OBSERVATION
Neurasthénie, morphinomanie, perversion sexuelle impulsive pendant l’amorphinisme.
M. P.., 44 ans, employé de bureau, est originaire d'une famille indemne de toute tare nerveuse. Dans son enfance, à partir de 4 ans, il a en plusieurs fois des convulsions. À 11 ans, à la suite d’une scarlatine, il a présenté une attaque de chorée qui a duré plusieurs mois. Pendant la puberté il a eu des tics multiples et des impulsions irrésistibles à exprimer des idées qu’il aurait voulu garder. A la suite de ses examens du baccalauréat, il a souffert d'accidents neurasthéniques avec céphalée, courbature, palpitations, tremblement et en même temps indécision qui le faisait changer chaque jour d’avis sur la profession qu’il allait exercer ; cet état dura plus de deux ans pendant lesquels il resta incapable de s'occuper. A la suite de son service militaire, il entre au contraire dans une période d’optimisme, se montrant décidé, vigoureux, actif, se créant une bonne situation. Il se marie alors à 27 ans, mais l’année suivante sa femme fut
longue à se remettre d’accidents divers à la suite d’un accouchement diflicile, ce qui fut pour lui l’occasion de longues veilles et de préoccupations constantes. Il fut repris de la céphalée, de la sensation persistante de lassitude, de l'indécision qu’il avait connues, avec la crainte pénible de ne pouvoir remplir ses devoirs et de perdre sa situation. Cet état dura plusieurs mois et s’améliora après un séjour à la montagne, mais chaque fois qu’il avait eu des rapports sexuels, il était envahi par un sentiment pénible qu’il appelle le « sentiment contraire » ; il se sent pris d’une haine invincible pour sa femme avec envie de la frapper, de la mordre, et terrifié fuyait le lit et la chambre conjugale. Ces troubles disparurent à la suite d’une cure hydrothérapique conseillée par Charcot. À 30 ans, il fit une nouvelle crise dépressive qui céda au même traitement.
Dix années plus tard, ayant souffert d’une névralgie brachiale, on eut l’occasion de lui faire quelques piqûres de morphine dont il conserva le meilleur souvenir et auxquelles il eut recours pour calmer linquiétude et l’insomnie symptomatiques d’un accès de dépression survenu quelques mois après sa névralgie. Il prit alors l’habitude de 1a morphine, dont il augmentait progressivement les doses. À 42 ans, au mois d’octobre 1897, il prenait de 30 à 35 centigrammes, quand, ayant brisé en route son flacon de morphine et ne pouvant s’en procurer sur-le-champ, il éprouva pour la première fois l’état de besoin dont il n’avait jusqu’à présent jamais dépassé les préambules. Après les bâillements, les éternûments, le larmoiement accompagnés d’un sentiment de tristesse et d’inquiétude, il se sentait menacé de s’évanouir. Puis tout à coup il est pris d’une sorte de tremblement, le sang lui monte à la tête, il sent une forte excitation génitale. Il est obligé de faire une heure de chemin de fer avant de rentrer chez lui, le wagon est complètement rempli, il y a plusieurs femmes dont il passe rapidement la revue ; une est assez jolie, mais son attention se fixe sur un sous-officier qui est assis en face de lui, il ne peut le quitter des yeux, cherche à toucher ses pieds avec les siens, engage la conversation, mais le trouble de son esprit l'empêche de trouver ses mots ; il a conscience de son embarras et son trouble augmente. Au moment de descendre, le sous-officier se lève, se trouve jeté contre lui, l’excitation génitale fut portée à son apogée et une éjaculation se produisit. II gagna une voiture dans un état intense d’angoisse et d’obnubilation et rentra chez lui, se précipita dans son cabinet et se fit une injection de 4 centigrammes. Quelques minutes après, il avait repris complètement possession de lui-même, mais il resta très préoccupé de ce qui s’était passé en chemin de fer et il était convaincu que s’il avait été seul avec l’homme il n’aurait
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pas résisté à l’attaquer directement. Il attribue ces troubles à la morphine et décide de se débarrasser de son habitude. En quelques jours il diminue sa dose journalière de 5 centigrammes. Enhardi par ce succès et sous prétexte d’une longue course, il se promet de supprimer un centigramme d’un seul coup. Il part sans morphine, mais sa course se prolonge et une demi-heure à peine après l’heure de son injection habituelle, il ressent les premiers signes de l’état de besoin ; puis tout à coup il éprouve la même excitation génitale intense, Il s'arrête, cherche du regard un uniforme, sans doute obsédé par le souvenir de la crise précédente, et emboîte le pas à un garçon de banque qu’il saisit par le bras. Au geste effaré que fit l’homme, il se rejeta en arrière, balbutia des excuses et sauta en voiture pour rentrer chez lui où une piqüre de morphine lui rendit bientôt le calme. Après ce nouvel incident, il est tout à fait résolu à guérir de sa morphinomanie et se confie à un médecin pour entreprendre une cure de désintoxication. Au cours de cette cure où l’on diminua progressivement la morphine remplacée par du bromure, il se produisit au bout de 21 jours un accès semblable aux précédents, d’anxiété avec excitation génitale et tendances homosexuelles, accès qui disparut à la suite d’une piqûre.
