‹ Homo, poëme philosphiqueChapitre 7 sur 9 · CHANT QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHANT QUATRIÈME

Réfutation de la doctrine de l'intérêt bien entendu.

a Vous ne m'apprenez rien, dira quelque savant,

Cette doctrine-là m'était connue avant. »

Il existe en effet un singulier système,

Qui croit se voir ici, dans son erreur extrême.

Cet étrange système a toujours prétendu

Trouver, dans a l'Intérêt sagement entendu »,

Le principe moral, la règle d'une vie

Qui doit de pur amour être toute remplie.

Il mérite son nom d'égoïsme prudent.

Il ne vous offre plus qu'un sophisme évident.

Maintenant que pour vous brille, calme et sereine,

L'infaillible clarté de la raison humaine.

Il se dit partisan du bien, mais à ses yeux

L'acte libre consiste à vouloir être heureux ;

66 Homo,

De sorte qu'il soumet votre moi volontaire

A ce que ce pouvoir doit soumettre, au contraire.

Or, je l'ai démontré, c'est un pur contre-sens ;

On consume sa vie en efforts impuissants,

Quand la sensation, fugitive, arbitraire,

Remplace du devoir l'impératif austère.

Que devient en effet la liberté du moi,

De la sensation s'il doit subir la loi ?

D'autre part, si le but que le moi se propose

Est le bien, pourquoi donc vous dit-on autre chose,

Et se sert-on de mots faits naturellement

Pour vous communiquer un autre sentiment ?

Quand le mot intérêt fit-il jamais entendre

Le but de la vertu ? Voudrait-elle y descendre,

Elle qui veut toujours s'élever au devoir ?

Quand enfin l'homme a-t-il jamais pu concevoir,

Lorsqu'on vient lui parler de vertu, de sagesse,

Autre chose qu'un but qui le désintéresse ?

Donc, si je comprends bien cet étrange intérêt.

C'est un pur dévouement, où s'intéresserait

Uniquement à soi l'héroïque victime.

Composant sa vertu des éléments du crime.

Et sachant conformer sa sensibilité

Aux horribles tourments de la félicité ?

De mots et de pensée orgueilleux solécisme,

L'intérêt dévoué c'est le triste égoïsme.

Qui, sous un vêtement au devoir emprunté.

Veut à ses propres yeux cacher la vérité.

Le vrai, c'est qu'il n'a pas la lumière féconde

Capable d'éclairer et de sauver le monde ;

Chant quatrième. 67

C'est qu'il s'est dépourvu du courageux vouloir De porter par amour le moi libre au devoir, Et, confiant votre êtrô à la loi nécessaire, Sans en embarrasser le pouvoir volontaire, De mettre celui-ci dans l'obligation De lutter seulement contre la passion ; C'est que cet intérêt, qu'avec art il calcule. Est de l'effort pour lui l'unique véhicule, Et qu'il sent le mépris dont on le couvrirait, S'il s'était appelé simplement l'intérêt.

Pour son seul intérêt le moi n'a rien à faire ; Mieux il est entendu, plus on doit s'y soustraire ; L'intérêt n'est toujours qu'un penchant au plaisir ; Qui veut son intérêt refuse de souffrir.

La volonté qui prend l'intérêt pour mobile S'annule par le fait et devient inutile.

Le vouloir n'est pas fait pour aller au plaisir ; La réceptivité seule peut en jouir, Après que le vouloir, en voulant la souffrance, A contre son attrait exercé sa puissance.

Lorsque c'est l'intérêt que l'on dit de vouloir, Ce n'est donc qu'un plaisir qu'on dit de recevoir. Mais c'est après l'effort que le devoir demande. Qu'il est juste qu'en vous la douceur s'en répande ; Quelque bien entendu que soit son intérêt, L'homme ne souffre pas à suivre son attrait.

Ou ce triste système au pouvoir volontaire Impose comme but le plaisir sur la terre ; Ou bien c'est du bonheur, votre dernière fin. Qu'il veut dans le plaisir vous fournir le moyen.

68 Homo.

Mais, si le moi moral au plaisir devait tendre,

Quel mérite jamais en pourriez- vous attendre ?

Vos actes seraient dus à votre lâcheté.

Au lieu de provenir de votre volonté ;

Et, si c'est le bonheur que la libre personne

Doit vouloir, comme un but que la raison lui donne,

N'apercevez-vous pas que la passivité

De l'être le dispense ici d'activité.

Puisque, indépendamment du pouvoir volontaire.

L'être a vers le bonheur un penchant nécessaire ;

Puisque la liberté ne subsisterait plus.

Ou se gaspillerait en efforts superflus,

A vouloir vainement une fin vers laquelle

L'être tend forcément par la loi naturelle ?

Non, non, d'un tel système il ne peut résulter

Rien qui vers le bien seul doive jamais porter.

Il va contre le but qu'il dit vouloir atteindre ;

De vos systèmes faux c'est là le plus à craindre ;

De la philosophie il ignore à la fois

Les premiers éléments et les plus simples lois ;

Sa formule d'abord vient choquer la logique ;

Et la morale, en lui, confusément applique

Au but qui ne convient qu'à votre volonté

Un ressort impuissant, la sensibilité

La sensibilité, faculté réceptive.

Ne saurait remplacer votre puissance active ; Quand votre moi moral a voulu librement.

Elle en reçoit toujours l'intime sentiment, Sentiment que proclame alors la conscience Comme conforme ou non à cette autre puissance,

Chant quatrième. 69

La raison, qui, du moi choisissant le moyen,

A dû lui commander, non le mal, mais le bien,

En le laissant lui-même, avec indépendance,

Vers ce bien ou ce mal incliner la balance.

La sensibilité laisse jouir le moi

De tout ce qu'il a fait de conforme à la loi ;

Elle ne pourrait pas, transformant sa nature,

Tirer de l'intérêt une volupté pure ;

Car l'intérêt n'est rien que cette passion

Qui réside en vos cœurs, attendant l'action,

Pour laisser place en vous, sous le moi volontaire,

Au chaste et pur amour né du devoir austère.

C'est donc du libre moi, c'est du pouvoir actif.

Que l'efifort doit venir, et non du réceptif.

Si le mot intérêt n'est pas le synonyme

De mal, dans tous les cas c'est le bien qn'il exprime,

Ou prétend exprimer. S'il veut dire le mal.

Le système se met plus bas que l'animal ;

S'il veut dire le bien, alors c'est ce bien même

Qu'il faudrait vous montrer comme fond du système ;

C'est cet amour du bien pour le bien seulement

Qu'il faudrait établir comme son fondement ;

Car, de quelque façon que l'on puisse l'entendre, A l'acte du vouloir on ne peut pas s'attendre.

Si l'on ne donne pas au moi l'occasion

De lutter noblement contre la passion ;

C'est ce fait démontré, qu'en telle circonstance

Au plaisir vous avez préféré la souffrance.

Qui peut seul établir et votre liberté.

Et votre droit ensuite à la félicité.

yo Homo.

Au plaisir qu'est-ce doi^c que votre moi préfère,

Lorsque, de l'intérêt faisant sa seule affaire.

Il n'y peut opposer, dans la volition,

Que ce même intérêt pour motit d'action ?

Qu'on me dise qu'en fait l'homme est porté sans cesse

— A part l'instant du bien — vers ce qui l'intéresse,

Et que la passion est dans le sang humain,

Y fermentant toujours, comme un puissant levain ;

Je le reconnaîtrai ; car c'est là le principe

De ces besoins divers dont l'homme participe,

Et qui causent en lui, dans l'espace et le temps.

De son activité les divers mouvements ;

C'est ainsi qu'il en est tant que la conscience

D'un devoir à remplir avec indépendance.

Ne vient pas exiger de la réflexion

Un principe moral, qui règle l'action.

Mais, dans l'acte du bien, quand il s'agit de faire

Quelque pénible effort, c'est alors le contraire

Du mobile qui porte à l'aveugle plaisir.

Que son pouvoir moral doit librement choisir.

Le devoir ne peut être où n'est pas la souffrance :

Souffrez d'abord ; après viendra la jouissance

D'avoir fait le devoir, d'avoir voulu souffrir.

Et non d'avoir voulu, dans l'acte, le jouir. .

Le moi, quand se produit pour lui la récompense.

Déjà n'est plus voulant ! voyez la conséquence :

Il jouit du bonheur, mais ne l'a pas voulu I

L'acte moral est fait ; dès lors, fait absolu.

Et non plus contingent, non plus chose incertaine

Dépendant du vouloir de la personne humaine.

Chant quatrième.

Rien ne peut empêcher le fait d'avoir été ;

Si donc, alors, du fait sort la félicité,

C'est indépendamment du pouvoir volontaire,

Car avec l'acte libre il n'a plus rien à faire.

Or, dans l'acte, il est vrai, le moi devait souffrir,

Mais du fruit de son acte il a droit de jouir f

Nul intérêt, alors, ne le presse et domine;

Le bien l'a revêtu d'une force divine.

Le bonheur qui suit l'acte est l'effet d'une loi

Que vous n'avez pas faite et qui provient de moi ;

J'ai voulu, quand j'ai mis l'homme sur cette terre.

Qu'il subît du bonheur la pente nécessaire.

Sans jamais éprouver de pure volupté

Que celle qui suivrait l'acte de liberté.

Mais« dès que, par l'épreuve ennoblissant son âme.

Du pur amour en elle il allume la flamme.

Dès qu'en sa liberté l'homme a fait l'action.

Dès qu'il a dans son cœur vaincu la passion.

Il devient digne, alors, de la volupté pure

Qui se répand à flots dans sa noble nature.

Les êtres non doués de cette liberté, Qui n'appartient qu'à vous, ont la félicité Qu'à des degrés divers leur doit ma providence ; Mais l'homme seulement peut, après la souffrance. Boire à ma propre coupe un miel pur, un nectar Que sa vertu lui fait mieux goûter. Tôt ou tard. Ici-bas ou là-haut, la vertu passagère, Ou la vertu que rien n'affaiblit et n'altère,

72 Homo,

Le plus faible degré de dévouement réel, Aussi bien que l'effort du généreux mortel Qui, comme Washington, durant toute sa vie, Travailla noblement au bien de sa patrie; Toute digne action, n'importe à quel degré D'éclat ou de grandeur le devoir s'est montré ; Tout ce qui, s'imposant la loi du sacrifice, A quelque droit de faire appel à ma justice, Tout devra recevoir sa récompense un jour, Car le bonheur est fait pour répondre à l'amour !

C'est à tort qu'on reproche à la vertu, sans cesse. Qu'après tout le plaisir en secret l'intéresse; Que je n'entende plus, d'autre part, l'intérêt Prétendre que du bien, comme elle, il suit l'attrait. La vertu véritable est désintéressée ; Tandis que l'intérêt toujours à la pensée Offre, malgré le fard dont il sait se couvrir. Le spectacle honteux de la pente au plaisir.

Lorsque le partisan de ce triste système Fait le bien, c'est qu'alors, infidèle à lui-même. Il a pris, pour le faire, un tout autre chemin Que celui qu'il prétend tracer au genre humain. Vous ne pouvez trouver, sur la route qu'il trace. Aucun mobile actif qui puisse être efficace.

L'intérêt comme bien ne peut être entendu.

Pour sauver l'homme, hélas ! par l'intérêt perdu ! L'intérêt ! qu'à l'envi le monde le flétrisse ! C'est l'antique ennemi du bien, de la justice;

Chant quatrième. 73

C'est le poison subtil qui, sous des noms divers,

A sali, corrompu, désolé l'univers.

N'est-ce pas l'intérêt qui, dans la plus grande âme

Où du génie humain ait resplendi la flamme,

A, du patriotisme empruntant le beau nom.

De l'humanité fait une chair à canon ?

Malgré ses beaux projets de fortune agrandie.

Qu'il dit vouloir un jour laisser à sa patrie.

Ce n'est qu'un intérêt qu'en vain il dirait pur

Qui tient ce gros banquier, au fond d'un antre obscur.

Comptant et recomptant les écus qu'il entasse.

Sans jamais s'attendrir sur l'indigent qui passe?

Tout le mal qui se fait dans la société

Vient de l'intérêt seul, la grande iniquité !

C'est quand un siècle arrive à croire à sa doctrine.

Qu'il sème sur ses pas ruine sur ruine;

C'est pour avoir subi le prudent intérêt.

Pour n'avoir consulté que ce flatteur secret,

Qu'on » vu récemment la paisible Amérique

Se déchirer le flanc, dans une guerre inique.

C'est pour avoir rêvé qu'en dehors du devoir

Pouvaient être et la règle et le but du vouloir.

Que, par ambition, dans un jour de délire.

Ce peuple harmonieux a, méprisant sa lyre.

Tenté d'en diviser, dans un stérile effort,

En deux luths séparés le merveilleux accord.

Le funeste débat issu de l'esclavage

N'a produit chez ce peuple un conflit si sauvage.

Que par ce faux calcul, qui des deux sections

Dès longtemps fomentait toutes les passions :

Que, ne devant viser qu'à leur seul avantage,

Les peuples sont tenus, fût-ce par le pillage,

Fût-ce en trempant leurs mains. dans un sang fraternel,

A Pintérêt-devoir d'élever un autel.

Car, alors qu'on transige avec la conscience.

Alors que l'action vise à la jouissance,

Alors que, l'intérêt tenant lieu du devoir,

Au désir du profit se réduit tout vouloir.

L'inévitable effet d'un semblable régime

Est de précipiter un peuple dans le crime.

Si, du vil intérêt le peuple américain

Faisant le sacrifice au seul amour du bien.

N'eût eu pour l'animer, au seuil de cette guerre,

Que la voix du devoir et son accent austère.

Le Nord aurait au Sud restitué ses droits.

Et, d'autre part, le Sud, par le respect des lois.

Eût, avant d'écouter un conseil trop perfide.

Avant que de son cœur l'élan fût trop rapide.

Avant que de briser sa constitution.

Vaincu dans soi d'abord sa folle ambition;

Et de tous les États l'accord et l'harmonie

Eût maintenu la paix dans la grande patrie ! ,

Voyez la différence entre devoir et droit :

Chacun peut renoncer à ce que l'on lui doit.

Mais qui peut renoncer à son devoir? Personne ?

L'intérêt n'est qu'un droit, qu'à chacun j'abandonne

Quand l'usage au"devoir n'en [est pas opposé :

S'il n'est qu'un droit, dès lors un cœur bien disposé

Peut en faire, au besoin, un noble sacrifice;

Il peut, pour assurer la paix dans la justice.

