DUC DE GUISE
« C'est grand dommage qu'il est fou. »
(M. de Chevreuse.)
Charles de Lorraine, duc de Guise, fils du Balafré assassiné à Blois, s'était marié, le 6 janvier 1611, à Henriette-Catherine, duchesse de Joyeuse, veuve du duc de Montpensier. Déjà mère d'une fille qui épousera Gaston de France, duc d'Orléans, et mourra en mettant au monde la grande Mademoiselle, la duchesse de Guise eut de son second mariage dix enfants, dont sept fils. Henri de Lorraine, qui nous oc-
(1) Bouille, Histoire des ducs de Guise.— Forneron, Histoire des ducs de Guise, '^ Documents inédits. — L'étude que Paul de Musset a consacrée à Henri de Lorraine {Extravagants et originaux du XVII^ siècle) est remplie d'erreurs énormes.
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cupe, né le 4 avril 1614 à Blois, était le quatrième ; mais la mort de deux jumeaux en 1613 ne lui laissait qu'un frère aîné, François de Lorraine, prince de Joinville. Henri fut cependant dès sa naissance destiné à entrer dans les ordres sacrés : il s'agissait de ne pas laisser sortir de la famille rarchevéché de Reims et de nombreux bénéfices ecclésiastiques, dont les revenus étaient cQnsidérables.
Trois prélats de la maison de Lorraine s'étaient, au XVI* siècle, succédé sur le siège archiépiscopal de Tleims. Dès le lendemain de l'assassinat de Henri IV, Louis de Lorraine, frère du duc de Guise, âgé de vingt-quatre ans, s'était fait sacrer et avait prêté serment pour pouvoir assister, en qualité d'archevêque de Reims, à la séance du Parlement. Jamais ce prélat, créé cardinal en 1615, ne parut dans son diocèse, du moins pour y remplir ses devoirs épiscopaux. Belliqueux et galant, les armes et l'amour l'occupaient plus que la messe et son bréviaire. Peu après le crime de Ravaillac, il avait, le 4 février 1611, épousé, plus ou moins régulièrement, Charlotte des Essars, une des dernières maîtreses de Henri IV^ de qui elle avait eu deux bâtards. Elle eut de l'archevêque- de Reims trois fils et deux filles, qui obtiendront la reconnaissance de leur légitimité le 1®"^ septembre 1641. Après avoir à plusieurs reprises guerroyé pour Marie de Médicis, cet étrange prince de l'Église mourut à Saintes, le 21 janvier 1621, pour avoir bu un verre de vin glacé alors qu'il venait d%
se battre comme un lion au siège de Saint-Jean-d'Angély. Il fut inhumé en grande pompe dans Féglise cathédrale de Reims, ne laissant pas aux fidèles beaucoup d'édification. Il donnait par testament à son neveu Henri, âgé de sept ans, son archevêché et les abbayes de Saint-Denis, de Saint-Remy de Reims, de Gluny, de Saint-Pierre de Corbie, de Fécamp, du Mont Saint-Michel, de Pontoise, de Saint-Urbain, etc. Il avait bien choisi son successeur, et le neveu devait être digne de Toncle.
Ce prélat sans vocation parut pourtant, au début, se résigner à la destinée que ses parents lui avaient imposée. D'abord coadjuteur, puis titularisé, en 1629, archevêque de Reims, il faisait ses études dans sa ville métropolitaine, au collège des Jésuites, et soutint brillamment ses thèses en présence du chapitre de la cathédrale. Mais son précepteur, Montereul, qui le connaissait bien, ne partageait pas les illusions générales : depuis que son élève avait atteint Tàge de la puberté, il l'entendait souvent répéter cette belle sentence, assez surprenante sur les lèvres d'un primat de la Gaule Belgique : « Il n'y a que deux choses dans la vie : la guerre et les femmes, ou les femmes et la guerre, l'ordre important peu, pourvu que les deux s'y trouvent. » Il semblait que le jeune homme eût hérité ces principes inquiétants avec la mitre de son oncle, et le brave précepteur frémissait à la pensée des désordres qui allaient, à nouveau, scandaliser les ouailles du précédent pasteur.
^i HOMMES ET MOEURS
Cependant les hostilités avaient éclaté entre le cardinal de Richelieu et le duc de Guise, et celui-ci, effrayé de la tournure que prenaient ses affaires, se rendit en Italie, sous couleur d'accomplir à Notre- Dame-de-Lorette un vœu qu'il aurait formé quarante ans auparavant, lors de son évasion du château de Tours. Il quitta la France au mois de septembre 1631, et, Tannée suivante, on lui envoya la duchesse, pour lui faire comprendre qu'il eût à prolonger son séjour au delà des Alpes. Henri de Lorraine avait accompagné son père en Italie ; mais il n'était point fait pour la paisible monotonie d'une vie régulière ; son inaction ne tarda point à lui peser, et il passa en Allemagne, où il combattit quelque temps dans les armées impériales. Il connaissait maintenant la guerre, mais il ne brûlait pas moins de connaître l'amour ; or, les sentimentales Allemandes ne plaisaient guère à son humeur enjouée ; appréciant davantage par comparaison le charme piquant des Françaises, il revint en France.
La première maîtresse qu'ait affichée le jeune prélat était, d'après une règle qui souffre peu d'exceptions, de beaucoup plus âgée que lui. C'était une femme de qualité, fille du baron Du Tour et femme d'un M. de Joyeuse, de Champagne, de la vraie maison de Joyeuse. Tallemant des Réaux nous dit
qu'elle avait séduit Henri de Lorraine par son esprit et par le talent avec lequel elle jouait de la harpe. Son amour pour la maîtresse ne Tempêchait point d'ailleurs de caresser la suivante, et Ton prétend même que, par une gaminerie irrévérente, quand cette beauté peu farouche le faisait monter dans sa chambre, il s'amusait à la déguiser en chanoine.
