‹ Homo, poëme philosphiqueChapitre 6 sur 9 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

a Mais quoi 1 me diras-tu^ jusqu'au trépas rattendre,

a Ce bonheur, où mon être est fait pour toujours tendre ?

a Comme le Juif errant du globe fait le tour^

a Sans obtenir jamais l'objet de son amour^

a Incessamment marcher dans un désert de sable

(( Pour saisir du vrai bien la Terme insaisissable,

« Et d'avance savoir qu'on ne le saisira

« Qu'à travers cette mort qui sûrement viendra,

a Cette mort^ du néant épouvantable image^

c< Ohl c'est un sort affreux, qui glace mon courage ! »

Ainsi toujours courant loin de la vérité^ L'homme, dans sa démence ou dans sa lâcheté.

Répugne à se soumettre à l'ordre de ce monde, Avant d'avoir compris ma sagesse profonde.

Oui, le bonheur parfait, oui, la félicité Qui se goûte au séjour de Timmortalité,

40 Homo,

L'homme n'en jouira qu'à la fin d'une vie

Par des œuvres de bien soigneusement remplie.

Entre le ciel et lui, sur Tabîme profond

Du mal, qui sous ses pieds mugit, s'il jette un pont.

Le pont de la vertu, Thomme encore n'arrive

Que trop tard, à son gré, vers la céleste rive.

Mais il est un bonheur qui vient, dès ici-bas,

De chaque acte moral qu'il sème sur ses pas ;

Ce bonheur, Thomme peut le goûter sur la terre.

S'il fait un bon emploi du pouvoir volontaire.

Que l'homme réfléchisse, et même cette peur,

Dont Taspect de la mort parfois trouble son cœur,

D'un plus doux sentiment sera bientôt suivie :

Sous son vrai jour enfin il comprendra la vie.

Comme simple animal, l'homme a, dès à présent,

De biens communs à tous un trésor suffisant.

Trésor dont il jouit par la surabondance

Des dons que l'univers doit à ma bienveillance ;

Moisson qui ne lui coûte, ici-bas, nul effort :

C'est la fraîcheur des nuits, ce sont ces rayons d'or

Que le soleil lui verse en lui mesurant l'heure ;

C'est Toiseau dont le chant vient charmer sa demeure ;

L'eau qui coule à ses pieds, l'ombre des arbres verts ;

Sans compter maintenant les mille biens divers

Qu'à chaque homme isolé, pour aider sa faiblesse,

Le labeur social confère avec largesse.

Tous ces biens naturels sur lui tombent des cieux.

Sans jamais lui coûter d'efforts laborieux.

Or, à l'homme tout seul devais-je plus de grâces

Qu'aux autres animaux, dont les nombreuses races

Chant troisième, 41

Me servent, sans jamais au ciel faire monter

Un seul reproche amer, tendant à m'insulter?

Mais, placé plus haut qu'eux, l'homme a la jouissance

De la volonté libre et de l'intelligence.

Il était juste, alors, pour que tout fût égal.

Qu'outre le poids qu'il porte ainsi que l'animal.

Outre le poids léger de la simple existence.

Il fût seul à porter le poids de la science

Capable seulement du soin de se nourrir.

L'animal ne sait pas qu'un jour il doit mourir ; L'avenir incertain ne trouble pas la béte ; L'homme sous la pensée incline seul la tête.

Mais aussi seul il peut en porter le fardeau ! Au fort de la bataille, ainsi qu'un fier drapeau. Haut levé, pour montrer le chemin de la gloire, Ne pèse pas au bras qui cherche la victoire ; Ainsi l'intelligence est un fardeau léger Pour qui ne reste pas à la lutte étranger.

Dans un cœur courageux s'alimente la flamme Qui nourrit et soutient les facultés de l'âme. Et, loin d'être accablé sous leur poids glorieux. L'homme en lève plus haut sa tête vers les cieux. Au lieu de ce penser de la mort, simple image Qui suffisait tantôt à briser son courage.

Que la mort même alors apparaisse à ses yeux ! Il ne s'en plaindra plus : car son cœur généreux. Sachant que la douleur doit l'ennoblir encore. Sent d'un beau dévouement la soif qui le dévore. Et, brisant tout obstacle à ses transports de feu, A travers le martyre il s'élève à son Dieu I

Si, du reste, il est vrai que l'humaine nature Ici-bas n'atteint pas un bonheur sans mesure, Maigre tous les efforts tentés par la vertu ; L'homme peut-il nier, quand il a combattu, Quand, du plaisir présent faisant le sacrifice. Il a su vaincre en soi quelque penchant au vice, L'homme peut-il nier, après un noble effort.

