blessé accepta l'hospitalité d'un conseiller du roi, Tanneguy Regnault des Bois^Clairs» Il agonisa quatorze mois dans sa maison.
C'est alors que son ami dévoué. Le Bret, entreprit de ramener à Dieu le poète épicurien, aidé dans sa pieuse tâche par la tante de Cyrano, sœur Saint- Hyacinthe, prieure du couvent des Filles de la Croix, par la supérieure de la communauté, la vénérable Mère Marguerite de Jésus, et par une cousine du moribond, la toujours belle et gracieuse Madeleine Robineau, qui, après la mort de son mari, Christophe de Champagne, baron de Neuvillette, tué devant Arras au côté de Cyrano, avait renoncé au monde, et vivait, sans avoir cependant pris le voile, dans les austérités de la pénitence et Tédification des bonnes œuvres. Le saint complot réussit, et quand Cyrano eut achevé de mourir en septembre 1655, à trentesix ans, la mère Marguerite de Jésus put faire inhumer avec une grande pompe dans la chapelle du couvent le libertin converti.
Cyrano de Bergerac laissait quatre ouvrages, qui, mieux que les rares détails conservés par son biographe, nous font connaître l'homme, son caractère et le tour de son esprit. Ce sont des Lettres^ une comédie : le Pédant joué y une tragédie : la Mort dWgrippine^ enfin des voyages extraordinaires, — je me sers à dessein de ce titre, qui vous est familier et justement cher (1) ; — des voyages extraordinaires dans r Autre Monde, sorte d'histoire des Empires de la Lune et de la République du Soleil.
(1) M. Jules Verne habite Amiens.
m HOMMES ET MOEURS
L'originalité de ces quatre ouvrages est incontestable ; mais elle est moins grande qu'on ne Ta dit généralement, et surtout elle n'est pas là où on Ta cherchée. Je ne vois presque rien de personnel dans les idées de Cyrano, tandis que je vois fort bien ce qu'il doit à l'hôtel de Rambouillet et aux précieuses, ce qu'il doit à Scarron et aux burlesques, ce qu'il doit à Gassendi et aux épicuriens.
Au commencement du xvii« siècle, tout était tourné à la grandeur ; la force abondait dans une génération rude et grossière, dont le métal avait été trempé au feu des guerres civiles. Ces soldats ignoraient la douceur et la grâce ; la marquise de Rambouillet entreprit de les leur donner. Dans son hôtel agréablement transformé et où l'on vit le premier salon, elle sut réunir tout ce qu'il y avait de distingué dans la cour et dans le monde des lettres ; elle y tint école de politesse, cultivant et développant autour d'elle une délicatesse de langage et de sentiments, — car les deux se tiennent, — qui était toute nouvelle en France, et pour laquelle Balzac a créé le mot d'urbanité. Cette société oisive et bientôt raffinée, tout imprégnée de ce délicieux roman de VAstrée^ où d'Urfé avait élevé l'amour pur, l'amour platonique, presque à la hauteur d'une religion, n'eut bientôt plus qu'une occupation: parler d'amour ; je ne dis pas « aimer », mais « parler d'amour » ; car on ne connut guère à l'hôtel de Rambouillet, dans les alcôves et dans les ruelles des précieuses, que ces amours de tète, où
l'esprit â plus de part que le cœur, ces amours peu profonds, qui, suivant la gracieuse expression dû vieux Théocrite, se jouent avec des fleurs et des boucles de cheveux. On y madrigalisait donc sans répit ni trêve, finement, ingénieusement, spirituellement, sur tout, même sur ce qui paraissait le moins s'y prêter ; et peu importait souvent à la précieuse, qui recevait le madrigal, la sincérité du sentiment, pourvu qu'il fût exprimé d'une façon recherchée, nouvelle, et avec des pointes inattendues. Littérature aujourd'hui fanée, flétrie, jaunie, presque ridicule ; n'en rions pas cependant ; car, si nous nous penchons sur ces pétales depuis si longtemps décolorés et séchés, nous sentons parfois monter à nos narines, distinct encore bien que très affaibli, le parfum divin des roses.