Chant quatrième, jS

Se priver de ce droit, en tournant au devoir

Ce généreux effort de son libre pouvoir.

Le Nord comme le Sud, pour éviter la guerre,

Auraient pu renoncer, chacun à sa manière,

A ce triste intérêt qui les faisait mouvoir :

Mais, comme ils s'étaient fait de leur droit un devoir.

Ils furent mus par lui ; sous sa triste influence

La volonté de l'homme abdiqua sa puissance.

Cela vous prouve assez que l'intérêt n'est pas

Propre, comme le bien, à diriger vos pas :

Il exerce sur vous une force étrangère ;

Tandis qu'en ne voulant que le bien, au contraire,

Votre moi reste libre et votre volonté

Conserve en agissant toute sa dignité.

Supposez que celui qui prône ce système

Désire aller au bien et que vraiment il l'aime;

Supposez que son cœur, meilleur que son esprit.

Désire se plier au devoir qu'il chérit.

Quel est pour l'accomplir son procédé logique ?

Se dira-t-il : « Le bien tel que je me l'explique

Est de toujours chercher mon plus grand intérêt :

Or la raison me dit que c'est lorsque j'ai fait

Le bien, que le bonheur vient enivrer mon âme? »

Par ce cercle évident, que bien haut.on proclame,

On croit avoir tout dit; mais attendons un peu.

Qu'entendez- vous par bien? Ici, pas de milieu.

« C'est, nous avez-vous dit, tout ce qui peut me plaire,

Et conserver mon cœur. — Fort bien, la chose est claire :

y 6 Homo.

Rechercher le bonheur est votre unique loi.

— Mais non, reprenez-vous, car j'entends, sur ma foi, Lutter pour obtenir le bonheur. — Mieux encore! Car le moyen moral, la lutte, que j'honore,

Vous dites l'employer. Mais dans l'intention, Quel est le but moral qu'aura votre action ?

— Ce sera le bonheur, c'est ma fin naturelle. » Nous y voilà, le bien, c'est, dans votre cervelle. Vouloir votre bonheur ainsi que la vertu !

Sur ce faible terrain aisément est battu Tout penseur insensé, qui du but nécessaire Veut faire en même temps jane fin volontaire. Le bonheur n'est pas fait pour que votre pouvoir. Votre moi personnel, s'applique à le vouloir. S'il voulait le bonheur, la fin pour lui fatale, Qui donc pour lui voudrait à la pente immorale Dans le même moment s'opposer? Qui voudrait Le moyen, s'il voulait, lui, la fin, l'intérêt? Le moment du vouloir, moment indivisible.

Ne peut être celui du jouir; impossible De vouloir l'intérêt dans le même moment Oïl le moi doit vouloir le bien seul, librement.

De vouloir le bonheur mon système dispense :

Le bonheur est du bien voulu la conséquence; Qu'au bien l'homme avant tout porte sa volonté. Après il aura droit à la félicité ; Et ma loi dans son cœur saura bien la répandre; Bien plus que le bonheur le bien se fait attendre :

Chant quatrième. 77

A vous récompenser, moi, je suis prêt toujours; Mais à faire le bien, vous, passez-vous vos jours? Lorsque l'œil s'est ouvert, il reçoit la lumière; Au soleil c'est à vous d'ouvrir votre paupière. Ainsi, quand s'est ouvert le cœur par l'action, Le bonheur y répand sa suave onction, Et l'âme, à ce parfum dont elle se pénètre.

Tressaille en pressentant ce que le ciel doit être ; Car le bonheur qu'ici peut goûter votre cœur N'est qu'un faible avant-goût du céleste bonheur! Là le baiser d'amour n'est pas, comme, en délire, Pour enflammer vos sens, Byron a pu le dire.

Long, long, long seulement ; mais ce divin baiser Ma bonté sur vos fronts pourra l'éterniser !

Dans l'ordre social, l'homme se trouve à toute heure

De vouloir avec fruit la chance la meilleure.

Vous comprendrez ici, dans sa simplicité.

Quel instrument de bien est la société.

Quand l'homme se limite à l'amour de lui-même.

Vous avez vu combien sa faiblesse est extrême ;

N'étendant qu'à soi seul son sentiment moral,

A peine monte-t-il plus haut que l'animal ;

En abaissant ainsi son pouvoir volontaire.

Il végète, plutôt qu'il ne vit sur la terre.

Il en est autrement quand, par un libre effort.

Avec le genre humain il se tient en rapport.

Là le bonheur devient une fin légitime ;

Alors non -seulement le moi le veut sans crime,

78 Homo, *

Mais il le doit vouloir ; car le bonheur commun,

C'est le bien, le devoir de tous et de chacun.

Oui, la pierre apportée au public édifice.

C'est véritablement le bien ; le sacrifice

Est le puissant levier qui fait mouvoir le cœur,

Quaflid le moi librement de tous veut le bonheur.

Quand à son frère ainsi l'on se donne soi-même,

Et non soi-même à soi, quand c'est autrui qu'on aime,

Quand pour autrui l'on veut travailler et souffrir.

On réalise en plein la grande loi d'agir !

Là, le devoir de Paul, c'est le bonheur de Pierre,

Et de Pierre à la fois le devoir est de faire

A Paul tout le bonheur qu'il peut dans son amour

Noblement déverser sur ce fi"ère à son tour.

Alors les facultés toutes s'améliorent ;

Les obstacles au bien, les vertus les dévorent,

Comme un feu destructeur qui consume les murs

Où s'abritent du mal les bataillons obscurs.

C'est alors que vraiment vers ses destins sublimes

On voit l'homme avancer; franchissant les abîmes

De l'espace et du temps, il calcule les jours

Que consume à courir chaque astre dans son cours ;

L'agriculture au sol livre avec confiance

Du lin et du froment la féconde semence ;

Le commerce les prend dans sa puissante main.

Pour les distribuer à tout le genre humain ;

La navigation, qui connaît les étoiles,

D'un continent à l'autre ouvrant ses mille voiles,

Les livre au vent, qui porte à cent peuples divers

Les produits d'un labeur que bénit l'univers.

Chant quatrième. 79

L'industrie et les arts de la brute matière

Font sortir à leur tour la forme et la lumière ;

Les lettres^ la science, avec la poésie,

Embellissent encore cette terre choisie ;

Et l'homme, alors, au fond d'un cœur reconnaissant,

Eprouve d'adorer un besoin si puissant.

Qu'élevant vers le ciel son âme et son langage.

Il en rend de soi-même un plus beau témoignage ;

Car tout hymne d'amour qu'exhale alors son cœur.

Et qui fait éclater ma gloire et ma grandeur,

Ne tend qu'à mieux prouver que l'humanité même

A fait un pas de plus vers le vrai bien qu'elle aime.

Ainsi, sorti passif des mains du Créateur,

L'homme par l'action remonte à son auteur.

Et trouve, dans l'amour dont ma bonté l'inspire,

La preuve que son cœur a de son noble empire

Enfin pris librement ferme possession.

Et par l'amour du bien vaincu la passion !

Or, ces bienfaits divers, cette riche abondance

De grains, de vêtements, de forces, de science.

De puissants mouvements, pour augmenter l'essor

Du cœur et de l'esprit vers le bien, le seul port ;

Tout cela ne sort pas de l'effort solitaire.

Mais de l'effort commun de l'homme sur la terre ;

Tout cela ne vous vient que de la volonté

Des hommes réunis pour la société ;

Et, lorsque les malheurs fondent sur votre race,

Lorsque, de vos foyers cherchant en vain la place.

8o Homo.

Vous trouvez le désert régnant autour de vous ;

Lorsque l'arbre charmant et le ruisseau si doux [pure,

Qui vous donnaient leurs fruits et leur eau fraîche et

Semblent, ayant changé de site et de figure,

Ne vous plus reconnaître, au milieu des tombeaux

Dont la guerre a jonché vos paisibles hameaux ;

Lorsque, le front chargé de sombre inquiétude, [rude ;

L'homme à l'homme devient ou trop souple, ou trop

Lorsque, au lieu de l'espoir qui brillait dans les yeux

De l'étranger venu pour visiter vos cieux,

Vous lisez dans son air triste et mélancolique

Son désappointement, en voyant l'Amérique,

Terre si productive et si riche autrefois,

Ne pouvant plus nourrir ses enfants aux abois ;

Lorsque le lourd budget du chiffre nécessaire

Pour défrayer le prix d'une erreur populaire,

Par d'adroits gouvernants finement exploité.

Ecrase la famille et la propriété ;

Lorsqu'un maigre négoce, une maigre industrie.

Pressent à le tarir le sein de la patrie ;

Lorsqu'à vos yeux partout le découragement

Semble ôter à chacun même le sentiment

Du fardeau qui l'accable, ah î de cette misère

Vous pouvez accuser le fléau de la terre,

L'égoïsme énervant, le défaut d'union.

Et du vil intérêt la vile ambition ;

Vous pouvez accuser de la douleur commune

Les partis, soucieux de leur seule fortune,

Qui, d'un peuple insensé flattant les passions,

Veulent profiter seuls de ses divisions,

Chant quatrième. 8i

Et lui font, de ses mains déchirant ses entrailles,

Répandre pour eux seuls son sang dans les batailles ;

Vous pouvez accuser du malheur général

L'esprit spéculateur, égoïste, vénal.

Qui, de For au tyran prêtant le coup d'épaule,

S'assure par le sabre un droit au monopole.

Et, dans le coin obscur d'un comptoir isolé.

S'applaudit en secret d'un pays désolé !

Vous pouvez accuser de l'horrible famine

La pares^se, l'orgueil, et le luxe qui mine

Et qui, toujours vêtu de soie et de velours.

N'a pour l'homme indigent rien dans les mauvais jours;

Vous pouvez accuser des souffrances publiques

Le jeu sans conscience et les festins bachiques,

Oîi l'or qui revenait à l'épouse, aux enfants,

Sans honte est réservé pour ces gouffres béants ?...

Oui, quand l'individu travaille pour ses frères. Chacun voit augmenter sa force et ses lumières ; Et les dons qu'il reçoit de la société Récompensent l'effort que fait sa volonté ; Mais lorsque, séparés par le but et par l'âme. Chacun ne satisfait qu'à l'égoïsme infâme, Alors nn vent brûlant dessèche les rameaux De l'arbre social ; alors pleuvent les maux ; Et l'homme, dans son cœur, où ne vit que la haine, Qui ne peut expliquer la destinée humaine.

Au lieu de m'adorer, au lieu de me bénir.

Maudit en moi le Dieu qu'il n'a pas su servir ?

82 Homo.

Examen et réfutation des autres systèmes.

Cinq systèmes divers de la philosophie

Ont tenté de donner k juste théorie ;

Systèmes dérivant des deux que j'ai d'abord

Présentés à vos yeux. Tous sont en désaccord.

Il ne faut plus parler de ce « sage égoïsme »

Exposé tout à l'heure. Un autre est le déisme ;

Il vous donne pour but et règle d'action

De plaire au grand Auteur de la Création ;

Un autre recommande aux âmes inquiètes

D'un idéal du bien les notions abstraites ;

Un quatrième dit : « Le perfectionnement

Est le but que l'on doit chercher incessamment ; i>

Vous en voyez enfin apparaître un cinquième,

Qui vous dit : « Ce qu'il faut qu'ici-bas chacun aime,

C'est l'homme, son semblable ». Il £aut voir en chacun

Ce qu'ils ont de divers, ce qu'ils ont de commun.

C'est la prétention de chacun à l'empire,

A l'empire exclusif, qui les pousse au délire

Et qui du blanc au noir les fait tous différer ;

Moi, dans le plan total je les fais tous entrer.

L'amour de Dieu, le culte épuré d'une idée

Vers le souverain bien incessamment guidée.

Le perfectionnement et l'amour du prochain.

Sont autant d'éléments qui, dans le cœur humain,

Peuvent constituer, selon la circonstance.

Du véritable amour et la force et l'essence.

Chant quatrième, 83

Chacun est du vrai bien un moyen partiel ; Le tort, c'est que chacun veut être universel.

L'homme a, pour accomplir son rôle sur la terre,

A faire mille emplois du pouvoir volontaire :

Tantôt il doit dompter des hommes la fureur,

Tantôt il doit lutter contre son propre cœur;

Tantôt un cas fortuit veut qu'au ciel il adresse

Sa suppliante voix pour toucher ma tendresse ;

Il ne saurait prévoir ni décider le cours

Des mille événements qui vont remplir ses jours;

D'accidents imprévus son existence est faite;

Il gouverne l'esquif, mais non pas la tempête.

Il devait donc avoir, pour les cas différents.

De mobiles divers les divers sentiments.

Mais, quel que soit le cas, dans tous le moi peut faire

Pour le bien un effort moral et volontaire.

Or, quand ce noble effort, qu'en toute occasion

L'homme doit accomplir, est dans son action.

Du principe du bien il proclame l'empire.

De quelque amour, d'ailleurs, qu'il s'anime et s'inspire.

Le bien peut donc venir, soit de l'amour divin,

Soit de l'amour que l'on a pour le genre humain.

Soit de l'amour ardent dont un autre s'enflamme

Pour la règle qu'il croit propre à sauver son âme;

Sôit encor de l'amour dont s'inspirait Platon

Pour marcher constamment vers la perfection:

Car tous peuvent porter à l'acte méritoire

Qu'inipose au libre moi l'effort obligatoire,

84 Homo,

Selon que le devoir, par des motifs divers,

Établit des rapports de l'homme à l'univers.

Il suffit que le moi, dans l'action à faire,

Se donne un motif pur de l'effort volontaire ;

Or le motif est pur, dès que l'on y peut voir

Le libre sacrifice, essence du devoir,

L'abandon généreux de l'intérêt qu'oppose

La passion au but que la raison propose.

Oui, fe bien peut venir des différents amours.

Le principe moral s'y retrouvant toujours.

Supposez qu'envers Dieu vous ayez, dans un temple,

A donner du respect le salutaire exemple :

Votre moi personnel n'a-t-il donc pas, alors.

Dans une humble attitude à placer votre corps,

Et, par un sentiment d'intime révérence,

A répondre au dedans à l'externe apparence?

Et, pour agir ainsi, votre moi n'a-t-il pas

A livrer en secret mille petits combats?

