Tableau historique^ I
son déparlement était « dans un état de stagnation qui exigeait un prompt changement » ; Haussmann, que Bouchotte était d'une ineptie inconcevable et que ses fautes compromettaient le sort de la République; un autre, que jamais ministre n'avait passé de marchés plus onéreux, A diverses reprises, les représentants du peuple près l'armée du Nord combattirent Bouchotte. Les commissaires BefFroy, Courtois et Duhem disaient au Comité :
« Le ministre et ses bureaux se f de nous. » Ils
avaient beau écrire; le plus souvent, Bouchotte ne répondait pas ou, s'il répondait, ses lettres n'étaient ni promptes ni satisfaisantes. « L'inertie des bureaux, assurait Befifroy, et l'inaptitude du ministre paralysent tout (1). »
Le 27 mai, Bouchotte offrit sa démission, et, trois jours plus tard, la Convention chargea le Comité de lui indiquer un sujet. L'insurrection dirigée contre les Girondins vint à la traverse. Mais, le 11 juin, Bouchotte priait de nouveau, « suppliait » la Convention de lui donner un successeur: il avait de puissants motifs pour quitter son poste ; il trouvait de grands obstacles, et « le courant était si considérable, qu'il ne lui restait presque pas de temps pour méditer sur les objets les plus importants. » Le surlendemain (13 juin), le Comité proposait Beauharnais à l'Assemblée. Bouchotte, disait Barère, ne pouvait tenir les rênes de son département avec l'énergie qu'exigeaient les besoins pressants du moment, et son activité ne répondait pas à son patriotisme ; Beauharnais, connu par son civisme comme par ses talents militaires, avait été chef d'état-major et s'était préparé par cette sorte de
1. Rec. Auiard, IV, 57; séances de la Convention du 25 mai, des 8 et 13 juin ; lettre de Gasparin à La Marlière, 15 juin (A. N. w. 297) ; Befîroy, Courtois et Duhem au Comité, Beffroy au Comité, 11 juin
noviciat au ministère de la guerre ; après avoir conduit une armée> il en conduirait onze, et, de la direction immédiate des troupes de la région du Rhin, il passerait aisément à la direction centrale et suprême de toutes les forces de la République.
Beauharnais, agréé par la Convention, refusa de se jeter dans les orages de la Révolution. Le 21 juin, le Comité désignait au choix de l'Assemblée Alexandre, commissaire ordonnateur en chef à l'armée des Alpes, homme d'une probité sévère et d'un républicanisme prononcé. Mais Thuriot affirma qu'Alexandre n'avait pas les talents que réclamait l'emploi, qu'un seul homme ne pouvait d'ailleurs embrasser tous les détails de l'administration de la guerre ni vérifier les pièces présentées à sa signature, ni même lire la moitié des lettres qui lui étaient adressées, et il proposa de partager le fardeau que Bouchotte avait jugé trop pesant, entre Alexandre et deux autres. Bréard convint que le ministère était en effet trop compliqué pour un homme seul et il demanda que le ministre fût dispensé dorénavant du soin des subsistances et des fournitures de l'armée. Finalement, la Convention chargea le Comité d'examiner s'il ne fallait pas donner au département de la guerre trois ministres au lieu d'un.