A côté des précieux, les burlesques, d'après la loi constante qui veut que l'homme rie de ce qui vient de le faire pleurer d'admiration ou de tendresse, qu'il place la caricature à côté du portrait, qu'il compose, après Ylliade, le Combat des Rats et des Grenouilles^ qu'il sculpte des figures inconvenantes ou grotesques sur le portail de cette admirable cathédrale gothique que vient d'élever sa foi respectueuse, et qu'il oppose au Cid le capi tan Matamore. Comme, dans la sérénade de Don Juan^ l'accompagnement moqueur forme un curieux contraste avec l'ardeur passionnée des paroles, les burlesques s'amusèrent à placer des pointes bouffonnes en regard
des pointes galantes des précieux, et travestirent leurs madrigaux sous un déguisement de carnaval ; puis la verve eflFrontée et cocasse du burlesque défigura les sujets les plus sérieux ; ses chatouillements irritants secouèrent la poésie d'un fou rire, et ce rire nerveux et contagieux, gagnant de proche en proche tous les genres, jusqu'aux plus austères, la France pendant la Fronde présenta à l'Europe étonnée le spectacle pénible d'une littérature épileptique et grimaçante. Illisibles sont aujourd'hui les poésies burlesques de ce Jean-Baptiste L'IIermite, par exemple, qui éleva la Molière, ou de ce d'Assoucy, qui, malgré la platitude triviale de ses œuvres, s'intitulait emphatiquement l'empereur du burlesque ; et il ne resterait presque plus rien de toute cette littérature, sans l'originalité, la fantaisie, l'imprévu, le pittoresque de Scarron, cet éternel railleur, qui voyait toute chose par son côté plaisant, même la souffrance, et dont la gaieté vive et jaillissante retombait en cascades de rire.
Par leur raillerie à outrance, qui ne respecte rien, les burlesques se rejoignent aux libertins. Car, en dépit de tout ce qu'on a dit, le libertinage, — et par ce mot on entend alors la liberté de penser, par celui de libertins les esprits forts, — le libertinage existait parfaitement au xviie siècle, et il y eut même un groupe de libertins assez important pour que l'on saisisse parfaitement, grâce à eux, la chaîne qui relie l'athéisme du xvm« siècle au scepticisme du xvi«.
Sous Henri IV, monarque peu sévère en matière de foi et dont la conversion avait été toute politique, le libertinage avait pu s'afficher sans péril; mais, sous les deux régentes, Titalienne et Tespagnole, comme sous Louis XIII, qui avait voué son royaume à lu Vierge, il ne fît pas bon manifester trop hautement des opinions peu orthodoxes : Vanini fut brûlé à Toulouse, Fontanier, Claude Petit, d'ÀmbrevilleàParis, et seule la protection du duc de Montmorency valut au poète Théophile de n'être brûlé qu'en effigie. On conçoit qu'à la flamme de ces bûchers les disciples de l'épicurien Gassendi, Chapelle, le voyageur Dernier, Hesnault, qui avait trois systèmes pour nier l'immortalité de l'âme, n'aient pas osé, plus que le poète des Barreaux, livrer à l'impression certaines œuvres très hardies ; mais ils les avaient écrites.
