Houchard à Bouchotte, 19 sept. (A. G
la Lys dans la matinée du 15 septembre pour se rendre à Lille. Une arrière-garde de 3.000 hommes, commandée par le général de brigade Demars (1), avait mission de masquer la retraite et d'inquiéter les alliés du côté de Courtrai. Dès le 13 au soir, Demars était en présence de l'adversaire; mais le lendemain, au lieu de pousser sur Courtrai et d'assaillir les postes qu'il avait devant lui, il se contenta d'occuper le village de Wevelghem. Hédouville lui reprocha sa lenteur, menaça de le dénoncer à Bouchard et lui enjoignit une seconde fois de marcher sur Courtrai et de prendre la ville ou de la brûler à force d'obus ; si Demars, ajoutait Hédouville, trouvait une vigoureuse résistance, il tâcherait de contenir l'ennemi
1. Odon-Nicolas Lœillot-Demars, qui se qualifie fils d'un bourgeois de Paris, était aé dans cette ville le 1®' octobre 1751. Le crédit de son oncle maternel Dooiars, premier commis de la marine et ci-devant de la guerre, lui valut le grade de sous-lieutenant au régiment de Nassau (28 février 1768.) Il fit la campagne de Corse, devint lieutenant (9 novembre 1772), capitaine (1778), puis aide-major général du corps des volonlaire» étrangers de la marine (!«' septembre 1778), aide-major général des troupes de l'Ile-de-France, major au régiment de Pondichéry (3 mars 1781), et, après avoir servi dans l'Inde do 1779 à 1783, fut attaché à la suite au bataillon auxiliaire des colonies (15 décembre 1786). Cihevalier de Saint-Louis« retiré à Obernai en Alsace où il commanda la garde nationale (8 juin 1790), député de cette commune à la Fédération, il fut élu le 5 octobre 1791 lieutenant-colonel du 2« bataillon des volontaires du Bas-Rhin. Le 27 septembre 1792 il recevait le brevet de généi-al de brigrade. Destitué le 18 septembre 1793, par Boucholte, après l'échec de Menin, conduit le 28 septembre à l'Abbaye par arrêté du Comité de salut public, interrogé le 3 pluviôse par le juge Subleyras,il n'obtint sa liberté que \e 9 fructidor an II, après onze mois de détention. Réintégré dans son grade de général (?5 prairial an III), envoyé à Liège en qualité de commandant teniporaire (") messidor an IV), réformé (4 germinal an V) et employé pendant quatre mois au dépôt de la guerre « pour la partie de rinde », nommé administrateur de l'hôpital militaire de Landau (3 floréal an VIIl) et chef de la 5« demi-brigade des vétérans (21, août 1807), Demars mourut le 11 août 1808.
dans Courtrai et par tous les moyens éviterait de se compromettre. Le 15 septembre, à quatre heures du niatin, Demars se dirigea sur Courtrai par Wevelghem, pendant que la demi-brigade du 49' régiment d'infanterie, conduite par Balland, attaquait Moorseele. Mais depuis l'avant- veille, Beaulieu était à Courtrai et, dit le duc de Deux-Ponts, il se couvrit de gloire en réparant la sottise des Hollandais qui s'étaient si honteusement laissé vaincre.
Beaulieu eut d'ailleurs la tâche aisée, car Balland et Demars , agirent avec une déplorable mollesse. Les Français s'acheminaient sur une seule colonjie par la grande route, et comptaient déjà ne rencontrer aucun obstacle avant d'entrer à Courtrai. Soudain un aide de camp de Beaulieu, venant par des sentiers détournés, se montra sur leurs derrières avec une division d'infanterie et la moitié d'une escadron de cavalerie. Surpris, déconcertés, s'exagérant le nombre des ennemis qu'ils avaient à dos^ d'un côté où ils n'attendaient pas d'agression, les républicains fléchirent. Les tirailleurs de Balland se replièrent sur leur demi-brigade. Quant à Demars, après avoir canonné l'adversaire et remarqué, non sans mauvaise humeur, que ses pièces de 8 n'atteignaient personne et que les projectiles autrichiens tombaient au milieu de son infanterie et y faisaient ravage, il commanda de battre en retraite sur Wevelghem et d'y tenir. A cet instant, arrivait Hédouville avec quelques troupes. La lutte semblase renflammer. Mais Beaulieu s'était porté le long de la Heule, vers Gulleghem où passe ce ruisseau, pour prendre les carmagnoles par la gauche. Dès que les Français virent Beaulieu déboucher sur leur flanc, ils s'enfuirent de nouveau. Hédouville les remit tant bien que mal en ordre et les ramena vers Menin; il finit même par les
rafFermir au point que cette marche rétrograde s'opéra lentement et sans désarroi ; on fit un kilomètre en deux heures. L'honneur était donc sauf, et, bonnement, Hédouville jugeait l'affaire terminée : il aurait dû demeurer jusqu'au bout sur le lieu de l'action et imprimer en personne les divers mouvements ; il s'éloigna. A quatre heures et demie du soir, il partait avec sa colonne qui traversait Menin,passaitlepontdelaLysets'engageaitsurlaroutede Lille. La brigade Demars formait l 'arrière-garde ; elle devait se poster en avant de la porte dite de Courtrài et ne pas bouger jusqu'à la nuit. Mais à peine était-elle sur la position qu'Hédouville lui avait assignée qu'elle aperçut de loin sur le chemin de Thourout quatre escadrons d'Esterhazy et deux escadrons de Karaczey* qui composaient Tavant-garde du duc d'York, guidée par le comte d'Erbach. Aussitôt l'alarme se répandit dans les rangs de la brigade Demars. On se crut attaqué de tous côtés; on se répétait que les troupes d'Hédouville qui pouvaient défendre Menin ou s'établir sur la Lys, à Nechin, pour surveiller les abords de la rivière, avaient pris la route de Lille ; fantassins, cavaliers, artilleurs, ressaisis d'épouvante, criaient : à Lille, à Lille !