Après les dames mûres, après les chambrières, les comédiennes : c'est l'ordre habituel, et Henri de Lorraine le suit scrupuleusement ; c'est même le seul scrupule qu'il semble avoir eu dans sa vie. La Gazette nous signale son arrivée à Paris le 17 juin 1635, et presque aussitôt il a une liaison déclarée avec une actrice du Marais, Françoise Olivier, dite la Villiers, femme de Claude Deschamps, comédien de Monsieur, frère du roi. Elle était d'une beauté médiocre ; mais c'était une des étoiles de la troupe, car nous la verrons bientôt jouer d'original la Chimène du Cid, Elle fit faire mille extravagances à l'amoureux archevêque, qui, pour lui complaire, alla jusqu'à porter sous sa soutane des bas de soie jaune.
Le brillant prélat avait alors vingt et un ans et tout ce qu'il faut pour séduire : un grand nom, plus de quatre cent mille livres de revenus, fortune de tout temps considérable, énorme pour l'époque, un visage assez beau, bien que d'une beauté un peu commune, à en juger par ses portraits du musée de Versailles comme par les gravures du recueil de Moncornet,
des Illustres Français de Daret, et des Triomphes de Louis le Juste par Beys, la taille bien faite et bien prise, des manières nobles et chevaleresques, Tair martial, beaucoup d'agilité et de souplesse dans les exercices du corps, une agréable facilité d'élocution, de resprit,'du goût et des dispositions pour la poésie, le désir de plaire et un don inné de charmer et d'attirer les cœurs, avec une libéralité voisine de la prodigalité. Doué de toutes ces qualités de Tesprit et du corps, un jeune prince si riche devait encore trouver moins de cruelles qu'un surintendant, et son inconstance allait lui permettre de ne décourager aucune bonne volonté.
Tandis que M. de Reims s'enfonçait ainsi dans le monde, des chevaliers de Malte, natifs de Provence, qui s'étaient mis en fantaisie de conquérir l'île de Saint-Domingue, jetèrent les yeux sur lui pour en faire le chef de leur expédition. Tous les desseins étaient déjà pris, et Henri de Lorraine s'apprêtait au départ, quand le cardinal de Richelieu s'opposa formellement à l'entreprise. Soit mécontentement, soit qu'on lui eût rappelé sèchement qu'il devait résider, le prince retourna à Reims, au commencement du mois de mars de l'année 1636, et ce retour, qui dut mouiller de larmes à Paris bien des yeux, allait fournir en Champagne aux âmes pieuses et simples de nombreuses occasions de se scandaliser.
Ah ! Ton voulait qu'il résidât I Eh bien ! il résiderait, et il ferait dans les couvents des visites pastorales î
Nous devinons ce que furent ces visites. Elles désespéraient sa jeune sœur, Françoise-Renée, aobesse de Saint-Pierre de Reims, qui l'obligeait, pour détruire dans la mesure du possible TefFet déplorable produit par ses galanteries excessives envers les nonnes jeunes et jolies, à prodiguer ensuite des compliments et des fleurettes aux religieuses disgraciées de la nature.
Mais c'était à Fabbaye d'Avenay, auprès d'Aï, à quatre lieues de Reims, que Henri de Lorraine se rendait le plus volontiers : il y retrouvait ses deux belles cousines, les princesses Anne et Bénédicte de Gonzague. Le jeune archevêque arrivait en galant costume, ayant « jusqu'à soixante bouts de plumes à son chapeau », pour faire visite à l'abbesse Bénédicte; et, "réunis, les trois cousins se livraient, en vrais enfants qu'ils étaient, à des folies que la dignité de l'un, le costume religieux d'une autre et la sainte demeure où ils se trouvaient rendent à nos yeux tout à fait extraordinaires.
Un soir, renonçant à retourner à Reims, l'archevêque se flt dresser un lit dans le parloir de l'abbaye, et la princesse Anne coucha de l'autre côté de la grille ; cette plaisanterie les amusa aux larmes. Une
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autre se termina mal, à ce que raconte Tallemant. Il y avait dans Tabbaye une pauvre fille innocente, dont on se moquait avec la cruauté grande du siècle qui est réputé, bien à tort, doux et poli entre tous. La princesse Anne eut tout à coup une idée qui lui parut prodigieusement drôle : elle prit un cierge, s'avança, suivie de sa sœur et de son cousin, vers le lit de l'innocente, et se mit à l'exhorter à la mort. La malheureuse, réveillée en sursaut, fut saisie d'une telle épouvante que, comme le trio disait en riant : « La voilà qui va passer », elle passa effectivement. Qui reconnaîtrait dans ces deux jeunes filles frivoles ces mêmes sœurs dont Bossuet dira, cinquante ans plus tard, en prononçant l'Oraison funèbre (TAnne de Gonzague : « La jeune abbesse devint un modèle de vertu; ses douces conversations rétablirent dans le cœur de la princesse Anne ce que d'importuns empressements en avaient banni : elle prêtait de nouveau l'oreille à Dieu, qui l'appelait avec tant d'attraits à la vie religieuse » ; elle « n'aspirait plus qu'au bonheur d'être une humble religieuse d'une sœur dont elle admirait la vertu?» Auquel ajouter foi de ces deux témoignages si complètement contradictoires? Certes, il est presque inconvenant de mettre un Bossuet en parallèle avec un Tallemant des Réaux ; mais, dans le cas présent, il faut bien dire que la parole du prélat n'était pas libre: il était obligé de louer, et il n'a même pas osé faire une allusion, si discrète fût-elle, à la liaison, pourtant
bien certaine, de la princesse Anne avec l'archevêque de Reims.