S'être toujours senti plus tranquille et plus fort ? Et ce calme si pur, cette douceur sereine Que le travail dépose au sein de l'âme humaine, L'homme me dira-t-il que c'est peu pour un cœur Qui sait de ses désirs régler la folle ardeur ? La paix, la paix de l'âme et de la conscience Est du juste ici-bas la seule récompense, Parce qu'elle est du cœur le plus précieux bien ; Entre vous et le ciel c'est un premier lien ; Vous pouvez l'obtenir : une fois obtenue, Une fois que sa source à votre âme est connue. Vous y goûtez d'amour tout ce qu'en peut tenir Un cœur fait pour vouloir bien plus que pour jouir. Car j'ai fait tout dans l'homme avec poids et mesure, Proportionnant tout à sa frêle nature ; Même de plaisir pur il ne peut ici-bas Jouir, que tout autant qu'il n'en abuse pas.

Rappelez-vous les saints qui, dans la solitude, Croyaient être arrivés à la béatitude, Ne me criaient-ils pas : « Assez, Seigneur, assez ! » Leurs cœurs étaient rompus, par la joie oppressés ; C'est qu'il s'agit, pour vous, moins de goûter la joie Que de la mériter en marchant dans la voie.

Chant troisième. 43

Et qu'en ce monde-ci votre fragilité

Est propre à l'action plus qu'à la volupté.

Et c'est par le travail, l'étude, la prière,

Par l'application du pouvoir volontaire,

Que se calmait l'excès de leur, ravissement ;

Tant est stricte ma loi ! tant cet enseignement

Que je vous donne ici, « qu'il faut agir sans cesse »,

Est le seul qui convienne à l'humaine faiblesse ;

Tant l'homme ne doit pas sur la félicité,

Mais sur le devoir seul porter sa volonté !

Vraiment c'est à mes yeux une bien triste chose

Que les tourments que l'homme à son esprit impose ;

Il marche constamment en dehors du droit sens,

Et se tord et s'épuise en efforts impuissants.

Examinez le plan de la science humaine

Telle que l'a construite une raison malsaine :

N'y découvrez-vous pas un affreux désaccord

Entre tous les penseurs? C'est que chacun a tort.

Et que chacun, pourtant, possède une parcelle

De la clarté d'en haut, première, universelle.

— A la distinction de l'être et du vouloir

Il faut les ramener. Là, ce qu'est le devoir ;

Ce qu'est l'état passif; ce que sur l'âme opère

De la sensation la forme passagère ;

Et ce point délicat, d'ombres embarrassé,

a Si l'homme vertueux est désintéressé » ;

Et de la liberté comme de la nature

Les faits coexistants, et leur juste mesure ;

44 Homo.

Et cette double fin de l'homme tout entier, La vertu, le bonheur ; l'une étant le sentier Que le vouloir humain doit suivre sur la terre. L'autre étant pour votre être une fin nécessaire ; Tout cela s'éclaircit par l'effet lumineux .De la distinction des éléments entre eux.

Mais les tristes auteurs de ces mille systèmes [blêmes,

Oîi les chercheurs du vrai vont penchant leurs fronts

Mettant en faux rapports les buts et les moyens,

Tantôt au Jibre arbitre ont assigné deux fins.

Lui donnant à vouloir la pente naturelle ;

Tantôt, contrariant la nature rebelle.

Ils l'ont voulu forcer à remplir le devoir,

Qui de la liberté concerne le pouvoir.

Le stoïqùe insensible à votre être refuse

Le bonheur comme fin ; l'épicurien l'accuse

Et retranche, à son tour, à votre volonté

La vertu comme but de son activité.

L'un donne à la nature une fin volontaire.

Le bien ; l'autre assimile à la loi nécessaire

De la libre action le mouvement moral.

Et, tous deux, confondant le bien avec le mal.

Ils ont, chargeant l'esprit d'une science vaine.

Dévoyé tout à fait l'intelligence humaine.

Or, d'après les esprits se modèlent les cœurs :

On voit l'homme, partout, traduire dans ses mœurs

Ou le faux, ou le vrai de la philosophie ;

A ses enseignements la masse se confie

Chant troisième. 43

Et se façonne au joug de son autorité,

Sans même examiner l'arrêt qu'elle a dicté.

Sur vos erreurs sans nombre interrogez l'histoire :

Les uns, du naturel faisant l'obligatoire,

Et pensant être faits seulement pour jouir,

Ont consumé leur temps à chercher le plaisir ;

Le plaisir, du bonheur vaine et trompeuse image.

Qui s'offre à vos regards comme un brillant mirage,

Mais, fuyant devant vous, ainsi que l'horizon.

