GUSTAVE CALVAT
Quatre mois se sont passés. — Nous sommes à Paris, boulevard Malesherbes, chez la mère de Marianne de La Treillade, ou i)lutôt chez Marianne elle-même, qui a son petit salon particulier où elle se trouve plus à l'aise pour potiner, suivant l'expression qu'elle affectionne. Elle potine, en ce moment, en compagnie de sa fidèle institutrice, miss Éva Brown, de la gentille millionnaire américaine, miss Ketty Nicholson,
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celle qui a, d'après Pierrepont, une vague odeur de pétrole, et de mademoiselle Ghalvin, cette jeune personne qui, si Ton en croit sa bonne mère, rue quand on la contrarie.
Ces demoiselles, qui se sont liées aux Genêts, se retrouvent avec plaisir à Paris, en revenant un peu tard, suivant l'usage actuel, de leurs villégiatures respectives. Elles sont toutes jolies, y compris l'institutrice blanche et rousse; mais la plus jolie est toujours cette peste de Marianne, avec le pur ovale et la pâleur mate de son visage, ses grands yeux ironiques et ses petites dents de rongeur.
Marianne était de passage à Paris à l'époque du mariage de Béatrice et elle rend compte à ses amies de celte cérémonie. Elle avait eu lieu dans l'église de Passy. Béatrice avait désiré qu'elle fût très simple à cause de ses deuils et de ses malheurs de famille. Il y avait d'ailleurs peu de monde à causé de la saison. Cependant Marianne avait
remarqué dans l'assistance une quantité de tètes de concierges. Elle supposait que c'étaient des parents du marié... Madame de Monlauron avait prétexté une crise de rhumatisme et n'était pas venue. Elle s'était fait remplacer par une boîte d'une douzaine de couverts... C'était ignoble... Le marquis de Pierrepont avait également manqué à la fête. Il avait envoyé une dépèche de Malte. Son absence avait paru singulière... car il était l'intime ami de Fabrice... mais il avait craint probablement que la mariée ne se jetât à son cou dans l'église... Il était si content de sa délicieuse personne, et si persuadé que toutes les femmes l'adoraient I Marianne ne connaissait rien au monde de plus détestable qu'un fat... Miss Éva et mademoiselle Chalvin étaient du même sentiment... Seule, miss Nicholson, timide quoique Américaine, prenait doucement la défense du marquis... Marianne insista... C'était un homme qu'elle n'avait jamais pu
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sentir... D'abord elle lui en voulait d'avoir compromis, — des pieds à la tète, — sa cousine d'Aymaret... laquelle, du reste, ne demandait pas mieux... « Il était même, entre nous, ajoutait-elle, passablement en train de compromettre Béatrice de Sardonne, quand elle a eu le bon esprit d'épouser ce Fabrice, qui me fait l'effet d'un bien honnête homme... Ils sont assez bien installés rue de Prony... C'est ma cousine d'Aymaret qui s'est occupée de l'ameublement... Fabrice voulait faire des folies... Ma cousine d'Aymaret me disait qu'elle avait été forcée de l'arrêter dans son élan... Il n'est pas riche en réalité... Il n'a que ce qu'il gagne au jour le jour... Il est vrai qu'il vend ses tableaux très cher. . . Je voudrais bien savoir par parenthèse combien il a demandé à la baronne pour son portrait... A sa place je l'aurais joliment salée... pour sa douzaine de couverts I
— Et le marquis de Pierrepont, dit miss Nicholson, est-il toujours à Malte?
— Non... pour le moment, il est, je crois, à Cythère.
— A Cythère?
— Oui, — du moins je l'ai vu hier soir au théâtre avec une dame qui m'avait bien l'air d'être de ce pays-là...
— Est-ce qu'il est mauvais sujet? demanda miss Nicholson en rougissant.
— Non!... Il se gêne! répliqua Marianne. Les informations de mademoiselle de La
Treillade, relativement au mariage de Béatrice et de ses circonstances accessoires, peu bienveillantes dans la forme, étaient assez exactes quant au fond, et elles nous dispensent d'entrer dans plus de détails à ce sujet. — Il était également exact que le marquis de Pierrepont était de retour en France depuis quelques semaines; mais il n'avait fait d'abord que traverser Paris, sans y voir personne, pour se rendre immédia-
tement aux Genêts où sa tante commençait à s'impatienter. Depuis quelques jours seulement il était définitivement rentré à Paris avec madame de Montauron, et s'était réinstallé dans son élégant entresol du boulevard Malesherbes, qui n'était pas très loin de riiôtel 011 respirait Marianne de La Treillade.