Je crois donc volontiers Tallemant, quand il affirme que Henri de Lorraine avait été amoureux de la princesse Bénédicte avant d'épouser la princesse Anne. Et son court récit pourrait même fournir la matière d'une aimable idylle ou d'un galant opéracomique, si les mots d'archevêque et d'abbesse ne le venaient fâcheusement gâter. La princesse Bénédicte était la plus jeune et la plus jolie des trois filles du duc de Mantoue, et si sa beauté n'est pas aussi célèbre que celle de la reine de Pologne et celle de la princesse Palatine, c'est que l'abbesse d'Avenay n'avait pas vingt ans quand elle mourut. Elle plut à son séduisant cousin, qui lui plut, et ils ébauchèrent un petit roman, lequel les amusa beaucoup. Ils avaient toute liberté de se voir à l'abbaye ; c'est donc par pur amour du romanesque qu'ils se donnaient des rendez-vous mystérieux. Déguisée en paysanne, l'abbesse s'échappait par la porte des bois; elle rencontrait bientôt l'archevêque, qui l'attendait derrière un arbre, vêtu en paysan, et tous deux allaient vendre au marché d'Avenay le beurre que Bénédicte avait battu de ses belles mains, si bien faites et si fines que, contrairement à la règle, elle avait obtenu l'autorisation de porter des gants pour en conserver la blancheur. Innocents amusements. Gracieuses escapades. Pourquoi faut-il que Tallemant, trop souvent porté à supposer le mal, en ait
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dénaturé le caractère, en insinuant que l'abbesse d'Avenay pourrait bien avoir eu un fils de l'archevêque de Reims? Si nous ne croyons pas Bossuet, quand il donne à entendre que Bénédicte fut presque une sainte, nous ne croyons pas Tallemant, quand il prétend qu'elle fut coupable ; pour nous, elle fut imprudente et légère, et c'est trop déjà pour une abbesse.
Mais Henri de Lorraine n'eut pour la princesse Bénédicte qu'une passionnette, et peut-être même cette galanterie avait-elle pour but de masquer le sentiment beaucoup plus vif qu'il éprouvait pour la princesse Anne. De toutes les femmes qu'a aimées ce prince volage, c'est celle dont il s'est lassé le moins vite, si nous mettons à part Suzanne de Pons, qui sera la grande passion de sa vie. Il ne ressentit, sans doute, pour Anne de Gonzague qu'un amour de tète, celui qui était le plus naturel à un jeune poète qui jouait au héros de roman ; mais cet amour dura du moins plusieurs années.
Le 29 juin 1636, un courrier partait du palais archiépiscopal de Reims et apportait à la princesse Anne, à Avenay, un billet écrit avec du sang, et qu'on croirait vraiment copié dans Polexandre ou dans quelque nouvelle galante : Henri de Lorraine protestait « de n'aimer ni d'épouser jamais autre
personne que Tincomparable et adorable princesse Orante».
Il paraissait bien difficile qu'une telle promesse lût suivie d'exécution, car Henri de Lorraine ne pouvait se marier sans abandonner son archevêché et tous ses bénéfices ecclésiastiques ; et, quant à la princesse Anne, son père voulait qu'elle prît le voile, sacrifiant ainsi ses deux dernières filles à la fortune de l'aînée, cette belle Marie de Gonzague, qui devait épouser deux rois de Pologne, comme Anne de Bretagne avait épousé deux rois de France. Mais la mort de Charles de Gonzague, en septembre 1637, presque immédiatement suivie de celle de la princesse Bénédicte, rendit à la princesse Anne sa liberté. Elle quitta Avenay, et ne pouvant vivre àeule, puisqu'elle ne devait être majeure qu'en mars 1641, elle rejoignit à l'hôtel de Nevers la princesse Marie. Les deux sœurs vécurent dans la maison paternelle, mais sans presque se voir.
L'archevêque de Reims vint bientôt à Paris, pour se rapprocher de sa belle cousine ; dépité de ne la plus pouvoir « visiter et fréquenter familièrement » comme à Avenay, il la supplia de consentir à un mariage secret, et, le 4 mai 1638, dit un Manifeste de la princesse Anne dont nous aurons bientôt occasion de parler, « ils se sont épousés en présence d'un prêtre chanoine de l'église de Reims, duquel ils ont reçu la bénédiction nuptiale dans une chapelle particulière de l'hôtel de Nevers, au vu et au su seu-
MAi.^ a^
lement de chacun deux de leurs domestiques ». Étrange mariage, qui devait avoir des suites encore plus étranges.
En 1639, les deux sœurs firent un séjour à Nevers, et Anne y demeura quand Marie retourna à Paris ; était-ce, ainsi que le dit le Manifeste^ «par complaisance au duc de Guise, pour être comme une femme en retraite en Tabsence de son mari » ? ou bien croyait-elle y dissimuler plus facilement qu'à Paris une grossesse qu'elle ne pouvait avouer? Cette dernière supposition n'a rien d'invraisemblable, car le bruit courra en 1641 que la princesse Anne « a eu une fille, qui est morte ». A Nevers, elle reçut plusieurs lettres de l'archevêque de Reims, « en quelques-unes desquelles il l'appelait sa femme, et en d'autres il se qualifiait de son mari », véritable « correspondance de mari à femme divisés en situation, mais bien unis en affection ».