Dans un vague sans fin égare la raison ;

D'autres, s'imaginant que la loi personnelle

Devait contrarier la pente naturelle.

Ont craint dans la vertu de trouver le bonheur.

Et dans de vains excès ils mutilent leur cœur :

Ils croiraient s'écarter de la parfaite voie.

S'ils goûtaient par hasard une innocente joie ;

Le penchant naturel, pour eux, c'est l'intérêt.

Et chez eux tout plaisir laisse un remords secret.

Vous ne pouvez sortir d'une si triste ornière Qu'en rejetant au loin cette fausse lumière.

Le bon sens naturel, infaillible flambeau.

Peut assurer vos pas dans un chemin nouveau.

C'est en vous conformant à ce que sont les choses ; En sachant rapporter les effets à leurs causes ; En laissant l'être humain à sa passivité.

Sans le contrarier par votre liberté ;

46 Homo.

En donnant, à son tour, au pouvoir volontaire

Pour devoir l'action, qui seule est de sa sphère ;

En n'attribuant pas le libre mouvement

A ce qui, dans votre être, a lieu fatalement;

En ne confondant pas cette pente absolue

Avec celle qui peut par vous être voulue;

En distinguant toujours de la sensation,

Qui peut être soumise à la libre action.

Cette passivité qui domine votre être.

Et que vous subissez, dont l'homme n'est pas maître;

En évitant toujours de vous choisir pour fin

Le bonheur; en voulant uniquement le bien.

Seul but que vous deviez poursuivre sur la terre,

Parce qu'il convient seul au pouvoir volontaire.

C'est en laissant chez vous chaque chose en son lieu ;

L'être, sous cette loi qu'il reçut de son Dieu

Pour tendre incessamment vers son terme suprême;

Le moi, sous ce pouvoir qui dépend de lui-même;

C'est par là seulement que, selon mes desseins.

En vous s'accompliront vos sublimes destins.

Lorsque l'homme sortit de ma main paternelle, Le seul fait d'être issu de l'essence éternelle Imprima dans son être un attrait primitif Pour le bonheur, sa fin. Tout être en est passif. Moi-même, le bonheur est ma fin nécessaire.

Fin qu'éternellement j'atteins, dans la lumière Qui, m'éclairant toujours, me fait dans le seul bien De l'éternel bonheur voir l'éternel moyen.

Chant troisième. 47

Sans cesse bienfaisant, je suis heureux sans cesse; Par ma félicité se prouve ma sagesse; La mesure du bien est celle du bonheur, Et le mal à son tour mesure le malheur.

L'homme est un petit dieu formé sur mon image : Il est dans l'univers mon plus parfait ouvrage. Mais il n'est point parfait; il reste inachevé, Pour que lui-même, un jour, après avoir trouvé Le plan qui correspond dans ma sphère à la sienne. Il calque sur ce plan sa destinée humaine.

Plus il fera le bien, et plus, dans sa bonté. Il goûtera de joie et de félicité; Comme aussi, moins son cœur versera sur ses frères De secours généreux, d'exemples salutaires.

De pain, de vêtements, de science et d'amour. Et plus sera complet son désespoir un jour I

Je suis venu montrer la route primitive Que de l'homme aurait dû suivre la force active, Et dont ses pas errants se sont tant écartés Qu'il fallait à ses yeux de nouvelles clartés.

Pour comprendre et goûter ma sagesse suprême. L'homme doit pénétrer plus avant dans lui-même : Voici le plan par moi conçu pour que le cours De votre activité renaisse tous les jours.

Ma main a disposé votre moi de manière Que toujours un besoin le presse sur la terre;

48 Homo,

Parfois, c'est l'appétit, c'est la soif ou la faim ;

D'autres fois, c'est l'amour qui tourmente son sein ;

Mais c'est par-dessus tout le désir de connaître :

Votre esprit au repos ne saurait se soumettre;

De la création admirant la splendeur,

Il voudrait l'embrasser dans toute sa grandeur;

En même temps pour vous toujours luit ma lumière ;

Mais, comme sur son axe on voit tourner la terre, "

Ne reflétant jamais le jour que d'un côté.

Sur soi-même se meut aussi l'humanité.

Ne recevant jamais sans borne et sans mesure

Les rayons lumineux de la vérité pure. ^

Ainsi l'esprit humain, toujours gardant l'espoir

D'éclaircir chaque point qu'il n'a fait qu'entrevoir,

Dans l'exercice actif qu'il donne à sa faiblesse.

Pour servir mon dessein, marche presque sans cesse.

Comment donc ici-bas vous pourrais-je affranchir

De l'obligation de lutter et d'agir?

