Carnot à Houchard, 5 sept. (A. G
lait les donner deux fois. » Bouchard forma des divisions. Chaque division, conduite par un général de division et deux généraux de brigade, compta deux brigades d'infanterie. Des règlements fixèrent dans les plus petits détails le service de la cavalerie ainsi que les marches et les campements. Il y eut des pelotons de tirailleurs d'élite : 64 hommes étaient choisis dans chaque bataillon parmi les soldats les plus valeureux et les plus adroits, et ils avaient pour chefs deux officiers expérimentés du même bataillon. Houchard déclara qu'à la moindre négligence, il ne s'en prendrait qu'aux divisionnaires : il était temps, disait-il, de sortir de l'insouciance. Il supprima les escortes de parade et les trop nombreuses ordonnances que s'attribuaient les officiers. Il menaça ceux qui traînaient encore des femmes à leur suite, de les dénoncer au ministre et de proposer leur destitution ; quant aux jfemmes, la gendarmerie avait mandat de les appréhender, de les barbouiller de noir et de les promener à travers le camp (1).
Les représentants aidaient, assistaient Houchard et, selon le mot de Châles, essayaient, par leur zèle et leur bonne volonté, de remplir l'attente de la nation. Ils obligeaient les administrations à marcher. Ils « mercurialisaient » les officiers et leur rappelaient que la Convention les surveillait, qu'elle saurait punir les traîtres et les lâches. Le 3 septembre, Bentabole, Châles, Collombel et Levasseur arrêtaient que lorsqu'un bataillon abandonnerait ses canons à l'ennemi sans les disputer à outrance, le chef et tous les capitaines en premier ainsi que les
1. Houchard à Boucholte, 22 août; Davaine à Bouchotte, 14 sept.; Berlhelmy à Bouchotte, 22 et 26 août; mém. de Berthelmy (Seilhac, 111); instruction pour l'armée du Nord, 23 août (A. G.).
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officiers d'artillerie seraient destitués de leurs fonctions; que le bataillon serait renvoyé sur les derrières de l'armée et privé de l'honneur de combattre; que son nom, ainsi que les noms des officiers, seraient publiés pour être voués à l'infamie. Le surlendemain, afin de mieux « coopérer à la délivrance de Dunkerque », Hentz et Levasseur décidaient qu'un tribunal militaire, établi dans l'armée de débloquement, jugerait les coupables dans les vingt-quatre heures après leur arrestation, sur la simple audition des témoins et que la sentence serait exécutée sur-le-champ en présence des troupes (1).
De Paris, Bouchotte stimulait les généraux, Houchard, Berthelmy, Béru, leur promettait des armes, des che* vaux, des pièces de campagne, leur assurait qu'il avait donné les ordres les plus précis pour la subsistance des camps et l'approvisionnement des places, leur disait que leur armée était bonne et < bien plus disponible » qu'on ne l'imaginait, qu'il fallait fréquenter les soldats, leur parler souvent, leur inspirer l'audace, « remonter leur espoir et leur courage » en leur faisant envisager les nouveaux efforts de la République et les puissants moyens de tout genre qu'elle déployait : « Vous êtes soutenu; le peuple est derrière vous. Allons donc, peut-être un peu moins bien d'abord, mais surtout allons et propageons par des attaques réitérées la terreur qui s'empare des ennemis instruits de nos mesures vigoureuses! » Et, s'adressant à Houchard qu'il savait perplexe et tout près de succomber sous le fardeau ; « Le Comité et le Conseil, lui écrivait-il, n'ont pas cessé d'avoir confiance en vous; les patriotes sont tranquilles sur votre compte