Vous le voyez donc. Messieurs, la préciosité, le burlesque, le libertinage, que nous trouvons dans les Lettres^ les Voyages et la tragédie de Bergerac, ne constituent pas son originalité ; car, sur tous ces points, il n'a fait qu'imiter de nombreux modèles. Je ne suis pas non plus très frappé de ce goût de réalisme qu'on a tant vanté dans sa Mort d'Agrippine^ parce que j'admire beaucoup plus la curieuse tentative qu'avait déjà faite dans ce genre son maître et ami, Tristan L'Hermite, avec sa Mort de Sénèque, une belle tragédie, aux allures shakespeariennes ; je ne m'extasie pas sur la science que témoigne V Autre Monde de Bergerac, parce qu'il y a simplement vul-
garisé les théories de Descartes ; ni sur la nouveauté de la conception, parce qu'il Fa prise, — et aussi plus d'un détail, — dans le Francion et dans le Berger extravagant de Ch. Sorel; ni sur la fantaisie de la République des Oiseaux, parce qu'elle est loin d'égaler l'éclatante fantaisie de la comédie d'Aristophane ; je ne me récrie pas sur la verve avec laquelle ce brave à trois poils a, dans son Pédant joué, malmené les faux braves en la personne de Chasteaufort, parce que son capitan est tout simplement taillé, — et assez mal, — sur le patron qui avait déjà servi à Maréchal, à Corneille, à Desmare ts de Saint-Sorlin, à Rotrou, à Scarron, à Tristan, pour leur Fracasse, leur Tranche-Montagne, leur Brisemur, leur Fierabras, leur Rodomont, tous fils du Soldat fanfaron de Plante, et que l'acteur Bellemore incarnait alors avec une étonnante vérité.
Et cependant, je dis que Cyrano de Bergerac est original. C'est que la poésie, suivant un mot de M. Brunetière, est la réfraction des choses à travers un tempérament. Ainsi, pour être imités de ses contemporains, le libertinage, le burlesque et la préciosité de Cyrano ne lui en appartiennent pas moins en propre, parce qu'ils reflètent son caractère très particulier et qu'ils s'expriment dans son style très personnel : il y a mis la double marque de sa belle bravoure et de son inépuisable imagination.
Il fallait la hardiesse de Cyrano pour oser alors
nier, même indirectement et par la bouche d'un acteur, l'immortalité de Tâme :
Une heure après la mort notre âme évanouie Sera ce qu'elle était une heure avant la vie ;
pour oser, même sous le couvert du paganisme, nier Fexistence de la divinité : Terentius est épouvanté des crimes qu'a commis et s'apprête à commettre son ami Sejanus, et il lui montre la justice divine prête à s'abattre sur lui :
Respecte et crains des dieux l'effroyable tonnerre.
SEJANUS.
Il ne tombe jamais en hiver sur la terre :
J'ai six mois pour le moins à me moquer des dieux ;
Ensuite je ferai ma paix avec les cieux.
TERENTIUS.
Ces dieux renverseront tout ce que tu proposes.
SEJANUS.
Un peu d'encens brûlé rajuste bien des choses.
TERENTIUS.
Qui les craint, ne craint rien.
SEJANUS.
Ces enfants de l'effroi,
Ces beaux riens qu'on adore, et sans savoir pourquoi,
Ces altérés du sang des bêtes qu'on assomme.
Ces dieux que 1 homme a faits, et qui n'ont point fait
[i'ho mme, Des plus fermes États ce fantasque soutien,
Va, va, Terentius, qui les craint ne craint rien*
TERENTIUS.
Mais, s'il n'en était point, cette machine ronde. .
SEJANUS.
Oui, mais, s'il en était, serais -je encore au monde ?
11 fallait, d'autre part, Timagination prodigieusement féconde de Cyrano pour tirer d'une seule situation un nombre infini d'effets comiques, comme dans la scène fameuse du Pédant joué y dont un mot, souvent répété : « Que diable allait-il faire dans cette galère? » est resté proverbe. Molière, dans ses Fourberies de Scapin^ n'a eu qu'à condenser cette jolie scène et à l'écrire dans un style plus ramassé et plus théâtral, pour en faire un immortel chef- d'œuvre. J'ajouterai qu'il a trouvé également en germe dans le Pédant joué le célèbre récit qu'il a mis dans la bouche de Zerbinette au troisième acte de sa comédie ; et ses paysans ne sont pas plus vrais que le Mathieu Gareau de Bergerac.