Ce serait, quant à l'homme, arrêter de ce monde

Les lois et les ressorts dans leur marche féconde;

Ce serait, vous plaçant une fois dans les cieux.

Vous faire partager le sort des bienheureux;

Ce serait, dispensant l'homme de toute épreuve.

Du vrai bonheur pour lui laisser jaillir le fleuve.

Avant que de sa part un mérite réel

Ait justement conquis le royaume éternel.

Non, non, je ne viens pas, tant qu'ils sont sur la terre,

Dispenser les mortels de toute épreuve austère.

Et, comme un philosophe au savoir suborneur,

Dès ici-bas promettre un facile bonheur.

Chant troisième. 49

Le bonheur est la fin de l'être ; cette vie

Ne peut pas le donner à l'âme inassouvie ;

Pour aller au bonheur elle n'est qu'un chemin :

Quel homme de son être ici trouve la fin?

Le pouvoir, la beauté, les honneurs, les richesses

Laissent au fond des cœurs de nouvelles tristesses,

Et, même le savoir, tout ne donne ici-bas

Qu'un désir plus ardent d'un bien qu'on n'atteint pas.

Parce qu'ayant voulu que le moi volontaire

Agît pour mériter, tant qu'il est sur la terre.

Je devais lui donner ce renaissant désir

D'un bien qu'il poursuivrait sans pouvoir le saisir.

Mais, pour vous soutenir durant votre voyage.

Le chemin est semé d'onde pure et d'ombrage.

Et de doux fruits qu'y joint l'arbre de la vertu.

Quand par l'homme lui-même il n'est pas abattu !

Rapportez, pour mieux voir l'homme dans son ensemble,

Ses éléments divers au nœud qui les rassemble.

Au moi libre. En voici la triple faculté :

Raison, et conscience, et réceptivité.

La première fait choix des moyens; la seconde

Du juste et de l'injuste est la règle féconde;

La réceptivité recueille un sentiment

De peine ou de plaisir; alors le jugement.

Voyant à quel effort le moi doit se soumettre.

En instruit celui-ci; qui de vouloir est maître.

5o Homo.

Or, c'est un fait connu, qu'en voulant le bonheur, Le moi pour résultat n'obtient que la douleur; C'est que la Volonté pour jouir n'est pas faite, Et doit vouloir le bien : là, son rôle s'arrête. Une fois accompli comme le veut sa loi.

De soi-même le bien vient réjouir le moi.

Ce n'est pas d'un bonheur sans fin et sans mélange. Car du moi constamment la relation change.

Le monde extérieur, selon l'heure et le lieu. Sans cesse modifie, altère son milieu; L'état du libre moi n'est pas inaltérable.

Comme celui de l'être en sa sphère immuable.

Mais le moi, pour le bien quand il a combattu. D'un bonheur suffisant voit payer sa vertu.

En toute occasion oti le bien est à faire.

Entre le résultat et le moi volontaire, Pour vous en détourner, se place l'intérêt; C'est à la volonté d'en combattre l'attrait, Et d'obéir toujours à la loi de justice.

En faisant du plaisir un noble sacrifice.

Voyez j un pauvre à vous s'offre sur le chemitl; Pour ses petits enfants il demande du pain.

Maïs au bal vous couriez acheter quelque joie, Et distraire l'ennui dont vous êtes la proie ; Pour porter à ce pauvre un généreux secours, Il faudra du plaisir suspendre ici le cours.

Et renoncer à voir la splendide soirée Dont votre âme déjà s'était tout enivrée;

Chant troisième. 5i

Enfin, pour empêcher cet homme de souffrir, A lui donner votre or il vous faut consentir. Examinez-vous bien : du moi libre, en silence, Sous Tamour du plaisir incline la balance ; . Votre amour du plaisir, voilà donc l'intérêt Qui vous vient opposer son obstacle en secret : Entre vous et le but que le devoir vous donne Cet amour s'est placé, pour en^pêcher l'aumône ! Ecartez cet obstacle, et bientôt votre cœur De l'acte goûtera l'enivrante douceur.

Car, non encore fait, le bien n'est autre chose Que ce qui du bonheur peut devenir la cause; Mais fait, la passion n'étant plus dans le cœur. Pour en suspendre encor le goût et la saveur. Il est réellement au sein de l'âme humaine Ce qu'elle trouve en soi de volupté sereine; Et votre âme est alors exempte d'intérêt, Car l'effort rédempteur par vous est déjà fait ! Si donc, quand votre cœur n'a voulu que la joie, Il trouve la douleur, prenez une autre voie ; Et faites sur l'effort qu'impose le devoir De votre volonté porter tout le pouvoir, Et vous recueillerez alors la jouissance Que seule peut donner la bonne conscience.