Daendels, ce Daendels qui devint général, et qui, selon l'expression de Béru, donnait les preuves de la plus grande intelligence et d'une valeur étonnante, commandait dans Menin et y tenait garnison avec les Belges etles Bataves. Il n'avait qu'une chétive idée des aptitudes et de la fermeté de Demars. Sitôt qu'il sut que la brigade seretiraitet qu'elle était pressée par l'ennemi, il se rendit à la porte de Courlrai. Il vit se produire la débandade; toute l'artillerie était sur le pavé, sans qu'on mît aucune pièce en batterie ou à la prolonge; l'infanterie s'était arrêtée pour reprendre haleine, puis, après avoir
essuyé le feu de quatre canons autrichiens qui lui blessaient quelques hommes, avait fait demi-tour à droite et reculé jusque dans les fossés de la ville; le 3® régiment de dragons qui lui servait de soutien, suivait son exemple ; les charretiers entraînaient les pièces au galop. Daendels, convaincu que les Impériaux entreraient dans Menin avec les fuyards, essaya d'assurer le passage du pont et envoya sur-le-champ de l'autre côté de la Lys un bataillon de Paris, un bataillon de la Gironde et un escadron du 21' de cavalerie, le seul qui ne se fût pas dispersé. Pour lui, avec les Belges et les Bataves, un bataillon du 8* régiment et une compagnie de grenadiers, il restait sur la place afin de diriger Tarrière-garde lorsqu*aurait filé la brigade Demars. Bientôt les fugitifs arrivèrent à toutes jambes. Ils renversèrent la compagnie de grenadiers et en un moment la place fut tellement encombrée qu'on ne pouvait pousser outre. Daendels se multiplia, tenta l'impossible pour débarrasser Menin de cette cohue. 11 y réussit. La plus grande partie de la brigade et plus de la moitié des dragons quittèrent la ville. Alors Daendels fît avancer le 8* bataillon et des pièces d'artillerie volante. Mais, àcet instant, le général Demars qui n'avait pas encore paru, se montrait pour donner des ordres ; il interrompait la retraite ; il braquait un canon à la porte de Gourtrai ; il garnissait le rempart de grenadiers. « Général, lui dit Daendels, il est temps que cesse la confusion ; faites vous-même rarrière-garde ou laissez-moi la faire; je crains toutefois que si vous la faites, vous n'ayez plus personne dès le premier coup de feu. » Demars laissa Daendels faire l'arrière-garde.Déjà la pièce qu'il avait braquée contre la porte de Gourtrai, était abandonnée par ses canonniers et ses conducteurs, et demeurait sur la chaussée. Déjà la mitraille tombait sur la
place de Menin. Des hussards autrichiens entraient dans la rue de Courtrai. Daendels voulut les sabrer. 11 courut au-devant d'eux. Sa monture trébucha et le lança sur le sol ; des dragons qui se sauvaient lui passèrent sur le corps ; il eut la chance d'attraper la queue d'un cheval, et, se levant à demi, se laissa traîner jusqu'à l'autre bout du pont ; là, des grenadiers l'emportèrent dans leurs bras ; une ordonnance du 21" régiment lui céda sa bète : Daendels, tout meurtri et presque défaillant, gagna de la sorte le village de Linselles.
