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NOUVELLES DE LA BARONNE

Ce doit être un fait scientifique, — peutêtre un fait de suggestion, — que la prédilection si constante et si remarquable des maris pour l'homme qui est aimé de leur femme. Le pauvre Fabrice ne devait pas échapper à cette fatalité : depuis le retour de Pierrepont, il montrait pour lui un redoublement d'amitié, qui s'expliquait peut être d'ailleurs par le désir d'assurer à sa femme la compagnie d'un homme de son

monde. Pierrepont ayant mis une réserve naturelle à renouveler souvent ses visites au jeune ménage, le peintre lui en fit des reproches et le pressa à ce sujet au point de l'embarrasser. De toutes les gaucheries involontaires dont Fabrice pouvait être coupable envers sa jeune femme, ce ne fut pas celle dont elle fut le moins choquée. Oubliant trop que Fabrice ignorait absolument son secret et celui de Pierrepont, elle vit dans son insistance à attirer le marquis chez elle un manque de tact, une maladresse agaçante, et de plus une véritable cruauté envers elle. — Comment ! quand elle s'épuisait en efforts de volonté et de courage pour chasser de sa pensée celui qu'elle avait tant aimé, c'était son mari qui le lui ramenait par la main et qui lui imposait sa présence troul)lanteI

Ce fut un nouveau grief qui vint se joindre à tous ceux qu'elle nourrissait déjà contre lui, et qui n'avaient guère au fond plus de

justice. Mais quand une femme a le malheur de ne pas aimer son mari, elle trouve toujours des raisons pour pallier à ses propres yeux un tort que sa conscience réprouve, et elle est presque de bonne foi : car pour son esprit aigri tout est froissement, pour son cœur malade tout est blessure.

Béatrice avait toutefois l'âme trop haute pour céder à la tentation vulgaire d'abuser de l'aveuglement de son mari. Elle persista donc dans la conduite qu'elle s'était tracée d'avance en prévision du retour de Pierrepont, et il lui fut d'autant plus facile de le tenir à distance, qu'il paraissait l'éviter luimôme avec autant de soin et de hauteur, préférant évidemment encourir les reproches du mari que les mépris de la femme.

Fabrice cependant, tout en sentant avec amertume la froideur triste dont Béatrice ne se départait jamais avec lui, ne désespérait pas de la vaincre à la longue, à force d'attentions généreuses et délicates. Après

avoir gâté et paré de son mieux pendant tout le cours de l'hiver son ingrate idole, il lui loua pour Tété, entre Meudon et Bellevue, une jolie villa qui avait, entre autres agréments, celui de la rapprocher de son amie madame d'Aymaret, laquelle passait elle-même cette année-là la saison à Versailles. L'habitation, souvent occupée par des peintres, à cause de quelques dispositions spéciales, était assez simple, mais elle dominait la radieuse vallée de la Seine, et, à l'arrière-plan, le mirage grandiose de Paris. Le rez-de-chaussée ouvrait de plainpied sur le plateau d'un vaste jardin qui descendait en pente douce presque jusqu'à la Seine, à travers des bouquets de bois, des pelouses et des taillis un peu négligés et sauvages. — On rencontrait à mi-côte une espèce de grand hangar fermé et vitré qui servait d'atelier à Fabrice. Tout à fait au bas du jardin, s'étendait une allée recliligne bordée de charmilles treillagées, et

qui par son grand style paraissait être le reste d'un ancien parc de château. Un chemin public profondément encaissé passait audessous. Elle était bornée, à ses deux extrémités, par des murs très élevés, contre l'un desquels on avait établi une plaque de tir. En face, à l'autre bout, était un banc rustique . Cette allée, malgré quelques vues ménagées sur la campagne, était un lieu particulièrement retiré et solitaire que la femme du peintre avait pris en affection. — Elle y promenait sa rêverie, par un aprèsmidi du mois de juillet, quand elle vit paraître au détour d'un sentier la vicomtesse d'Aymaret, qui lui dit gaiement :

— J'étais sûre de te trouver dans l'allée des soupirs!

