Bouchard à Bouchotte, 12 et 19 août (A. G
de la Flandre; il fallait fermer l'oreille à toute autre <îonsidération et sans le moindre délai, sans crainte aucune, sans souci des réclamations, des objections les plus fortes et des plaintes les plus vives de telle ou telle partie du pays qui se croirait abandonnée, découvrir les frontières de l'Alsace et de la Lorraine. Ces frontières étaient encore intactes; elles pouvaient résister longtemps grâce à une simple défensive; elles se trouvaient à cent lieues de Paris. Mais Valenciennes et Condé, dont l'ennemi s'emparait, étaient à quarante lieues de la capitale, et Cobourg préparait évidemment une vigoureuse attaque. Ne devait-on pas le combattre « avantageusement » et « avec des forces respectables », et toute autre mesure^ toute mesure contraire à la prompte formation d'une puissante armée du Nord ne perdait-elle pas la République ? Le sort de la France, concluait le Comité, se fixait entre Cambrai et Péronne; si l'on s'opposait à la réunion des meilleurs bataillons là où était le seul, et réel danger, il ne restait plus qu'à se voiler la tête (1).
Prieur et Jeanbon exécutèrent sans hésitation et sans retard l'arrêté du Comité. L'infanterie se rendit à Soissons et la cavalerie à Péronne. Bouchard reçut permission de porter l'une et l'autre où il voudrait, et aucune colonne ne marcherait sans ses ordres. La cavalerie fît diligence. Quelques détachements arrivèrent même assez tôt pour être enveloppés dans la retraite du camp de César. A l'instant où Kilmaine pliait ses tentes, le 5* régiment de hussards entrait au Catelet; assailli sur
1. Rec. Aulard, V, 344, 345, 442; Wissembourg, 63-69; lettre du Comité aux représentants, sans date, mais bien probablement du S août.
ses derrières par les escadrons anglais et entouré, il s'ouvrit un passage le sabre à la main. Un parti du 16* régiment de cavalerie, moins heureux, fut mis en déroute à Villers-Plouich (1).
Sûr de ses renforts, Bouchard pouvait agir. L'armée du Nord n'était plus Tarmée du camp de César, cette pauvre armée, comme on la nommait naguère, dépourvue d'armes et remplie de recrues inexpérimentées. Après n'avoir osé jusqu'alors pousser en avant, elle allait désormais, selon le mot de Delbrel, prendre l'offensive en grand; elle allait, suivant l'expression de CoUombel, sortir de cette léthargie qui la tuait et qui tuait la République (2).
II. Berthelmy avait, dans une lettre du 22 août à Bouchotte, esquissé le plan d'opérations. Il y aurait trois corps. Le premier ou le corps de Cassel compterait
i. Relation d'Arnaudin; KUmaine à Bouchotte, 10 août; Bouchotte h Houchard, 20 août, et aux commissaires de la trésorerie natioDale, 9 août (À. G.). On a vu que le transport des troupes devait coûter cinq millions. Trois millions furent donnés aux postes et messageries nationales; douze cent mille livres, à la section des étapes de Tadministration des subsistances miliitaires; huit cent mille livres, à l'administration des transports militaires. L'opération ne fut pas aussi prompte et efflcace qu'on l'avait cru..« Les troupes qui viennent à pied, écrivit alors l'adjudant-général Damas,, sont bien moins fatigruées et en bien meilleur ordre que celles qui viennent en poste; cette manière de les' faire voyager est extrêment dispendieuse et destructive ; les armes sont ou mutilées ou perdues, et les soldats, harassés de fatigue; le résultat pour la célérité de la marche se réduit à rien. » On a Tétai des bataillons tirés des armées du Rhin et de la Moselle pour renforcer celle du Nord : 1" et 2» bat. du 36% 1" et 2^ bat. du 67«, !«' bat. du 49» et du 74*, 2«, 5« et 6® bat. du Haut- Rhin, 2« et il« des Vosges, 6« et 7« du Jura, 4« du Var, 4« de la Gironde, 8« de Seine-et- Oise, 7«du Doubs, 2» bat. du 13« des fédérés, 3» des 83 départements, 6o de l'Oise, 3© de la Haute-Marne, 3« de TÊure.