Cependant cette union secrète, qui la mettait dans une position fausse, ne pouvait longtemps convenir à la juste fierté de la princesse de Mantoue. Vaincu par ses instances, Henri de Lorraine se décida enfin, pour conduire à l'autel, à la face du monde, celle qu'il avait clandestinement épousée vingt mois auparavant, à résigner tous ses bénéfices ecclésiastiques. Mais il ne voulait pas qu'une telle fortune sortît de sa famille. Il fit donc au cardinal la proposition suivante, au témoignage de Goulas : il remettrait purement et simplement au roi l'arche-
Yêché de Reims, quand Sa Majesté aurait donné à ses frères les brevets de ses bénéfices ; mais Richelieu s'y refusa ; il entendait que larchevèque remît tous les bénéfices au roi, lequel en disposerait ensuite à sa volonté Comme les négociations traînaient en longueur, le cardinal, un jour que Henri de Lorraine l'avait importuné et tourmenté plus que de coutume, lui dit fort plaisamment : « Monsieur, vous devriez mieux penser à l'affaire dont vous me parlez : vous avez quatre cent mille livres de rente en bénéfices, et les voulez quitter pour épouser une femme ; j'en connais qui donneraient quatre cent mille femmes pour les avoir. » Irrité, le jeune prince, sans prendre congé du roi, se retira brusquement à Sedan (1), qui appartenait alors au duc de Bouillon, frère de Turenne, et qui était le rendez-vous de tous les mécontents. Louis XIII, « offensé du procédé, fit saisir les revenus du prélat, et établit un économe, qui aurait soin de réparer partout les églises et les fermes, lesquelles probablement n'étaient pas en trop bonne réparation. »
C'est à Sedan que parvint à Henri de Lorraine la nouvelle que son père était décédé à Cuna, près de Sienne, le 30 septembre 1640. L'aimable prince de Joinville étant mort quelques naois auparavant d'une fièvre chaude, le mari d'Anne de Gonzague devenait
(1) 11 y tint sur les fonts, le 30 mars 1640, un enfant, né de Jean Beaufort et de Jeanne Dorlot
chef de sa famille et duc de Guise ; le 10 décembre il reçut en cette qualité les officiers de sa maison venus pour le complimenter.
Nous avons raconté, dans une étude précédente (i), comment, par ressentiment contre le cardinal de Richelieu, Henri de Lorraine, soutenu par l'empereur et par le roi d'Espagne, avait pris les armes et formé avec le duc de Bouillon et le comte de Soissons une Ligue confédérée pour la paix universelle de la Chrétienté^ comment il avait écrit à son beau-frère, le duc d'Orléans, pour lui offrir la direction de l'entreprise, et comment, son messager ayant porté la lettre au cardinal, celui-ci avait immédiatement intenté un procès criminel au duc de Guise et à ses adhérents.
En même temps qu'il écrivait à Blois, Henri de Lorraine avait écrit à Nevers : « s'ennuyant d'un éloignement de si longue durée, et voulant rendre son mariage manifeste », il avait invité sa femme à le rejoindre. Mais la princesse Anne « hésitait de s'engager à une telle résolution ». Cependant le duc de Guise s'était transporté à Bruxelles, afin, dit Henry Arnauld dans son Journal manuscrit, « d'y demeurer en otage, en attendant que la duchesse de Bouillon, qui y allait pour cela avec ses enfants, y fût arrivée ». Usant de son autorité maritale, il enjoignit à sa femme de le venir retrouver en Flandre
(1) Un maH d'actrice^ Le chevalier de L'Hennite-SoUers,
par la Bourgogne et Besançon : il lui déclarait que tout avait été prévu par lui pour son passage hors du royaume comme pour sa réception dans les villes qu'elle devait traverser, et que son logement l'attendait à Bruxelles. Déguisée en cavalier, comme Madame lorsqu'elle s'était évadée de Nancy, la princesse Anne se mit en route à la fin de mai 1641, sous la protection du baron de Beaujeu et du marquis de Rozoy.
La nouvelle du départ clandestin de la princesse Anne se répandit rapidement, et bientôt le marquis de Tavannes vint en personne donner avis à la cour qu'il avait arrêté sur la frontière de Bourgogne et conduit à Dijon les voyageurs, qu'avait rendus suspects leur défaut de passeports. Un peu ennuyé de cet excès de zèle, Richelieu commanda qu'on remît la princesse en liberté, mais qu'on lui fît d'abord avouer qu'elle était mariée, ce qui permettrait de confisquer les bénéfices du duc de Guise. Anne de Gonzague n'hésita pas à faire l'aveu désiré au président Bouchu, qui avait été chargé de l'interroger. Elle fut aussitôt menée à Dôle, d'où elle gagna Besançon au mois de juillet ; son carrosse, qui avait passé par Chalon-sur-Saône, y était arrivé sans encombre avant elle ; elle reprit les habits de son sexe, et se fît appeler madame de Guise.
Pendant ce temps, le duc de Guise était condamné à mort par contumace le 6 septembre et exécuté en effigie le 11 ; ses biens étaient confisqués ; on
jaunissait le dehors de son château de Meudon et de ce bel hôtel de Guise, qui est aujourd'hui le dépôt de nos Archives nationales, et Ton en abattait et effaçait toutes les armes. Henri de Lorraine s'en souciait peu : maréchal de camp de l'Empire, il commandait l'armée de Lamboy, et le roi d'Espagne lui avait alloué une pension annuelle de soixante mille écus. D'ailleurs il était tout absorbé dans un nouvel amour.