Le vaillant Daendels avait de quelques minutes retardé la déroute Elle recommença de plus belle. Prise entre les Impériaux qui pénétraient par la porte de Courtrai et la cavalerie du comte d'Erbach qui venait par la porte de Thourout, l'arrière -garde des républicains traversa Menin en toute hâte. Mais l'ennemi la poursuivait, dans les rues l'épée aux reins, tandis que les habitants, qui se rappelaient le pillage de l'avant- veille, criaient de leurs fenêtres : « Vivent les braves Autrichiens I Vivent les braves HessoisI » Le pont, si funeste aux Hollandais deux jours auparavant, le fut cette fois aux Français. Plusieurs se noyèrent dans la Lys. De toutes parts s'élevait une immense clameur «Sauve qui peut! » De toutes parts les soldats fuyaient éperdus, effarés, affolés. C'était, écrit Levasseur, à qui courrait le plus fort. Le représentant, accompagné de son collègue Bentabole, tâcha de rallier la colonne, delareformer» de remettre l'ordre dans les rangs. Il tira son sabre et, allant à la rencontre des fugitifs : « Halte-là! leur dit-il. Je fends la tète au premier qui bouge l Serait-il possible que les vainqueurs d'Hondschoote décampentdevant une poignée d'esclaves ! » On hésita; puis on s'arrêta parce qu'on avait confiance dans les commissaires de la Convention ; on pria Levasseur et Benlabole
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d'indiquer ce qu'il fallait faire. Les deux représentants étaient fort embarrassés. Ils se décidèrent à ranger les troupes en bataille à droite et à gauche. Par bonheur, le général Béru arrivait. Il fit venir des pièces d'artillerie légère, et les assaillants, après avoir essuyé quelques décharges, se replièrent sur Menin. Béru dirigea la retraite et ramena les unes à Tourcoing et à Linselles, les autres à Bondues. «Sans Béru, assure Levasseur, je ne sais ce Que nous serions devenus. »
Aussi les représentants demandaient-ils pour Béru le grade de général de division. Quoique noble de naissance, n'était-il pas courageux, instruit, et nécessaire à l'armée du Nord sur cette partie de la frontière? N'avaitpas montré dans cette débâcle de Menin du sang-froid et de la présence d'esprit? Le 16 septembre, de leur propre chef, et pour forcer la main au ministre, ils nommaient Béru général de division.
Mais s'ils vantaient les mérites de Béru, ils n'avaient pour Hédouville que des paroles de blâme. Delbrel avait loué la valeur et l'activité de ce vieux soldat. Levasseur et. Bentabole le jugeaient indolent etmou. Ils remarquaient déjà son insouciance au combat de Wervicq. Hédouville, disaient-ils alors, aurait dû fondre sur les ennemis qui lâchaient pied ; il s'était contenté de les canonner au lieu de détacher à leurs trousses un parti de cavalerie qui eût du moins capturé les traînards. Mais la conduite qu'Hédouville avait tenue à Menin, les transportait d'indignation. Pourquoi délaissait-il son arrière-garde aux prises avec les Autrichiens ? Pourquoi était -il en tète de la colonne lorsque son devoir lui commandait de rester à la sortie de Menin pour arrêter la confusion qui s'était mise dans ses troupes ? « Cette afiaire, écrivaient-ils, ne lui fait pas honneur ; il est brave, mais ce ne sera jamais
un généraL » Le 23 septembre, avant de regagner Paris où ils rentraient fatigués et rendus, ils suspendaient Hédouvilie de toute fonction militaire; Hédou ville, déclaraient-ils, n'avait pas exécuté le plan d'attaque de Wervicq concerté entre les généraux et en présence des commissaires de la Convention ; il avait refusé de charger Tarrière-garde des ennemis au moment où ils se retiraient de Wervicq; il avait, pg,r de mauvaises dispositions, changé au 15 septembre la retraite en déroute ; il avait osé dire aux représentants que la canonnade dirigée sur Menin se faisait à Linselles et que son arrière-garde était en sûreté quand elle était vigoureusement assaillie; enfin il avait abandonné cette arrièregarde et,lorsque les représentants renvoyaient chercher, il était tranquillement assis surlebord d'un fossé (1).