2. Rapport de Delbrel, 23 sept.; CoUombel au Comité, 23 août (A. G.).
164 HONDSCllOOTE
25.000 hommes et « attaquerait les flanqueurs de l'ennemi )?, c'est-à-dire l'armée de Freytag et de Wallmoden qui bloquait Bergues et couvrait l'investissement de Dunkerque. Le deuxième ou le corps de Maubeuge, formé de 20.000 hommes ainsi que des troupes du camp de Gavrelle, surveillerait Cobourg et le tiendrait en échec. Le troisième corps ou l'armée principale, forte de 50.000 hommes, se rassemblerait au camp de la Madeleine, devant Lille, et ferait coup double : il se jetterait sur le prince d'Orange, puis sur le duc d'York (1).
Le 25 août, pendant que Berthelmy restait à Gavrelle, Bouchard arrivait à Cassel avec Gay-Vernon et tenait conseil de guerre. Ernouf proposa de délivrer. Dunkerque en tombant sur Freytag qui serait aisément débusqué d'Hondschoote et des rives de l'Yser ; Freytag 'mis en fuite, l'armée victorieuse irait passer le canal de Fumes à Bulscamp ; elle prendrait Furnes ; elle intercepterait la chaussée qui relie Furnes à Dunkerque par les Dunes et TEstran; elle cernerait le duc d'York qui n'avait pas d'autre chemin pour reculer. Bouchard et Gay-Vernon jugèrent le projet excellent. Mais Gay-Vernon déclara qu'il avait en tête un plan meilleur encore. On devait, opinait-il en étalant la carte, réunir de grandes forces, dégarnir hardiment le camp de Gavrelle, tirer six bataillons du camp de Cassel, et, avec cette masse considérable, emporter Menin et mettre le prince d'Orange en déroute, marcher sur Furnes et de là sur Nieuport et Ostende, couper ainsi plus sûrement la retraite au duc d'York et à Freytag : on battait à la fois les Bollandais et les Anglais; avant la fin de septembre, on serait maître des Pays-Bas. Le représentant Duquesnoy reconnut que le
1. Berthelmy à BouchoUe, 22 août, et à Brune, 29 août (A. G.).
LE PLAiN D ATTAQUE 16R
dessein était beau; mais il se défiait de Gay-Vernon; il, prétendit que les mesures, pour n'être pas mauvaises étaient au moins très hasardées ; il remontra que le coup pouvait manquer; il objecta que, si l'expédition avortait, les départements du Nord et du Pas-de-Calais courraient de graves dangers et seraient certainement la proie de l'envahisseur. Néanmoins, malgré l'opposition de Duquesnoy, le plan de Gay-Vernon fut adopté. Ernouf, converti, félicitait Gay-Vernon et jurait qu'il était impossible de faire rien de mieux combiné, rien de plus décisif. Houchard mandait au Comité qu'il allait, en huit jours, ramasser 50.000 hommes pour une « grande attaque », qu'il se jetterait sur Menin avec cette armée exterminatrice^ et qu'après avoir écrasé les Hollandais, il traverserait la Lys et déboucherait par Ypres et Furnes sur le flanc gauche des Anglais (1).
La « grande attaque » commença le 28 août. Il fallait, disait Berthelmy, entamer d'abord les Hollandais qui gardaient les derrières de l'armée anglaise. La lutte s'engagea sur quatre points difi'érents, à Wervicq, à Lannoy, à Roncq et à Tourcoing.
On ne devait faire à Wervicq qu'une démonstration. Mais les troupes de Dumesny, parties de Pont-à-Marcq, avaient Beaulieu en face d'elles, et lorsqu'elles s'avancèrent contre une flèche construite à la pointe du bois de Cysoing, elles furent arrêtées par deux régiments d'infanterie v^allonne, le régiment de Wurtemberg et le régiment de Clerfayt, par le bataillon des chasseurs de Le Loup, par les cuirassiers de Kavanagh que comman-
1. Déposition d'Ernouf à l'interrogalolre de Gay-Vernon (A. N.); Duquesnoy au Comité, 26 août (A. G.) ; cf. Houchard au Comité, 22 et 29 août; Berthelmy à Bouehotte, 26 août (A. G.).
dait le comte de Hohenzollern. Elles s'enfuirent en abandonnant quatre pièces de canon.
Macdonald échoua pareillement contre Laonoy. La brigade d'Anspach, conduite par le général-major de Reitzenstein, défendait ce poste qui couvrait la droite des Hollandais et fermait la chaussée de Lille à Tournai. L'affaire, de l'aveu des représentants, n'eut pas d'effet décisif. Mais les Hollandais, intimidés par les forces que l'adversaire déployait de tous côtés, et craignant d'être débordés, se retirèrent dans la soirée.