N'a-t-il pas à dompter l'orgueil, l'indifférence.

Pour prier, à genoux, la divine puissance ?

N'a-t-il pas à braver d'un faux respect humain

La triste passion, qui reparaît soudain?

N'a-t-il pas à tâcher d'écarter l'influence

Des objets du dehors, qui voilent ma présence ?

N'a-t-il pas, pour laisser pénétrer dans le cœur

Du sang pur de l'Agneau la grâce et la saveur,

A chasser, par l'effort d'une volonté saine.

Tout ce qui peut souiller la conscience humaine?

Eh bien, ce noble effort contre la passion

Qui s'oppose en vos cœurs au but de la raison,

Chant quatrième. 85

Voilà du bien moral et l'essence et le signe I

Supposez, d'autre part, qu'avec un homme indigne

De votre confiance ou de votre amitié,

Mais à qui cependant vous devez la pitié,

Vous sachiez, par égard pour le nom ou pour l'âge,

Vivre en paix : je vois là l'effort d'un vrai courage,

•Une haute vertu, qui combat noblement

Du penchant à l'orgueil le mauvais sentiment.

Qu'importe donc du bien ou la forme ou la source?

Qu'importe qu'ici-bas le vouloir en sa course

Se détermine en vous par tel ou tel amour;

Puisque le moi moral de chacun à son tour

Peut tirer à son gré, selon la circonstance.

L'acte de liberté, qui du bien fait l'essence?

Le mobile est divers ; mais, dès que l'action

Universellement combat la passion.

Dès qu'à l'acte moral tous les amours conduisent.

C'est à l'amour du bien que tous ils se réduisent.

jÀinsi le bien moral, dans sa variété.

Tout en se divisant garde son unité.

Par un autre côté pèchent tous ces systèmes : Non-seulement ils sont tous exclusifs, extrêmes, Mais chacun à la fois impose au moi moral Le bien et le bonheur comme son but final.

Or la félicité, cette fin nécessaire.

Ne saurait convenir au pouvoir volontaire.

Ils n'ont pas distingué de l'être naturel La libre volonté, le pouvoir personnel.

86 ^Homo.

Ils ont donc confondu le bien, but volontaire,

Le moyen du bonheur, et cette fin dernière.

Us ont donc faussement fait application

Et de l'être, et du moi libre en son action.

Puis, d'un principe feux suivant la conséquence.

Ils ont dit : <c Vers le bien l'humaine conscience

Tend naturellement, par un attrait divin ;

L'homme porte en son cœur l'amour inné du bien. »

Or cet amour du bien vient, non de la nature,

Mais du vouloir humain; seul le cœur qui s'épure

Contracte cet amour, par un constant e£fort

Qui du pouvoir moral augmente le ressort.

C'est parce que du bien l'amour n'est pas dans l'âme

A l'état naturel, que le monde proclame

Héros ou demi-dieu celui dont la vertu

A pour s'en inspirer noblement combattu ?

L'homme, tel qu'il provient des mains de la nature,.

N'est ni bon ni méchant : passive créature,

Il reçoit le présent que je lui fais du jour

Et ne vit que d'instinct; l'instinct n'est pas l'amour;

Le second se connaît, mais le premier s'ignore^

L'homme, tant que sa vie est instinctive encofe.

Tant qu'il ne peut choisir, n'a pas de moi moral.

Et ne saurait aimer ni le bien ni le mal.

L'activité chez lui d'abord est spontanée ;

Pas plus au bien qu'au mal elle n'est inclinée;

Mais la réflexion vient insensiblement

À l'homme de son moi donner le sentiment.

C'est alors seulement que l'homme a conscience

De ses actes moraux, car son intelligence.

Chant quatrième. 87

S'éveillant par degrés, est seulement alors

Capable d'en saisir les différents rapports

Avec le but dernier que la raison lui donne,

Et qui fait l'action pour lui mauvaise ou bonne.

Votre philosophie a donc mal raisonné,

Quand du bien elle a dit que l'amour est inné ;

Si naturellement le bien dans l'âme humaine

Apportait le plaisir, en écartait la peine,

La vertu ne vaudrait à l'homme aucun honneur;

Le moi tendrait au bien comme l'être au bonheur;

A vivre sans effort vous vivriez sans gloire;

Nulle grande action n'ornerait votre histoire.

Et, de vouloir enfin perdant l'occasion.

Les hommes n'auraient plus besoin de la raison.

Vous le voyez, l'emploi de la raison humaine Suffit pour vous donner la science certaine De votre destinée et de votre devoir.

La raison, en effet, est un calme miroir.

Fait pour représenter à votre intelligence Le firmament du vrai dans sa magnificence ; Mais vos savants, hélas ! croyant seuls y voir clair. Pour la clarté du jour avaient pris un éclair; C'est qu'à son fol orgueil le savant est en proie. Tout comme l'ignorant qui le suit dans sa voie; C'est que, tous subissant le joug des passions. Vous vous laissez aller à vos impressions; C'est qu'un cœur ténébreux obscurcit la pensée, 'est que, dans sa langueur, votre race insensée

88 Homo.

Ne sait pas s'affranchir, par un viril effort,

Du vice radical qui la tient loin du port,

De cette lâcheté, source de tous les vices.

Qui vous fait éviter luttes et sacrifices.

Et qui laisse enfouis dans la nuit de l'erreur

De mon plan éternel l'éclat et la grandeur!..

L'homme aurait pu trouver, par l'effort de son âme,

La clef de son destin, que son esprit réclame,

Mais l'homme ne sait pas user de son pouvoir.

Contre la passion : il ne sait pas vouloir!

Aussi voit-on toujours l'homme me contredire :

Se dit-il qu'au bonheur toujours son être aspire.

Il m'en fait dans son cœur un reproche secret.

Croyant que je l'incline au sordide intérêt;

Reconnaît-il qu'il doit aux lois de la justice

Faire de l'intérêt un constant sacrifice.

Il se récrie encore, il murmure, indigné

Qu'à gêner sa nature un Dieu l'ait condamné.

Pour sortir de ce cercle où son esprit tournoie.

Qu'il ouvre donc les yeux à la raison; qu'il voie

Que sa perplexité vient de sa propre erreur.

Et ne résulte pas du plan du Créateur.

Ce qui tend au bonheur en lui, c'est son essence.

C'est son être passif qui, hors de sa puissance,

N'obéit qu'à moi-même, en subissant sa loi ;

Ce qui doit éviter l'intérêt, c'est son moi,

Son pouvoir personnel, qui dépend de lui-même.

Et qui ne peut lutter contre la loi suprême,

Constante inclinaison de son être au bonheur,

Mais qui de l'intérêt peut affranchir son cœur. '

Chant quatrième. 89

Car l'intérêt n'est pas, comme la fin dernière, Une fin où le. pousse une loi nécessaire; C'est un fait contingent, une sensation.

Venant du moi moral provoquer l'action, Et qu'il peut, à son gré, subir sans résistance, Ou bien modifier par sa libre puissance.

Donc, en se voyant tendre à la félicité.

L'homme de tout remords devrait s'être exempté. Puisque c'est malgré lui qu'à sa fin tend son être; D'autre part, de vouloir son moi libre étant maître. Sans se plaindre il devrait accepter la douleur, Lorsqu'elle est le moyen d'arriver au bonheur.

Les principes actifs, je viens de les réduire

Au seul amour du bien, où tous peuvent conduire ;

Mais d'où tenez-vous l'être, et d'où vient à son tour

La faculté d'aimer et d'agir par amour?

Tout ainsi que de l'être et de sa loi fatale

Ne suis-je pas l'auteur et de la loi morale .

Et de la faculté qu'a l'homme de vouloir?

N'est-ce pas par l'effet de mon divin pouvoir

Que l'homme du néant sort, merveilleux ouvrage

D'un artiste à la fois bon et fort, juste et sage?

Ne l'ai-je pas créé pour tendre vers sa fin

Par le secret ressort d'un immuable instinct,

La tendance au bonheur, sans qu'il pût se soustraire

A ce penchant toujours essentiel, nécessaire?

Ne Pai-je pas doué de cette faculté

Qu'il possède d'agir selon sa volonté?

Puis, lui montrant du bien la glorieuse voie,

Où l'effort généreux est suivi de la joie,

Et la route du mal, qui cache sous les fleurs

L'épine du remords et des sombres douleurs.

Ne l'ai-je pas instruit de celle qu'il doit suivre.

En posant devant lui la raison, comme un livre

Dont il peut parcourir les pages tour à tour.

Pour y puiser du bien la lumière et Tamour?

Or, si l'homme total — moins l'acte, que lui-même

Peut librement créer — sort de ma main suprême;

Si de Dieu sont venus, double création.

Et son être et son moi capable d'action.

N'est-ce pas à ce Dieu, dont il se voit descendre.

Qu'il doit par son amour remonter et se rendre?

Et puisque la raison, en guidant votre cœur

Vers Dieu, le mène au bien, le moyen du bonheur,

De mon plan, répondez, où donc est l'injustice?

Que parlez-vous de fiel dans le fond du calice?

Ah ! les bords seulement en sont amers pour vous,

Mais, plus vous le pressez, plus vous le trouvez doux !

Revenons à la foi : la raison avec elle S'accorde; désormais, oubliez la querelle Qu'un double fanatisme a tenté d'allumer Entre ces nobles sœurs, faites pour s'entr'aimer. Revenons à la foi : c'est par condescendance Que Je vous ai fait voir quelle correspondance

Chant quatrième. 91

Entre elle et la raison eût pu se découvrir,

Si de la raison l'homme eût voulu se servir.

La foi, c'est la raison, s'entourant de mystère.

Pour ne pas éblouir ces enfants de la terre

Qui, plongés dans la nuit de la sensation,

Ne pourraient supporter l'éclat de la raison.

Mais, même les mortels que la raison éclaire

Ont toujours mesuré de sa saine lumière,

Et bien que maintenant l'homme ait la vérité.

Et puisse désormais marcher à sa clarté.

Bien qu'il connaisse à fond toute la différence

Entre la loi de l'être et la libre puissance;

Bien qu'il distingue aussi de la sensation —

Qu'il peut modifier par sa libre action —

Cette passivité que subissent les êtres

Et dont ma volonté ne les laisse pas maîtres;

Bien qu'il sache qu'en vain l'homme veut le bonheur,

Qui ne peut devenir un but moral du cœur;

Et qu'à vouloir le bien pour le bien seul il sache

Devoir dans l'action borner sa libre tâche;

Je ne veux pas compter sur l'homme entièrement

Pour le voir mériter le bonheur librement ;

Tous vous avez besoin, plus ou moins, de la grâce.

Car la velléité souvent chez vous remplace

Le levier tout-puissant que, dans la volonté.

Pour accomplir le bien aurait la liberté !

Souvent, grâce aux excès commis par vos ancêtres.

D'un pouvoir suffisant vous n'êtes pas les maîtres;

Ma grâce vient aider l'homme, sans renverser

La loi de sa nature, et sans le dispenser

92 Homo.

De vouloir l'acte libre, auquel je coopère :

Tout le bien alors fait par vous d'un double père Pourra se dire issu, quoique avec vérité Vous puissiez réclamer cette paternité.

CHANT CINQ.UIÈME.

Développement et application de Vidée mère.

Tous les départements de l'humaine science Progressent chaque jour; dans son essor immense, On voit l'homme arriver à de tels résultats Qu'on ne sait où bientôt vont s'arrêter ses pas ; Il a tant découvert qu'on se dit, à toute heure : a A découvrir encor qu'est-ce donc qui demeure? » Cependant, en morale, il semble avoir atteint Un triste point d'arrêt ; par un secret instinct, Il sent qu'il est encore au-dessous de la sphère Où luit de son destin la complète lumière ; Il sent qu'il voit moins. clair au dedans qu'en dehors Il peut, de la matière employant les ressorts, Abréger le travail et dévorer l'espace ; Mais il a beau répandre en tous lieux, sur sa trace, Des signes éclatants de ce vaste pouvoir, Il lui reste toujours un fait que son savoir

94 Homo,

Est tenu d'expliquer : le fait de l'impuissance Où sont tout ce progrès, toute cette opulence, Tout ce génie humain, toute cette grandeur, D'empêcher qu'il éprouve un vide dans son cœur ; Car la douleur qu'il fuit, la douleur qu'il redoute. Et qu'en sa fuite encore il trouve sur sa route, Sans cesse flétrissant son renaissant espoir. S'il ne s'en affranchit, à quoi bon son pouvoir ? A quoi bon l'art humain, à quoi bon la science. Si l'homme n'atteint pas le but de l'existence? A quoi bon le moyen, si la fin manque, alors Que le génie humain s'est épuisé d'efforts?... Ah ! l'homme aurait raison de lancer à ma face Le sarcasme haineux, l'insulte et la menace; L'homme devrait tourner contre son Créateur Les traits les plus aigus dont s'arme sa fureur; Il devrait, entassant la pierre sur la pierre. Tenter d'escalader les hauteurs de ma sphère, Pour me précipiter dans l'abîme, sous lui ; Et, pour y parvenir, il aurait un appui Dans sa justice, alors plus juste queJa mienne; Oui, je devrais hommage à sa grandeur humaine. Car je ne serais plus son T)ieu, de la douleur Si ne devait pour lui résulter le bonheur !

Mais ce vide qu'il sent et qu'il ne peut comprendre, Cet ennui, ce dégoût, ce triste amas de cendre Qu'il trouve sous sa lèvre, après avoir rêvé Que le bonheur qu'il cherche enfin il l'a trouvé; Tout cela, contre moi loin d'armer son génie. Puisqu'il admet d'ailleurs ma puissance infinie,

Chant cinquième. 9 5

Devrait lui suggérer que le bonheur, hélas!

Veut, pour être trouvé, qu'on ne le cherche pas;

Qu'il se peut bien qu'il soit de votre ombre l'image :

A courir après elle usant votre courage,

Vous la voyez vous fuir et, quand vous la fuyez,

Au contraire elle suit la trace de vos pieds.

La fuite du plaisir du bonheur est la route :

L'Homme-Dieu, vous savez, vers la céleste voûte

N'est monté, radieux, qu'après la passion :

La croix servit d'échelle à son ascension !

Or, soit que dans le Christ vous voyiez Dieu lui-même.

Ou bien votre semblable, à cette heure suprême

Où son souffle héroïque a, pour s'en affranchir.

De l'espace et du temps résolu de sortir.

