Celliea et Varln à Bouchotte, 24 juillet (A. G
mandaient qu'il ne savait plus quelle contenance faire. L'armée avait la même surprise, le même saisissement, et les représentants Delbrel, Le Tourneur et Levasseur» voyant que la sensation était grande, résolurent de parcourir les camps, tant celui de Paillencourt que les petitscamps ou, comme on les nommait, les camps flanqueurs, pour empêcher € les malintentionnés d'égarer l'opinion et de produire un mouvement » (i).
Les soldats se rassemblèrent par brigades, en bataillon carré, sans armes, sur le front de bandière. Les commissaires, accompagnés de Kilmaine et des généraux, et entourés de tout l'appareil de la représentation nationale, lurent une proclamation conforme aux circonstances. Ils engageaient l'armée à rester dans l'ordre et l'obéissance, lui assuraient que Custine était gravement inculpé et serait prochainement jugé, mais que s'il prouvait son innocence, il rentrerait au camp de César et que ses dénonciateurs seraient punis. Le cri de Vive la République termina leur harangue. Les troupes le répétèrent froidement et sans enthousiasme. Une morne tristesse s'était emparée d'elles. Les uns demandaient en donnant des marques d'abattement et de consternation : « Seronsnous donc trahis à chaque instanten face de l'ennemi? » Les autres regrettaient Custine, et des soldats, des officiers crièrent aux représentants : « Vive Custine I Qui vous dit que nous aurons confiance dans un nouveau chef? (2) »
Parmi les troupes de ligne, le 72® régiment d'infan-
1. Gelliez et Varin à Bouchotte,25juillot(A.G.);Rec. Aulard, V, 445 cf Dohaa III, 153 (nouvelles reçues de LÙle : das Kriegsvolk kann sich nicht von dem Staunen erholen ».)
2, Journal du canonnier Bricard, 68-69 ; Kilmaiue à Bouchotte 4 août; Levasseur à la Convention, 27 juillet (A. G.)
terie et le 6® régiment de cavalerie montraient le plus de mécontentement. Mais des bataillons de volontaires se plaignaient également de l'arrestation du général. C'étaient les bataillons bretons, encore dévoués de cœur et d'âme, comme leurs départements, au parti de la Gironde. Les représentants avaient lu leur proclamation au milieu d'un carré formé par le 22® régiment et le 1*' bataillon d'Ille-et- Vilaine. Le 22" cria : « A bas la noblesse ! plus de nobles pour nous commander ! >y Mais les volontaires d'IUe-et-Vilaine, officiers et soldats, répliquèrent avec fureur : * Nous voulons Custine 1 Sans Custine, point d'armée » (1).
Delbrel prit la parole. « Quoi, dit-il, seriez-vous assez lâches pour abandonner la défense de la patrie, vous, Bretons, vous qui, les premiers, levâtes l'étendard de la Révolution! Ne préjugeons rien sur la culpabilité du général Custine; reposons-nous sur la justice de la Convention nationale. Si Custine est innocent, il vous sera rendu ; s'il était coupable, voudriez-vous devenir les complices ou les instruments des trames qu'il a ourdies? N'avez-vous pas été plusieurs fois déjà victimes de la perfidie de vos chefs ? Les exemples en sont trop funestes et trop récents pour être efiFacés de votre souvenir. A Dieu ne plaise que je veuille affaiblir en vous l'esprit de subordination nécessaire dans une armée ! Vous devez obéissance et respect à vos généraux, aussi longtemps qu'ils conservent la confiance du gouvernement. Mais, lorsque des préventions s'élèvent contre eux, il est du devoir du gouvernement d'examiner scrupuleusement leur con duite. La Convention nationale que l'expérience du