Mais c'est surtout dans les Lettres de Cyrano que se reflète son caractère et que se manifeste, avec sa connaissance approfondie de la rhétorique, sa singulière fertilité d'invention. Nul n'a su comme lui exécuter sur un thème donné d'étourdissantes variations, et présenter dix fois la même pensée dans une série d'imagesaussi imprévues que diverses. Trois ans après sa mort, ses Lettres étaient traduites en anglais, et le traducteur écrivait dans sa Préface : « Les productions de M. de Cyrano abondent en pensées
antithétiques et en scintillements d'esprit ; elles sont piquantes, aiguisées, étincelantes, comme les fragments d'un pilier de glace brisé, quand le soleil luit §ur eux (1). » On ne saurait mieux dire ; ce style éblouit, aveugle; il étonne tellement le goût que celui-ci n'a pas sur l'instant l'idée de se fâcher, comme souvent il en aurait le droit. La lettre à Montfleury est à cet égard caractéristique entrée toutes.
Il y avait alors à l'Hôtel de Bourgogne plusieurs comédiens tellement obèses qu'ils auraient déjà pu former une Société des Cent Kilos; mais le plus gros, le mieux entripaillé de tous, comme dira Molière, était le pauvre Montfleury, obligé de retenir son ventre énorme par deux larges ceintures, qui lui donnaient l'air d'un tonneau à deux cerceaux. Mécontent de l'acteur, Cyrano lui interdit de paraître d'un mois sur le théâtre, par une épître extraordinaire, dont voici quelques passages :
« On saura donc en premier lieu que la Nature, qui vous ficha une tête sur la poitrine, ne voulut pas expressément y mettre de col, afin de le dérober aux malignités de votre horoscope ; que votre âme est si grosse qu'elle servirait bien de corps à une personne un peu déliée ; que vous avez ce qu'aux hommes on appelle la face si fort au-dessous des épaules, et ce qu'on appelle les épaules si fort au-dessus de la face, que vous semblez un saint Denis portant son chef
(1) Cité dans l'ouvrage de M. Brun.
142 HOMMES ET MCEURS
entre ses mains. Encore je ne dis que la moitié de ce que je vois; car, si je descends mes regards jusqu'à votre bedaine, je m'imagine voir aux limbes tous les fidèles dansle sein d'Abraham, sainte Ursule qui porte les onze mille vierges enveloppées dans son manteau, ou le cheval de Troie farci de quarante mille hommes Pensez-vous donc, à cause qu'un homme ne
vous saurait battre tout entier en vingt-quatre heures, et qu'il ne saurait en un jour échiner qu'une de vos omoplates, que je me veuille reposer de votre mort sur le bourreau ? Non, non, je serai moi-même votre Parque, et ce serait déjà fait de vous, si j'étais bien délivré d'un mal de rate, pour la guérison duquel les médecins m'ont ordonné encore quatre ou cinq prises de vos impertinences ; mais sitôt que j'aurai fait banqueroute aux divertissements et que je serai las de vivre, tenez pour tout assuré que je vous enverrai défendre de vous compter entre les choses qui vivent. »
Messieurs, un critique a cru pouvoir expliquer tout Victor Hugo par son œil; il serait moins paradoxal d'expliquer Cyrano par son nez. Dans un visage agréable et intelligent, la Nature avait placé un nez sans exemple, plus qu'humain, éléphantesque, et cette protubérance singulière nous fait comprendre la susceptibilité et la jactance de celui qui la portait, comme aussi le tour ironique de son esprit. C'est pour faire respecter son nez que Cyrano fut un bravache, et plus tard, fier de ses duels innombrables
CYRANO DE BERGERAC i43