Qu'en vous tel soit l'effet amené par l'effort Qui de la volonté met en jeu le ressort.

Chacun l'a constaté maintes fois en sa vie.

Pourquoi donc cette voie est rarement suivie ?

52 Homo.

C'est qu'il faut réfléchir, hommes, pour bien saisir Comment du dévouement résulte le plaisir ; Comment ce qui d'abord impose un sacrifice En doux vase de miel change un amer calice ; C'est qu'il faut réfléchir : or l'homme le pourrait, Mais toujours hors de lui court son esprit distrait ; Cependant il se plaint qu'il n'a pas la lumière. Quand lui-même il l'écarté ainsi de sa paupière !

Lorsque le libre moi fait acte de vouloir.

Ce qui fait à l'instant sa force et son pouvoir.

C'est que la passion, plus souple et plus docile,

Sous sa main se transforme et devient un mobile.

Car de la passion, principe de l'amour,

Les mobiles divers émanent tour à tour.

Selon que la raison la corrige et l'éclairé.

Ou que le moi la laisse à sa' pente ordinaire.

La passion, d'abord indifférente en soi.

Devient bonne ou mauvaise, et selon que le moi

Au creuset du droit sens la soumet et l'épure.

Ou la livre sans règle à sa vague nature.

Alors donc que le moi l'a soumise au devoir.

Il devient pour chacun aisé de concevoir

Que, ce changement fait, l'homme trouve en soi-même

Le sentiment du bien et sa douceur suprême :

A la place du mal vous avez mis le bien !

Entre ce bien et vous il se forme un lien !

Mais l'accomplissement de l'effort est pénible :

Il contrarie en vous la faculté sensible.

Chant troisième. 53

Ce n'est qu'après l'effort que votre âme jouit,

Car sans obstacle, alors, elle s'épanouit.

Elle s'épanouit et se métamorphose,

Et savoure à longs traits le flot pur qui l'arrose,

Le sang pur de ce cœur par soi-même immolé,

Qui pour le devoir seul a librement coulé !

Ainsi, dans le moment où son fils prend naissance,

Une mère en travail éprouve la souffrance.

Mais, à peine est-il né, qu'oubliant ses douleurs.

De l'amour maternel elle sent les douceurs ;

Et c'est ce nouveau-né qui causa ses alarmes

Qui va dorénavant remplir ses jours de charmes ;

Comme, après avoir fait le bien, la volonté

A ce bien accompli doit sa félicité.

L'âme alors, ai-je dit, est désintéressée :

Car la coupe de miel n'est par elle pressée Qu'après qu'elle a d'abord souffert pour le devoir ; Si c'était dans l'instant de l'acte du vouloir Que la personne humaine en ressentait la joie. De l'intérêt dans l'acte elle serait la proie ; Mais le moi pour vouloir est tenu de souffrir ; Au moment de l'effort il ne saurait jouir :

La sensibilité lui transmet sa souffrance ; Il ne jouit qu'après qu'il s'est fait violence...^ — Voilà donc démontré le fait tant contesté, Le fait si grand, si beau de votre liberté !

Donc à qui fit le bien laissez sa récompense, A qui ne l'a pas fait laissez.... sa conscience.

54 Homo,

Mais ce n'est pas pour l'homme isolé seulement Que je viens exposer, dans cet enseignement, Le plan sjimple et parfait de mon sublime ouvrage ; De chaque individu fidèle, exacte image.

Chaque peuple ici-bas a pour fin le bonheur ; Et des sociétés le devoir et l'honneur Consiste à faire emploi de leur libre puissance, Pour accomplir en grand l'œuvre de bienfaisance.

N'apercevez-vous pas dans les gouvernements

L'ensemble reproduit de tous ces éléments

Que dans l'individu j'ai fait voir tout à l'heure ?

Le penchant primitif dans le peuple demeure :

Comme l'individu, toute société

Tend nécessairement vers la félicité ;

Elle y tend en vertu de la loi de son être,

Et de n'y tendre pas aucun peuple n'est maître.

Mais, pour se diriger dans l'accomplissement

Du devoir, chaque peuple a son gouvernement.

Par le législatif son moi libre s'éclaire

Et se sait obligé ; par le judiciaire

Les motifs sont pesés ; en tant qu'exécutif^

Il agit librement pour tout le réceptif.

Le premier fait les lois, c'est la base profonde

Du droit et du devoir ; là tout le bien se fonde.

Le second examine et juge l'action ;

Selon que du devoir ou de la passion

Chant troisième. 55

Le citoyen repousse ou subit l'influence, Il prononce la peine ou bien la récompense ; Et le chef exécute, en pleine liberté, L'acte bon ou mauvais, fruit de sa volonté.