1. Arrêtés des 3 et 5 sept. (A. G.) ; Rec. Aulard VI, 103; VIIÏ, 160; Du Casse, Vandammet 1,56-59.
et ne montrent aucune inquiétude de vous voir chargé d'un aussi gi^and commandement dans des circonstances aussi importantes. Berthelmy vous secondera bien; je le regarde comme un bon républicain (1). »
Mais dans le même moment, Bouchotte destituait le commissaire-ordonnateur en chef, Petitjean. Ce Petitjean était un des vivriers les plus habiles et les plus infatigables qui fussent alors dans les armées. Les généraux, Beurnonville, Labourdonnaye, Miranda, Dumouriez, se l'arrachaient. Tous rendaient hommage à son activité. Defrenne louait ses connaissances très vastes et La Marlière, son exactitude. Gasparin le proclamait « le seul homme qui aille et qui ait la clef de la situation », Kilmaine jugeait qu'il faisait son possible et Courtois, qu'il était fort nécessaire. Lui-même assurait, non sans raison, qu'il avait, après l'abandon du camp de César, mis un tel soin à surveiller les subsistances et les équipages que l'armée lui devait son salut. Mais le Conseil général de la commune et le Conseil permanent du district de Cambrai l'inculpaient de trahison parce qu'il voulait tirer des greniers de la ville 20.000 sacs de grains. Berthelmy, Bouchard, Levasseur lui reprochaient de vider les magasins de Douai. Bouchard, n'osant laisser Douai en cet état de détresse et impatient de suivre les Anglais dans la Flandre maritime, déclarait à Petit- Jean qu'il n'acceptait aucune excuse et le requérait de ravitailler aussitôt Douai, sous peine de mort. Levasseur, violent, emporté, méprisant les obstacles, sommait Petitjean d'approvisionner Douai en six jours ; « sinon, lui disait-il, je vous livre à la garnison que vous affamez
1. Bouchotte à Bouchard, 19 et '25 août; à Berthelmy, 20 août; à Béru et à Viger, 25 août (A. G.).
et qui fera de vous ce qu'elle voudra, et si vous n'êtes pas traité comme vous le méritez, je vous donne ma parole d'honneur que je vous brûle la cervelle. » Il ne se contentait pas de menacer Petitjean; il le dénonçait au Comité, le qualifiait de hâbleur qui promettait tout et ne tenait rien. Enfin, Ronsin rappelait les liaisons intimes de Petitjean avec Dumouriez et proposait de l'aTréter, de lui demander compte des millions qui lui avaient passé par les mains sous- le généralat de Custine. 11 incriminait outre Petitjean, le commissaire-ordonnateur de la division de Lille, OUivier, qu'il regardait comme une créature du comte de Provence. Selon Ronsin, le commissaire-ordonnateur Lambert, plein de lumières et de patriotisme, était l'homme le plus propre à recueillir la succession de Petitjean; pour OUivier, il serait facilement suppléé par le franc républicain Leboursier (1).
Bouchotte suspectait la moralité de Petitjean et le nommait l'homme de Dumouriez. « Sa façon de penser, écrivait Vincent le 5 juillet, est toujours la même sur Petitjean, et il n'y a pas de confiance. » Le 19 août, après avoir lu la dénonciation de Ronsin, Bouchotte remplaçait Petitjean par Lambert et OUivier par Leboursier. A cette nouvelle, Houchard et Levasseur se repen-
1. Mon, du 18 août; Berthelmy à Bouchotte, 17 août; Levasseur au Comité, 13 août; rapport de Ronsin, 17 août. Cf. sur Petitjean Jemappesi 162; Trahison de Dumouriez ^ 32; Gharavay, Camot^ II, 32; lettre de Vanquer, 2 avril; DeFrenae à Bouchotte, 6 mai; Kilmaice à Bouchotte, 4 août; Bouchotte au Comité de surveillance des subsi>tances 18 juillet, et justification de Petitjean (A. N. w. 360.) Petitjean répond victorieusement aux Cambrésiens qu'U a très souvent averti les administrateurs du district de se précautionner, qu'il doit subvenir aux besoins du soldat et non du bourgeois, qu'il a laissé des subsistances pour six mois à la garnison de Cambrai, et que l'approvisionnement des militaires est si considérable qu'il a été requis d'ôter des fari les à Cambrai pour les donner à Lille.
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tirent d'avoir porté plainte contre Petitjean. Bouchard protesta que l'arrestation de Petitjean « produisait un mal horrible » : l'armée avait des besoins énormes en tout genre et devait tirer des vivres des forteresses du Nord; depuis quinze jours, les chevaux de la cavalerie et de l'artillerie n'avaient plus d'avoine, et quelques-uns mouraient faute de nourriture suffisante ; sans les représentants, les subsistances auraient manqué. Et, en cet instant critique, on destituait Petitjean î On le remplaçait par Lambert, par un homme qui ne semblait guère actif, qui ne connaissait pas les ressources de la région, et qui ne pourrait assurer promptement les fournitures indispensables! « Je suis, s'écriait Bouchard, cruellement entravé dans tous les détails de l'exécution, et je ne sais comment je ferai. » Et il demandait pourquoi le ministre ne laissait pas Petitjean à l'armée sept ou huit jours encore. Il demandait que Petitjean, accompagné d'un gendarme qui répondrait de sa personne, pût terminer du moins les opérations commencées.