La princesse Anne était en route pour la Flandre et venait de quitter Gray, quand elle reçut, en même temps que ses passeports, une stupéfiante nouvelle : son mari, sans lui avoir jamais témoigné que ses sentiments étaient changés, venait d'épouser le 11 novembre une jeune femme de dix-neuf ans. Honorée de Berghes, fille de la comtesse de Grimbergh, et veuve d'Albert Maximilien de Hennin, comte de Bossu, tué au siège d'Arras le 24 juillet de l'année précédente. Les détails donnés ne laissaient aucun doute : le parjure avait déclaré que son mariage avec la princesse Anne était nul, « attendu qu'il n'y avait point eu de dispense de leur parenté », et il avait fait bénir sa nouvelle union, en présence de plusieurs témoins, « par le sieur Mansfeld, vicaire général des armées du roi d'Espagne ». Cruellement blessée dans son affection et dans sa fierté, l'abandonnée, « pour être en lieu convenable à son état présent», courut à Avenay, où était né son amour si honteusement trahi, et là, puisant dans les tendres souvenirs, dont
était pleine pour elle la vieille abbaye, de nouvelles forces pour défendre ses droits méconnus, elle adressa à Tarchevèque de Mali nés une protestation, en appela « à toutes les puissances ecclésiastiques et séculières», et lança un Manifeste de la princesse Anne pour la justification de son mariage avec le duc de Guise (i).
Elle y « soutient que le mariage du duc de Guise
avec la comtesse de Bossu est nul, n ayant pas été
célébré suivant les constitutions de l'Église, et
notamment selon le décret du Concile de Trente...,
et qu'il ne peut subsister, ayant été précédé du
mariage du duc de Guise avec la princesse Anne » .
Elle ajoute que, son mari et elle étant « parents au
troisième degré de consanguinité», le duc de Guise
a obtenu du pape une dispense en règle, dont il a
gardé le rescrit par devers lui. Sur ce point, nous
croyons bien que la princesse Anne ne dit pas la
vérité, car le Saint-Siège n'a jamais reconnu avoir
donné cette dispense ; nous croyons pourtant aussi
qu'elle est de bonne foi en parlant comme elle parle,
et que le duc de Guise, voulant vaincre ses scrupules,
lui a faussement persuadé qu'il avait obtenu la
dispense nécessaire pour que leur union fût célébrée.
Mais les conclusions du Manifeste sont absolument
extraordinaires : si l'on se refuse à faire aussitôt
abandonner à Henri de Lorraine la veuve d'un gentil-
(1. Bibliothèque de l'Arsenal, manuscr. 3725.
homme pour reprendre la fille d'un souverain, qui a pour elle la supériorité de la naissance et la priorité des droits, Anne demande que du moins pendant le procès « la possession du mari ne soit ni à l'une ni à l'autre, mais que sa personne soit en une espèce de séquestre jusques à ce qu'après la discussion de l'état de ces deux mariages la préférence de l'un à l'autre soit décidée ».
Mettre en séquestre Henri de Lorraine I En vérité c'était là une idée folle, et plutôt que de consentir à vivre sans l'une ou l'autre de ses deux femmes, ce prince passionné et volage en eût sur-le-champ épousé une troisième.
A Paris, « l'effroyable infidélité » du duc de Guise avait soulevé une indignation générale : « Il ne se justifiera jamais devant Dieu et devant les hommes de cette action-là », s'écrie Henry Arnauld. Tout le monde plaignait la princesse Anne, et en même temps, comme la gaîté française ne perd jamais ses droits, on fit courir le bruit qu'un domestique du duc de Guise avait épousé la belle-mère de ce prince : « On dit que c'est Bridieu,récuyer de Madame de Guise , qui a épousé la comtesse de Grimbergh. Mais cela est trop extravagant pour croire qu'il puisse être. Cela serait merveilleux qu'il fût devenu le beau-père de son maître. »
Cependant la princesse Anne attendait toujours une réponse à sa protestation. Cette réponse arriva enfin, et ne fut certes pas telle que la jeune femme
la désirait : « La princesse Marie a dit à une personne de qui je le sais, écrit Henry Arnauld le 21 mai 1642, que l'archevêque de Malines avait confirmé le mariage de M. de Guise avec la comtesse de Bossu. Et pourtant la princesse Anne se flatte toujours dans la croyance qu'elle a qu'il l'aime encore. »
Quand les yeux d'Anne de Gonzague s'ouvrirent à la fin, le sentiment de sa dignité lui revint aussitôt : elle rentra à Paris, dit Mademoiselle dans ses Mémoires ^ « et reprit son nom de madame la princesse Anne, comme si de rien n'était. » C'était ce qu'elle avait de mieux à faire. Trois ans après, elle épousera, sans grande cérémonie, Edouard de Bavière, et prendra le nom de princesse Palatine, sous lequel elle jouera dans la Fronde un rôle important.