Finalement, après une période de confusion mentale qui dura trois jours, la guérison fut obtenue et le malade, depuis, n’a plus repris de morphine, bien qu'il ressentit encore une impression de malaise aux heures habituelles des piqüres. L'homosexualité n’a pas réapparu.
En 1899, à la date où parut l'ouvrage de Féré, J. Christian, dans son travail sur la démence précoce, mentionne que dans la deuxième période ou période délirante de la maladie, on observe souvent avec l’onanisme les différentes formes de l’inversion sexuelle. Les candidats à l’hébéphrénie, écrit-il, sont en amour d’une frigidité presque absolue. Ils se livrent à l’onanisme ou autres aberrations sexuelles ; mais le penchant pour l’autre sexe ne se manifeste guère. Cependant, il ne donne aucun exemple, dans les observations de son travail, d'actes ou de tendances homosexuelles.
Dans les travaux plus récents sur l'homosexualité, nous avons retrouvé plusieurs observations où la déviation sexuelle est en corrélation avec des troubles psychopathiques.
L'œuvre de Hirschfeld (49) paraît surtout consacrée au
côté psychologique de la question ; cependant, il insiste sur les caractères morphologiques féminins fréquemment rencontrés chez les homosexuels. Nous lui empruntons l’observation suivante qu’il qualifie, il est vrai, non d’homosexualité, mais de bissexualité.
OBSERVATION 37. — Il s'agissait d’un professeur de lycée, morphinomane souffrant de dépression psychique de caractère maniaque. En état de dépression, il se sentait homosexuel ; en état d’exaltation et sous l’influence de la morphine, il se sentait hétérosexuel. Pendant ses périodes homosexuelles, sa voix était très haute et ses mouvements féminins. Dans ses périodes hétérosexuelles, il parlait d’une voix plus profonde, ses gestes et sa démarche étaient virils.
L’auteur ajoute, à la suite de cette observation, qu’il se présente quelquefois des cas de psychoses graves où la bissexualité réapparaît avec des modifications maladives de la mentalité.
Dans son livre sur la question sexuelle, Auguste Forel (33) soutient qu’il existe une intime parenté entre l’inversion sexuelle et les psychoses. Il consacre un chapitre spécial aux anomalies sexuelles chez les aliénés et psychopathes ; il a souvent noté l’excitation érotique, avec exaltation anormale de l’appétit sexuel, surtout chez la femme dans les cas de manie aiguë, de paralysie générale au début, de démence sénile. Il rapporte qu’une jeune étudiante en médecine, assistante à l’Asile de Zurich, faisait seule la visite dans toute la division des hommes, sans jamais être incommodée par eux, tandis que dans la division des femmes, elle était presque autant assaillie par les malades érotiques que les assistants du sexe mâle. Je mentionne, ajoute-t-il, ce fait, parce que certaines personnes se sont imaginé à tort que l'excitation sexuelle des aliénées femmes provenait de la visite des médecins du sexe masculin.
Forel (33) insiste particulièrement sur les cas de malades atteints de « pseudologia phantastica >» (escrocs pathologiques) et qui sont en même temps homosexuels.
A ce sujet, il cite le cas d’un homme très charmeur, très intelligent, mais profondément faux, rusé et sans cœur, être
amoral dont l’ascendance était fortement tarée de maladies mentales. Il avait de forts appétits sexuels, en partie invertis, l'attrait des hommes l’emportant plutôt chez lui sur celui des femmes, de telle sorte qu’il commettait des excès avec les deux sexes. Il épousa une femme brave et intelligente, et tomba trois fois malade, à de longs intervalles, d'accès de manie aiguë. Il se guérit après chaque accès et procréa deux garçons et une fille. Lorsqu'il était sain d’esprit (?) il s’entendait à merveille à tromper les gens, commettait de nombreux faux, ne travaillait jamais honnèêtement, ni tranquillement pour gagner sa vie, et ne pensait qu'aux grandes spéculations. Avec sa femme il était aimable et bon, ce qui ne l’empêchait pas de s’adonner à la pédérastie avec des hommes. Jointe à ses escroqueries, cette perversion lui valut mainte condamnation judiciaire et d’être traité plusieurs fois à l’Asile des aliénés. (OBSERVA-