Le lendemain (22 juin), le Comité déclarait qu'un seul ministre suffisait, et derechef il proposait Alexandre dont il garantissait le patriotisme. L'Assemblée nomma Alexandre. Mais aussitôt un député s'écria qu'Alexandre était six mois auparavant courtier à la Bourse, et Billaud- Varenne confirma le fait : plusieurs membres du Comité de la guerre avaient attesté la veille qu'Alexandre était agent de change au 10 août. Vainement Fabre d'Eglantine assura qu'Alexandre commandait le bataillon du
faubourg Saint-Marceau à l'attaque des Tuileries, que tous les généraux voulaient Tavoir près d'eux à cause de son zèle et de son activité, que les meilleurs ministres de l'ancien régime, Louvois et d'Argenson, n'avaient pas été lieutenants-colonels, ni même capitaines. La Convention annula le décret qu'elle venait de porter (1),
Bouchotte resta. Il avait dans la Convention de chauds partisans. Lequinio ripostait à ses adversaires qu'une cabale se montait pour le perdre et que des administrateurs malveillants se liguaient pour rejeter sur lui leurs propres fautes. Billaud-Varenne conseillait à l'Assemblée de diviser le ministère en trois parties et de conserver Bouchotteen luidonnantdeux adjoints. EnQnJes Jacobins exigeaientle maintien d'un homme de leur bord. Ilsavaient
1. Rec. Aulard, IV, 482, 526 ; ilfow., séances des 13, 21, et 22 juin. Alexandre (Charles-Alexis) était né le 8 décembre 1755 à Paris. Agent de change en i~86, il fut successive ;neut capitaine des canonniers au bataillon de S^mt-Marceau, commandant du bataillon (1791), chef de la première légion de Paris, et joua un grand rôle dans toutes les affaires qui eurent lieu du mois d'avril 1791 à la fin de septembre 1792; il disait mi-même qu'il avait occupé à Paris la seconde place dans la garde nationale et que le seul qui fût au-dessus de lui (Samer • ) avait été fait ma-éhal de camp. Après avoir été commissaire du pouvoir exécutif à Ghamilly et rempli sa misàion avec intelligence, il obtint, le 8 novembre 1792, une place de commissaire-ordonnateur à l'armée des Alpes et, quelques jours plus tard, le 24 novembre, celle dn commissaire-or lonnateur en chef à la même armée. Destitué (15 avril 1195), réintégré (13 juin 1795), réformé (31 août 1795), de nouveau réintégré (19 avril 1796), ordonnateur en chef à l'armée du Nord et de Sambreet-Meuse (,10 décembre 1796) et à l'armée des Alpes (i25 avril 1797), chef de division au ministère de la guerre (octobre 1797), ordonnateur de la 18* division militaire à Dijon {9 octobre 1798), réformé (7 février 180^^), Alexandre fut membre du Tribunat (an VI1I-1««' germinal an X), puis chef de division à l'administration générale des droits réunis, et, en 1815, directeur des contributions directes du Haut- Rhin. Il mourut le 27 septembre 1825. Roederer le qualifie, dans sa Chronique 'te cinquante jours (éd. Lescure, 1875, p. 19) de « digne émule de Sauterre ».
accueilli la nomination de Beauharnais par des cris de fureur, et bien que Couthon prétendit que le jeune général, quoique ci-devant, avait reçu l'éducation d'un sansculotte, Parein et Grammont écrivaient de Tours à Vincent que ce choix décourageait les jacobins des départements : « Comment, vous n'avez pas pu trouver un patriote pour occuper cette place qui, dans les circonstances actuelles, ne devait être donnée qu'à un sansculotte! Que faites-vous donc à Paris? Que fait la Montagne? Dort-elle ou est-elle corrompue? A vez-vous oublié que vous faites la guerre aux nobles, et vous nous élevez un noble au ministère 1 » Real et Varlet s'indignaient en pleine Commune de Paris qu'un aristocrate, un ancien membre des Feuillants, fût chargé d'un des plus hauts emplois de la République. Le club protesta bruyamment et, dans la séance du 14 juin, Hanriot, Legendrè, d'autres encore, crièrent que Beauharnais appartenait à la caste nobiliaire et ferait le troisième volume de la contrerévolution; qu'il était bon général, mais mauvais administrateur; quiîeiirne l'avait pas jeté tout exprès sur la terre pour être ministre ; que le Comité semblait croire qu'il fallait être noble pour diriger les bureaux de la guerre, mais que la Société allait se réunir à l'Évêché et prendre de vigoureuses mesures. Gasparin, efifrayé de cette « violente sortie », craignait déjà que le club né vînt demander à la Convention le rapport du décret (l). Une campagne ardente s'ouvrit contre le Comité. On publia qu'il avait fait son temps et que l'heure était venue de le changer à cause de sa tiédeur et de son modéran-
i. Cf. les discours de Lequinio (séance du 8 juin) et de Billaud- . Varenne (22 juin); de Real et de Varlet, 15 juin {Mon. du il); Mège, Corresp, de ComMo», 251); Le Publiciste, n» 223 (21 juin); Journal de la Montagne, 16 juin ; Gasparin à La Marlière, 15 juin.