et toujours heureux, il prétendit imposera Tadmiration des hommes Ténormité de son appendice nasal : « A la longueur du nez, écrit-il dans son Autre Monde^ se mesurent la vaillance, Fesprit, la passion, la finesse; le nez est le siège de Tâme. » Ah! Messieurs, quelle grande âme devait avoir Cyrano! Et d'autre part, plus d'une fois le poète dut surprendre un sourire furtif sur les lèvres d'une femme, amusée du constraste que formait avec ses tendres discours son nez de Polichinelle. C'est de peur de paraître ridicule qu'il se fait volontairement bouffon ; mais il semble que parfois son rire sonne faux et trahit une mélancolie secrète, et je croirais volontiers que c'était au fond un triste, le poète qui écrivait un jour : « Si le bonheur d'être pleuré accompagne mes cendres, les pierres de mon tombeau seront légères dessus elles. »
Voilà, Mesdames, quelle fut l'époque de Cyrano ; voilà quel il fut lui-même ; voilà quelle est son œuvre ; et ce n'est pas un des moindres mérites de M. Rostand d'avoir scrupuleusement respecté, presque partout, dans sa comédie héroïque, le triple caractère de l'époque, du personnage et de son œuvre. Tout ce que je viens de vous en dire, vous le retrouverez en effet dans cette pièce si touffue, si vivante, si pittoresque : tout, l'espiègle gaminerie des pages péchant à la ligne la perruque des bourgeois effarés, la lettre à Montfleury mise en action en pleine salle de l'Hôtel de Bourgogne, la déroute honteuse des
spadassins apostés pour tuer Lînîères, les sérénades sous les balcons tout fleuris et embaumés de jasmin et les madrigaux galants qui montent, d'une aile légère, jusqu'à Toreille experte des précieuses, le début du voyage dans la lune resserré en une scène épisodique d'une verve étourdissante, les cadets de Gascogne, vantards et héroïques, qui sont ridicules lorsqu'ils crient :
Le canon des Gascons ne recule jamais,
mais qui se font tuer au poste d'honneur, autour du petit mouchoir de dentelle, parfumé d'iris, que leur galanterie a demandé pour drapeau à la baronne de Neuvillette, enfin la Mère Marguerite de Jésus et ses religieuses, complotant avec le bon Le Bret pour ramener à Dieu l'honnête libertin. Oui, toute l'époque, avec son héroïsme gai, sa courtoisie raffinée, son amusant burlesque, et la charité évangélique de ces âmes d'élite que va grouper autour de lui l'admirable Vincent de Paul, toute l'époque, ressuscitée dans sa jeunesse active, forme un cadre d'une étonnante richesse à la figure plus étonnante encore de Cyrano lui-même, et, dans cette figure, à ce nez phénoménal, véritable centre de la pièce, d'où tout part et où tout ramène, pivot solide sur lequel tourne l'action. M. Edmond Rostand en a fait une description véritablement merveilleuse ; et non seulement elle joint h la prodigieuse invention verbale du vrai Cyrano
une vivacité d'allure et une virtuosité de facture toutes modernes, mais elle a le mérite de poser tout de suite le personnage : bouffon et héroïque. Il ne manque qu'un trait au caractère tel que Fa conçu M. Rostand, — lequel a fait de cette mélancolie que nous avons cru surprendre dans les Lettres de Cyrano un des éléments essentiels de sa pièce, — et ce trait, c'est encore le nez de Cyrano qui va nous le révéler. Quelquefois il arrive au poète, par un beau soir d'avril, de s'attendrir, de se sentir au cœur un désir d'amour, et de se figurer qu'il peut être aimé lui aussi :
Je m'exalte, j'oublie,. .. et j'aperçois soudain L'ombre de mon profil sur le mur du jardin.
Cette mélancolie, fugitive et à peine saisissable dans le vrai Cyrano, va transfigurer et idéaliser le Cyrano de théâtre ; elle permettra à M. Rostand d'en faire, dans une intrigue entièrement imaginée et toute romanesque, une sorte de ridicule à la fois et sublime don Quichotte de l'amour.