Sa première visite fut pour la vicomtesse d'Aymaret, qui demeurait elle-même près de là, sur le parc Monceau. Il l'avait prévenue d'un mot, et elle l'attendait le cœur un peu serré. Elle n'avait pas osé lui écrire, et elle n'en avait reçu elle-même aucune nouvelle directe depuis son départ pour l'Angleterre. Elle ne pouvait oublier qu'elle l'avait encouragé dans sa malencontreuse passion pour mademoiselle de Sardonne, qu'elle s'était faite sa messagère officieuse auprès de la jeune fille, qu'elle avait contribué enfin pour sa bonne part à l'humiliation qu'il avait subie, et dont le mariage
de Béatrice ave Fabrice était venu encore aggraver l'amertume. Elle n'était donc pas sans appréhender quelque scène de désespoir, peut-être de colère et de reproches. Mais elle en fut quitte pour la peur. — Il lui apparut un peu pâle, mais calme et courtois, et môme souriant. Après avoir répondu presque gaiement aux questions qu'elle lui adressait sur son voyage :
— Chère madame, lui dit-il, je vais encore une fois abuser de votre amitié... J'ai un conseil à vous demander.
— Je ne sais pas comment vous pouvez me demander encore des conseils, dit-elle tristement.
— Je ne m'en lasserai jamais... Je suis, je vous l'avoue, très incertain sur la conduite que je dois tenir avec Fabrice... Vous n'ignorez pas l'amitié assez étroite dans laquelle nous avons vécu, lui et moi, depuis plusieurs années... Je n'ai aucune raison de rompre mes relations avec lui... Mais, avant
d'aller le voir, je voudrais être assuré que ma présence chez lui ne sera un embarras ni pour lui, ni pour sa femme, ni pour moi... En d'autres termes, croyez-vous que mademoiselle de Sardonne. . . madame Fabrice veux-je dire... ait informé son mari des sentiments que j'ai eus pour elle, et de la recherche que j'ai faite de sa main? Vous comprenez que s'il en est ainsi...
— Pardon, si je vous interromps, dit madame d'Aymaret, mais je ne puis vous cerlifier dès à présent que vous n'avez rien à craindre à cet égard... Pas plus tard qu'hier, j'ai vu Béatrice, et comme on avait parlé de votre retour, elle m'a dit qu'après y avoir réfléchi, elle avait résolu de ne jamais faire cette confidence à son mari. Elle considère que ce serait le troubler gratuitement, et en outre manquer de délicatesse envers vous.
— Vous pensez donc que je puis me présenter chez eux sans inconvénient ?
- — Il y aurait plus d'inconvénients, il me senfible, à ne pas vous y présenter. Fabrice ne s'expliquerait pas votre abstention, il en chercherait la cause et la soupçonnerait tout au moins, ce qui ne serait bon pour personne. Je vous engage donc à ralentir des relations qui doivent vous être désormais pénibles, mais non à les rompre brusquement.
— Vous avez raison... J'irai... Je vais même y aller en sortant d'ici... pensez-vous que je les rencontre?... Madame Fabrice a-t-elle un jour?
— Oui, le lundi... c'est aujourd'hui mardi... Mais vous êtes toujours sûr de rencontrer Fabrice dans son atelier... et probablement aussi sa femme... Car je crois qu'il est en train de faire son portrait...
— Ahl cela m'intéressera.
' Il parla ensuite des pièces nouvelles, de quelques commérages mondains, et ne tarda pas à prendre congé. — Comme il lui serrait affectueusement la main :
— Bien heureuse, lui dit la jeune femme avec émotion, de vous voir si sage I
— Les voyages forment la jeunesse, répondit Pierrepont en riant, et il partit.
En le complimentant sur sa sagesse, madame d'Aymaret avait espéré provoquer quelque expansion confidentielle dont elle avait évidemment besoin. Car, après avoir redouté de la part de cet amoureux si cruellement éconduit des transports trop violents, elle l'avait trouvé d'une tranquillité et d'une sécheresse qui la laissaient à demi froissée, à demi alarmée. Si cette indifférence de Pierrepont était sincère, elle témoignait d'une légèreté que les femmes n'admettent pas dans les affaires de cœur. Mais, avec la connaissance qu'elle avait du caractère fier et réservé du marquis, elle craignait plutôt que cette froideur apparente ne dissimulât une de ces blessures d'autant plus douloureuses et inquiétantes qu'elles saignent en dedans.