Quelle était cette comtesse de Bossu, pour laquelle Henri de Lorraine avait si indignement délaissé la princesse Anne? H fallait que cette Flamande fût bien séduisante pour que le prince français, ceint de l'écharpe rouge des Impériaux, l'eût épousée si brusquement « du soir au matin ». C'était, dit Tallemant, use admirable créature : « Elle était de la plus belle taille du monde, la gorge belle, les bras beaux, tous les traits du visage bien proportionnés, le teint fort blanc, et les cheveux fort noirs » ; avec cela peu farouche, comme les événements le prouveront, et
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n'ayant pas l'esprit moins « roman » que le duc de Guise. Ils se ressemblaient trop pour vivre ensemble, et cette union ne pouvait être heureuse. Elle était contractée, d'ailleurs, sous de bien fâcheux auspices. A la protestation de la princesse Anne se joignirent celles de la duchesse de Guise et de tous les membres de la famille, mademoiselle de Guise, la duchesse d'Orléans, la duchesse de Chevreuse, le duc d'Elbeuf, outrés de la mésalliance que faisait un prince de la maison de Lorraine en épousant la petite-fille d'un marchand d'Anvers, qui avait acheté le comté de Grimbergh ; chose plus surprenante, cette union fut mal vue également des parents de la comtesse de Bossu : « M. de Guise, dit H. Arnauld, a emmené à Liège sa femme, qui y est tombée malade à l'extrémité d'une colique d'entrailles. Il a écrit à la comtesse de Grimbergh, sa belle-mère, qu'il croyait que ce mal était venu à sa fille parce qu'elle lui avait refusé sa bénédiction en partant de Bruxelles. » Il n'était pas jusqu'au roi d'Espagne qui ne fût mécontent de ce mariage conclu sans son autorisation, et il le témoigna au duc de Guise en lui retirant sa pension annuelle de soixante mille écus et le titre de général des armées commandées ^ff Lamboy. Henri de Lorraine se consolait en regaidant les beaux yeux de sa femme, et en mangeant les quatre cent mille livres qu'elle lui avait apportées. Il se disait, d'ailleurs, que le cardinal de Richelieu n'était pas éternel, et que sa mort, évidemment très pro-
chaîne, allait changer la face des affaires ; en quoi il ne se trompait pas.
Le premier signe que les temps n'étaient plus les mêmes fut que Louis XIII fit ramener en France le corps de sa mère dès le mois de février 1643. Le duc de Guise était allé au-devant du convoi, qui venait de Mayence, et avait accompagné jusqu'à la frontière de France les restes de cette Marie de Médicis, à laquelle ceux de sa maison étaient demeurés fidèles jusqu'à encourir pour elle une éclatante disgrâce.
Dès le début de l'année, Henri de Lorraine avait écrit au roi « une lettre fort bien faite, où il demandait pardon dans les termes les plus soumis et les plus touchants du monde ». Bridieu, qui la portait, fut mal accueilli, si mal qu'il resta un mois enfermé à la Bastille et n'en sortit que pour être reconduit ^ la frontière. Chaque jour, cependant, le roi, qui s'éteignait, perdait un peu de sa sévérité : il accorda l'autorisation de rentrer en France à la duchesse de Guise et à Madame, et permit aux serviteurs de Henri de Lorraine de replacer ses armes sur les portes de ses hôtels et de ses châteaux. Après la mort de Louis XIII tous les exilés revinrent en foule, avec la duchesse de Chevreuse et le duc d'Elbeuf, et, au mois d'août, la bonne reine Anne octroya au duc de Guise des lettres d'abolition. Il ne les avait pas attendues, car Guy Patin écrit, le 14 juillet, qu'il est à Paris depuis trois jours. Henri de Lorraine laissait, ruinée, à Delft la comtesse de Bossu, dont il était déjà las.
Trois mois après, la comtesse n'avait encore reçu aucunes nouvelles de son volage époux. Elle s'en plaignait amèrement au fils aîné du marquis de Sourdis, que ses yeux noirs retenaient en Hollande, et projetait d'aller chercher le duc de Guise en France: « Je me veux, disait-elle, déguiser en homme, et après, me venger de ce déloyal. » Elle mit son beau projet à exécution, et arriva jusqu'à Rouen, mais dans une telle détresse que mademoiselle de Rambouillet, qui s'y trouvait pour un procès, fut émue de pitié et quêta pour elle. La délaissée criait sur tous les tons que son dessein était d'aller demander au duc de Guise, au milieu du Cours, s'il la reconnaissait pour sa femme, et, s'il disait que non, de lui tirer un coup de pistolet, et de se tuer elle-même ensuite. Madame de Guise prit peur, et fit si bien qu'avant son arrivée à Paris la comtesse de Bossu reçut l'ordre de retourner en Flandre.
Pendant ce temps son «ingrat Birène », comme elle l'appelait, était l'amant en titre de cette éclatante duchesse de Montbazon, dont le cardinal de Retz a dit très durement : « Je n'ai jamais vu une personne qui ait conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu.» Madame de Montbazon, irritée qu'un de ses amants, le duc de Longueville, l'eût quittée pour épouser mademoiselle de Bourbon, avait juré de se
venger de la jeune femme. Un soir, on trouva dans son salon deux lettres sans adresse et sans signature. La duchesse de Montbazon soutint qu'elles étaient tombées de la poche de Maurice de Coligny, qui venait de sortir, et qu'elles lui avaient été écrites par la duchesse de Longue ville. Le scandale fut énorme, et, quelques jours après, madame de Montbazon, ayant eu Taudace de tenir tête à la reine, se vit ordonner de quitter Paris. Mais les parents de madame de Longueville ne la trouvèrent pas assez vengée, et Coligny envoya un cartel au nouvel amant de madame de Montbazon, au duc de Guise, auquel Bridieu servit de second. Le duel eut lieu le 12 décembre 1643, à trois heures, sur la place Royale. Au moment de croiser Tépée, le duc de Guise prononça, d'après les Mémoires de La Rochefoucauld, un mot, qui serait beau, si la querelle avait eu un plus noble motif : « Nous allons. Monsieur, décider les anciennes querelles de nos deux maisons, et on verra quelle différence il faut mettre entre le sang de Guise et celui de Coligny. » Grièvement blessé, Coligny traîna quelques mois et mourut le 21 mai 1644. Aussitôt après le duel, Henri de Lorraine s'était retiré dans son château de Meudon, pour y attendre que la reine lui fît connaître ses intentions. L'état de Coligny suspendit les poursuites commencées par le Parlement. Henri de Lorraine revint à l'hôtel de Guise, où se pressa aussitôt unie nombreuse affluence de cordons bleus et de per-
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sonnes de condition. Enfin, trois mois après le duel, le vainqueur fut autorisé à venir saluer la reine, qui le reçut parfaitement bien et se contenta d'une douce réprimande.