Cyrano aime secrètement et sans espoir sa belle cousine, Madeleine Robin. Il a pour rival l'élégant Christian de Neuvillette, dont le joli visage a séduit Madeleine ; mais Christian est un sot, et jamais la précieuse ne donnera sa main qu'à un bel esprit. Pour unir les deux beaux jeunes gens dont les cœurs sont d'accord, le désintéressé, le dévoué Cyrano impose
HOMMES ET MGGURS. 5
silence à sa jalousie inavouée ; c'est lui qui écrit les lettres de Christian à Roxane (tel est le nom qu'a pris la précieuse Madeleine) ; c'est lui qui apprend à Christian ses déclarations, lui dont la voix troublante parle pour Christian dans l'ombre de la nuit sous le balcon de Roxane, et il trouve une joie amère à se dire, tandis que Roxane ravie tend ses lèvres à celles de Christian pour le baiser des fiançailles : sur la bouche d'un autre
Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure.
Cinq minutes après son mariage, Christian a dû partir avec Cyrano pour le siège d'Arras. Deux fois par jour, celui-ci traverse au péril de sa vie les lignes espagnoles pour faire parvenir à Roxane les lettres qu'il lui écrit sous le nom de Christian. Profondément remuée par la tendresse ardente que respirent ces lettres, Roxane accourt au camp, et se jette dans les bras de son mari :
Je viens te demander pardon
De t' avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté ;
Car ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime.
Mais Christian devine tout à coup le secret de son ami, et ne veut plus accepter un si héroïque sacrifice. Cyrano, éperdu à la pensée qu'il peut être aimé pour la seule beauté de son âme, va donc tout révéler
à Roxane, quand on apporte le corps de Christian, qui a voulu se faire tuer par Tennemi. La pitié brise le cœur de Cyrano ; il abusera pieusement l'agonie de Christian et la douleur de Roxane. 11 se penche sur le moribond :
J'ai tout dit : c'est toi qu'elle aime encore;
et, tandis que Roxane pleure, il consomme irrévocablement son renoncement sublime :
ROXANE
N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être Merveilleux ?
CYRANO
Oui, Roxane.
ROXANE
Un poète inouï, Adorable ?
CYRANO
Oui, Roxane.
ROXANE
Un esprit sublime ?
CYRANO
Oui, Roxane.
ROXANE
Un cœur profond, inconnu du profane, Une âme magnifique et charmante ?
CYRANO
Oui» Roxane.
148 HOMMES ET MCEURS
ROXANE
Il est mort I
CYRANO {à part).
Etjen*ai qu'à mourir aujourd'hui, Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
L'idée de cette scène est superbe ; mais le pathétique n'en égale pas encore celui du dernier acte, dont la beauté se soutient difficilement sans larmes. Et je reconnais bien que ce cinquième acte n'est pas dans la note de l'époque, qu'il est pénétré d'une mélancolie que n'a point connue le xvii* siècle, et que le poète qui l'a écrit a rêvé sur le Lac de Lamartine et pleuré aux admirables Nuits de Musset ; mais que le plaisir de la critique ne nous ôte pas celui d'être touchés d'une si belle chose !
Nous retrouvons, quatorze ans plus tard, Cyrano dans le parc du couvent des Dames de la Croix, où la veuve de Christian est venue chercher un refuge auprès de la Mère Marguerite de Jésus et de ses filles,
Comme un grand oiseau noir parmi des oiseaux blancs.
L'automne a jauni les arbres, et les feuilles mortes tombent, tombent silencieusement autour du métier à broder de la recluse, tandis qu'elle écoute les nouvelles mondaines que Cyrano lui vient conter chaque samedi ; et elle est si absorbée dans son travail et surtout dans sa pensée qu'elle n'a pas remarqué les
linges ensanglantés qui entourent la tête de son vieil ami. Cyrano va mourir, et il a voulu la revoir une fois encore ; pour lui cacher jusqu'à la dernière minute sa fin prochaine, il rit, il plaisante ; enfin il prie Madeleine de lui laisser lire la dernière lettre qui lui ait été écrite par Christian, — c'est-à-dire par lui, — une heure avant le combat où les cadets de Gascogne s'attendaient à périr, lettre que Roxane a trouvée sur le corps de Christian, toute tachée de larmes et de sang, et que depuis elle porte toujours sur son cœur : il désire, ce grotesque et touchant Cyrano, dire encore une fois à la bien-aimée, sous le couvert d'un autre, combien il l'adorait. Et tandis qu'il lit avec tout son cœur, Roxane s'étonne :
Comme vous la lisez,
Sa lettre!