Dix minutes plus tard, Pierrepont entrait chez Fabrice, et sur l'indication d'un domestique, il montait directement à l'atelier du peintre avec la familiarité des anciens jours, 11 frappa légèrement et, soulevant une portière, il se trouva en face de Béatrice, dont les lèvres s'entr'ouvrirent soudain comme pour un cri, mais qui resta muette. Elle était assise à quelques pas du chevalet de Fabrice, tenant un livre d'une main et caressant de l'autre la longue chevelure flottante de la petite Marcelle qui était agenouillée à ses pieds. Au milieu de cette grande pièce, tendue de tapisseries, et décorée sobrement de quelques buffets d'un style sévère, c'était une de ces scènes d'intérieur comme on en voit dans les vieux tableaux flamands — oii les nobles joies du travail semblent se mêler aux plus douces idées de bonheur et de paix domestiques.
Fabrice eut une exclamation joyeuse, et courut au-devant de Pierrepont à qui la
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franchise de cet accueil ne put laisser aucun doute sur la discrétion de Béatrice. Il en eut plus de liberté d'esprit pour complimenter le jeune ménage sur son installation. Il s'excusa de nouveau de n'avoir pu revenir à temps pour le mariage, ayant été retenu à Malte par une grave indisposition de son ami lord S***. — La main de Béatrice posée sur la têle de Marcelle s'ouvrait et se refermait un peu convulsivement, en faisant scintiller les pierreries de ses bagues. C'était le seul signe d'émotion que donnât la jeune femme. Elle remercia Pierrepont du bracelet qu'il lui avait envoyé de Londres et dont elle vanta le bon goût ; puis elle s'informa avec intérêt de la santé de madame de Montauron. Pierrepont répondit que sa tante rajeunissait tous les jours, et que c'était un plaisir de la voir. Personne n'ayant dit le contraire, — quoique tout le monde le pensât, — le marquis, après avoir loué chaudement les portraits ébauchés, qui pre-
naient effectivement une tournure de chefd'œuvre, ne voulut pas interrompre plus longtemps la séance, et se retira.
. Il se retira emportant tout vivant dans son imagination le tableau de cet intérieur heureux, honnête et gracieux qui est la tentation assez ordinaire des blasés de son âge, et qu'il avait lui-même rêvé avec une ardeur si sincère.
Hélas! qu'elles sont trompeuses souvent ces mises en scène de bonheur! Que de fois, en pénétrant vers le soir dans l'intimité d'un salon de famille, que de fois en passant devant la grille de quelque riante villa, pleine de soleil, de fleurs et d'enfants, on se dit : le bonheur est là ! — Et que de fois on s'abuse!
Telle que Fabrice l'a vue, entendue et admirée pour la première fois dans le salon blanc de madame de Montauron, avec sa beauté de Muse et sa voix grave et chantanic, telle Béatrice est devant lui en ce
moment, et elle est sa femme I il a là en même temps sous les yeux, sous la main, près du cœur, sa fille, son art, tout ce qu'il aime au monde, -^ et il n'est pas heureux... Les insinuations venimeuses de madame de Montauron reviennent trop souvent à son souvenir. Il croit sentir dans la' manière d'être de Béatrice avec lui une sorte de tristesse résignée, un manque d'abandon, une froideur un peu dédaigneuse qui semblent justifier les prophéties perfides de la baronne. Quoique cette belle statue lui appartienne, il croit sentir qu'elle ne lui appartient pas tout entière, qu'il y a en elle quelque chose qui se refuse, un fonds de tendresse passionnée qu'elle ne lui livre pas, qu'elle garde en réserve. Gomme il lui est impossible de soupçonner qu'il ait un rival dans son cœur, il s'en prend à lui-même, et un peu aussi à son entourage. Il éprouve un malaise inquiet : il se surveille avec une défiance pénible de soi, il
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craint qu'il n'y ait dans son langage, dans sa tenue, dans ses habitudes personnelles, quelque gaucherie involontaire, dont les instincts délicats, le goût raffiné, et la culture supérieure de sa jeune femme ne soient offensés. Il redoute également les froissements qu'elle peut ressentir au contact de quelques relations un peu vulgaires que le métier et la camaraderie imposent à l'artiste. Malheureusement, les appréhensions qui obsèdent Fabrice ne sont pas très loin de la vérité. Bien qu'elle l'ait épousé par un coup de désespoir, Béatrice est entrée chez lui en honnête femme, avec la plus sincère résolution d'étouffer tout sentiment contraire à ses nouveaux devoirs, et de s'attacher à son mari. Mais, quoiqu'elle estime son talent, il y a dans l'art du peintre une partie manuelle et commerciale qui choque la jeune patricienne. Elle remarque aussi avec ennui, presque avec souffrance, dans les petites circonstances quotidiennes de la
vie commune, de légers solécismes de goût, de menus péchés d'ignorance, des fautes vénielles contre l'usage, qui dénoncent chez le pauvre grand artiste les lacunes trop naturelles de l'éducation première. Les femmes nées et élevées comme Béatrice pardonneraient plus aisément un vice, peut-être un crime, qu'une incorrection.