Cependant sa maîtresse était dans ses terres, et Ton allait combattre en Flandre. Rien ne retenait à Paris le duc de Guise, qui se rendit en volontaire, avec ses deux frères, à Tarmée des Pays-Bas, dont Monsieur venait de recevoir le commandement. Le prince Palatin, mari de sa première femme Anne de Gonzague, et une foule de ducs et de gentilshommes, brûlant ainsi que lui du désir de donner de beaux coups d'épée, avaient suivi son exemple, et rejoint Varmée dorée^ comme Tappelle Nicolas Poussin. Avant de partir, le fastueux Henri de Lorraine, qui prenait tant de plaisir à étaler dans de brillantes cavalcades sur le Cours sa splendeur aux yeux des Parisiens éblouis, distribua ses habits, tout couverts de riches broderies d'or, aux comédiens de la capitale, y compris ceux de la troupe de Molière et de la Béjart. Il partit de Paris le 16 juillet 1644, et vint retrouver Monsieur devant le fort de Gravelines, que vingt ans auparavant Tinfante Isabelle-Claire-Eugénie avait, dit le Mercure, « fait rebâtir et pousser à sa perfection ». Les assiégés firent une vigoureuse résistance ; mais Gravelines dut cependant capituler le 28 juillet, et le duc de Guise, qui ne quittait pas Monsieur, son beau-frère, entra avec lui dans la ville conquise. La Gazette nous apprend, le 15 décembre.
son retour à Paris. L'année suivante, Henri de Lorraine repartit avec Monsieur pour Tarmée du Nord, et il assistait avec lui à cette prise de Mardick, qu'a chantée CoUetet. Mais, dépité de ne pouvoir obtenir la lieutenance générale de l'armée, il se retira bientôt.
Quand il rentra à Paris, le prestige que lui avait donné son duel et le bruit de sa valeur en avaient fait le héros du jour. Si quelques dames graves et vertueuses, comme madame de Motteville, ne pardonnant pas au brillant prince sa conduite avec la princesse Anne et avec la comtesse de Bossu, disaient « qu'une femme ne saurait jamais le louer sans manquer à ce qu'elle doit à son sexe », beaucoup de personnes, de mœurs moins farouches, soupiraient tendrement en regardant celui dans lequel elles voyaient « le véritable portrait de nos anciens paladins». L'inflammable duc de Guise ne tarda pas à faire un choix parmi tous ces cœurs qui volaient au-devant du sien.
Quelque temps après, madame de Bossu avait la joie de recevoir enfin une lettre de son mari ; elle l'ouvrait avec empressement et y lisait « qu'il était vrai qu'il l'avait épousée, mais que tant de docteurs lui avaient assuré qu'elle n'était pas sa femme, qu'il était obligé de les en croire » ; d'ailleurs, avant de contracter une nouvelle union, il allait mettre ordre à --ses affaires et lui rembourser la fortune qu'il lui avait dépensée.
Pour devenir duchesse de Guifie^ la comtesse de Bossu avait fait annuler le premier mariage du duc ; il déclarait nul à son tour son second mariage pour faire une troisième duchesse. L'aventure tournait au vaudeville, et de ce vaudeville même le titre est tout trouvé ; c'est celui d'une des plus joyeuses bouffonneries du théâtre contemporain : Trois femmes pour un mari.
On lit dans les Antiquités et recherches des villes, châteaux et places plus remarquables de toute la France par le vieil historiographe André du Chesne : « A quatre lieues de Saintes est la ville de Pons, bâtie sur une colline... Au lieu où cette colline est la plus haute, vous remarquez le château, fort de murailles et fossoyé avec avantage ; au pied de ce château une partie de la ville, presque sans défense que de la rivière de Seugne, qui, d'un côté, va baignant le bord de ses murailles, d'un autre traverse les prairies... On dit que la ville doit son nom à son fondateur, un certain iElius Pontius, neveu de Pompée, et que les seigneurs de Pons sont issus de la souche de ce Romain. » Vers 1640, J.-J. de Pons, marquis de la Case, et sa femme, Charlotte de Parthenay, dame de Genouillé, étaient venus à Paris pour leurs affaires, avec leur fille Suzanne. C'était une beauté blonde, un peu massive, un peu rougeaude, comme
souvent les femmes de Saintonge, et ayant Taccent de son pays, « le plus désagréable du monde » ; avec cela d'esprit médiocre ; mais très désireuse de plaire, très coquette, « folle de beaux habits », dit Tallemant, « gloutonne de plaisirs, » dit madame de Motte ville. Au commencement de Tannée 1641, Henry Arnauld nous la montre dansant à la cour à côté de mesdemoiselles du Vigean et de Vertus. Avoir dansé au Louvre et retourner vieillir sur les bords de la Seugne avec ses souvenirs pour seule distraction^ c'était durîHba belle huguenote ne le cachait point. La nièce chérie du cardinal de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon, comprit qu'il y avait là quelque chose à faire ; elle insinua à la jeune fille qu'elle pourrait peut-être, à une condition, entrer au service de la reine. Pour rester à la cour, Suzanne de Pons aurait consenti à tout : la duchesse d'Aiguillon put donc bientôt annoncer qu'elle l'avait persuadée d'abjurer, et qu'elle ramenait une âme à Dieu. C'était là pour Dieu une assez mauvaise recrue.