Dumas s'empara de Roncq. Mais les Hollandais reçurent des secours de leur camp de Menin. Ils reprirent le village. Pourtant, comme à Lannoy, et pour le même motif, ils n'osèrjent garder la position, et, à la tombée de la nuit, ils l'évacuèrent.
L'effort principal des nationaux se portait sur Tourcoing. Le jeune général de brigade Pierre Dupont, promu de l'avant-veille, accompagné de Bouchard, de Béru, des représentants Levasseur et Bentabole, dirigeait l'attaque. Tourcoing, aujourd'hui grande ville, n'était alors qu'un gros village entouré de bois épais. On n'y arrivait que par une chaussée garnie d'un retranchement. Durant quatre heures, les deux partis furent aux prises. On ne faisait que tirailler et canonner au hasard, et Bouchard avoue que les siens étaient « cruellement maltraités » et qu'à travers les haies ei les fourrés ils ne pouvaient accoster l'ennemi. Enfin, à onze heures, les républicains forcèrent le retranchement à la baïonnette et pénétrèrent dans le village. Ils rencontrèrent encore dans les rues une très vive résistance. Les Bollandais disputaient le sol pied à pied pour sauver leur artillerie et leurs munitions. Mais, au bout d'une demi-heure, les carmagnoles battirent la charge et furent, .maîtres de Tourcoing. Gomme à
Fumes au l^'^ juin, comme à Linselles au 18 août, ils sedébandèrent aussitôt pour courir au pillage ou s'enivrer. Ils envahirent les caves ; ils brisèrent les armoires et volèrent les assignats ; ils enlevèrent les lits, les meubleset des efifets de toute espèce. Vainement Bouchard,. Béru, Pierre Dupont, les officiers, les représentants, les dragons d'escorte tentèrent d'empêcher ce saccage. Les volontaires les couchèrent en joue et crièrent que leshabitants de Tourcoing étaient -des aristocrates qu'il fallait dépouiller. Le désordre fut épouvantable, et il y eut, rapporte Bouchard, de tels excès d'ivrognerie qu'il était impossible de rien entreprendre et que si les Bollandai& fussent revenus sur leurs pas, ils auraient eu bon marché de leurs vainqueurs. Au lieu de rassembler sa colonne et de la mener en droiture au camp, de Menin, comme c'était d'abord son intention, le général dut ordonner la retraite qui se fit en hâte et avec une confusion extrême. Deux pelotons de cavalerie se montrèrent au loin ; la panique saisit les troupes ; elles s'enfuirent sur la route de Mouveaux. Un bataillon du Finistère- . avait imprudemment engagé ses pièces de 4 dans un chemin difficile ; il les y laissa.
La journée était favorable aux républicains. Ils avaient pris un obusier, des munitions, des approvisionnements de diverse sorte, et une centaine de BoUandais dont cinq officiers; ils avaient débarrassé la frontière, mis les moissons en sûreté, gagné plus de trois lieues de terrain ; ils occupaient des postes importants où le prince d'Orange avait placé de forts détachements; ils pouvaient désormais inquiéter sérieusement l'ennemi et^ comme on disait, le tracasser. Les représentants citaient de nombreux actes de courage. Un soldat, Antoine Sicardy, de Ville-sur-Arce, qu'on venait d'amputer de la
jambe, s'écriait, en apprenant que les Français étaient entrés à Lannoy : « Je ne regrette plus ma jambe! » et un autre, un grenadier du 5« régiment d'infanterie, Louis Boutry, à qui le chirurgien coupait le bras: « C'est égal, il me reste un bras pour défendre la République I »
Mais les Français avaient près de cent morts et de quatre cents blessés. De nouveau, des conducteurs d'artillerie avaient coupé les traits de leurs chevaux et pris la fuite sans se soucier de leurs pièces. Les commissaires remarquaient avec douleur que des hommes « bien répréhensibles » retardaient la marche des troupes, traversaient les projets de l'état-major et arrachaient la victoire aux généraux. Béru réclamait des lois sévères qui réprimeraient les «malheureux excès», et déclarait qu'on ne pourrait faire de vastes opérations tant que les volontaires auraient cette ardeur efifrenée de pillage. Bouchard écrivait que la conduite des soldats dans ce village français enlevé si bravement aux ennemis, était inconcevable ; que tout succès serait impossible si l'on n'employait des moyens sûrs et prompts pour châtier le brigandage et rétablir l'obéissance ; qu'il fallait convoquer un Conseil de guerre qui jugerait et ferait exécuter sur l'heure les indiciplinés et les pillards. Ce qui l'irritait surtout, c'était la perte des canons. Comment les bataillons de volontaires n'attachaient-ils aucun prix à leurs pièces d'artillerie? Pourquoi les abandonnaient-ils sans défense? Et il proposait de recourir aux mesures les plus violentes, de destituer le chef et les capitaines de tout bataillon qui ne disputerait pas ses canons avec acharnement, d'imprimer au bataillon entier une marque de déshonneur (i).