tisme ; il avait, disait-on, manqué de nerf dans la répression de l'insurrection normande et transformé le département de TEure en une autre Vendée. On lui reprocha de dédaigner Bouchotte, de contrarier et d'entraver dans sa marche ce « brave républicain », de s'élever avec humeur contre toutes ses propositions. On Taccusa de pousser les nobles, ces « esclaves blanchis par l'ambition », de garder Custine à la tête de Tarmée du Nord, et, le 19 juin, des commissaires du club des Jacobins allèrent inviter le Comité à chasser tous les ci-devant des fonctions civiles et militaires et à répudier pour toujours les « scélérats de cette caste infernale ». On se moqua de Delmas qui s'appropriait les mémoires militaires de Dillon et les débitait comme siens, non sans se rengorger et en assurant qu'il étudiait dès ses jeunes ans Turenne et Montecuccoli; ce Delmas, ajoutait-on, affectait l'empire de la guerre ; il faisait à son gré les nominations et les destitutions ; il recommandait au ministre des contre-révolutionnaires (1).
Marat. Laveaux, Hébert, Chabot, Vincent, attaquèrent sans ménagement la plupart des membres du Comité. Marat ne soutenait pas Bouchotte; suivant lui, le ministère était une charge trop lourde pour les épaules d'un seul, et l'on devait le diviser entre plusieurs hommes éclairés, actifs et probes qui chacun auraient soin d'une armée . Mais il incriminait le Comité ; selon Marat, le Comité se composait de gens sans vues et sans énergie ; il était incapable de faire le bien; il gênait les opérations de Bouchotte; Camboa n'avait contre le ministre que des motifs personnels* tirés de quelque petite passion »;
i. Séances de la Convention, 4 juillet {^on. du 6 et du 7) ; des Jacobins, 14 et d9 juin {Journal de la Montagne des 16 et 21).
Barère, politique fin et rusé, habitué à nager entre deux eaux, et « Tennemi le plus dangereux de la patrie ^>, celui qui « paralysait toutes les mesures de vigueur », désirait évidemment qu'un patriote ne fût pas au timon des affaires (1).
Laveaux défendait Bouchotte avec passion. Le Comité, écrivait le journaliste, trouvait des torts à Bouchotte, parce que Bouchotte était patriote et que, sous un ministre patriote, la Révolution allait son train; le Comité s'endormait ; le Comité méritait le nom de Comité de la ruine publique ; le Comité renfermait des intrigants qui « montraient un petit bout de pavillon aristocratique ».; le Comité voulait sauver la patrie, mais il était faible et se conduisait comme les satrapes de l'ancien régime ; il accordait beaucoup à la sollicitation, à la protection; il avait de l'orgueil et de la morgue; il répétait tous les jours qu'on doit voir les choses en grand, sans s'amuser aux détails ; il exposait des idées hardies et rendait de beaux décrets ; il établissait d'excellents principes et prenait des mesures salutaires ; mais il n'avait aucune suite dans ses plans et ne pensait pas au mode d'exécution; pourquoi laissait-il à la tête des armées les complices de Dumouriez, et notamment Custine (2)?
Hébert faisait cause commune avec Marat et Laveaux. « Est-ce que le Comité, s'écriait le Père Duchesne^ esi d'accord avec Custine et manigance avec ce bandit la ruine de la République (3) ? »
Mais c'était surtout dans le club des Jacobins que grondaient la menace et l'outrage. Gâteau déclarait qu'il
i. Le Publicist'*, no» 223, 224, 237, 242.