1. Il faut se rappeler que ce premier bataillon des volontaires d'Illeet- Vilaine était commandé par Moreau.
passé a rendue ombrageuse, devait-elle attendre qu'un chef devenu suspect eût accompli ses premiers desseins, qu'il eût livré nos places, qu'il nous eût livrés à un massacre inévitable, pour lequel tout eût été concerté et disposé d'avance entre lui et nos ennemis? Votre vie est précieuse à la patrie, et c'est pour ménager votre sang que la Convention nationale ne veut laisser à votre tête que des hommes dont la fidélité lui soit parfaitement connue. La surveillance qu'elle exerce et la sévérité qu'elle déploie ne devaient vous inspirer que de la reconnaissance. Comment se fait-il qu'elles soient aujourd'hui pour vous un motif de rébellion? Quel est votre égarement? Voulez-vous faire triompher nos ennemis, vous qui criez si fort : point de général, point d'armée ! N'est-ce pas un général, n'est-ce pas un chef digne de votre estime, celui que nous vous proposons au nom de la Convention nationale? Le général Kilmaine, combat depuis longtemps à votre tête; vous avez été souvent à même d'apprécier ses talents et son intrépidité. En vous donnant aujourd'hui un chef digne de vous, nous espérons trouver en vous une armée digne de la République. »
Cette harangue produisit quelque impression sur le grand nombre. Mais plusieurs volontaires et surtout des officiers poussèrent encore des clameurs séditieuses : « C'est Custine qu'il nous faut! » Les représentants pouvaient user de sévérité, punir les plus mutins et statuer un exemple. Ils firent semblant de ne rien entendre : ils savaient que le temps et la réflexion ramèneraient le soldat à des sentiments plus calmes. « Nos discours et nos proclamations, mandaient-ils au Comité, maintiennent le bon ordre *,et ils priaient leurs collègues de
publier au plus tôt les preuves du crime commis par Custine (1).
Pendant que Delbrel, Le Tourneur et Levasseur parcouraient le camp à cheval, en costume, avec leur escorte et toutes les marques distinctives de leur mission, le représentant Desacy faisait sa tournée à pied sans autre suite qu'un secrétaire et d'autre insigne que le plumet de son chapeau. Les soldats, voyant qu'il n'avait près de lui ni généraux ni officiers, causèrent librement sans gêne ni contrainte. Les volontaires se soumettaient volontiers aux décisions de la Convention nationale. « L'Assemblée, disaient-ils à Desacy, a bien fait de ne pas nous renvoyer Custine, puisqu'il est suspect. Quel que soit le successçur qu'on lui donne, nous lui obéirons, nous le suivrons partout où il nous conduira. » Un seul volontaire, jeune, presque enfant, remarqua : « Et notre général Custine ? Est-ce que nous ne le re verrons plus? » Mais ses camarades lui répliquèrent : <v Tais-toi, la Convention sait mieux que toi ce qu'il nous faut. » La Convention était en effet l'idole de la plupart des volontaires. Ils approuvaient tout ce qu'elle décrétait. « Nos législateurs, écrit un Çorrézien, travaillent journellement au bien public; quiconque attaque la Convention, attaque l'armée républicaine ; Custine était très aimé ; mais s'il est innocent, il triomphera de ses ennemis; s'il est coupable, qu'il périsse, le traître ! »
Le lendemain, Desacy s'arrêta de préférence aux habits blancs. Les soldats des vieux régiments n*acceptaient pas les décrets de l'Assemblée aussi docilement que faisaient les volontaires ; mais ils n'eurent pas une parole de
1. Delbrel, Notes histor, 37-33; Delbrel, Levasseur et Le Tourneur au Comité, 28 juillet (A. G.)
KILMÂINE 5 5
rébellion. Tous désiraient connaître les griefs du Comité de salut public contre Custine et disaient à Desacy : « Si Custine est coupable, qu'on le punisse; s'il est innocent, qu'on le renvoie. » Plusieurs, mais en petit nombre, ajoutaient : « Ou qu'on nous donne un général qui ait autant de talents que lui (1). »
Quelques jours plus tard, le 9 août, Bentabole et Levasseur visitaient le camp de la Madeleine, sous les murs de Lille. Les bataillons qu'ils haranguèrent, leur répondirent par les cris de Vive la République^ vivent les représentants. Des soldats sortirent des rangs pour se plaindre de la trahison des généraux et prier les commissaires de purger l'armée. Leur seule idée, attestent les deux conventionnels, c'est d'être bien commandés et conduits (2).
Les esprits, d'abord animés contre la Convention et favorables à Custine, tournèrent donc peu à peu. Celliez et Varin, agents du pouvoir exécutif, s'efforçaient,, comme les représentants du peuple, de « patriotiser » l'armée. Ils appelaient les militaires aux séances du club de Cambrai, un des clubs les plus enragés de France, et qui proposait naguère de nommer le camp de César « camp de la République », Là, Ceiliez lisait, aux applaudissements de l'assistance, le numéro du Père Duchesne où Hébert déclarait traîtres tous les aristocrates et jurait de crier et de tempêter tant que la Convention n'aurait pas ôté le commandement au ci-devant Custine qui méditait de livrer Lille aux Impériaux (3). Une fois, deux sol-
1. Deaacy au Comité, 30 juillet (Rousset, Les volontaires^ 219-222) ; lettre de Darcambal (Seilhac, Les bataillons de volontaires de la Corrèze, 1882, p. 99-100.)