Il a fait ce que doit, en diverse mesure.

Faire, avant de jouir, l'humaine créature :

Il a souffert I il a de son sang riche et pur

Payé le prix que vaut le royaume futur;

Et, que ce règne soit de ce monde ou de l'autre.

Ce n'est qu'au même prix qu'il deviendra le vôtre.

Mais, dans tous vos travaux, loin d'avoir, comme Christ,

Uniquement pour but votre devoir prescrit.

Vous cherchez, avant tout, hélas t à satisfaire

Du plaisir seulenlent la pente involontaire.

Et cela fait manquer le but, rend vain l'effort,

Cai* votre volonté, perdant tout son ressort

À ne s'employer pas au légitime usage,

De la sorte n'acquiert ni force ni courage.

Et, dans la passion qui vous appesantit.

En face du progrès, l'homme reste petit !

96 Homo,

Et vous n'agissez pas, malgré cette apparence

D'activité chez vous et de libre puissance ;

Vous êtes réceptif du monde extérieur,

Dont le pouvoir domine à tel point votre cœur,

Toujours vous promettant d'en retrancher la peine,

Que vous croyez marcher, quand c'est lui qui vous mène !

Voyez-vous, avant tout, à l'homme il faut l'amour : C'est la condition pour être fort. Un jour.

Entre les jours nombreux qu'à chaque homme je laisse. Qu'il devrait remplir tous d'amour et de tendresse, Un jour entre ses jours, ma bonté le soustrait A la loi de vouloir pour jouir; sous l'attrait Dont un être charmant, sa compagne ou son frère, Vient enivrer ses yeux, il aime !!.. la misère Et tous les autres maux que, dans son désespoir, Il s'est cru jusque-là sans force, sans pouvoir, Pour adoucir, s'en vont !.. Et voilà, toutes choses Demeurant au dehors les mêmes ; nulles roses N'ayant réellement germé sur son chemin ; Aucune coupe d'or ne tenant dans sa main Lieu du verre ébréché qui causait son déboire, Les mêmes envieux lui disputant sa gloire.

Et le riche insensible, avec même froideur.

Lui jetant en passant son bonjour protecteur, — Voilà, dis-je, malgré qu'au dehors rien ne change, Qu'en aimant il jouit d'un bonheur sans mélange I Il trouve son fardeau trop peu lourd à porter ; Il ne craint plus la peine ; il jouit d'affronter

Chant cinquième, 97

Mille dangers nouveaux pour l'objet qu'il adore ! Tant l'amour est puissant ! tant le cœur qu'il dévore, Pour se sacrifier aux pieds de la beauté, Trouve en soi d'énergie et d'intrépidité I Chaque homme, par mes soins, une fois en sa vie. Ressent ce beau transport, cette sainte folie. Qui le porte à souffrir, joyeux, pour l'être cher Dont la chair avec lui ne fera qu'une chair; C'est de son amour seul qu'il tire cette Joie Qui lui fait parcourir sans murmurer sa voie. Et l'obstacle qu'il trouve alors sur son chemin Pour lui n'est du bonheur qu'un marchepied divin I , Or, cet amour en vous c'est moi qui le fais naître Pour un but spécial ; mais l'homme est laissé maître Lui-même d'allumer en son cœur le foyer Qui pour la loi morale y devrait flamboyer I Loi qui de l'œil qui sait en découvrir les charmes Fait d'admiration tomber de douces larmes ; C'est la loi du vrai beau, c'est la loi du vrai bien : Entre l'homme et le ciel c'est le sacré lien ; Qui de s'y conformer sait se faire une étude Y trouve le repos.... et bientôt l'habitude.

Attachant l'âme aimante au centre de l'amour. D'avance l'initie au céleste séjour !

Mais, pour aimer la loi, l'homme doit la connaître ; Car par un libre choix son cœur doit s'y soumettre Pour elle votre amour serait nécessité Si d'abord se montrait entière sa beauté ;

gS Homo.

Son charme sur vos cœurs serait irrésistible. J'en montre juste assez pour qu'un efiFort pénible Vous reste encore à faire afin de la mieux voir. Alors vous exercez votre libre pouvoir, Et votre amour pour elle, en étant volontaire, Du mérite vous vaut le glorieux salaire.

Pas un seul acte humain où l'œil observateur Ne puisse de la loi découvrir la splendeur.

Mais n'imaginez pas que cette loi morale Ne doive être pour vous qu'une chose idéale, Qu'un rêve poétique, un brillant horizon Fait pour être conçu par l'humaine raison, Mais tracé dans la vague et lointaine étendue, Comme ces visions d'une secte ingénue Qui prétend arriver au but qu'elle croit voir. Par le simple désir, et non par le vouloir.

L'amour du bien moral est un amour pratique : C^est dans des faits réels que son culte s'applique. Délivrez vos esprits de ces abstractions.

Source de songes creux et de déceptions.

Qu'est-ce donc qu'une loi que rien ne réalise ? Une ombre, une vapeur qui se volatilise.

Qui ne prend pas de corps et d'où le genre humain Ne tirera Jamais son pain quotidien.

Dans un acte concret, dans un fait, au contraire, Se trouve une semence, un germe salutaire, Ô'où peut sortir le pain dont l'homme se nourrit Et qui soutient le corps aussi bien que l'esprit. En idéalisant les lois de la culture.

Le laboureur fait-il sortir de la nature

Chant cinquième. 99

Un seul épi de blé ? Non, maïs lorsque sa main A tel coin de son champ a confié le grain, Quand sous le chaud rayon d'une action féconde S'est accompli ce fait, alors le fruit abonde. L'idéal ne convient qu'au poëte rêveur.

Pour bercer vos esprits dé rêves de bonheur.

Pour flatter un instant l'imagination.

Et non pas pour former le cœurà l'action !..

Pour connaître la loi gardez-vous des systèmes Adoptés jusqu'ici. Le livre, c'est vous-mêmes !

C'est l'être humain, constant dans sa pente au bonheur.

Et votre libre moi. Tour à tour ou l'erreur,

Ou bien la vérité pourra vous apparaître.

Quand vous devrez agir, — sans vouloir pour votre être.

Le laissant à sa loi qui se suffit toujours

Et jamais n'interrompt son immuable cours.

Puisque étant en dehors de toute contingence

Rien n'en peut retarder ou hâter la tendance , —

Faites que le ressort que, dans sa liberté.

Le moi va mettre en jeu pour l'acte projeté,

—Vous imposant l'effort que toujours il en coûte

Pour renoncer aux fleurs qui sèment l'autre route,

— Soit tel que, l'acte libre une fois accompli,

Le devoir avant tout se trouvera rempli.

Dès qu'il en est ainsi, dès que votre personne

N'a voulu que le bien, votre action est bonne.

loo Homo.

Le grand défaut de l'Jiomme est de s'embarrasser

De vouloir en mon lieu : c'est là tout renverser !

Et qu'ai-je donc besoin du pouvoir volontaire

De l'homme, pour qu'il tende à son but nécessaire ?

N'ai-je pas pour cela ma constante action,

Vous imposant toujours la même impulsion ?

Du sein de l'infini, hors du temps, de l'espace.

Qui ne sont que la scène où l'homme naît et passe,

Mon éternelle main n'est-elle pas toujours,

Lançant sur mon ouvrage, à travers tous les jours ,

A travers tous les lieux, la force intarissable

Qui fait tendre à leur fin l'homme et le grain de sable ?

Ainsi, pour cette loi de l'être humain passif, L'homme n'a qu'à la voir et rester inactif.

C'est sous la loi du moi qu'il devient volontaire, Loi du devoir, qu'il peut ou faire ou ne pas faire ; Là l'homme ne doit plus voir la loi seulement, Mais il doit obéir à son commandement.

Toute obligation implique la puissance D'opposer à la loi la libre résistance.

De se déterminer pour le bien, le devoir, Ou de subir l'attrait du mal. Mais le vouloir. Le vouloir, je l'ai dit, par essence réside Dans la seule action, dans TefFort intrépide Que fait alors le moi pour lutter, pour agir; A la tentation pour ne pas consentir ; Pour se tenir debout fermement dans la voie, Et ne compter pour rien toute facile joie,

Chant cinquième, loi

Tant que du mal le bien n'est pas resté vainqueur ! Lorsque la passion l'emporte, dans un cœur, Ce cœur n'a pas agi ; mais il est responsable ; C'est en n'agissant pas •qu'il s'est rendu coupable ; Car, s'il l'eût fait, s'il eût avec sa volonté Fortement combattu, le bien l'eût emporté !

Quoi I m'objecterez-vous, ma main rude et sévère,

Pour venger mon orgueil, vient de frapper mon frère ;

J'ai meurtri son visage, et je n'ai pas agi ?

Non, ici le vouloir ne vous a pas régi,

L'essentiel élément de l'action humaine

Ne peut être en celui que la colère entraîne ;

Esclave réceptif et privé d'action.

Loin d'agir, vous avez subi la passion.

Mais, au lieu de frapper, tout brûlant de vengeance.

Si vous aviez, le cœur plein d'amour, d'indulgence,

A ce frère, peut-être un moment égaré.

Tendu la même main qui l'a déshonoré.

Alors on pourrait voir, dans cet effort sublime,

De l'acte libre en vous la marque légitime ;

Alors on pourrait dire : « Il est libre, il est fort ;

D'une volonté libre ici l'action sort. »

Loin que ce soit un acte en vous qu'elle punisse,

C'est donc pour n'avoir pas agi, que la justice

Vous inflige, à défaut d'autre expiation,

La peine du remords, flls de la passion.

A la gloire du Dieu qui forma sa nature.

L'homme ne trouve rien, dans cette architecture

Où l'on voit rassemblés les multiples ressorts

Dont peuvent disposer son esprit ou son corps,

L'homme ne trouve rien qui l'adapte et l'incline

Au mal, comme à sa fin. Tout eâ lui le destine

A ne pouvoir agir que selon la raison.

Si vous étudiez la destination

De ce double élément dont l'homme se compose,

Si vous l'étudiez comme être et comme cause,

Induisant ce qu'il doit de ce qu'il est et peut.

Le pouvoir effectif qu'il a reçu de Dieu

Ne l'adapte qu'au bien. Ce n'est qu'en apparence

Que l'homme fait le mal, qui du bien est l'absence.

Le mal n'est rien en soi : c'est la privation

Du bien ; car dans le mal où la libre action ?

Du mal le Créateur ne l'a pas fait capable;

C'est en ne faisant pas le bien qu'il est coupable,

Non en faisant le mal. L'homme est fait pour vouloir ;

Or seul le bien se veut : ce n'est pas du pouvoir

De faire qu'est sorti le mal sur cette terre ;

C'est de la passion, c'est du non vouloir faire I

Que devient le reproche à Dieu tant irépété

Que l'homme de mal faire ait eu la liberté?

L'anéantissement, l'extinction entière

De tout vouloir humain, dès que hors de la sphère

Du bien l'homme se laisse égarer tristement.

L'inefficacité qui vient, dès ce moment.

Frapper comme de mort son active puissance.

Font voir que de son Dieu la sagesse est immense.

Puisqu'il n'a pas permis, à parler proprement.

Qu'il pût faire le mal, mais le bien seulement ;

Chant cinquième. io3

Puisqu'on ne voit la force et la puissance active, Le pouvoir efficace et la volonté vive, • En6n la faculté de la libre action, Que dans un moi voulant contre la passion !

Eh quoi ! j'aurais donné, pour but, pour fin dernière, A l'homme le bonheur, comme à l'œil la lumière; J'aurais fait qu'à ce but le bien seul pût mener. Et ma main pour le mal l'aurait pu façonner?

Non ; de la liberté pour qu'il connût la joie, Il est vrai, devant lui s'ouvre la double voie Et du bien et du mal ; mais au bien seul répond Tout l'orgauisme humain dans mon dessein profond. Rien, pas un muscle, un nerf, pas une molécule. Pas un atome enfin, dans le sang qui circule, Dans le cerveau qui pense, ou dans le cœur qui sent, Rien qui du bien ne soit l'organe obéissant ; Rien, dès lors, qui ne serve à l'action humaine, Dans le sens de la fin, actueUe ou prochaine.... Lorsque le mal a lieu, le malheur, comme effet, • Suit, au lieu du bonheur, le bien qu'on n'a pas fait ; Mais il n'est pas un fruit de la volonté même. Ni de ces facultés dont ma bonté suprême A l'homme a fait le don, pour qu'en sa liberté Il en fît l'instrument de sa félicité.

Leur pouvoir productif cesse où le mal commence, Et je n'ai pas permis que l'humaine puissance Pût donner, comme au bien, fils de la volonté. Au mal l'être réel et la fécondité.

Aux limites du bien votre puissance expire :

Voyez, à l'horizon, dans ce noble navire

104 Homo,

Fait pour vaincre l'orage en évitant l'écueil,

L'intelligent pilote à la barre : son œil,

Son bras, ses facultés, tout, — soit que la tempête

Rugisse autour de lui ; soit que la mer quiète

Lui présente un front pur, sous un ciel souriant, —

Tout en lui constamment agit : à l'orient.

Au nord, au sud, à l'ouest son regard se dirige ;

Il gouverne à tout point où le devoir l'oblige ;

Et, s'il arrive au port après mille combats.

C'est sa seule action qui l'a conduit là-bas,;

Mais lorsque, par sa faute, au milieu d'un orage

Qu'il eût pu surmonter, sa barque a fait naufrage,

Est-ce par l'action du pilote, en effet.

Ou n'est-ce pas plutôt, dites-moi, par le fait

De l'action sur lui d'une cause étrangère,

Lui n'ayant pas agi, quand il devait le faire?

Le sommeil ayant clos ses yeux appesantis.

Lui-même et son vaisseau sont dans l'onde engloutis !

C'était à lui d'agir, de tenir sa paupière

Ouverte, et d'éviter l'effort du vent contraire ;

Et s'il ne l'a pas fait, c'est de la passion

Qu'est résulté le mal, et non de l'action.

Non, je ne devais pas, moi, l'auteur responsable

De sa création, faire l'homme capable

De donner l'être au mal, comme il le donne au bien ;

L'homme alors aurait pu, dénouant le lien

Qui l'attache à jamais à ma main paternelle.

Communiquer au mal une vie immortelle ;

Car dans ce que fait l'homme il entre du réel.

Et son œuvre le suit au royaume éternel ?

