‹ Hommes et moeurs au 17e siècleChapitre 5 sur 14 · LA MARQUISE DE GRIMAULT · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE GRIMAULT

Voilà, mon Père, qui serait le plus intéressant du monde, si ce que vous avez à nous conter du prince d'Ethiopie ne devait, j'imagine, Tétre davantage encore.

LE p. LOUIS JACOB

Je suis entré dans mon sujet sans en avoir Tair, madame. Au commencement du carême de Tan 1632 on vit arriver à Jérusalem une étrange caravane, composée, outre huit religieux de Tordre des Récollets, de seize hommes grands, noirs et basanés. Tous avaient pour coiffure des turbans de soie bigarrés. Quinze d'entre eux étaient vêtus d'une chemise bleue, faite de coton, et entourés d'une pièce de bouracan jaune, de trois ou quatre brasses de long et d'une brasse de large. Le seizième, que les autres servaient à genoux, portait, sur une très courte tunique, un manteau à grandes manches, long et ample, qu'il relevait par devant jusqu'à la ceinture pour ne point gêner sa marche. Malgré sa grande jeunesse, tout en lui indiquait un personnage d'importance. C'était le prince Zaga-Christ.

ZAGA-GHRIST 105

j|me j)u viGEAN

Mais d'où venait-il ?

LE p. LOUIS JACOB

Les Récollets Pavaient trouvé au Caire, où il était arrivé après une succession d'aventures qui forment une véritable odyssée. Vers 1609 l'empire d'Ethiopie échut à un prince schismatique, nommé Jacob, qui entreprit de détruire dans ses Etats la religion romaine. Son frère Susneos, par ambition plutôt que par piété, se mit à la tète des catholiques persécutés, et, avec leur appui, disputa le trône à Jacob. Après une guerre fratricide qui dura vingt ans, Jacob fut tué dans une bataille rangée et Susneos reconnu négus. Il prit le nom de Sagghedj qui signifie en langue éthiopienne adoré de tous. C'est le père de l'empereur actuel. Le premier soin de l'usurpateur fut d'essayer d'exterminer la race de son frère. De l'impératrice Nazarena Jacob avait eu deux fils, les princes Cosme et Zaga-Christ, c'est-à-dire don du Christ ; l'aîné, Cosme, était alors âgé de dix-huit ans, le second plus jeune de deux ans environ. Tous deux étaient élevés dans l'île de Méroé, résidence ordinaire des enfants du Prête Jean. Aussitôt que Jacob fut mort, l'impératrice envoya en hâte à ses fils quantité d'or et de pierreries, les engageant à se retirer chez des princes amis et à revenir avec une armée venger leur père et réclamer leur patrimoine. Pour mieux assurer leurs projets, les deux frères se séparèrent,

non sans verser beaucoup de larmes. Cosme se dirigea vers le sud, où nous n'avons pas à le suivre. Zaga-Christ, accompagné d'environ cinq cents hommes dévoués, tira vers le septentrion et alla demander Thospitalité au roi païen de Fungi, vassal du Prête Jean. Durant quelques mois, ce roi, nommé Orbat, traita magnifiquement le prince, et finit par lui promettre son assistance contre Tusurpateur, s'il voulait devenir son gendre. Mais Zaga-Christ refusa d'épouser une païenne. Orbat, furieux, le retint prisonnier, et ne lui rendit la liberté que moyennant une rançon de 400,000 sequins. Ce prince infortuné essaya d'abord d'atteindre Souakim, qui dépendait du Grand Turc ; mais il fallut y renoncer à cause des bandes armées qui couraient la campagne, et il se dut résoudre, pour gagner l'Egypte, à traverser les grands déserts de l'Arabie sablonneuse. Au moment de s'y engager, le courage manqua à la plupart de ses compagnons, et cinquante hommes seulement restèrent attachés à sa fortune. Le premier désert franchi, les fugitifs se trouvèrent dans les États d'un puissant prince arabe, qui vola la plus grande et meilleure partie du bagage de Zaga-Christ. Celui-ci, craignant mésaventure plus fâcheuse encore, se hâta de reprendre sa course et s'enfonça dans les déserts du nord. Il est à peine croyable ce qu'il souffrit durant cette nouvelle marche de plus de cent lieues à travers des sables brûlants. Une fois même ils pensèrent tous mourir de soif, et, quand enfin ils décou-

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ZAGA-CIIRIST lot

vrirent une citerne, les malheureux s'y ruèrent ensemble avec un tel emportement que la citerne, délabrée, s'éboula, et que quinze d'entre eux furent noyés. Enfin ils arrivèrent en Egypte, où, après tant de maux, il leur fut permis de respirer un peu. Le prince s'y reposa quelques mois ; puis, ne se jugeant pas encore suffisamment en sûreté, il remonta vers Jérusalem, oh vous avez vu, mesdames, qu'il parvint sans encombre.

Il se vint loger au couvent des religieux abyssins, qui le reçurent avec les mêmes honneurs que lui avaient rendus les coptes du Caire. Il alla saluer le bâcha de Jérusalem, et durant toute la semaine sainte il assista pieusement aux cérémonies que font en Téglise du Saint-Sépulcre les chrétiens des diverses communions. Surtout celles des religieux français semblaient le captiver, et il ne cessait de manifester son admiration pour la chapelle que notre dévot roi a décorée de tant de vases d'argent et d'or, et qui est parée de si riches ornements.

M™* DE CUAMESON

J'y ai envoyé deux vases de fleurs en tapisserie^ faits de ma propre main.

LE p. LOUIS JACOB

Ce fut le samedi saint que le prince Zaga-Christ connut son erreur et que ses yeux s'ouvrirent à la vraie foi. Ce jour-là le patriarche des Grecs excom-

munie tous les chrétiens qui se trouvent en la terre sainte hors de son obéissance. En même temps on éteint les cinq cents lampes qui brûlent constamment dans Féglise, et Ton ferme la porte du saint sépulcre. Alors les schismatiques, Grecs, Abyssins, Arméniens, Coptes, qui sont arrivés pour cette cérémonie de tous les cantons de la terre, attendent durant plusieurs heures, pleurant, priant, criant, que le feu descende du ciel et allume les chandelles dont leurs mains sont pleines. Enfin un religieux abyssin, revêtu d'une aube et portant une lampe éteinte, est introduit en grande pompe et enfermé seul dans les ténèbres du saint sépulcre. Bientôt il frappe ; on ouvre ; il sort. prodige ! sa lampe, éteinte "quand il est entré, jette maintenant une vive lueur I La cohue se rue sur le feu divin et y allume ses chandelles ; on voit des fanatiques, poussés d'une dévotion enragée, brûler à la flamme sacrée leurs barbes, leurs mains, leurs gorges, et même, se dévêtant sans pudeur, d'autres parties de leurs corps. Alors commence, au son des cymbales de bronze, une procession hurlante, qui fait trois fois le tour du Saint- Sépulcre. Enfin, quand les pèlerins se sont bien harassés, roussis, égosillés. Us s'en retournent chacun dans son pays, vendant tous sur la route les chandelles miraculeuses, dont ils ont eu soin de faire une ample provision.

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