Puis, après l'avoir embrassée :

— Je viens t'apprendre une nouvelle...

assez inattendue... La pauvre baronne, qui se flattait si bien d'avoir encore trente ans à vivre...

— Quoi ! s'écria Béatrice en lui saisissant le bras violemment.

— Elle est morte la nuit dernière, ma chère, — d'un accès de goutte sur le cœur... c'est Pierrepont qui m'envoie une dépêche, en me chargeant de te...

Madame d'Aymaret s'interrompit: Béatrice, devenue subitement très paie, la regardait avec une fixité effrayante... une faible convulsion plissa sa bouche; elle s'appuya contre la charmille, défaillit tout à fait, et glissa sur le sol.

La vicomtesse poussa un léger cri, parut hésiter une seconde, puis, comprenant qu'elle était trop loin de l'habitation pour être entendue, elle s'agenouilla devant la jeune femme évanouie, et lui fit respirer son flacon de sels, en lui prodiguant de douces paroles. Béatrice reprit peu à peu connaissance, et pendant qu'elle se relevait d'un air étonné et égaré:

— Qu'est-ce que j'ai eu? murmura-t-elle.

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— Elle contracta son front brusquement, et son pâle visage se couvrit d'une couche de pourpre.

— Ah ! je me rappelle I

— Veux- tu que j'aille prévenir ton mari? dit madame d'Aymaret, en l'aidant à gagner un banc.

— Non... non... d'ailleurs, il est allé à Paris... As-tu la dépêche?

— La voilà.

Béatrice lut le télégramme, et laissant tomber ses deux bras par un geste d'accablement :

— Ahl mon Dieu! dit-elle à demi voix, c'est pour m'aphever?

Et, comme madame d'Aymaret la contemplait avec stupeur :

— Tu me crois folle?... reprit-elle. Tu ne t'expliques pas Fémotion que me cause la mort de cette femme?

— C'est vrai... je ne compreads pas...

mais absolument pas.

— Eh bien! tu vas comprendre : mais promets-moi sur l'honneur que ce que je vais te dire restera entre nous deux ?

— Je te le promets... Tu me fais peur... Qu'est-ce qu'il y a?

— Il y a, ma pauvre Élise, il y a que j'aimais le marquis de Pierrepont... je l'aime depuis que j'existe; et j'ai refusé sa main parce que sa tante m'avait juré qu'elle le déshériterait si je l'épousais... et aujourd'hui... elle est morte... comprends-tu?... morte quelques mois après mon mariage avec un autre... et si j'avais attendu ces quelques mois, j'aurais été sa femme... et j'en suis séparée à jamais... et je l'aime depuis que j'existe !

Elle cacha son visage dans ses mains et sanglota .

Pour madame d'Aymaret, qui jusqu'à cet instant n'avait pas cessé d'être convaincue que Béatrice avait épousé Fabrice par un entraînement de passion, cette révélation

était si nouvelle, si bouleversante qu'elle n'y put répondre d'abord que par de confuses exclamations d'étonnement et de pitié :

— Ah! est-ce possible!... Pauvre amie!

Pauvre chère!... Gomment ne m'as-tu pas dit cela dans le temps !

Béatrice lui conta alors brièvement, par phrases entrecoupées, ce qui s'était passé moins d'un an auparavant entre elle et la baronne de Montauron, — l'engagement qu'elle avait pris de se taire, — engagement que la mort venait de rompre.