Les représentants, Levasseur, Bentabole, Delbrel, Châles, déploraient pareillement la destitution de Petitjean. Quoi! dans un moment « des plus intéressants pour le salut de la France », lorsqu'il fallait unanimement seconder Bouchard et mettre plus que jamais l'accord dans tous les mouvements, Bouchotte prenait des mesures si précipitées et si alarmantes ! B arrêtait Petitjean à l'heure où l'armée entière s'ébranlait! Il lui donnait un successeur incapable ! Ignorait-il qu'un nouveau commissaire-ordonnateur, si patriote qu'il fût, aurait à faire un long apprentissage, et que ces sortes de stage étaient toujours funestes? Et, en outre, Bouchotte suspendait OUivier qu'il remplaçait par le médiocre Leboursier! Levasseur et Bentabole n'hésitèrent pas à surseoir
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à Texécution des ordres ministériels : ils savaient qu'OUivier possédait des talents, qu'il s'acquittait très bien de son service et qu'il avait une grande connaissance des localités; ils gardèrent OUivier, l'engagèrent à continuer ses fonctions avec autant de zèle qu'auparavant, le prièrent même d'assumer provisoirement la besogne de Petitjean. Châles, plus hardi encore, prescrivait à Petitjean de désobéir au ministre; le besoin de l'armée disait il, était urgent et l'ensemble des circonstances, difficile; on se trouvait à la veille d'une action générale; Petitjean resterait à son poste Jusqu'à ce qu'il reçût des représentants la permission de se retirer; sa place, qui tenait à toutes les administrations militaires, avait une trop haute importance pour être vacante une seule minute.
Houchard, mandaient les conventionnels, est « affecté de ces contrariétés ». Le pauvre général ne dissimulait pas sa douleur. Tout lui paraissait s'unir pour retarder l'expédition ou du moins pour en assombrir les débuts. 11 comptait que Bouchotte lui enverrait des canons et des chevaux; mais son parc d'artillerie était misérable et il lui manquait 600 chevaux pour traîner le peu de pièces qu'il avait. Il comptait mener avec lui 50.C00 soldats; il en aurait 5.000 de moins : les 30.000 hommes de renfort s'étaient réduits à 22.000, parce que les représentants en gardaient 8.000 sur les bords de la Sarre. Il comptait recevoir le corps des carabiniers, et les carabiniers, également retenus par les commissaires de la Convention, restaient à l'armée de la Moselle et devaient y rester jusqu'à la fin de l'année, malgré les instances du ministre et les arrêtés du Comité. Il réclamait 10 millions, 6 pour acheter des fourrages et 4 pour acheter de la viande, répétait que la cavalerie était sans avoine, que
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les chevaux se mouraient, qu'il ne pourrait former de magasins tant qu'il n'aurait pas d'argent. Il se méfiait de ses lieutenants. < Je voudrais vous voir ici, marquait-il au ministre, pour que vous puissiez vous-même les juger; vous sentiriez véritablement notre misère et notre embarras sur ce point. » Tous ou presque tous ressemblaient à ce général Bécourt, gouverneur de Péronne, qui refusait de donner un seul ordre par écrit, en citant le dicton latin verba volant, scripta marient. Ils n'osaient rien prendre sur eux-mêmes, et la crainte de leur responsabilité les rendait impuissants et diffîcultueux. Tantôt, ils prétextaient que leur commandement était trop étendu; tantôt, ils épiloguaient sur le détail des opérations et se livraient à des observations minutieuses et mesquines; plusieurs que le ministre avait annoncés, n'arrivaient pas ou, lorsqu'ils arrivaient, se hâtaient de dire qu'ils n'étaient bons à quoi que ce soit. Je fais, avouait Bouchard, « la plus triste grimace du monde; la chose n'en ira pas aussi bien (1). »
Le 5 septembre, à l'aube, au moment où les troupes se concentraient, Freytag attaquait leurs avant-postes, comme s'il voulait, suivant le mot de Houchard, tenter partout une reconnaissance et savoir ce qu'il y avait derrière les lignes françaises. Le 36* régiment d'infanterie, pris au dépourvu, essuya quelques pertes : « Il ne s^est pas levé, gémissait Houchard, aussi matin qu'il en .avait ordre, et il aurait dû être plus vigilant (2). »
1. Lettre des représentants, Levasseiir, Bentabole et Châles, LUle, 3 sept. (Poiicart et Finot, I!, 91); arrêté de Châles, 25 août; Bouçbotte à Berthelmy, 27 août ; Honchard à Bouchotte, 29 août et 3 sept. (A. G.) ; Rec. Aulard, VI, 103 et 218.