— Fabrice, connaissant la passion de sa femme pour les exercices du sport, avait voulu qu'elle se remît à monter à cheval. 11 avait pris lui-môme depuis deux ou trois ans l'habitude de l'équitation, et il allait assez régulièrement faire une promenade au Bois le matin. Il était hardi et solide •cavalier; mais il montait mal, sans principes et sans élégance. Sa femme en était gênée; elle cherchait souvent un prétexte pour ne pas l'accompagner, préférant se priver de son plaisir favori que de voir sourire, sur le passage de son mari, les habitués corrects de l'allée des Acacias.
Il était également vrai qu'il se trouvait parmi les familiers de l'atelier de Fabrice, comme de tous les ateliers, quelques amateurs ou compagnons de jeunesse, appartenant plus ou moins à l'art et à la littérature, et dont le ton et les façons effarouchaient extrêmement Béatrice. Le peintre, en alléguant ses obligations de travail, s'efforçait de décourager ces visiteurs parasites, et d'écarter surtout ceux qui avaient quelque odeur de bohème. — Au nombre de ces derniers, il j en avait un, par malheur, que Fabrice se croyait forcé de supporter et de ménager, et c'était précisément celui qui était le plus antipathique à Béatrice. Il s'appelait Gustave Calvat, il était le frère de la première femme de Fabrice, et par conséquent l'oncle de la petite Marcelle. Sa liaison avec Jacques remontait à l'époque déjà lointaine où ils avaient été tous deux élèves du même maître dans le même atelier. Ils avaient donc un point de départ
commun. Mais pendant que Fabrice, se concentrant dans l'effort continu d'un travail austère, arrivait peu à peu aux degrés les plus élevés de son art, Gustave Galvat se dissipait et se dépensait en paroles, en projets, en théories, en critiques transcendantes, et en considérations esthétiques qui faisaient l'admiration du boulevard des Batignolles. — « Tu parles trop, et tu ne dessines pas assez, » lui disait sobrement Fabrice.
Galvat avait longtemps cherché le genre de peinture qui pourrait le mieux convenir à son siècle et à lui-même. Il avait cru plusieurs fois l'avoir trouvé. Pendant un voyage en Italie, qu'il avait fait aux frais de Fabrice, il s'était engoué des peintres primitifs, et il était revenu ne jurant plus que par Ducio, Cimabue, Giotto, Taddco Gaddi, le Masaccio, le Pérugin, — en extase devant les mosaïques de San-Miniato, et le simplisme hiératique des Byzantins. — « C'était,
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disait-il avec sa faconde trop souvent mouillée d'alcool, c'était à cette source fraîche et pure qu'il fallait retremper l'art épuisé du xix^ siècle... Il se ferait lui-même personnellement l'apôtre et le précurseur d'une nouvelle renaissance... L'inspiration, le procédé de ces admirables primitifs , il s'en était profondément pénétré... Et quel était ce procédé? La sincérité, la naïveté, la foi !... L'artiste devait commencer par passer hardiment l'éponge sur l'histoire du monde depuis l'an 1400... oublier carrément qu'il y a eu Luther, qu'il y a eu Voltaire, la prise de la Bastille, les principes de 89, et cœtera, et cœtera... fermer les yeux, se recueillir, s'agenouiller en esprit au milieu d'un chapitre de vieux moines du XI v^ siècle... puis rouvrir les yeux... et regarder en haut, simplement, humblement...
comme un petit enfant qui fait sa prière... Et alors... alors saisir sa palette et peindre I » — Sur quoi, il traçait dans
l'air, de quelques coups de pouce énergiques, les lignes maîtresses d'un chef-d'œuvre imaginaire.