Chant cinquième. io5

Là qui de son devoir a rempli la mesure

Ne manquera de rien ; mais si ma créature

A laissé subsister dans son œuvre ici-bas

Quelque manque ou défaut, qu'elle n'attende pas

Là-haut de quoi combler le vide irréparable :

Mieux lui vaudrait bâtir son espoir sur le sable ;

Car l'absence du bien, c'est l'abîme béant.

C'est une inanité, c'est le rien, le néant!

L'homme a cru pouvoir dire, en sa triste démence,

Qu'auteur du mal, j'avais montré mon impuissance

A mériter aux yeux de la droite raison

Un vrai culte d'amour et d'admiration i

Hélas ! que n'a pas dit l'homme, pour se soustraire

A l'obligation du bien qu'il devait faire !

Que de prétextes vains n'a-t-il pas inventés !

Où ses élans d'orgueil ne sont-ils pas montés?

Dans le premier péché l'homme a vu la faiblesse

De son divin auteur, et non pas sa sagesse :

Eh bien l ce n'est pas moi, vraiment, je vous le dis,

Qui fis succomber l'homme au sein du paradis ;

Car, alors que se fit la faute primitive.

Loin qu'il ait dû sa chute à sa puissance active.

Loin qu'il ait succombé par cette faculté

Dont pour lui faire honneur ma main l'avait doté.

C'est pour n'en avoir pas fait usage, au contraire,

Que le mal aussitôt apparut sur la terre.

De distinguer le bien du mal l'expérience Vous offre le moyen. Dans telle circonstance,

io6 Homo.

Après avoir agi d'une ou d'autre façon, Vous avez librement ou servi la raison, Ou lâchement suivi la passion contraire ; Alors le souvenir vous fournit la lumière, Il vous montre le bien ici, le mal là-bas.

Et dans le droit chemin il éclaire vos pas.

Ici, vous avez eu la juste récompense Qui toujours suit le bien : dans votre conscience Il ne vous est resté nul remords, nul regret ; Là, vous vous souvenez d'un malaise secret , D'un poids qui fit peser votre âme vers la terre. Comme un lourd chariot enfoncé dans l'ornière ; En un mot la vertu vous laissa le plaisir.

Et le vice, au contraire, un morne repentir.

Or, regardez-y bien : vous verrez la souffrance, Ici, comme l'auteur de votre délivrance; Tandis que le plaisir que vous aviez cherché Fut cause du bonheur qui vous fut retranché.

Quelqu'un croira pouvoir ici répondre à l'aise :

<c Si le critérium de l'action mauvaise.

C'est qu'elle est le chemin qui conduit au malheur ;

Si telle autre action, qui donne le bonheur.

Par cela seul est bonne, on doit éviter l'une

Pour éloigner de soi la mauvaise fortune;

On doit accomplir l'autre afin de recueillir

Ce qu'elle peut donner de joie et de plaisir.

Or, l'effet évident d'un semblable système.

C'est que c'est l'intérêt que Dieu prêche lui-même, yy

Chant cinquième, loj

Certes il est permis de saisir les rapports

Qui de mon plan total unissent les ressorts ;

Certes il est permis à l'humaine pensée,

Sans que la loi morale en puisse être offensée,

De voir que le bonheur du devoir est l'effet ;

Mais il ne s'ensuit pas, de ce qu'on aurait fait

Son devoir, en voyant qu'au bonheur il vous mène, .

Qu'on ait alors agi sans s'imposer la peine.

Car ce n'est qu'en souffrant que se fait le devoir.

Le bonheur idéal, l'homme peut le prévoir.

Même le désirer. — Il faut bien nous entendre :

Ce bonheur idéal, je ne dois pas attendre

Que vous y renonciez ; vous ne le devez pas ;

Ce n'est pas ce qui peut embarrasser vos pas.

Le penchant qu'il faut vaincre, et qu'intérêt l'on nomme^

C'est cette passion qui, tel acte par l'homme

Devant être accompli dans le moment présent,

Se dresse contre lui pour le rendre impuissant ;

C'est la sensation de plaisir ou de peine

Que rencontre l'effort de la personne humaine.

Soit que, pour apaiser un tumulte des sens.

On doive se soustraire à des yeux caressants ;

Soit que, pour protéger ou venger la patrie,

Il faille abandonner une épouse chérie ;

Ou qu'on doive de faim se sentir dévoré.

Pour conserver intact quelque dépôt sacré.

Voilà cet intérêt présent, appréciable.

Soumis au libre moi, contingent, mesurable,

Et, selon les effets qu'il produit sur le moi.

Pouvant être écarté par amour de la loi.

io8 Homo,

C'est cet intérêt-là que mon système oblige

A vaincre, à repousser ; la loi du bien l'exige.

L'intérêt n'est donc pas ce que prêche la loi.

Il est vrai, le bonheur vient après que Id moi

A librement agi ; mais on n'en peut conclure

Que l'action en soit moins morale et moins pure.

En agissant le moi s'est désintéressé :

Entre le bien à faire et Tagent est placé

L'intérêt, qu'à chasser toute action consiste :

Lors donc qu'à l'intérêt le moi libre résiste

Et l'a chassé, le bien dès lors est accompli.

Si le bonheur succède à ce devoir rempli,

Ce n'est pas que le moi moral et volontaire

Dans l'effort l'ait voulu ; le moi, tout au contraire,

Contre la passion a voulu cet efifort.

Le bonheur est la fin de l'être seul ; il sort

Du bien, qui ne tient plus le moi dans la soufiFrance,

Et dont il peut goûter alors la conséquence,

Puisqu'il a renversé l'obstacle, l'intérêt.

Qui, s'il ne l'eût vaincu, de lui triompherait !

Ainsi l'horticulteur, qui voit la fleur éclore

Sur un sol que sa main patiente élabore,

Ne jouit de la fleur qu'après que son vouloir

A voulu féconder son stérile terroir ;

Vouloir, alors, pour lui, n'était pas d'espérance

Se bercer seulement ; c'était, dans la souffrance,

Dans la privation d'un repos passager,

Sous le joug du travail docile se ranger;'

L'arbre une fois produit, si la fleur vient, quel crime

D'en respirer alors le parfum légitime ?

Chant cinquième. 109

L'acte une fois voulu, le devoir est rempli ; Le bonheur doit venir de l'effort accompli, Et même, en pareil cas, le succès vous honore : Mais un acte futur, qui n'est pas fait encore, Ce n'est pas d'en jouir qu'il s'agit. L'important, C'est qu'il ait été fait, lorsque viendra l'instant D'en recueillir le fruit, de la seule manière Dont pour jouir alors le moi l'avait dû faire. Y vouloir le bonheur serait oiseux : il faut Qu'à l'obligation ne faisant pas défaut La personne soit libre et l'effort volontaire : Or la pente au bonheur est un fait nécessaire. — Eh ! de ce que la loi de mon plan éternel Universellement s'applique sous le ciel ; De ce que, chaque fois que l'ordre dans ce monde S'établit quelque part, là toujours surabonde Cette félicité que tout être a pour fin ; De ce que l'homme, après avoir voulu le bien. En voit pour lui sortir l'honorable salaire, Suit-il que le motif de l'effort volontaire.

Que vient lui demander un devoir à remplir.

Doive être l'intérêt, le penchant à jouir?

Non ; puisque le bonheur est une récompense.

Il faut l'avoir gagnée ; il faut qu'une souffrance Ait précédé l'instant oîi devra s'accomplir Le résultat heureux qu'on en va recueillir ; Non ; puisque par mes soins, dès que la force active N'a voulu que' le bien, le bonheur vous arrive. Votre rôle n'est pas de vouloir le bonheur, Mais de vouloir le bien, en souffrant la douleur ;

iio Homo.

Non, encore une fois; puîsqu'à l'expérience

Vous voyez que le moi, s'il veut la jouissance,

N'obtient que le malheur, en renversant sa loi.

Agissant à ma place et perdant son emploi !

Ah I demandez aux saints, demandez à ces femmes

Que l'humble charité consume de ses flammes,

Demandez au bon peuple, aux bons rois, aux héros,

A tous les hommes bons qui, hardis matelots,

Luttent contre l'effort des tempêtes humaines.

Demandez-leur d'où vient, dans leurs âmes sereines,

Tant de calme puissant, de force et de douceur ?

Le grand homme dira, comme dira la sœur,

Comme dira ce peuple, en sa grandeur sublime,

Quand il s'est préservé de l'erreur ou du crime,

Quand, par exemple, aux jours des révolutions.

Il a su comprimer en soi ses passions; Tous diront : « Le devoir rempli, la patience,

Le labeur généreux, voilà notre puissance 1

Voilà ce qui nous met, au cœur et sur le front.

Cette mansuétude et ce calme profond.

Nous avons opposé, quand venait chaque épreuve^

Aux flots désordonnés de la mer ou du fleuve,

Le courageux effort qui ne veut que le bien;

Nous opposons encor, quand l'épreuve revient.

Aux viles passions, à la pente brutale,

Notre amour contracté pour la beauté morale;

Nous ne calculons pas combien une vertu

Va nous coûter d'argent; mais ayant combattu,

Mais ayant du creuset de la douleur humaine

Extrait, comme un or pur, une volonté saine.

Chant cinquième, 1 1 1

Nous acceptons, Joyeux, l'épreuve, chaque jour, Et toute notre paix nous vient de notre amour ! » Voilà ce que diront, au troupeau d'Épicure, A l'intérêt menteur, à cette école impure Que l'on veut aujourd'hui parmi vous restaurer, Comme le seul flambeau qui vous doive éclairer; A ce système faux, dont tout le catéchisme Se réduit aux leçons du prudent égoïsme ; Voilà ce que diront, dans leur simplicité, Ceux qui sont le plus près de la félicité, Ceux qu'en e£Fet, on voit plus jouir, sur la terre. Par leurs humbles vertus ou leur doux caractère. Que tous les sectateurs du chemin si vanté Où le vouloir pour fin choisit la volupté !

— Quel œil avec amour n'admire et ne contemple Du peuple de Paris le magnanime exemple.

Quand, soudain, à la voix du poëte-orateur.

Au devoir d'être calme il soumet sa fureur ?

Quand, aux accents divins du noble Lamartine, Il abaisse un drapeau de sang et de ruine.

Pour relever aux yeux du monde épouvanté Le drapeau de sa gloire et de sa liberté ?

Mais on voudrait avoir le paradis sur terre.

La vertu, sans cela, semble un bien éphémère; C'est quand on ne l'a pas que l'on en juge ainsi : Je viens vous dire, moi, que chacun peut, ici, Dans la sphère terrestre oti l'ennui le dévore, Du matin jusqu'au soir et du soir à l'aurore, —

112 Homo.

Parce qu'il ne sait pas de véritable amour Embellir ses instants, — dans ce triste séjour, Chacun peut, s'il connaît la loi, si son cœur l'aime, Trouver un paradis dans le fond de lui-même.

La vertu, beau lis blanc, de son parfum divin En embaumant son âme, en peut faire un Eden ! L'harmonieux courant de sa volonté pure Peut lui représenter l'harmonieux murmure Du beau fleuve azuré de l'Eden primitif; La notion du bien, dans son esprit pensif.

Pourra lui retracer l'arbre au divin feuillage. Qui donnait à la fois l'aliment et l'ombrage; La notion du mal, l'arbre au fruit défendu.

Pour l'éprouver toujours près de lui suspendu ; Et le doux sentiment que, dans sa conscience. En Dieu lui donnera sa noble confiance.

Empêchera son cœur de redouter la mort, Qu'il envisagera comme son dernier port !

Et sa raison sera la tranquille lumière Qui viendra réjouir, au réveil, sa paupière ; Et d'Eve à ses côtés le beau visage aimant.

L'attirant sur son cœur, ainsi qu'un doux aimant, Sur l'autel du devoir, par un doux sacrifice. Ils confondront leur sang dans un même calice ? Et la famille, un jour, qu'il saura gouverner. De respect et d'honneur viendra le couronner? Oh ? que ses yeux alors verront avec tendresse Du frère et de la sœur Tinnocente caresse ?

Oh! qu'il contemplera, plein d'admiration.

De ses enfants grandis la noble ambition.

Chant cinquième. 1 1 3

L'ambition d'aider au bonheur de leur race,

De laisser en tous lieux le bienfait sur leur trace,

Et d'étendre partout dans la société

L'amour sacré du bien, qu'ils auront hérité !

Oh ! prendre, Jeune encor, dans sa main paternelle,

Un fils tout imprégné de grâce maternelle;

L'endurcir au grand air, lui verser son savoir;

Le placer, droit et ferme, au sentier du devoir ;

Revivre dans sa vie et sur ses pas reprendre

Le chemin qu'on a fait ! soi-même mieux comprendre,

Par les traits lumineux qui jailliront de lui,

La notion du bien ! lui prêter son appui.

Pour connaître le monde, et former son courage

A braver des méchants la sottise ou la rage,

A descendre surtout dans le fond de son cœur.

Pour y voir clair, lutter et demeurer vainqueur?

N'est-ce donc pas assez de triomphe et de joie

Pour l'homme qui du bien parcourt la noble voie,

Et n'ai-je pas raison de dire qu'en son sein

Tout homme vertueux peut retrouver l'Eden ?

Le bonheur d'ici-bas, c'est cette paix de l'âme Qui de l'espoir au cœur laisse le vrai dictame. Quand l'homme, se posant plus haut que la douleur, A fait régner en soi l'ordre régulateur.

C'est de l'ordre tout seul que ce bonheur peut naître : L'ordre, c'est le rapport qui s'établit, pour l'être, Par la régie obéie, ou la fuite du mal.

Entre l'action libre et le destin final.

1 14 Homo.