Voilà donc Suzanne de Pons fille d'honneur de la reine, et comme telle chantée par Scarron avec mesdemoiselles de Saint-Michel, deSégur, de Saint-Louis et de Beaumont. La Cour d'Anne d'Autriche ne ressemblait en rien à celle de sa tante, la vertueuse et sévère Infante Isabelle-Claire-Eugénie, qui n'avait jamais donné la main qu'à son mari. Les filles d'honneur avaient la plus grande liberté, et elles en usaient. Suzanne de Pons fut de celles qui en abusèrent, si
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bien que Ton fut un peu choqué de ses agaceries au beau chevalier de Bois-Dauphin d'abord, puis de la manière dont elle accueillait les compliments d'un capitaine des gardes du corps, marié depuis quinze ans déjà, qui devint le maréchal d'Aumont.
Ne fût-ce que par le contraste complet qu'elle présentait avec la brune comtesse de Bossu, la blonde Suzanne plut au duc de Guise. D'ailleurs, aussi positif en amour que le duc d'Orléans, il préférait une beauté opulente à une beauté éthérée. Il dit à mademoiselle de Pons qu'il la trouvait charmante ; elle ne se fâcha point, mais elle eut dans ses discours et dans son maintien une réserve inattendue. Il lui fît entendre alors que son mariage avec madame de Bossu était nul ; elle répondit qu'elle le pensait bien aussi. Il lui proposa de le faire casser, si elle voulait l'aimer; elle murmura, en rougissant encore, qu'elle le voulait. Ivre de joie à la pensée qu'elle allait devenir duchesse de Guise, enchantée de sauver, en attendant, les apparences et d'avoir, comme dit madame de Motteville, « un amant sous figure d'un mari », elle autorisa les assiduités du prince, qui ne passait guère que douze heures du jour auprès d'elle; et tous deux parlaient publiquement de leur mariage, absolument comme si le duc de Guise n'eût pas été déjà marié. On croit rêver quand on lit dans Talleman t toutes les extravagances auxquelles se livra cet amoureux, qui avait été archevêque. Il ne se contentait pas de galoper à côté du carrosse des filles de la reine toutes les fois
qu'Anne d'Autriche sortait ; il avait dressé un chien à sauter en Thonneur de la belle des belles ; il apprenait par cœur, pour le réciter à Suzanne, un roman qu'elle désirait lire ; il se purgeait, quand elle se purgeait, « prenant de la même drogue, la même dose, et de la main du même apothicaire, disant qu'il en avait besoin, et qu'il ne pouvait pas bien se porter, puisque mademoiselle de Pons était indisposée » ; prenait-elle les eaux, il les prenait aussi, et, pour qu'elles leur fissent à tous deux le même effet, il mettait une des jupes de sa maîtresse, à la grande joie de la cour, qui le vit plus de quinze jours se promener dans cet accoutrement. Sur le bruit qu'un. médecin s'était avisé de tourner quelques vers plaisants contre sa divinité, le duc de Guise le fit bâtonner par ses gens. Mais jamais on ne s'amusa tant qu'un jour où les deux amants se prirent de paroles ; elle lui avait dit qu'il ne l'aimait pas ; aussitôt il avait tiré son épée pour s'en percer le cœur. « On entendit un grand cri ; on y courut, et elle se tuait de lui dire : « Remettez votre épée, monsieur de Guise, remettez votre épée ; je crois que vous m'aimez plus que votre vie. »
Si la cour ne s'ennuyait pas, la duchesse de Guise était bien ennuyée. Elle fit défendre par la reine à son fils de voir mademoiselle de Pons. Le prince jura qu'il en allait mourir et se mit au lit, comme on avait coutume alors de faire quand on était dans l'affliction. Ce que voyant, la duchesse de Guise s'allia avec
madame de Bossu. Cette alliance, bien que tout le monde Teût approuvée, n'en fut pas moins pour la cour un nouveau sujet de gaîté, et, au mois de janvier 1646, Olivier Lefebvre d'Ormesson écrivait en riant dans son Journal : « D'abord madame de Guise demandait la rupture du mariage de son fils avec la comtesse de Bossu, et M. de Guise Tempêchait ; et maintenant M. de Guise en demande la rupture, et madame de Guise Tempêche. » Henri de Lorraine s'était pourvu à Rome au tribunal de la Rote ; en sa qualité de Flamande, la comtesse de Bossu sollicita et obtint l'appui de l'Espagne auprès du Saint-Siège. Le procès était engagé, et tout faisait prévoir qu'il durerait très longtemps ; il n'y avait plus pour le duc de Guise qu'à prendre patience, et à faire prendre patience à Suzanne de Pons.
Il appela la poésie à son aide. Il venait de recevoir au nombre de ses gentilshommes le fameux auteur de la Mariamne^ Tristan L'Hermite, qui avait célébré par deux sonnets ses campagnes de 1644 et 1645. Il chargea le poète de chanter la beauté de celle qu'il aimait, et voilà comment l'on trouve dans les Vers héroïques de Tristan jusqu'à dix-huit pièces dans lesquelles le duc de Guise, sous le nom d'Anaxandre^ vante les attraits et les vertus d'Élise^ c'est-à-dire de mademoiselle de Pons II la compare complaisamment aux beautés mythologiques, à Hélène, à Omphale ; il la félicite de ce qu'une indisposition n'a point altéré l'éclat de son teint ; il dit du ton le plus
passionné « l'extase d'un baiser » ; il termine une longue Ode sur un portrait par ce serment chevaleresque :
Il n'est rien que je n'entreprenne Au moindre signe de ses yeux ;
il lui présente ce madrigal, qui rappelle les plus charmantes pièces de Catulle :