Il était curieux de voir Gustave Galvat mimer, suivant sa coutume, cette puissante théorie, en donnant par moments à son visage de bohémien des airs et des mouvements d'yeux préraphaéliques.
Après avoir peint une Annonciation sur fond d'or, et une Sainte Famille à longues mains sur un bleu sans nuages, il prit les primitifs en dégoût, — (il y avait de quoi!) — et passa à l'imitation des Vénitiens, puis à l'école flamande et hollandaise, qui se rapprochait davantage de la nature, et enfin à la nature elle-même, ce fut son dernier avatar. Il tenait enfin la vérité. Il se mit donc à copier la nature, toujours avec la simplicité d'un petit enfant, et dès ce moment ses œuvres, qui avaient successivement ressemblé à celles de tout le monde, ne ressemblèrent plus à rien.
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Fabrice essayait en vain de lui suggérer que l'art ne consiste nullement à copier la nature, laquelle est par elle-même inerte et stupide, mais à refléter sur elle l'idée qu'elle dégage dans notre intelligence, et à lui prêter un peu de l'àme que nous avons et qu'elle n'a pas. Calvat le traitait de paysagiste en chambre, de peintre de salon, et l'envoyait finalement à la fosse commune de l'immonde idéalisme, c'est-à-dire à l'Institut.
Jacques, qui était sans rancune, riait volontiers des bavardages de son beau-frère et de sa peinture par gestes. Mais ce qu'il lui pardonnait moins aisément, c'était le désordre de sa vie qui s'écoulait à peu près tout entière dans les cafés et les brasseries. Il lui pardonnait plus ditTicilement encore le méchant esprit d'envie, et le dénigrement haineux dont il poursuivait tout ce qui avait plus de talent que lui. Malgré tout, Fabrice continuait d'accueillir amicalement ce triste parent, et même de répondre aux fréquents
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appels qu'il faisait à sa bourse. C'était (l'abord par une piété d'honnête homme envers la mémoire de cette première femme qui avait été sans doute une assez fâcheuse créature, mais qui était maintenant une pauvre morte couchée dans sa froide tombe ; c'était aussi parce que ce drôle de Calvat avait au moins une vertu, celle d'aimer sa nièce, la petite Marcelle, — et un mérite, celui de plaire à l'enfant, ou plutôt de l'amuser. Avec son goût et ses dons pour la mimique, il lui jouait des scènes de Guignol : il savait figurer avec ses mains des ombres d'animaux sur les murailles, il imitait leurs cris, il imitait aussi divers instruments : il faisait enfin mille tours et grimaces qui arrachaient à Marcelle des éclats de joie très doux à l'oreille de son père.
A la première vue et on peut dire au premier flair, ce grand vieux garçon^ dégingandé, et gesticulant, — avec son nez en bec d'oiseau de proie, sa moustache
gluante, ses ongles douteux, et sa forte odeur invétérée de tabac et de bière, avait été pour Béatrice un objet souverainement déplaisant. Elle avait été touchée des raisons de cœur par lesquelles Fabrice crut devoir lui expliquer ses ménagements envers son beaufrère : mais ce n'en était pas moins pour elle une tristesse et une confusion de subir l'intimité familière de ce personnage.
Calvat, de son côté, avait vu d'un très mauvais œil le mariage de Fabrice avec cette grande dame, dont il pressentait justement les dédains, et qui ne pouvait manquer de le gêner dans ses habitudes. D'abord, il se plaignait d'être forcé maintenant, toutes les fois qu'il allait chez son beau-frère, de se mettre sur son trente-six, — ce qui voulait dire, probablement, de se laver les mains. A part ce grief considérable, il éprouvait pour Béatrice l'espèce d'aversion que lui inspirait toute supériorité physique, intellectuelle ou morale. Enfin, elle l'inquiétait
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dans le seul sentiment honnête qui lui restât : il craignait qu'elle ne lui enlevât une part de l'affection de Marcelle, et qu'elle ne voulût l'éloigner plus ou moins de l'enfant. Pour toutes ces raisons, Gustave Calvat haïssait Béatrice autant qu'elle le méprisait, et l'antipathie mutuelle de ces deux êtres rapprochés par le hasard, et si différents par les instincts et l'éducation, ne pouvait que croître et s'envenimer avec le temps.