Si dans tous les objets de la belle nature Vous voyez éclater une beauté si pure, Cette beauté chez elle est le divin rayon, L'éclat révélateur de cet ordre profond, Qu'on découvre en la fleur ainsi que dans l'étoile, Quand, pour voir le mystère, on écarte la toile. C'est la splendeur du vrai qu'on voit dans la beauté ; Mais c'est l'ordre qui fait pour vous la vérité ; Car le vrai, qu'est-ce donc, sinon cette lumière Qui de l'ordre observé tombe dans la paupière ? L'astre ainsi que la fleur sont dans l'ordre toujours ; L'homme, au contraire, est libre et peut donner ses jours. Soit au maintien chez lui de cet ordre suprême , Soit au défaut d'accord qu'il trouve dans lui-même. Il dépend néanmoins de son libre pouvoir D'établir le rapport ; — c'est là tout le devoir î L'ordre produit partout la force et l'harmonie : C'est le trait qui domine en ce puissant génie, Ce saint Thomas d'Aquin, cet esprit lumineux, Qui dévoila pour vous tant de secrets des cieux ! C'est le trait qui domine en cette vaste histoire Où d'un Napoléon les fautes et la gloire Apparaissent au jour, sous la plume d'airain Que manie et dirige un savant écrivain; C'est le trait distinctif de ces charmantes choses Que dit Victor Hugo, lorsque les fleurs mi-closes, Ou l'insecte amoureux, ou le flot diapré Qui court chercher au loin le beau fleuve azuré. Dans sa pensée ont mis leur forme et leur murmure, . Pour qu'il nous les redît avec nombre et mesure.

Chant cinquième. 1 1 5

Et pour que les objets, sous son souffle animés, Dans l'esprit du lecteur restassent imprimés. Du divin Fénelon c'est la clarté sereine, Quand il fait admirer la cause souveraine.

Reposant dans sa force et dans sa liberté Et dans tout l'univers répandant sa bonté I C'est le trait qui domine en ce logis modeste, Tout rempli de fraîcheur et de calme céleste, Que l'épouse, attentive aux besoins de l'époux, Fait si propre et si pur, pour qu'il lui soit plus douxl C'est le trait qui domine en ce riche domaine Où le seigneur du lieu comme un roi se promène, Ensemençant le sol dans la bonne saison.

Sachant l'heure où le vent s'élève à l'horizon Et gèlerait l'agneau qui nourrit la famille ; Amassant le bois mort dont le foyer pétille ; Dirigeant, en été, du sommet des coteaux.

Vers le riz paresseux le méandre des eaux ; Faisant servir un temps à celui qui va suivre ; Conservant, à l'abri de l'insecte ou du givre. Les germes précieux qui devront, l'an prochain, L'approvisionner et de fruit et de grain ; Dans un coin du grenier déposant, pour cette heure Où viendra le bénir quelque indigent qui pleure. Cette part de ses dons qu'il leur garde toujours. Afin que le bienfait ennoblisse ses jours î Enfin ordonnant tout et, par sa prévoyance, S'assurant le repos dont il a la science.

Le repos qu'il souhaite et qui vient, tôt ou tard, De l'ordre intelligent qui préside à son art !

Est-ce que le bonheur, fruit d'une paix si douce, Il faut que le vouloir, direz-vous, le repousse? Non, par vous ce repos doit n'être ni voulu Ni non voulu ; l'objet du précepte absolu.

Qui vous fait un devoir de vouloir la souffrance. Ne vous interdit pas le désir, l'espérance.

11 vous faut ici faire une distinction Entre le propre objet de la volition Et l'objet du désir ; l'un de l'autre diffère : Car désir n'est pas vouloir : l'unique affaire Du moi libre et moral, c'est, au moment d'agir. D'accepter la douleur, de vouloir la souffrir ; Tandis que le désir est exempt, au contraire. Du rôle courageux du pouvoir volontaire :

Involontairement il peiit naître dans vous ; C'est ce qu'offre un objet d'agréable et de doux Qui vient solliciter le désir dans vos âmes, Et de la passion même allumer les âammes.

Or l'objet en lui-même est souvent innocent; Vous pouvez désirer la paix, sans que, pourtant. Abandonnant le but où l'homme peut, sans cesse. Intrépide, marcher, fort, même en sa faiblesse. Il faille négliger l'emploi du seul moyen D'assurer cette paix, la pratique du bien î Si l'Homme-Dieu pour vous a fait de l'espérance Une vertu, ce mot ici dit la souffrance Soutenue en vos cœurs par le^ désir, l'espoir De mériter le ciel, à force de vouloir,

Chant cinquième, 117

A force de vouloir, non l'objet qu'on désire,

Mais l'objet du vouloir, la douleur, le martyre !

Interrogez le pauvre, humble, honnête et pieux.

Qui porte au bien son cœur, qui porte en haut ses yeux;

Interrogez celui qui dans le ciel espère :

« Ma vertu, dira-t-il, c'est l'espoir en mon Père,

Mais rien du simple espoir ne pourrait résulter.

Si ne venait l'effort, qui seul fait mériter

L'objet de nos désirs, objet que, dès ce monde,

Dieu nous donne parfois, dans sa bonté profonde,

Mais auquel on n'a droit qu'à la condition

De l'avoir mérité par la bonne action.

Ce qui fait que j'espère en la bonté divine.

Ce qui fait que vers Dieu mon âme — qui devine

Par le calme d'ici le bonheur dt là-haut.

Et qui sait qu'à sa loi Dieu ne fait pas défaut —

Monte par le désir, c'est cette confiance

Que j'ai dans sa justice et dans sa providence.

Qu'après avoir rempli ma tâche avec amour.

Dans le ciel à ma mort, ici-bas, chaque jour.

Il répandra sur moi cette douce lumière

Dont un rayon déjà console ma misère.

Et qui descend du ciel d'avance, pour calmer

Mon front qui sous le joug a su s'accoutumer. i>

Non, le simple désir d'un objet qu'on souhaite N'implique pas l'effort de la vertu parfaite ; L'homme n'a pas besoin qu'on lui fasse vouloir Ou désirer la paix. Il n'a pas pour devoir.

ii8 Homo,

Non plus, de dépouiller un penchant qui, lui-même,

D'accord avec la loi qui vers la fin suprême

Fait tendre constamment son être naturel.

Ne peut pas entraver son pouvoir personnel....

Laissez donc vers la paix aller votre espérance

Et ne vous occupez que d'avoir patience ;

Car vers la douce paix où va votre désir

Vous n'avez qu'un chemin, c'est de savoir souffrir.

Mais l'efifet est pour vous si voisin de la cause !

Combattre et mériter sont une même chose ;

Un bien petit moment sépare dans le cœur

Le moment du vouloir du moment du bonheur ;

Ce moment, il suffit pour gagner la couronne,

Pour gagner cette paix qu'un noble effort vous donne ;

Ce moment, il suffit poiy arriver au fond

D'un fruit d'abord amer, mais dont le sein fécond,

Pour vous récompenser, sous l'écorce recèle

Le goût délicieux d'une vie immortelle,

D'une immortalité qui commence ici-bas

Pour se continuer au delà du trépas !

Le désir cependant peut être illégitime :

Il peut vous inspirer la bassesse et le crime ; Le désir, dans ce cas, devient la passion, Et si vous le suiviez, dans la sensation Vous ne trouveriez pas de quoi vous satisfaire; Le trouble, non la paix, serait votre salaire : A l'homme le désir n'est bon que si le bien Est de le contenter la route et le moyen ;

Chant cinquième. 119

Car le désir n'est pas,- comme votre tendance Vers la dernière fin, hors de votre puissance ; Il tombe sous le coup de votre liberté ; Quand l'objet en est bon, dès lors la volonté S'en peut faire un levier, un instrument utile Et se l'associer comme un puissant mobile.

A l'amour vrai, dès lors, il se peut comparer Et l'homme qui le suit ne saurait s'égarer.

La paix, voilà le but qui devant vous se pose !

Tournez-vous donc entiers vers une seule chose,

Vers le moyen d'atteindre à ce repos si doux

De la terre ou du ciel, que vous attendez tous.

Lorsque le Christ voulut décrire, sans ambage,

Le don qu'à ses amis il laissait en partage.

Il leur dit simplement : « Je vous laisse ma paix ! »

Il savait ce que l'homme, en ses rêves mauvais,

Aufait pu concevoir comme étant la substance

De ce mot, le bonheur f... C'est une erreur immense

Que de croire un instant que la félicité

Soit ailleurs qu'en l'état de votre volonté.

C'est de là que me vient nion bonheur à moi-même; .

Je le dois tout entier à ma bonté suprême.

Le bonheur ne peut pas provenir du dehors.

Du monde extérieur, mais des secrets ressorts

Que le sage en son cœur, avec force et mesure,

À su faire mouvoir, comme, dans la nature.

On voit, par le travail qui s'est fait dans son sein,

Mûrir pour l'embaumer les fruits dont il est plein f

1 20 Homo.

Jésus, à ses amis laissant sa quiétude,

Leur laissa le fruit mûr de leur constante étude

A marcher sur sa trace, à faire, comme lui.

Pour le soulagement des misères d'autrui.

De leur intérêt propre un noble sacrifice;

A pratiquer l'amour, la pitié, la justice.

Et dans leurs faibles cœurs à garder constamment

La force qui coulait de son enseignement,

A mettre leur vouloir toujours en harmonie

Avec l'ordre voulu dans la sphère bénie,

A faire croître, enfin, leur bonne volonté.

Sous le rayon divin qu'émet la vérité.

De ces amis du Christ suivez l'utile exemple :

Votre ϔl avec respect dans l'histoire contemple

Des hommes qui, marqués du signe des élus.

Ont, s'attachant au bien, fermes et résolus.

Élaboré dans soi leur volonté constante.

Au point que, même ici , leur âme était contente.

Au point que, pour leur cœur, vouloir c'était jouir ;

C'était, comme le lis, qu'on voit s'épanouir

Dans l'air dont son haleine autour de lui l'embaume,

Soi-même s'enivrer avec son propre arôme !

O vouloir I ô puissance ! ô vir ! ô guerrier fort, Qui peux tout ici-bas, qui peux vaincre la mort ; Qui de toi-même nais, comme un Dieu ; dont l'essence Est d'avoir dans ton sein ta vie et ta substance,

Chant cinquième. 121

Et dont je ne demande et n'attends, chaque jour,

Que de te voir donner, dans un acte d'amour.

Dans un efiforl auquel j'ai promis la victoire, [croire

La preuve, au moins, qu'à l'heure où ma bonté put

Que tu saurais gagner ton immortalité.

Je n'ai pas dans un rêve égaré ma bonté I

O liberté de l'homme, ô force intelligente,

La route est devant toi, duplexe et divergente,

Mais ton pouvoir est un, mais avec ta raison

Tu vois poindre là-bas le but, à l'horizon.

Pourquoi ne pas agir? Pourquoi ne pas me rendre

Le culte que d'un fils un père a droit d'attendre ?

Pourquoi le dissiper, loin du toit paternel.

L'héritage si beau du trésor éternel ?

Pourquoi t'aller nourrir de l'aliment immonde

Au pourceau destiné ? Seul, dans ce vaste monde

Peuplé d'être divers qui gravitent vers moi,

Qui me cherchent d'instinct, quoique ignorant leur loi ;

Seul entre tous doué de libre intelligence,

Vas-tu donc lâchement abdiquer ta puissance ?

Vas-tu donc me forcer de délivrer mon sein

De cet amour pour toi, dont il est encor plein ?

Hélas I même pour moi l'amour sans espérance —

C'est la loi de l'amour — serait une soufiFrance,

Et, ma perfection repoussant la douleur.

Je serais obligé de bannir de mon cœur

Jusqu'à ton souvenir, et, dans le sombre abîme

Où tombe de son poids l'homme chargé de crime.

N'ayant plus mon amour pour soutenir tes pas,

Tu roulerais, mon fils, en bas, toujours plus bas,

122 Homo,

Durant l'âge étemel et de l'âme et du monde, Sans jamais t'arrêter dans ta chute profonde ! Mais si, pendant pour toi qu'il en est temps encor, Ton âme vers le bien prenait un libre essor, Alors, montant toujours, le front ceint d'auréole, Les degrés infinis du divin Capitole, Sans atteindre pourtant à ma divinité, Tu gagnerais un jour cette immortalité.

Qui, dans l'ordre créé, dépasse en jouissance Les élans les plus hauts de l'humaine espérance. Et, dans l'ordre éternel, sert de beau supplément A mon ciel, dont elle est la gloire et l'ornement ?

Représentez-vous bien, non au sein du nuage Dont vos abstractions en revêtent l'image ; Non vague, non confus, mais net, mais arrêté Dans la saine raison d'où vous vient la clarté, -^ Représentez-vous bien de votre apothéose Le moment solennel ! oh ! de miel et de rose Je ne vous parle pas ! Les yeux ne voient jamais Rien qui soit comparable à ce que je promets ; Nulle oreille de chair n'a pu jamais entendre Le céleste concert que vous pouvez attendre De cet accord parfait de votre volonté Avec l'Ordre éternel, qu'elle aura respecté !... Ce n'est pas un concert fait pour lancer une âme Cans de beaux songes d'or, sur des ailes de flamme; Non, rien d'extérieur à l'homme ne viendra Causer le sentiment dont il s'enivrera :

Chant cinquième. i23

Il trouvera sa paix, son bonheur en lui-même. Ici-bas, quand le cœur s'attache à ce qu'il aime, C'est court, c'est pour l'instant; c'est une émotion, D'un flot léger qui fuit c'est l'ébullition ; Parce qu'alors le cœur du temps et de l'espace Retranche d'un devoir la durée et la place.

Parce qu'alors le moi, du vrai bien séparé.

Du libre amour encor ne peut être enivré.

Et que la fin, d'ailleurs, n'est point réalisée. Dans la sensation aussitôt épuisée.

Mais une fois au ciel et dans l'éternité.

Toute obligation cesse ; la liberté Dépouille du devoir et la charge et l'entrave ; Sa tâche est accomplie ; en volontaire esclave. Elle a fait ici-bas tout le bien qu'elle a pu. Et le repos qui suit n'est plus interrompu.

Par l'obligation de s'acquitter encore.

L'heure ne s'enfuit pas dans l'éternelle aurore : Et, toujours s'entr'ouvrant sous le regard des cieux, L'âme y trouve en soi-même un goût délicieux I Elle trouve en soi-même, en leur belle harmonie. Au bonheur, son effet, la vertu réunie ; Et du rapport constant du bonheur et du bien Résulte ainsi l'accord du but et du moyen.

Mais pour l'homme, jouir, dans l'immortelle sphère, Ce n'est pas s'enivrer d'un amour solitaire ; Comme d'un pur amour son bonheur est le fruit, Dès qu'en l'éternité son âmé s'introduit,

1 24 Homo.

En s'aimant dans soi-même, il aime avec tendresse Tous ses frères du ciel, ses frères, dont l'ivresse Consiste à reconnaître en lui-même, à leur tour, Un titre qui lui vaut sa gloire et leur amour. Oh ! se sentir une âme exempte de souillure ! Oh ! se savoir aimé d'une affection pure.

