‹ HondschooteChapitre 51 sur 68 · Expression de Langeron · texte numérisé non relu

Expression de Langeron

mouvement rétrograde qu'il donnait Tordre de charger. Declaye comptait que ses troupes à cheval, les hussards noirs, lesdragons du 10% les chasseurs de Versailles, soutiendraient le choc. Elles furent enfoncées et s'enfuirent en criant : Sauve qui peut. Épouvanté, oubliant son devoir de général, Declaye les suivit et piqua des deux sur Bouchain où il entra vers 10 heures du matin avec quelques dragons et une soixantaine de hussards noirs.

L'infanterie, lâchement délaissée, essaya de faire bonne contenance et forma devant Avesnes-le-Sec deux carrés dans l'intervalle desquels s'établirent les canons. Elle fut enveloppée de trois côtés : sur son front par quatre escadrons de chevau-légers de Kinsky que commandaient le prince de Liechtenstein et le major prussien Tauenzien ; sur son flanc droit, par trois escadrons des hussards de l'Empereur que menait le comte de Bellegarde ; sur son flanc gauche, par les deux escadrons de Nassau que conduisait le lieutenant-colonel Vavasar et par un escadron de Royal-Allemand aux ordres du lieutenant-colonel Specht. L'artillerie française fît plusieurs décharges à mitraille. L'infanterie, calme et résolue, attendit pour tirer que l'ennemi fût à quarante-cinq pas. Mais rien ne put arrêter l'élan de la cavalerie impériale. Elle pénétra dans les carrés, enleva les canons et massacra sans miséricorde les carmagnoles qui lui tombaient sous la main, même ceux qui se mettaient à genoux pour demander grâce.

Les républicains en déroute se sauvèrent à toutes jambes vers Avesnes-le-Sec. Cobourg arrivait à cet instant sur le champ de bataille. Il fît sonner l'appel et ranger la cavalerie. Bellegarde et Liechtenstein entourèrent le village à droite et à gauche. Des escadrons ' envoyés deDouchy par le général Otto, se portèrent entre

t^t HONDSCHOOTB

Avcsncs-le-Sec et Lieu-Saint-Amand pour barrer le passage au reste des fugitifs. 2.000 cavaliers impériaux avaient, à eux seuls, défait et dispersé 5.000 hommes. 2.000 Français étaient égorgés. 2.000 autres prisonniers, ne conservaient la vie que parce que leur adversaire était las de sabrer. Les Autrichiens perdaient 69 des leurs et s'emparaient de 3.000 fusils, de 20 canons, de iS caissons et de 3 drapeaux (1).

Les premiers fuyards entrés à Cambrai dans la matinée du 12 septembre avaient été sur-le-champ interrogés par le Comité de surveillance. Tous déclaraient que Declaye s'était retiré devant un ennemi trop nombreux, mais qu'il avait engagé ses troupes dans un ravin où elles ne pouvaient manœuvrer, que la cavalerie impériale les avait cernés et que les survivants ne devaient leur salut qu'à la bonté de leurs chevaux. On leur demandait où était Declaye. Tous disaient qu'ils l'avaient perdu de vue. Les Cambrésiens refusaient de les croire. Mais peu à peu des hussards, des dragons, échappés de la débâcle, rentraient dans la place et confirmaient l'effrayante nouvelle. A trois heures de l'après-midi, se présentait M arceaux, administrateur du district et membre du Comité de surveillance ; il avait accompagné Declaye ; lui aussi assurait que le général avait mal à propos quitté sa première position, que les Français n'avaient pu résister, que la cavalerie avait tourné bride et que Declaye l'avait suivie à Bouchain, que l'infanterie, livrée

4. Witzleben, Cohurg, II, 287-290. A elle seule, la garnison de Cambrai qui comptait la veille 3.825 homme»», en perdait 2.303. (Lettre du commandant temporaire, 15 sept.} Un commandant de volontaires Chemin, tira de Tarçon de sa selle un pistolet et se brûla la cervelle; M Convention décréta, le 21 septembre, que son Bulletin ferait menlioD de cct:e mort hérol [ue.

à elle-même, s'était défendue jusqu'à la dernière extrémité, mais que les Autrichiens l'avaient hachée. Enfin, à huit heures du soir, comme s'il eût honte de se montrer en plein jour, paraissait Declaye. Deux à trois cents hommes, tristes restes de l'expédition, lui servaient d'escorte.

Le général essaya d'atténuer le désastre. Il prétendit qu'il n'avait avec lui que 3.000 hommes dont les cinq sixièmes appartenaient à la garnison de Cambrai, que 200 étaient tués et 400 blessés, qu'il perdait ses pièces et ses caissons, mais que les canonniers, rebelles à toute discipline, avaient méconnu leur chef et refusé de faire leur devoir, que les charretiers avaient coupé les traits de leurs chevaux, qu'une partie de la cavalerie avait imité la conduite des artilleurs et, dans sa fuite, culbuté les bataillons, qu'il s'était vainement efforcé "de rallier les escadrons, que l'infanterie avait chassé les ennemis de cinq postes différents et leur avait ensuite tenu tête, qu'elle eût été victorieuse si les troupes à cheval l'avaient secondée, qu'il croyait s'être loyalement acquitté de sa tâche et que, dans sa situation, nul autre n'aurait mieux agi.