— Et quand môme, ajoutait-elle, j'aurais été libre alors de te confier mon secret, je ne l'aurais pas fait... je te connais... Tu n'aurais pu y tenir... tu aurais tout dit au marquis... Il aurait bravé sa tante, et le malheur serait arrivé... J'aurais été cause de sa ruine, et peut-être me l'aurait-il reprochée un jour : en tout cas, moi, je me la serais reprochée!... Non, vois-tu, ma seule faute a été de ne pas suivre ma première

inspiration... de ne pas entrer au couvent, — au lieu de faire ce malheureux mariage... et de tromper un honnête homme!

— Mais, dit madame d'Aymaret, cet honnête homme, qui est en même temps un homme de grand cœur et de grand talent, ne peux-tu donc l'aimer un peu?

— J'ai essayé... Je ne pouvais déjà pas... Juge... maintenant! répliqua Béatrice avec une sorte d'emportement.

Interrogée affectueusement par son amie, elle la mit dans la confidence de ses souffrances domestiques, de ses froissements continuels, de ses secrets dégoûts. Madame d'Aymaret affecta de rire de ces petites misères, comparées aux sérieuses douleurs de la vie; elle représenta très justement à Béatrice qu'il lui suffirait de le vouloir pour effacer de légères inégalités d'éducation entre elle et son mari en lui donnant, avec gentillesse et gaieté, quelques leçons de parfaite correction, qu'il recevrait certainement

avec la même bonne grâce. La vraie souffrance de Béatrice était cet amour étranger qu'elle avait apporté comme malgré elle dans son ménage; c'était cet amour qui lui ôtait tout courage, qui lui empoisonnait toutes choses et dont il fallait faire franchement le sacrifice.

— Facile à dire ! murmura Béatrice.

Madame d'Aymaret, prenant un ton plus

confidentiel, lui fit alors entendre qu'elle avait eu elle-même, quelques années auparavant, l'occasion de faire un sacrifice du même genre, qu'elle savait que c'était difficile, mais pas impossible...

— Et tu avoueras, ma chère, ajouta-t-elle, que j'aurais eu de meilleures excuses que toi?

— Et comment t'y es-tu prise? dit Béatrice, que cette circonstance mystérieuse intéressait. Tu as cessé de le voir?

— Ma chère, cesser de se voir est un vain mot. On ne cesse jamais de se voir

220 iiONiXEUu d'autisti:

quand on est du môme monde... INon...

j'ai simplement et sincèrement changé mon amour en amitié... De cette façon, le cœur ne perd pas tout.

Béatrice la regarda au fond des yeu^ :

— C'était Pierrepont? dit-elle très bas.

— Il y a quatre ans de cela... répondit madame d'Aymaret. Je ne me souviens pas très bien... mais c'était quelqu'un qui lui ressemblait beaucoup... Du reste, sois tranquille... il ne m'aimait pas autant qu'il t'a aimée... Car, moi, ce n'était pas pour m'épouser. . .

Béatrice hésita, puis elle l'attira vers elle et, pendant qu'elle l'embrassait, elles pleurèrent toutes deux.

— Eh bien! je tâcherai... reprit Béatrice, ïu m'aideras de tes conseils, de ton - -exemple... Mais toi tu es une sage petite | femme, et moi un pauvre être tourmenté... J N'importe, je suis heureuse de pouvoir mainienant causer de tout cela avec toi... Mais

surtout, jamais un mot, jamais un souffle qui puisse faire soupçonner au marquis ce que je t'ai confié!

— Si je commettais une pareille faute, dit madame d'Aymaret en riant, je ne serais plus une sage petite femme...

Le soir approchait et elle fut forcée de partir... Mais elle revint voir son amie assidûment pendant quelques jours, jusqu'à ce qu'elle lui semblât plus calme. Cependant, quoiqu'elle se prêtât docilement aux exhortations tendres de madame d'Aymaret, il était impossible que Béatrice ne demeurât pas profondément troublée des réflexions et des regrets que lui suggérait forcément la mort de madame de Montauron : il était impossible que ses devoirs ne lui en pa russent pas encore plus difficiles et ses déplaisirs plus amers.

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