Le Père Duchesne^ n
n'y avait, au Comité, que des insouciants et des traîtres qui méprisaient toutes les accusations portées contre Custine. Chabot demandait que le Comité fût renouvelé : on ne conserverait que trois membres, les seuls véritablement patriotes, les seuls dont le civisme ne fût pas suspect, Jeanbon Saint-André, Saint-Just et Couthon ; mais les autres étaient usés ; Mathieu tenait les discours les plus inciviques; Ramel refusait d'armer les sansculottes et croyait que les propriétaires sauveraient la chose publique ; Cambon ne pactisait pas avec les Brissotins, mais il voyait tout avec une loupe, et les objets lui paraissant trop gros, Tefifrayaient à la distance de cent pas; Guyton était honnête homme, mais tremblait toujours comme un quaker; Delmas faisait nommer des sujets incapables ou perfides (i).
Le plus acharné des adversaires du Comité était Vincent, secrétaire général du ministre Bouchotte, révoluiionnaire enragé, dévoré d'ambition, résolu coûte que •coûte à garder sa situation, méditant de soustraire l'administration de la guerre à toute autorité, de renverser le Comité et d'investir de la suprême puissance le Conseil exécutif, pratiquant, suivant l'expression du conventionnel Gay-Vernon, le système d'avilir les représentants. Le Comité avait, après l'échec de Famars, chargé un de ses chefs de bureau, Teissier, de faire une enquête sur les événements et de s'informer exactement de la situation de l'armée du Nord : dans une séance du club, Vincent dénonça Teissier qui prenait un ton dictatorial envers Iç ministre et voulait lui forcer la main, l'obliger à placer ses créatures. Il accusa le Comité de ne s'être prononcé pour Bouchotte contre Custine qu'après de longs
i. Journal de la Montagne, 8 et iO juillet.
délais et comme à regret. Dans un mémoire quHl lut aux Jacobins, il attaqua la plupart des membres du Comité, mênie Danton, avec une extrême virulence. Il prétendit que les meneurs et faiseurs passaient leur temps à calomnier Paris au lieu de sévir contre les traîtres, qu'ils ne voyaient pas volontiers les nominations patriotiques du ministre, qu'ils favorisaient les contre-révolutionnaires et s'apitoyaient en dépit du bon sens sur le renvoi des aristocrates. Il les traita d'êtres insipides ou vendus dont l'âme était pourrie. Quoi! ils avaient conservé ce Custine qui, dans une lettre fameuse, qualifiait Brunswick d'altesse sérénissime et de pacificateur du monde! « Hommes froidement atroces qui connaissez tant de crimes et en avez le détail effrayant sous les yeux, vous différez encore d'arracher ce brigand de l'armée ! Nation française, en quelles mains est ton salut! Quels sont tes mandataires! Ils ont la lettre de ce nouveau Dumouriez, et c'est ce poison à la main que le Comité appelé de salut public, l'a fait proclamer général des deux armées ! » Il reprochait au Comité de ne pas répondre à Bouchotte qui lui dénonçait Devrigny, investi tout récemment par Custine et par les représentants du pouvoir redoutable de désarmer les escadrons incomplets : € Citoyens, jugez de tels patriotes, de tels représentants. Serrons-nous enfin à la barre de la Convention. Rendons publique toute cette trame et qu'un grand acte de justice nationale frappe indistinctement tous les coupables I » Il concluait avec une singulière audace : « Une telle conduite est bien digne d'un Cambon qui ne cesse de calomnier la sublime insurrection du 2 juin, d'un Barère qui, à cette même tribune, voulait la force armée à la réquisition de la Convention, l'anéantissement des Comités révolutionnaires, rinsurveillance des postés et les fers pour le municipal
qui aurait eu le courage de troubler la correspondance des contre-révolutionnaires ! Elle est bien digne de cet homme qui a tant proposé au Comité de faire nommer Custine général des deux armées du Nord et des Ardennes, malgré sa trahison à celle du Rhin, qui a fait porter au ministère Tex -vicomte Beauharnais dont la nomination mort-née avait réjoui les contre-révolutionnaires, et ensuite avec le brissotin Grouvelle, son ami, le modéré et plat Alexandre? Elle est digne de Delmas, de cet homme voué à la vie et à la mort à Beurnonville (je tiens sa lettre à ce contre-révolutionnaire). Elle est digne enfin de ces hommes qui avilissent assez leur patrie pour penser avec Machiavel — qui parlait aux despotes — que Ton ne peut se passer de cette caste infâme qui ensanglante la patrie, qu'il faut se servir de ses vices mêmes pour sauver la République, comme si le combat de la raison et de la vertu pouvait être soutenu par le crime ! Il faut étouffer les ambitieux dans une République, et c'est en élever à chaque instant, que d'exhumer de l'oubli des hommes qui haïssent tout ce qu'ils sont forcés d'estimer et qui n'ont jamais su que mépriser leurs semblables. C'est d'ailleurs dédaigner dans les armées les braves à la valeur et à l'intrépidité desquels la République doit ses triomphes. Je ne sache pas qu'elle en doive encore de grands aux généraux nobles (1) ! »
Robespierre désapprouvait de pareilles invectives. Toutefois, lui aussi plaidait pour Bouchotte et jugeait que le ministre, plus instruit qu'actif, plus propre à délibérer dans un Conseil qu'à régler les opérations des
1. Mémoire de Via cent, lu sans doute à la fin du mois de juin (A. G.); cf. sur sa querelle avec Teissier la séaace des Jacobins du 14 juin, et Rec. Aulard, IV, 330.