Mais, le lendemain, le Conseil général de Cambrai ^recevait une lettre de Cornu, commandant temporaire de Bouchain. Cette lettre était navrante. La garnison de Bouchain se réduisait à 600 hommes, dont 200 malades ou convalescents, et il fallait faire monter la garde à 50 bourgeois. Des 1.300 combattants sortis avec Declaye, 60 au plus regagnaient la place. Pernette, commandant des volontaires de la Somme et gouverneur de la ville, les chefs de corps et tous les officiers, à l'exception de cinq, avaient disparu. Quarante canonniers des bataillons étaient iués ou prisonniers; il ne restait que 24 artil-

2 9 8 HOiNDSCHOOTE

leurs pour servir 55 bouches à feu. Cornu n'hésitait pas à charger Declaye : Declaye, disait-il, ne lui inspirait pas de confiance ; Declaye avait fui sur Bouchain sans ordonner ni préparer la retraite ; Declaye devait au moins s'attacher à « combler Tabîme qu'il avait creusé », envoyer des renforts, rendre à Bouchain sa garnison perdue.

Le Comité cambrésien de salut public manda sur le champ Declaye et lui montra la lettre de Cornu. Le géné-^ rai prétendit que 1.300 hommes n'avaient pu sortir de Bouchain, qu'il n'avait eu que 600 tués et blessés, que ses ennemis personnels méditaient sa ruine. On insista, on le somma de déclarer exactement les pertes qu'il avait subies ; il restait embarrassé, ne répondait que par des pleurs. Enfin, le commandant temporaire de Cambrai, se levant, avoua que la garnison presque entière avait succombé; que les Impériaux avaient tout pris, pièces et caissons; mais que les charretiers et les canonniers avaient causé la défaite.

Le 14 septembre, nouvelle réunion du Comité de salut public. Le capitaine Cabeau qui commandait l'artillerie de Cambrai, défendit les canonniers contre les imputations du général, et Declaye reconnut que les charretiers seuls méritaient des reproches. Mais Cabeau rendit Declaye responsable de l'échec et l'accusa sans pitié : Declaye, disait-il, n'avait pas su ménager à son armée les moyens de battre en retraite; il avait quitté sans motif la première position qui paraissait très avantageuse; il s'était, et non un des derniers, enfui dans Bouchain; il devait être traduit devant un Conseil de guerre.

Accablé, Declaye consentit à la formation immédiate d'un Conseil de guerre qui fut présidé par Scheppers., chef d'escadron du 1" hussards. On lut, dans la séance, la lettre du commandant de Bouchain ; on se convainquit

que Declaye avait diminué le chiffre de ses pertes ; on le qualifia d'incapable et d'inepte. Quelques membres proposaient de l'arrêter aussitôt; mais on objecta qu'il fallait attendre le retour des commissaires que la municipalité de Cambrai avait dépéchés aux représentants du peuple à Arras.

Declaye était condamné d'avance. Vainement il invoquait le témoignage du commissaire national Tartarin qui rapportait que les Autrichiens avaient 335 hommes hors de combat (1). Vainement il assurait qu'il avait été renversé deux fois dans la mêlée, qu'il s'elTorçait de rallier son monde et qu'il criait : « Au nom de la patrie, rallions-nous! », qu'il avait couru à Bouchain avec la cavalerie pour la ramener à la charge, que les hussards et les dragons consentaient à faire volte-face, mais que les chasseurs de Versailles avaient refusé de le suivre en disant que leurs chevaux étaient trop fatigués. Vainement il écrivait à Davaine et à Bouchotte qu'il aimait là patrie, qu'il gémissait sur sa disgrâce, qu'il désirait ardemment « se venger de ces scélérats du Nord » et qu'il avait « l'éternelle envie d'exterminer cette horde d'esclaves », qu'il avait été battu et « repoussé avec perte », malgré toute sa prudence et sa crainte d'exposer

1. Cf. sur ce Tartarin une lettre de Chapuy, commandant de Cambrai (10 octobre, à Bouchotte); Chapuy raconte quil a envoyé Tartarin en parlementaire: les Autrichiens ont fait mille instances pour engager Tartarm à déserter ; ils ont employé tous les moyens possi blés de séduction, caresses, menaces à la Bouille, mais Tartarin « est un républicain à Pépreuve de la bombe ». Tartarin avait avec lui, dans sa mission au camp ennemi, un trompette du 10« dragons, nommé Luxembourg; de môme que Tartarin, le trompette Luxembourg, écrit Chapuy, a « déployé devant ces esclaves menaçants toute la fierté d'an républicain par des réponses et des interpellations dignes de Brutusl »