Et soi-même s'aimer dans l'homme; y retrouver Le tendre souvenir qu'on a su conserver Du bien qu'il vous a fait, et du bien que soi-même On a su déverser sur ce cœur qui vous aime !

Est-il rien de plus doux que ce bonheur du ciel ? La terre et ses trésors, et ses torrents de miel. Vaudraient-ils un regard de la personne humaine, S'ils devaient la priver de cette paix sereine ; Et verrez- vous encor, dans ce triste univers. Dans l'argent, le savoir, dans tous ces dons divers Que vous font ici-bas la puissance ou la gloire.

Autre chose, à présent qu'un moyen de victoire,

Autre chose, à présent, qu'un levier, un ressort Dont il faut se servir pour arriver au port; Que l'homme doit mouvoir, ainsi que le navire

Qui transporte son âme au but qu'elle désire

Plein de troubles parfois, sur ses flancs entr'ouverts, Recevant les assauts de la foudre et des mers ; Parfois aussi voguant au port à pleines voiles. Sous le sourire ami de bénignes étoiles.

Et tantôt sur un golfe au flot limpide et pur. Reposant dans son calme, ou bercé dans l'azur ; Mais ne pouvant Jeter au sein d'aucunes ondes Son ancre pour toujours ; car les vagues profondes

Chant cinquième, i25

N'offrent point dans ces mers de fond où s'affermir, Et le marin d'ailleurs ne doit pas s'endormir !

Ainsi, je ne viens pas, comme fait une Ecole

D'inutiles pleureurs, qui du monde s'isole.

Vous dire que l'argent, le pouvoir, les honneurs,

Vous devez les bannir à jamais de vos cœurs ;

Non ! pour vous, c'est le champ du combat, c'est l'arène

Où doit agir, lutter votre volonté reine ;

C'est le lieu destiné pour que votre action

De s'appliquer au bien trouve l'occasion.

Plus le mal social vous paraît incurable.

Plus le monde vous est et rude, et détestable,

Plus vous êtes tenus, en combattant pour lui.

De lui donner du bien et l'exemple et l'appui.

Et plus vous acquérez de titres par vous-même

A votre acquittement, quand vient l'heure suprême !

L'or, le pouvoir, partout donnent l'autorité :

Les posséder n'est pas ce que la volonté

Doit craindre; mais plutôt d'en détourner l'usage

A quelque ignoble fin, que repousse le sage.

De votre or servez-vous pour devenir plus fort.

Et de votre pouvoir pour amasser de l'or ;

Mais à faire le bien tournez votre opulence.

Et que seul le méchant craigne votre puissance I

Mieux est rempli le coffre et plus grand le pouvoir,

Plus pèse justement la charge du devoir !

126 Homo,

O vous, qui possédez le pouvoir, la richesse,

Secourez l'impuissant, le pauvre, en leur détresse;

Mêlez-vous, mêlez- vous à la société

Pour y semer partout vos trésors de bonté.

Si votre cœur pouvait deviner et comprendre

Ce que de votre amour le pauvre a droit d'attendre.

Oh ! bientôt se tairait l'ignorant, dont l'erreur

Dans l'or ne voit toujours qu'un agent corrupteur,

Dans l'éducation que la richesse assure

Qu'un moyen de tromper une âme honnête et pure.

Et dans le rang suprême ou dans les dignités

Qu'un instrument du fort en ses iniquités.

Alors s'apaiserait le cri du prolétaire.

Que tourmente toujours le rêve égalitaire;

Alors ils cesseraient dans l'inégalité

De voir le seul obstacle à la félicité !

Alors vous les verriez exalter la Puissance,

Vous les entendriez bénir dans l'Opulence

Le moyen de hâter, par un progrès réel.

Du grand millénium le moment solennel;

Et, dans le riche aussi reconnaissant un frère.

Tous diraient : « Nous avons au ciel un commun Père;

Gloire à lui dans les temps et dans l'Eternité,

Et paix à ses enfants : bonne est leur volonté ! »

Mais au lieu d'entr'ouvrir les cœurs à l'espérance.

En soulageant ainsi leur cruelle souffrance;

Au lieu de vous gagner l'honorable support

Du pauvre et de l'infirme, au moyen d'un peu d'or;

Au lieu de consacrer à ces fins désirables

Le prix du superflu qui surcharge vos tables.

Chant cinquième. 127

Vous convertissez For en un nouvel engin,

Pour doubler son fardeau, pour doubler son chagrin ;

Au lieu de désarmer, par un amour sincère.

Le pauvre si terrible en ses jours de colère,

Vous aigrissez toujours le levain qui nourrit

Les révolutions dans son débile esprit,

Et son bras fort, un jour, s'abattant sur vos têtes.

Vous brise et vous écrase insensés que vous êtes !...

[mains Mes beaux seigneurs, comment se trouvent dans vos Cet or et ce pouvoir dont vous êtes si vains? Aux indignes souvent le hasard les octroie :

Mais le stupide orgueil dont vous êtes la proie Vous a persuadés que nul autre en ce monde N'aurait droit de puiser à la mine féconde Qu'exploite pour vous seuls tout un peuple soumis; Vous a persuadés que, de vous seuls amis.

Les deux veulent vous voir seuls tirer avantage De tous ces biens, issus pourtant d'un héritage ! Or, pour l'ordre voulu de la société.

Chacun possède un titre à sa propriété Qui l'en déclare maître et seigneur légitime, Et renverser cet ordre est souvent un grand crime; Mais en examinant vos titres de plus près.

Peut-être verrait-on que d'injustes arrêts Jadis en vos aïeux, gens de trop d'influence. Les avaient établis?... car la jurisprudence N'est pas toujours exempte ou de crime ou d'erreurs ; Que de riches manants, décrétés grands seigneurs.

128 Homo.

Que la Fortune eût dû retenir dans la boue,

Aujourd'hui sont juchés au plus haut de sa roue,

Quand d'autres, vraiment rois, sont en bas, aujourd'hui,

Où le faible trouvait autrefois un appui!...

Avez- vous de vos biens consulté l'origine ?

Et s'ils sont tout récents, est-ce que la ruine

Ou de votre pays ou d'un concitoyen

Ne les aurait pas fait glisser dans votre main ?

Us ne sont pas à vous, si c'est par l'injustice

Qu'ils vous sont advenus ! Serait-ce un sacrifice.

Serait-ce un grand effort de générosité

Que d'en abandonner à la société

Une part, quand le tout lui reviendrait peut-être ?

D'ailleurs, si de ses biens quelqu'un se croit le maître,

N'importe le moyen qui l'en a revêtu,

Pourra-t-il en jouir, s'il ne s'est combattu

Dans ces vils sentiments d'orgueil et d'égoïsme

Qui des classes toujours ont fait l'antagonisme ?

Pourra-t-il en jouir, s'il a mis ses trésors

Tout entiers dans un coffre, où les suit le remords ?

Pourra-t-il en jouir, si la surabondance

Qui découle pour lui du sein de la puissance.

Il n'en sait pas guider, par de secrets conduits.

Les bienfaisantes eaux, vers ces pauvres réduits

Où gémit le vieillard, pâle, sans nourriture.

Où l'enfant est chargé d'ignorance et d'ordure,

Où la mère appuyée à son maigre fuseau

Sous le poids des douleurs penche vers le tombeau ?

Comme à faire le bien vous devez sur la terre

Consacrer tous vos jours, toujours quelque misère

Chant cinquième. 129

Viendra solliciter de vos cœurs un bienfait ,

Toujours vous trouverez dans ce monde, en efifet,

Quelqu'un dont le besoin de votre amour réclame,

Sinon le pain du corps, du moins celui de l'âme ;

Et sans parler ici de tant de maux divers

Visibles pour vos yeux, combien de pleurs amers

Coulent loin des regards indifférents du monde.

Que vous pourriez sécher, si votre âme profonde.

Par la tendre pitié plongeant au fond des cœurs,

Savait en deviner les secrètes douleurs !

Maux cachés, maux connus, des maux de toute sorte

Des hommes ici-bas sont l'incessante escorte ;

O riches, vous avez aussi votre fardeau :

L'âme de l'homme est triste, hélas ? jusqu'au tombeau !

Mais laissez-moi, surtout, vous dire une souffrance Que vous semblez trop peu connaître : dès l'enfance. Loin de vos palais d'or, il est certains esprits Qui de l'amour du beau se sont si fort épris. Qu'il leur est impossible — à moins de se soustraire Par l'abrutissement au rôle que sur terre Ils se sentent toujours appelés à remplir — De se préoccuper du soin de s'enrichir !

Et pourtant un peu d'or, un peu de la puissance Que donne la richesse, un peu de cette aisance Qu'il faudrait au talent pour sortir à son tour De son réduit obscur et paraître au grand jour. Un peu de ce métal qui chez des sots abonde, Peut-être suffirait pour le montrer au monde

1 3o Homo.

Comme un puissant génie, un penseur, un géant,

Comme un homme d'Etat, qui du gouffre béant

Des révolutions peut, par sa théorie.

Seul peut-être entre tous, arracher sa patrie ;

Comme un vaste voyant qui peut-être en sa main

Tient la clé du repos de tout le genre humain !...

Ou bien comme un artiste à la douce pensée

Qui soulève le poids dont l'âme est oppressée,

Quand il vous communique en ses riailts tableaux

Les aspects variés de la terre et des eaux ;

Ou qu'il met sous vos yeux, dans l'insensible pierre,

D'un grand homme ou d'un saint l'esprit plein de lumière;

Ou qu'il chante pour vous, sur un doux luth béni.

Du Christ l'âme divine et l'amour infini ?

Oh ! combien doit peser à ces âmes si belles

La morne pauvreté ! Que d'angoisses mortelles

N'éprouvent-elles pas, quand, mesurant leur vol

Fait pour planer aux cieux, un plomb lourd vers le sol

Les attache et les tient tristement enchaînés !

Peut-être direz-vous : « Ces âmes destinées

A s'améliorer au creuset des douleurs,

Si nous allions tarir la source de leurs pleurs.

Elles feraient défaut à leur mission sainte ! »

O prétexte menteur ! laissez là cette crainte.

Et ne vous occupez que de votre devoir !

Elles auraient toujours à combattre, à vouloir ;

Elles auraient, après que votre bienfaisance

Leur aurait accordé quelque noble assistance.

Elles auraient encore à nourrir dans leurs cœurs

Un sentiment d'amour envers leurs bienfaiteurs ;

Chant cinquième. i3i

Elles auraient encore, sur la nouvelle scène Où vous les placeriez, à supporter la haine, L'envie et les brocards des sots et des pervers ; L'épreuve leur viendrait de mille points divers . En raison du secours qu'aurait eu leur courage, , Elles devraient toujours s'élever davantage Et, perfectionnant tous leurs dons merveilleux, Faire encor le bien, en aspirant au mieux !

Mais vous, vous auriez fait, dans cette heure sublime D'une inspiration heureuse et magnanime, • Vous auriez fait sortir de dessous le boisseau Le rayon fécondant de leur divin flambeau ; Vous les auriez aidés à verser sur la terre.

De plus haut, leurs torrents d'amour et de lumière ; Et l'accomplissement de ce noble devoir Vous donnerait encore plus d'or et de pouvoir : L'Histoire vous le dit, le secours d'Isabelle Qui valut à Colomb une gloire immortelle Valut à cette reine et plus d'autorité Et de plus grands trésors pour prix de sa bonté !... Une aide ! il faut une aide au talent, au génie f Le poëte peut-il inonder d'harmonie Les oreilles du monde et s'en faire écouter, Lui dont le noble cœur a tant à redouter Pour ses fils indigents le coût de son volume ? Il passera plutôt ses jours dans l'amertume, Jusqu'à ce qu'il s'éteigne, oublié dans sa nuit. Sans renom, délaissé du riche, qui le fuit !

Le savant pourra-t-il s'occuper par lui-même De répandre à son tour son livre ou son système,

i32 Homo.

Quand déjà du crayon que dirige sa main Le prix trop onéreux retranche de son pain ?

Au flanc rocheux des monts s'il est une fontaine Dont Fonde va croupir, sans atteindre à la plaine, Le maître de la plaine écarte le rocher Qui comprimait cette onde, et l'aide à s'épancher ; Et l'onde sur son champ court, dans sa gratitude. Répandre un flot que boit la terre sèche et rude; Et le maître du champ voit s'enrichir encor Le sol d'où sont sortis sa puissance et son or. Qui vous dit qu'en brisant l'entrave du génie. En offrant à sa course une route aplanie.

Dans sa course à son tour il n'arrosera pas.

Comme un Eldorado, votre champ sur ses pas ?

Qui vous dit que bientôt la Fortune empressée Ne viendra pas d'or pur lui payer sa pensée ? Dès qu'un penseur utile à la société Obtient l'attention par votre autorité, Mille raisons bientôt, qui restaient inconnues. Le font par le public porter jusques aux nues ; Chacun l'aime et l'admire, et l'argent opportun Arrive dans sa main de la main de chacun; Chacun est désireux de lire son ouvrage.

Que toute nation traduit dans son langage ; - Et de cent points divers vient affluer vers lui Un immense trésor ! — Le puissant dont l'appui L'aura placé si haut, fort de sa bienfaisance. S'il devient pauvre un jour, aura son assistance ; Ou de son obligé le cœur reconnaissant Mettra tout à ses pieds.... et, dans un noble élan,

Chant cinquième, i33

Grands tous deux, par le cœur comme par le génie, Ils formeront peut-être une amitié bénie, Un lien doux et fort, que rien n'altérera Et qui, dans le ciel même, un jour" se renouera ! Car les bons sentiments dès hommes sur la terre Les accompagneront dans l'immortelle sphère.

Et leur bonheur là-haut sera le pur effet.

Constamment ressenti, du bien qu'ils auront fait.

Pauvres, à votre tour comment vous parlerai-je ? L'envie est dans vos cœurs, qui toujours vous assiège ; En eux vous ne voyez que de sombres tyrans,

Vous convoitez, hélas ! les richesses des grands f Et savez rarement leur accorder Justice, Même quand ils ont fait pour vous un sacrifice I Or, une bonne fois, il faut le dire ici :

Pauvres, le mal est grand lorsqu'il en est ainsi. Les riches, pensez-y, ne sont qu'en apparence Moins malheureux que vous : si de votre indigence On les voit trop souvent détourner leurs trésors. Ils n'ont que plus besoin de réparer leurs torts ; Ils n'ont que plus besoin, avant la dernière heure. Où sur leur avenir Tairain s'attriste et pleure. Ils n'ont que plus besoin de rentrer promptement Dans leurs cœurs, pour songer à leur amendement. Or si, par votre haine et par votre insolence, Vous excitez en eux l'esprit de méfiance.