2. Houchard à Bouchotte, 5 sept.; mém. de Houchard, 29 sept. A. G.) ; lettre de Hentz (Aulard, VII, lôO).
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Mais Bouchotte s'efiForça de rassurer le général. 11 lui répondit que le changement de Petitjean était nécessaire et, au lieu de nommer Lambert commissaire-ordonnateur en chef, il nomma Pinthon, homme intelligent et actif, qui avait déjà travaillé sur la frontière du Nord. Il envoya des bidons et des marmites. Il envoya des caissons. 11 envoya 10 millions et dès lors, témoigne Berthelmy. Tannée, certaine de ses fournitures de viande et d'avoine, ne se voyait plus réduite à un dénuement total au milieu de l'abondance (1).
Deux représentants, Levasseur et Delbrel, qui n'épargnaient pas leur personne et qui devaient assister à tout, aux combats comme aux conseils, accompagnaient Bouchard. Berthelmy et Gay-Vemon étaient à ses côtés pour l'aider de leurs avis : Gay-Vernon, froid, mesuré, réfléchi; Berthelmy, vif, prompt, audacieux. Le jeune chef d'état-major avait reçu un coup de pied de cheval ; il boitait et ne pouvait porter de bottes; il eut la plus grande peine à se mettre et à se tenir en selle. Mais, dès le 29 août, il écrivait à Brune qu'il allait se livrer pendant cinq ou six jours à un travail agréable, qu'il préparait la victoire et qu'il y serait, même non botté ; il jurait de vaincre tous les obstacles, d'établir de l'ensemble dans la disposition des forces, de suppléer de son mieux à la tiédeur des généraux, à l'incapacité de l'état-major, au manque d'artillerie : « Nous allons parler aux soldats, tonner contre les officiers, les réveiller, les échauffer; il faudra bien que ça aille ! » Et, emporté par son zèle jacobin, il conseillait, non seulement de chasser des places de la Flandre maritime les malintentionnés et les sus-
i. Bouchotte à Hoachard, 5 sept. ; Houchard à Bouchotte, 3 sept. Berthelmy à Brune, 29 août (A. G.).
pects, mais de les enfermer dans les vaisseaux en rade et au besoin de couler les bâtiments à fond. Il ne doutait pas du succès. Grâce à la supériorité du nombre, les Français accableraient le duc d'York : « Il faut absolument que notre affaire soit heureuse; mais Tarmée sera telle que nous sommes sûrs de battre York et de le faire repentir de sa fantaisie sur la Flandre maritime. SiDunkerque fait la résistance républicaine que nous avons lieu d'attendre, nous devons précipiter les Anglais dans la mer!» (1).
Pourtant, quelle que fût l'ardeur de Berthelmy et malgré les exhortations de Bouchotte, Houchard partait sans gaieté ni confiance pour cette bataille d'Hondschoote à laquelle s'est attaché son nom. Il mandait plaisamment au ministre qu'il allait « faire un déjeuner à l'anglaise ». Mais il restait pensif et mélancolique ; il semblait avoir sur le front l'ombre des angoisses qui n'avaient cessé d'agiter son cœur depuis son arrivée en Flandre ; il se demandait anxieusement s'il pourrait mener son monde et le tenir dans la main et, sans songera l'importance dont serait la victoire, il n'avait en lui d'autre sentiment que la peur d'un échec. Il se savait épié, soupçonné. Des membres du Comité, Jeanbon Saint-André et Prieur de la Marne, n'avaient-ils pas insinué qu'il n'était pas assez bien entoura et que ses intimes ne voulaient appliquer que le système défensif, le custinisme^ entièrement contraire au caractère français? Un adjoint du ministre.
1. Mém. de Berthelmy (Seilhac, 110) ; Berthelmy à Brune, 29 août. (A. G. Brune avait été chargé avec Galandini par le Comité de salut public de visiter les armées et les places fortes du Nord et des Ardennes; cf. Rec. Aulard VII, 42.) Notons en passant que le représentant Hentz n'était pas à Hondschoote, comme dit Gay-Vernon fils {p. 258); il était alors à Gravelines (Mon. du 10 sept.).
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Auger, n'avait-il pas dit aux Jacobins qu'on pouvait être né sans-culotte et devenir fripon, que les « grandes liaisons » de Bouchard avec Custine suffisaient à le rendre suspect? Houchard redoutait, s'il subissait un revers, d'être accusé de trahison. Il s'écriait, en apprenant l'exécution de Custine : « C'est donc un parti pris de guillotiner les généraux !» — « Et toi aussi, lui répondait durement Levasseur, on te guillotinera si tu nous trahis! » Le reître lorrain craignait, s'il était vaincu, d'être envoyé à l'échafaud et condamné à une mort infamante, au lieu de mourir en glorieux vétéran dans sa maison de Sarrebourg (1).
1. Mém. de Levasseur, II, 3; Auger aux Jacobins, i9 août {Journal de la Montagne, 21 août).