5f H0ND6CH00TE

ses frères d'armes, mais que sa défaite était due à la désobéissance et à la poltronnerie de quelques-uns. Vainement il mandait qu'il espérait garder, en dépit de cet accident, l'estime d'un ministre vertueux et des vrais sans-culottes. Le Comité cambrésien de salut public assurait que les talents militaires de Declayé étaient inférieurs au poste qu'il occupait. Fliniaux, administrateur du département du Nord, le taxait d'impéritie et de couardise. « Il n'était pas capable, disait Forster, de commander vingt hommes, et, par-dessus le marché, c'est probablement un traître. » Les représentants Élie Lacoste et Peyssard lui reprochaient, sinon sa perfidie, du moins sa maladresse et son ignorance « véritablement criminelle >. Était-il possible, s'écriaient les commissaires, de faire sortir plusieurs milliers d'hommes et de les conduire en rase campagne sans pousser des dé^chements ou des partis d'éclaireurs pour observer les mouvements de l'adversaire et annoncer l'approche de forces supérieures ! Ne devait-on pas instruire sans retard le procès d'un général qui laissait si lâchement égorger ses troupes? Enfin, les débris de la garnison de Bouchain réclamaient < la plus prompte et la plus éclatante vengeance », demandaient que Vinfâme Declaye, qui avait si honteusement abandonné ses soldats, fût arrêté et tra duit au tribunal révolutionnaire.

Mais Declaye était sans-culotte et ami du commissaire Celliez. Le ministre Bouchotte se défendait de l'avoir nommé commandant de Cambrai et rejetait avec raison ce mauvais choix sur Kilmaine, sur le club, sur la municipalité; pourtant, ajoutait-il, « cela n'empêche pas que Declaye ne passe pour patriote », et il disait très haut que le vaincu du 12 septembre était, en dépit de tout, un citoyen attaché à la liberté. Pareillement, le représentant

Laurent reprochait à Declaye son incapacité, mais ne Taccusait pas dHmpatriotisme. On se souvint du zèle qu'il mettait à incarcérer les suspects et de l'indignation qu'il avait manifestée contre les aristocrates. N'affirmait-il pas que les nobles ne valaient rien et n'avaient jamais rien valu? Ne dénonçait-il pas les officiers généraux qui servaient à l'armée, quoique destitués, comme des « êtres accoutumés à trahir » et qui pourraient * donner encore quelques plats de leur métier »? Bouchotte se contenta d'envoyer à Cambrai un autre commandant, le général de brigade Chapuy. Quant à Declaye, arrêté, puis transféré à Arras devant les commissaires de la Convention et à Paris, il ne fut pas, comme on l'a dit, guillotiné; il garda son grade et alla présider aux mitraillades de Lyon. Le Comité de salut public le déclarait « irréprochable sous le rapport de la fidélité et du patriotisme! » Mais le chef d'état-major Berthelmy l'avait très bien jugé : 4c Declaye n'était pas militaire; c'est beaucoup d'être patriote, c'est la première chose; mais ce n'est pas tout; si Declaye était patriote pour la patrie, il se serait fait tuer; il n'avait pour vivre que ce moyen-là (1). »

1, Cf, sur toute cette affaire de Cambrai les documents suivaols : Go;>QuauCk)nsei] général de Cambrai et à Bouchotte ; Declaye au Comité de salut public de Cambrai et à Bouchotte ; déclaration de Scheppers ; adresse de la garnison de Bouchain ; Berthelmy à Bouchotte, 14 sept. ; extrait du registre des délibérations du Comité de salut public de Cambrai, 11-14 sept., et lettre du môme au Comité de salut public à Paris, 10 octobre ; rapport de Fliniaux, commissaire envoyé à Cambrai par les administrateurs du Nord, 15 sept.; Lacoste et Peyssard au Comité, 17 sept. ; rapport de Declaye, 18 sept. ; déposition de Chevreux, du 10« hussards, 20 sept.; Bouchotte à Houchard, 15 sept. (A. G.); Forster, Schriften, IX, ICI; arrêté du Comité qui autoriser Bouchotte à « employer Declaye de la manière qui paraîtra la plus convenable » (8 brumaire an II ou 29 octobre 1793 Rec. Aulard, VIII, 92);

livret de Robespierre (Welachinger, Le roman de Dî/moi/ncz, p. 287 : le» mots de Robespierre « écrire sur Declaye » et « demander à Laurent des reaseignements » prouvent qu'il s'intéressait au général et l'arrêté du Comité qui déclare Declaye irréprochable, est d'ailleurs de sa main); H. Wsllon, Revue bleue, S aoiU 1891. Le récit de Marion, capitaine adjudant-major du 2« bataillon des Ârdennes — Hubert Colin, Biogr. et chron. popuL du dép, des Ardennes, 1860, 2« série, p. 152-156) est très postérieur à l'événement et ne fait çue retracer vaguement, emphatiquement, l'héroïsme qu'auraient déployé les Ardennais.

Page 1