Alors quelque grand bien, qui suit le sacrifice, Ou quelque mal énorme enfanté par le vice.

Va répandre partout le vaste sentiment Du fait réalisé par le gouvernement.

Si c'est le bien qu'a fait la force executive. Tout le peuple en reçoit une allégresse vive. Que son chef respecté peut goûter avec lui ; Aux viles factions si, vendant son appui.

Un lâche exécutif sous le devoir succombe.

Sur tout le peuple alors la douleur en retombe. Et son chef, triste objet de haine et de décri. Sur un front couronné n'a qu'un laurier flétri.

Dans le rôle d'un peuple et d'une république

Tout maintenant pour vous se conçoit et s'explique :

L'art de se gouverner, pour une nation.

C'est l'art de respecter sa constitution.

Qui commande d'aimer le bien et de le faire ;

De féconder le sol par un travail austère.

D'établir en tous sens entre les divers lieux

Des produits nourriciers l'échange généreux ;

De répandre à grands flots sur la classe ignorante

De l'éducation la clarté bienfaisante ;

De réprimer partout le mal ; d'encourager

Le citoyen d'abord, ensuite l'étranger.

En leur distribuant, avec ordre et mesure, Un droit qui ne soit pas contraire à la nature ; D'unir par le lien de la fraternité Tous les membres épars de la société ; D'aider tous les talents, de chasser la misère, Et de multiplier sans cesse sur la terre.

Ainsi que le soleil fait des fleurs et des fruits. De l'humaine action les merveilleux produits !

[hommes.

Pour rendre un peuple heureux il lui faut les grands Par grand homme entendez comme un total des sommes De tous les dévouements dans un seul dévouement ; Une raison, d'abord, qui voie excellemment Les multiples moyens d'harmonier la sphère Où se meut en tous sens l'intérêt populaire ; Puis un ferme vouloir, qui sache exécuter Les propos de son choix, et qui veuille porter, Quelque obstacle haineux qu'à sa marche on oppose, Le responsable poids d'une si grande cause !

Puis une conscience où la société Reconnaisse à l'instant le droit dans l'équité ; Puis un sens délicat des plaisirs et des peines, Dans leurs effets divers sur les masses humaines ; Puis une intelligence où, voyant le bonheur, Mais n'y tendant jamais par le crime ou l'erreur. Le bien soit le seul but qu'il s'agisse d'atteindre, Sans haine d'aucun homme et sans jamais rien craindre ;

Chant troisième. 5j

Rien, si ce n'est le sort de ces chefs insensés Dont les horribles noms dans l'histoire laissés Proclament à jamais ce qu'ils ont fait d'immonde, Caïn, Sardanapale, Hérode ou Frédégonde !.... Mais, quel que soit l'éclat dont brillent à vos yeux Vos sages, vos héros, vos saints, vos demi-dieux,

[même.

Si chaque homme en son cœur n'entreprend, par lui- D'ennoblir son vouloir, c'est une erreur extrême Que de croire arriver au bonheur général.

Lorsque tous les vouloirs n'évitent pas le mal. Gouvernés, gouvernants, tous ont un même rôle, C'est de faire le bien ; l'électeur sans contrôle Ne doit pas plus agir que l'humble candidat ; La règle est, pour tous deux, le bonheur de l'Etat. Si vous vous proposez tous cette fin commune, De tous points vous viendra la lumière opportune Qui découvre à chacun, entre mille moyens.

Le plus propre au bonheur de tous les citoyens. Mais avez-vous en vue un intérêt contraire A l'intérêt de tous ? Vous perdez la lumière ! D'un seul point dans votre œil arrive la clarté ; De tous les autres points vous vient l'obscurité. Alors vous adoptez l'erreur et l'injustice.

Le préjugé sous vous ouvre son précipice ; Des choses vous tentez de forcer le vrai sens : Les méchants sont les bons, les bons sont les méchants ; Et, quand la passion s'y trouve intéressée.

Deux et deux ne font plus quatre en votre pensée.

58 Homo.

Chacun dit : « L'intérêt public n'est pas le mien, » Et le mal dans les cœurs prend la place du bien. De la vanité sotte et de l'exclusivisme Les fautes, les écarts sont dus à l'égoïsme : L'égoïsme à l'erreur tourne tous les esprits ; Or, l'erreur même, alors, est digne de mépris. La saine politique est dans la bienveillance; Des cœurs bons le bon sens coule avec abondance. Le chef le plus habile est l'homme le meilleur : Ce n'est pas par l'esprit, c'est plutôt par le cœur, Que, prenant sur la masse un légitime empire, Un Lamartine obtient qu'en paix l'État respire ! Candidats, électeurs, aimez le peuple entier,

Et vos pieds du succès connaîtront le sentier

Une fausse grandeur souvent séduit la terre;

La grandeur véritable est dans le caractère.