Ils finissent par croire à la nécessité De s'éloigner de vous, et leur iniquité,

1 34 Homo.

Loin de porter leur âme à prendre une autre voie, Leur fait de vos malheurs comme une juste joie. Mais si vous saviez voir dans la société, Dans le riche et dans vous la même humanité, L'humaine dignité dans l'humaine misère, Le miel qui coulerait de votre cœur sincère Calmerait à la fois et vos maux et les leurs* C'est la fête d'un riche ! apportez-lui vos fleurs. De sympathique amour doux et sincère gage :

Voyez-vous aussitôt s'éclaircir son visage I La grâce de vos dons soudain l'a transformé : Il se dit qu'à son tour le riche est donc aimé ! Il en sent tout le charme, et son âme attendrie Dès ce moment commence une nouvelle vie.

Et vous, auquel il doit un bienveillant bouquet. Vous étés dans son cœur le prince du banquet. Car ne le croyez plus, alors, toujours en proie A l'insensible orgueil ; non, sincère est sa joie : Il a puisé dans vous une leçon d'amour ; Et peut-être, à présent, par un noble retour Du plaisir que votre âme a versé dans son âme, . D'un zèle universel il sentira la flamme.

Et, comprenant pourquoi tant d'or est dans sa main, Il va le partager avec le genre humain !

De ces grands changements les exemples sont rares ; Mais il reste toujours au cœur des plus avares Et des plus endurcis quelque noble côte.

Par où peut pénétrer en eux la vérité.

C'est au feu de l'amour, c'est à sa douce flamme Que pourrait s'amollir le métal de leur âme ;

Chant cinquième. i35

Or, chacun doit à tous offrir l'occasion

De retourner au bien, de redevenir bon.

En assistant ainsi le riche en sa misère,

L'indigent accomplit le bien à sa manière.

Car, de quelque moyen que le cœur fasse emploi,

Il mérite à mes yeux, quand l'amour est sa loi I

Entre le riche et vous la grande différence

N'est pas dans le degré de peine ou de souffrance :

Elle est dans la façon dont chacun sait souffrir.

Le riche, dans la soie et l'or, sent s'affaiblir

De son ressort moral la force et l'énergie ;

L'indigent, obligé de sustenter sa vie.

Rencontre dans l'effort constamment répété

Le développement de son activité ;

Du fond de sa misère il s'élève et domine,

Dans son cœur affermi, le chagrin qui le mine ;

Car c'est l'activité qui maintient dans le cœur

Le courage qui fait affronter la douleur.

Peut-être êtes-vous donc, après tout, moins à plaindre

— Malgré le dénûment qu'il vous faut toujours craindre, Et que vous méprenez pour le plus grand des maux,

— Que le malheureux riche en son triste repos I

Mais gardez-vous toujours, en approchant le riche.

De faire de son or une idole, un fétiche;

Et que votre motif, en cherchant son appui.

Soit, non votre intérêt, mais votre amour pour lui.

Ou pour ceux dont le sort, hélas ! semblable au vôtre.

Vous aurait envoyés vers lui, comme l'apôtre

i36 Homo.

Qui, pauvre aussi, demande une obole, un soutien Pour le pauvre troupeau dont il est le gardien. Ah! c'est un noble instinct qui, de la flatterie, A toujours repoussé la basse ignominie !

Quand le pauvre en son cœur sait souffrir dignement.

Sa guenille est pour moi le plus beau vêtement;

La fière humilité luit à travers la bure.

Elle en fait un manteau de roi ; mais l'imposture

Et l'adulation où le pauvre, avili,

Croit devoir quelquefois rester enseveli,

Font de lui le fumier immonde de la rue,

Et la charité même en détourne sa vue.

Jamais l'homme ne doit perdre sa dignité,

Il a le front trop haut pour la servilité.

Non, vous n'êtes pas faits pour servir à vos frères

D'escabeaux complaisants, pour porter leurs litières

Où leur stupide orgueil s'étale insolemment.

Approchez donc le riche avec le sentiment

De ce que vous devez, de ce qu'il doit lui-même ;

Dites-lui : a Dans vos mains la sagesse suprême

a Laisse s'amasser l'or, comme au creux des vallons

tt S'accumule au printemps l'eau qui descend des monts ;

« Le pauvre qui n'a pas de citernes profondes

a Puise au creux des vallons la fraîcheur de leurs ondes ;

<c Ainsi je viens chercher près de vous un peu d'or.

« Sur un grabat infect, hier, mon frère est mort;

a Je viens vous demander, pour acheter la bière

« Où son corps va dormir, une aumône dernière !

« Une mère et ses fils sont sans chef aujourd'hui ;

« Je viens solliciter pour eux un peu d'appui.

Chant cinquième. iSy

oc Je viens vous demander un champ d'où leur misère

tt Puisse tirer leur pain en travaillant la terre;

tt Une pauvre orpheline est errante en tous lieux,

a La pudeur est encor sur son front, et ses yeux

a Sont de pleurs innocents une source remplie ;

ce Mais le triste abandon de sa beauté pâlie

« L'expose au vice, hélas ! il lui faut un tuteur ;

tt Je vieas vous demander de sauver cette fleur I »

Si chaque pauvre ainsi, quand au riche il s'adresse.

Sur un autre aussi pauvre appelait sa tendresse.

Il ne risquerait pas, comme en priant pour soi,

D'excitçr le mépris. En même temps la loi

Qui veut que le prochain, pour que le bien se fasse.

Dans le cœur de chacun ait la première place,

La loi du dévouement de tous envers chacun

Par tous s'accomplirait, pour le bonheur commun ?

Dans le triste penchant de l'homme pour lui-même Je ne vois pas l'amour : lorsque vraiment on aime. Le moi, se distinguant de l'être naturel.

Agit, tourne à l'efiFort son pouvoir personnel. Méritant, par la peine et par le sacrifice.

Que l'acte qu'il a fait tourne à son bénéfice. Si votre amour de soi laisse à la passion La place que devait occuper l'action.

Ou si c'est vers la fin fatale et nécessaire Que vous laissiez aller votre moi volontaire ; Cet amour n'aime rien, car, au lieu d'être actif, Le moi devient alors inerte et réceptif.

1*38 Homo,

Pour que le bien se fasse, il faut que, de Pasile Où la personne dort dans votre sein tranquille, S'éveillant héroïque et raidissant les bras.

Elle se précipite au milieu des combats !

Il faut que son pouvoir à quelque chose applique, En dehors d'elle-même, un effort énergique; L'amour doit donc toujours passer par la douleur. Mais lorsque votre objet n'est que votre bonheur, Qu'avez-vous à souffrir? quel effort est à faire Par qui fait le moyen du penchant nécessaire ? Soi-même ne pouvant s'aimer que vainement, L'homme est pourtant tenu d'aimer réellement. Or, le prochain, voilà l'objet qu'il faut qu'il aime, Le prochain, dont son droit est d'être aimé lui-même.

Quand ce discours, où luit enfin la vérité.

Tous vous l'aurez compris dans sa simplicité.

Chacun avec amour acceptera la tâche

Du travail, quel qu'il soit, où le devoir l'attache ;

Alors au but commun de la terre et du ciel

Tous vous avancerez par un progrès réel ;

Alors commencera la lumineuse trace

De la liberté vraie et de l'acte efficace !

Et, dans l'éternité, comme durant le temps.

Toujours, toujours, toujours... par des effets constants,

Votre aspiration au mieux, spirale ardente,

Dira vers le bonheur votre immortelle pente I

Chant cinquième. i3g

Le progrès! le progrès ! c'est bien là le chemin Que doit incessamment suivre le genre humain.... Mais du progrès réel reprenez donc la route ! Revenez sur vos pas, quelque effort qu'il en coûte, Lorsque loin du bonheur ils vous ont égarés ! Lorsque du peuple hébreu les bataillons sacrés Traversaient le désert, sous la loi de Moïse, Pour arriver un jour à la terre promise.

Quarante ans ou de guerre ou de paix tour à tour Précédèrent pour lui l'aurore du grand jour ! Semblable à la colonne et d'ombre et de lumière Qui pour guider ses pas s'ofiFrait à sa paupière. Sa libre volonté tantôt fuyant le mal.

Tantôt s'abandonnant au culte de Baal, Aujourd'hui l'approchait du terme de sa course, Hier l'en éloignait : lui-même était la source De ses progrès réels, comme de ses retards; Dans la fange tantôt traînaient ses étendards. Tantôt il les portait plus haut que les orages, Selon que s'élevaient ou tombaient les courages ? Parfois loin de son but son pied s'abandonnait; Mais la voix du devoir soudain l'y ramenait; Il n'avançait qu'autant qu'il voulait se conduire Lui-même, vers le but qu'il voyait toujours luire : Du poids de ses péchés provinrent ses lenteurs; Mais, un jour, s'éprenant des lointaines lueurs Qui, par-delà les monts, indiquaient la Patrie, Il reprit le chemin de la plage bénie!...

C'est l'image ici-bas de la société :

Quand la saine raison guide sa volonté,

140 Homo.

Elle avance, elle avance, et la route, à mesure, Devient plus lumineuse et sa marche plus sûre ; Tant que la passion la domine ici-bas.

Elle reste en Egypte, elle ne marche pas!...

O vous, troncs primitifs ! ô vous, source première, D'où coulent dans l'enfant la sève et la lumière ! O pères de famille, oh ! dans l'humanité.

Vous qui deviez d'abord semer la vérité !

Vous dont vos héritiers, dès leur tendre jeunesse. Auraient dû recevoir la vertu, la sagesse; De ce mandat sacré, dites, — qu'avez-vous fait? Naître, pour vos enfants, fût-ce donc un bienfait. S'ils devaient s'en aller ensuite, à l'aventure. Dans les sentiers douteux, sans clarté, sans droiture ? S'ils devaient, et du bien et du mal ignorants. Au devoir, à l'honneur, grandir indifférents? L'enfant souffre toujours des crimes de ses pères ! Ses malheurs ont en eux leurs racines amères : Or, si de vos méfaits votre enfant doit souffrir. Par l'éducation il le faut secourir !

Oh f que l'enseignement est une chose sainte. Et comme vous devez, avec amour et crainte.

Toucher les tendres fleurs de ces doux arbrisseaux Dont la sève est le sang de vos propres rameaux ! Comme vous les devez garantir de l'orage !

Comme il faut écarter d'eux ce premier outrage Que le vice hideux fait à leurs jeunes mœurs, Quand l'ignorance, hélas! s'exile de leurs cœurs!...

Chant cinquième. 141

La mère doit surtout veiller sur leur jeunesse : Son âme a plus d'amour, de douceur, de tendresse. O femme! c'est de vous surtout que l'homme naît; Il reçoit votre sang, puis il boit votre lait!... C'est à vous, c'est à vous d'allumer, dans son âme. Pour le vrai, pour le beau, cette céleste flamme Qui devra réchauffer son cœur et l'éclairer.

Empêcher le mensonge, hélas ! de l'égarer.

Et, dirigeant en haut sa belle âme immortelle. L'élever au bonheur, sur l'aile maternelle !

Mais, d'un bon citoyen, votre fils doit, un jour. Remplir tous les devoirs : au maternel amour Devra se joindre alors la volonté, du père^ Afin de fortement tremper son caractère !

Qu'il soit un composé de grâce et de vigueur; Qu'en lui la fermeté s'allie à la douceur !

L'union d'un corps sain avec une âme saine.

C'est la perfection dans la personne humaine î Oh ! que de qualités dans ce noble attribut ! Qu'ici l'effort du maître est souvent loin du but! C'est l'effort, cependant, qu'avant tout je demande; Car l'éducation est une œuvre si grande.

Que le noble ouvrier chargé de ce devoir Doit toujours du succès entretenir l'espoir.

Et ne laisser jamais s'affaiblir son courage Par les difficultés de ce sublime ouvrage!

Mais avez- vous compris la vertu de l'effort? Loin que l'obstacle puisse arrêter le ressort Que le moi met en jeu dans l'effort volontaire. L'obstacle, en l'irritant, le stimule, au contraire !

142 Homo.

Le libre moi peut donc sur l'obstacle, au besoin,

Dans l'effort s'appuyer, pour s'élancer plus loin !

Limité dans le temps, resserré par l'espace,

Dans l'étroit horizon qu'un seul moment embrasse,

L'homme ne peut pas voir, à la fois, et la fin

Et le commencement de ce drame divin.

De ce drame divin qui dans son cœur s'opère,

A l'instant fugitif où le devoir austère

S'accomplit par l'effort ! c'est après qu'il a fait

L'acte, ou qu'il a failli, — qu'il en comprend l'effet;

L'homme n'est pas l'auteur du plan de ce poème :

Il se connaîtrait mieux, s'il s'était fait lui-même.

Dans ce drame émouvant l'homme est d'abord acteur ;

Mais, après l'action, il devient spectateur!

Dans la réflexion, alors, il analyse

Les divers éléments du tout qui se divise :

D'abord l'occasion du devoir à remplir;

Puis l'effort généreux qu'il s'agit d'accomplir;

Puis de la passion la puissance contraire,

S'opposant dans l'arène au pouvoir volontaire;

Ensuite le conseil, puis le propos final.

Urne d'où va sortir ou le bien ou le mal ;

Puis le combat, la lutte ou courageuse ou lâche.

D'où l'homme va tirer son honneur ou sa tâche;

Enfin, le dernier coup, le coup du dénouement.

Où le vouloir triomphe, ou tombe ignoblement!

Quand le but du vouloir est un but légitime.

Le cœur ingénieux, comme au fond d'un abîme

De tendresse et d'amour, va trouver le moyen

D'assurer le succès de la cause du bien

Chant cinquième. 143

Qui donc doit se promettre une gloire certaine, Un succès assuré, comme prix de sa peine?

Qui donc doit avoir foi dans la fécondité Des efforts généreux faits par la volonté, Oh! qui doit travailler avec plus d'espérance Qu'un père, qui se voue, avec intelligence, A verser la lumière et les nobles vertus Dans les jfils bien-aimés qui de lui sont issus?...

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