armées, joignait le patriotisme aux talents et le plus pur civisme aux lumières. Quant au Comité, Robespierre ne le défendait qu'avec mollesse. Sans doute, disait-il, ce Comité ne devait pas encourir la proscription puisqu'il avait rendu de grands services, découvert des complots, développé des vues sages et profondes, donné l'impulsion à d'avantageuses mesures, et d'ailleurs la perfection est impossible, et il serait impolitique de jeter de la défaveur sur une réunion d'hommes chargés des plus graves intérêts et des affaires les plus importantes de l'État. Mais, remarquait Robespierre, tous les membres du Comité n'étaient pas également éclairés et vertueux; ils avaient commis des erreurs et des fautes, et l'on n'a pas assez fait pour la patrie quand on n'a pas tout fait (1). Le 10 juillet, deux jours après ce discours de Robespierre, un député proposait à la Convention de renouveler aussitôt le Comité. Drouet et Bentabole appuyèrent la proposition et demandèrent que le Comité fût réduit à neuf membres et nommé à haute voix : moins il serait nombreux, mieux il ferait le travail, et s'il était élu par l'appel nominal qui est la vraie pierre de touche du patriotisme, on connaîtrait les véritables patriotes de l'Assemblée. Drouet ajoutait que quelques membres de l'ancien Comité ne méritaient pas la confiance, et Camille Desmoulins, toujours étourdi, n'intervenant qu'à contretemps, outrant les choses, pressé de frapper le vaincu, assurait que le Comité causait beaucoup de mal par son ignorance, par son incapacité, par son ineptie et ne savait ni déjouer les trahisons, ni empêcher les plus humiliants désastres, comme la surprise du camp de Famars.
i. Journal de la Montagne^ 17 juin et 8 juillet; Hamel, Robes^ pierre^ III, 54.
La (Convention décréta que le Comité ne comprendrait que neuf membres qui seraient nommés dans la séance du soir à haute voix. Ce furent Jeanbon Saint-André, Barère,Gasparin,Couthon, Hérault deSéchelles,Thuriot^ Prieur de la Marne, Saint-Just et Robert Lindet (i). Ni Danton, ni Delacroix, ni Delmas n'étaient réélus. L'Assemblée n'avait choisi que d'ardents jacobins, des Montagnards, et, comme disait le Père Duchesne, des hongres à poil. Barère était renommé, malgré Marat qui le traitait de royaliste déguisé et qui l'invitait à se prononcer une bonne fois en faveur du nouveau régime; mais suivant le mot de Drouet,ilavaitde l'esprit et il serait toujours l'homme principal du Comité, celui qui se chargerait des affaires secrètes, des commissions dangereuses, des rapports difficiles (2). Robespierre se réservait. Il gouvernait le Comité par Saint-Just et par Couthon ; il y siégea le 26 juillet sans y être encore adjoint, et y entra le 27, à la place de Gasparin qui se retirait en alléguant la faiblesse de sa santé(3).
IL Le second Comité ne futpas au-dessous de sa tâche, comme l'avait été le premier Comité. Pas de lenteurs ni de délais, pas d'irrésolutions. Il agit avec décision et fermeté. « La vigueur seule, écrivait-il aux représentants.
1. Jeanbon et Barère, 192 voix; Gasparin, 178; Couthon, 176; Hérault, 175 ; Thuriot, 155; Prieur, 142; Saint-Just, 126; Lindet, 100 (Rec. Aulapd, V, 224).