Ce qui fait grand, et donne aux peuples comme aux rois

Le droit de gouverner et de dicter des lois.

Ce n'est pas le génie aux sublimes audaces,

Aigle dont le vulgaire a peine à voir les traces

Sur la route brillante où pourtant il le suit;

C'est un bon naturel, c'est le bon sens qui luit,

Non des splendeurs du lustre où s'éblouit la vue.

Mais d'une autre clarté, sereine, contenue.

Mais du pur, sympathique et modeste rayon

Qu'on trouve seulement au cœur d'un Fénelon ;

Feu secret, feu divin que la vertu recèle;

Bien plus que son éclat sa chaleur le révèle.

Les peuples, aussi bien que les individus,

Sont constitués grands surtout par leurs vertus!

Chant troisième, 5 9

Grâce au pacte commun, chacun et tous ensemble Vont plus rapidement au but qui les rassemble. Mon plan est un : d'abord à chacun adapté, Il s'applique encore mieux à la société.

Lorsque l'individu, se bornant à lui-même.

N'accomplit de devoirs qu'envers soi, ce qu'il sème Ne profite qu'à lui ; c'est pour lui seulement Qu'il doit garder ses sens et son entendement; Qu'il doit fuir ce qui peut les fausser ou détruise ; C'est pour lui seul qu'il doit travailler et s'instruire, Et perfectionner toutes ses facultés. Mais à l'amour de soi des efforts limités N'élèvent pas bien haut l'homme, sur cette échelle De progrès successifs, que son âme immortelle Doit sans cesse gravir, afin que l'action Le rapproche toujours de la perfection.

Ce Robinson bien vite a parcouru son île.

Et s'endort mollement dans un repos stérile, Si, vivant pour soi seul, ainsi que l'animal, Nul devoir ne l'attache au monde social.

Pour mieux développer sa force et son génie, L'homme à l'homme est lié. Ce pacte d'harmonie Ne se fait pas d'abord par son consentement.

On naît sans le vouloir. Ce n'est pas librement Qu'on reçoit, au berceau, la primitive chaîne Qui, dès lors, vous relie à la famille humaine.

6o Homo.

Mais, plus tard, quand, soudain, secouant son sommeil,

De soi-même le moi s'empare à son réveil,

Il peut, de son pouvoir faisant un libre usage,

Rejeter, s'il le veut, ce premier esclavage;

Oui, l'homme jusque-là peut porter son pouvoir :

Mais à faire le bien consiste son devoir.

Et le bien, je l'ai dit, ne se fait sur la terre

Qu'à l'aide de l'effort moral et volontaire ; Et nul effort moral ne saurait s'accomplir,

Sans une occasion de lutter, de souffrir.

Or, quelle occasion vient, dans la solitude.

Faire à l'homme égoïste unç tâche si rude,

Lui qui, de ses pareils négligeant les besoins,

A son bien personnel limite tous ses soins?

C'est donc en acceptant la charge de la vie,

D'abord involontaire, ensuite consentie;

C'est donc en resserrant, par votre volonté.

Votre premier lien avec l'humanité.

En employant pour elle et le temps et l'espace.

Que je mets devant vous, pour que le bien s'y place ;

C'est en reconnaissant dans chaque homme à son tour

Un frère, un compagnon digne de votre amour.

L'ami pour qui chacun doit travailler sans cesse.

Et qui devra l'aider aussi dans sa détresse;

C'est en vous consacrant, pour la société,

Au vrai culte de l'art et de la vérité ;

C'est, dis-je, en subissant par amour la souffrance.

Que d'un progrès réel vous aurez l'assurance,

Et qu'en vos cœurs légers naîtra le sentiment .

Du devoir tout entier, accompli librement.

Chant troisième, 6i

La souffrance, après tout, le plus souvent qu'est-elle? Est-ce donc une pointe acérée et cruelle?

Non, c'est un simple effort, qui se fait aisément : Au martyre l'épreuve arrive rarement.

Toutes ces notions, je vous les communique

Pour que chacun soi-même à soi-même s'explique.

Et, se connaissant bien, puisse aussi découvrir

Chez les autres mortels ce qui les fait agir.

Dans tout homme, le fond reste toujours le même :

Tous tendent au bonheur, des êtres fin suprême.

Mais ils ne suivent pas tous le même chemin. .

Dans l'espace et le temps, du jour au lendemain.

Ils vont du bien au mal. Seul je connais la somme

Des changements divers qui se passent dans l'homme ;

Mais tous ces mouvements, traduits en action,

Dévoilent l'intérêt ou l'immolation.