Comme vous la lisez, cette lettre I
Le jour tombe, l'ombre augmente, et Roxane, qui enfin a compris, met la main sur l'épaule de Cyrano:
Comment pouvez-vous lire à présent? Il fait nuit.
Puis, tandis que le poète baisse la tète comme un coupable, elle continue : « Ainsi, les lettres, c'était vous; la voix dans la nuit, c'était vous ; l'âme, c'était la vôtre ; vous m'aimiez ! » Et le pauvre Cyrano, qui veut encore nier, laisse involontairement échapper son secret dans ce vers adorable :
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas.
Mais voici que Ragueneau, le pâtissier poêle, accourt indigné conter à Cyrano que Molière, dans ses Fourberies de Scapin, lui a volé deux scènes du Pédant joué, Ragueneau est en avance de quinze ans ; mais Tanachronisme volontaire que commet ici M. Rostand lui est nécessaire pour compléter Tidée qu'il veut donner de son héros ; écoutez la réponse du mourant :
Oui, ma vie, Ce fut d*étre celui qui souffle, et qu'on oublie !... C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau : Molière a du génie, et Christian était beau.
Le délire le prend ; il metl'épée à la main, comme s1l voulait combattre jusqu'à la Mort, cette camarde :
Il y a malgré vous quelque chose,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache, J'emporte malgré vous, et c'est
(Uépée s'échappe de ses mainSy il chancellej tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front.
C'est ?
CYRANO rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant :
Mon panache.
Vous ne pouvez pas vous faire une idée de Tenthousiasme avec lequel, dans la nuit du 27 au 28 décembre 1897, à la fin de la répétition générale, fut acclamé par toute la salle le nom de M. Edmond
Rostand. Et ces applaudissements s'adressaient sans doute à la personne, sympathique à tous, d'un très jeune et très modeste poète, à la valeur dramatique et littéraire de son œuvre étineelante, et aussi à son incomparable interprète, qui a donné à Fauteur ce bonheur rare, presque unique, de voir sur le théâtre la réalité égaler le rêve de son imagination ; mais ces applaudissements avaient encore une autre portée. Ce que nous saluions tous avec transport, c'était une aube, c'était une espérance : il surgissait donc enfin, le poète, dont le franc et incontesté succès allait disperser l'impuissante, mais encombrante phalange des esthètes chevelus, qui lancent des vers amorphes, myrio... pattes, assenants et assommants ; à travers les tristes et froids brouillards, qui de la Baltique sont descendus sur nous, nous voyions donc enfin percer le chaud et joyeux soleil de France, et dans l'azur reconquis cette chanson qui montait claire et gentille, c'était bien à nouveau celle de l'alouette gauloise ; sur notre scène, où l'on ne tenait plus guère que des propos crus d'atelier ou des discours orduriers de corps de garde, voilà que nous entendions tout à coup, comme au temps des vieux classiques ou des jeunes romantiques, de beaux vers exprimant des pensées élevées et généreuses, présentant des exemples nobles et héroïques ; nous retrouvions un héros à panache, après avoir subi tant de vilains personnages, nous expliquant d'une voix avinée comme quoi ils avaient « leur plumet » ou
« leur pompon ». Et nos acclamations sans An remerciaient le jeune poète, qui, pour lui emprunter une comparaison, semblable à l'aile d'un grand moulin, enlevait notre littérature à la boue fétide dans laquelle l'avait tenue vautrée l'école stercoraire, pour l'emporter dans l'air pur, dans les hauteurs sereines, vers les étoiles.