1. L'action dura de cinq heures du matin à cinq heures du so'ip. Les Autrichiens y perdaient une centaine d'hommes. Les Français avaient, selon Arnaudin, 400 tués et blessés, et ils laissaient aux mains des alliés 100 prisonniers, 2 canons, 8 caissons et un drapeau. Cf. sur cette affaire très peu connue et sur laquelle, dit Abel Hugo dans sa France militaire (I, 120), la plupart des auteins contemporains ont gardé un silence mystérieux, sur laquelle, disent é;<aleraent les auteurs de la Geschicfite der Kriege in Europa^ II, 79, manquent entièremeui les détails authentiques : Schels, 24; Witzicbîu, 11, 301; Ditfurth, I, 132; Fersen, II, 428 (le duc de Deux-Pont» à Fersen, 4 oct. 179^) ; Gay-Vernon, Custine et Bouchard^ t^b; et surtout i»i lettre de Levasseur au Comité (16 sept. A. G.) dont Sybel a bien vu l'importance ; la re ation d'Arnaudin; le Détail de la mai^che de la colonne Demars (mémoire justificatif de Demars, imprimé, A. G.) et la rapport de L)aen»lels (16 sepi., Batave du 5 oci.bre) qu'appuie une lettre de Bé -u, du 8 oct., où on lit que Daendels eût été pris sans sa dextérité et qu'il s'accrocha à la queue d'un cheval qui le traîna sur le ventre durant près d'une demi-lieue. Ajoutons (fue Bouchotte confirma, le 19 septembre, la nomination de Béru et qu'il avait la veille suspendu Hé. lou ville en même temps que Dumesny. Le 28 septembre, Hédouvilie, Dumesny et Demars furent envoyés tous trois à TAbbaye par arrêté du Comité. (Rec. Aulard, VII, lOi.) l^ucart et
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II. De retour au camp de Gavrelle, Bouchard se préparait à combattre Cobourg. Il ne savait trop quels étaient les desseins du prince. Cobourg allait-il assiéger Lille dans l'espoir que la population se révolterait, comme avait fait celle de Valenciennes? Allait-il plutôt se porter par Tournay sur Dunkerque pour « renouer la coalition » et réussir où le duc dTork avait échoué? Quels que fussent les projets de Cobourg, Houchard mandait à Paris qu'il ferait tout pour les renverser : il avait laissé des troupes à Dunkerque et sur la Lys; il renforçait le camp de Cassel ; il comptait bientôt se mettre en mouvement et marchera la hauteur des ennemis (1). Mais, pendant qu'il traçait ces lignes où se marquaient les vacillations habituelles de son caractère, le Comité de salut public et le Conseil exécutif décidaient de le destituer.
La reculade de Menin succédant de si près aux glorieuses journées du 8 et du 13 septembre avait répandu partout un esprit de mécontentement et d'irritation. Comment les républicains vainqueurs n'étaient-ils restés que quarante-huit heures à Menin? Pourquoi cette affaire malheureuse et si gauchement conduite suivait-elle si vite de très grands avantages? On s'indignait contre les généraux ; on les taxait de mollesse et d'incapacité ; on les suspectait de tiédeur; on les regardait comme les auteurs du désastre.
Lavalette écrivait de Lille que la République serait encore vaincue si elle ne trouvait le moyen d'attacher les officiers et les sous-officiers à leurs soldats ainsi que
Finot ont reproduit (II, 149) la décision prise par Levasseur et Bentabole contre Hédouville, Les dépositions des deux convenfionnels au procès d'HédouvUle (A. N. W. 307) n'offrent rien de particulier. i. Huuchard à Boucholte, 19 septembre (A. G.).
« Tombre Test au corps », qu'on criait sans cesse à Tindiscipline des troupes et à leur amour de pillage, mais qu'il valait mieux crier à l'insouciance des officiers qui ne pouvaient empêcher le désordre parce que leur voix n'était pas familière au soldat (1).
Les commissaires de laConvention,HentzetDuquesnoy, mandaient qu'il fallait au plus tôt réformer les abus. C'était, à les entendre, au courage seul des soldats que la République devait ses succès; plusieurs officiers n'avaient point paru dans les dernières affaires à la tète de leurs hommes ; une foule d'entre eux étaient des royalistes et des traîtres qui méritaient d'être destitués surle-champ. Dunkerque même inspirait à Hentz et à Duquesnoy de violents soupçons. Après avoir dit que les habitants témoignaient une incroyable ardeur, qu'ils étaient une seconde garnison et que le siège les avait républicanisés, Hentz prétendait remarquer dans la ville, au milieu de la joie du peuple, des figures allongées, et il assurait que beaucoup de riches négociants tenaient le langage de Brissot et montraient assez par leur rire aigre et contraint qu'ils préféraient les Anglais à la République (2).
Levasseur et Bentabole envoyaient au Comité les mêmes plaintes, les mêmes accusations. Levasseur craignait que la République ne perdît prochainement le fruit de ses succès. Il jugeait que l'armée se désorganisait, que le service des subsistances était fort mal fait, que le ministre n'avait pas choisi pour commissaire-ordonnateur en chef un homme honnête et intelligent. Il incriminait les
1. Lavalette à Bouchotle, 17 septembre (A. G.) ; cf. sur ce Lavalette Valenciennes, 208-210.