Partout où vous verrez briller le sacrifice.

Vous direz : « Le motif est empreint de justice; »

Partout où vous verrez dominer l'intérêt, *

Vous direz : « L'agent libre au devoir s'est soustrait. »

Quant à ces actions qu'on croit indifférentes.

Les sources n'en sont pas toujours bien apparentes ;

Mais ma loi les connaît, et là l'intention

Aura sa récompense ou sa punition.

Elles viennent souvent d'une action première

Où l'homme, en agissant avec pleine lumière,

A pu de la vertu suivre d'abord la loi.

Ou, sans raison, céder au seul amour de soi.

02 Homo.

Ce qu'on en voit au bien peut n'être pas conforme, Et séduire pourtant au moyen de la forme.

Ainsi le trait plaisant qu'on lance à son prochain Peut sembler, décoché par une adroite main.

N'avoir pas le venin d'une haine actuelle.

Mais peut-être qu'il sert une ancienne querelle, Quelque ressentiment, des autres inconnu, Dont le cœur du méchant soudain s'est souvenu. De même, très-souvent, on ne voit nul mérite Dans un acte bien simple, et dont l'homme s'acquitte Comme instinctivement, sans y paraître avoir Du moi libre et moral appliqué le pouvoir; Mais c'est le résultat d'une bonne habitude.

D'un combat, qui d'abord a coûté de l'étude, Des efforts et des soins, et qui fait mériter Au jour oU la vertu doit avec moi compter.

Deux principes divers sont donc dans l'âme humaine, Qui vous font accepter ou rejeter la peine.

Selon que votre moi cède à la passion, Ou que la volonté se porte à l'action.

L'un est cet intérêt qui vous tente sans cesse; L'autre est ce pur amour, qui se désintéresse En chassant tout motif au devoir étranger, Et qui toujours préfère au plaisir passager De l'empire de soi l'épreuve patiente.

Du cœur qui veut le bien tout intérêt s'absente. Puisqu'il faut pour vouloir un généreux effort ! Mais, puisqu'en résultat votre bonheur en sort,

Chant troisième. 63

Vous voyez que pour vous le bien, dans mon système,

N'est que le vrai moyen du bonheur, fin suprême,

Et que l'homme, y sauvant aussi sa liberté,

Y jouit seulement d'un bonheur mérité.

Je parle du bonheur issu de la souffrance.

Que vous ne recueillez que de la conscience.

Lorsque pour le bien seul vous avez dû souffrir;

Non du bonheur qui peut du dehors vous venir.

Quand, pour le seul amour de la beauté morale.

Dans soi l'on a vaincu la passion vénale.

On ressent un bonheur plein de sérénité.

D'autant plus doux au cœur qu'il vous a plus coûté.

Dans ce monde, voyant rester dans l'indigence

L'homme laborieux, voyant l'intelligence.

Le mérite modeste et les humbles vertus

Languir obscurément, oubliés, méconnus;

L'homme a cru qu'ici-bas, manquant sa récompense,

La vertu ne goûtait aucune jouissance.

Et s'est imaginé que j'exigeais de lui

Une tâche où son cœur, privé de tout appui.

Devait incessamment, pour mon seul bénéfice.

Sans compensation voler au sacrifice.

Mais, même alors qu'ils n'ont, pour payer leurs efforts.

Aucun de ces faux biens qui viennent du dehors.

Les bons trouvent encor, dans le fond de leur âme,

Le prix qu'en leur faveur la justice réclame.

Pour ces biens du dehors, l'or avec ses splendeurs,

La popularité, le pouvoir, les honneurs.

Puisque vous les voyez, sans choix et sans mesure.

Sembler récompenser et l'intrigue et l'usure,

64 Homo,

Plutôt que l'humble effort du mérite ignoré,

Comprenez donc par là combien s'est égaré

Un siècle corrompu qui croirait de ses peines \

L'homme de bien payé par des choses si vaines.

Noîi, non, dès ici-bas, quand il a combattu,

L'homme trouve en son cœur le prix de sa vertu.

Voyez d'un Henri Clay le noble caractère ! [mière,

Croit-on que son grand cœur, quand, tout plein de lu-

II dit si simplement : «Je préfère au pouvoir

L'honneur de demeurer fidèle à mon devoir (i) »,

Croit-on que son grand cœur manqua sa récompense.

Parce qu'il refusa l'indigne présidence?

Non, car de son amour pour son pays ingrat.

De l'accomplissement de son noble mandat,

De son devoir enfin et de ses sacrifices

Le grand homme tirait sa gloire et ses délices !

(i) « I would rather be right than président. »

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