1. Houchard au Comité, 29 août (A. G. et Mon. du 5 sept.) : Bé/ii
Cette affaire de Tourcoing refroidit un peu Houchard et ses deux coopérateurs et conseillers, Berthelmy et Gay-Vernon. Pouvait-on, avec de telles troupes, être entreprenant et téméraire? Pouvait-on, à la tête d'une pareille armée, tenter quelque chose de hardi? Sans doute, mandait Berthelmy à Bouchotte, elle avait été systématiquement désorganisée et accablée par des trahisons sans nombre. Mais elle se montrait « pillarde au dernier degré ». La plupart des bataillons, livrés à l'insubordination, n'écoutaient personne. L'état-major n'avait pas de bons officiers. Les trois quarts des généraux étaient des ganaches et semblaient perclus, presque morts. Bref, la machine ne se remonterait qu'avec le temps (1).
Toutefois, ni Houchard, ni ses deux confidents ne renonçaient au grand dessein qu'ils avaient conçu. Ils sentaient, comme disait Berthelmy, que le plus petit délai serait funeste et qu'ils devaient « résoudre rapidement le problème > et sauver Dunkerque, ce Dunkerque que les Anglais serraient de près et se disposaient à bombarder. De tous côtés affluaient d'alarmantes nouvelles sur le péril de Dunkerque. Deux administrateurs du district de Bergues, enfermés dans la place, prévenaient leurs collègues que la situation paraissait désespérée. Des députés du Conseil général de la commune annonçaient à Houchard et aux représentants que Dunkerque était dans « l'état de crise » et qu'un brusque assaut, une surprise
aux représentanls, 28 août (A. G.) ; lettre de Bentabole et de Levasseap, 28 août (Mon. du 2 sept.) ; lettre de Heniz, 5 sept. (Rec. Aulard, VII, 160); Dohaa, Der Feldzug der Preussen III, 328-329; Grossard, Mém., I, 5i-52.
1. Cf. les lettres déjà citées de Berthelmy à Bouchotte et à Brune, 23 et 29 août (A. G.).
pouvait livrer la forteresse aux Anglais. Hoche informait le Comité que la ville était de la plus haute importance, qu'elle avait une artillerie considérable, que sa perte entraînerait celle de Bergues, puis celle de (iravelines. En pleine Convention, Barère s'écriait que Dunkerque était « l'objet que convoitaient le plus les ennemis » (i).
Bouchotte priait Houchard d'agir au plus tôt pour dégager la place : « Je compte, lui écrivait- il, que vous vous en occupez essentiellement, » et il le pressait d'attaquer les coalisés, de les battre, de leur interdire les quartiers d'hiver sur le sol de la Flandre; il l'assurait qu'à la première victoire des sans-culottes, la ligue des rois se disloquerait et que le peuple anglais demanderait la paix. Pitt, ajoutait le ministre, espérait, en prenant Dunkerque, tenir une des clefs du territoire français et influer à son gré sur les affaires intérieures de la République; si Houchard délivrait Dunkerque, il réduirait à zéro ces calculs politiques; Dunkerque débloqué, c'était la campagne perdue pour les alliés (2).
Carnot faisait au général les mêmes exhortations. Lui aussi envisageait le salut de la place, non pas précisément sous le point de vue militaire, mais principalement sous le point de vue politique (3). Très mal renseigné sur
1. Houchard à Bouchotte, 26 août et mém. du 29 sept. ; lettre des •admiaistrateurs de Bergues, 23 août (A. G.) ; Rousselin, II, 2; discours de Barère, 2 sept. {Mon. du 13).