‹ Honneur d'artisteChapitre 6 sur 14 · RIVAUX · texte numérisé non relu

RIVAUX

Quand Pierrepont quitta le château des Genêts dans les circonstances que nous venons de raconter, il j avait déjà une douzaine de jours que Jacques Fabrice l'avait quitté lui-même, rappelé à Paris par une indisposition de sa fille Marcelle, qui avait donné quelques inquiétudes aux Dames d'Auteuil, chez lesquelles l'enfant était en pension. Madame de Montauron avait vu avec un extrême ennui le départ du peintre.

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qui ajournait indéfiniment l'achèvement de son portrait, dont elle était avec juste raison fort satisfaite et glorieuse : car elle s'y voyait aussi ressemblante que dans son miroir, avec je ne sais quoi de plus que son miroir lui refusait obstinément et que l'artiste avait eu la générosité de lui prêter. Le lendemain de son arrivée à Paris, Fabrice avait écrit à la baronne qu'il avait trouvé sa fille à peu près rétablie, mais qu'il devait cependant prolonger son absence d'une semaine ou deux pour lui donner, avant de la remettre en pension, les distractions et l'exercice qui lui étaient recommandés. Pierrepont, témoin du vif déplaisir que sa tante éprouvait de ces longs délais, lui suggéra l'idée de hâter le retour de son peintre en l'invitant à amener avec lui aux Genêts la petite convalescente pour lui faire respirer le bon air de la campagne. Madame de Montauron, tout en maugréant un peu, y avait consenti, et Pierrepont

devant traverser Paris pour aller s'embarquer à Boulogne, elle l'avait chargé de transmettre en passant cette invitation à Fabrice.

Quand Pierrepont annonça préalablement à son ami son départ pour l'Angleterre, et son dessein d'y passer plusieurs semaines, Fabrice ne put dissimuler une violente surprise.

— Mais... dit-il, et vos projets ^de mariage, que deviennent-ils dans tout cela ?

— Mes projets de mariage, mon cher, répliqua Pierrepont, vont rejoindre les vieilles lunes... Vu de loin, le mariage m'avait offert, comme à beaucoup de braves gens de mon âge, une image assez attrayante... Mais, à mesure que j'en approchais, il prenait des formes de sphinx et de chimère qui me faisaient réfléchir... Bref, quand j'ai eu le nez sur l'obstacle, j'ai senti qu'il était décidément trop fort pour mes moyens... Je le refuse, et je rentre dans ma liberté.

— Et votre tante?

— Ma tante se résigne plus ou moins... mais elle vous réclame à grands cris, et, pour prévenir toute objection, elle vous prie (le lui amener votre petite Marcelle, qui fera là-bas une bonne provision de santé en courant dans les bois.

Tout en protestant de sa reconnaissance pour la gracieuse attention, Fabrice laissa voir beaucoup d'hésitation et d'embarras. Pierre insista : il y aurait une femme de chambre de confiance spécialement consacrée à surveiller et à soigner l'enfant ; le médecin viendrait la voir chaque matin, s'il le désirait... Enfin, Fabrice, semblant prendre avec effort quelque résolution difficile, demanda à Pierre s'il pouvait lui accorder une demi-heure d'entretien.

— Une demi-heure... une heure... ce que vous voudrez...

— Asseyez-vous donc, dit Fabrice en lui montrant un large divan qui occupait un

des côtés de l'atelier; il prit place luimême à côté du marquis, puis commença ainsi d'une voix un peu troublée :

— Je vais être sans doule très indiscret... Mais dois-je entendre, d'après ce que vous venez de me dire, que vous avez quitté les Genêts libre de tout engagement et même de tout sentiment qui pourrait avoir le mariage pour objet?

— C'est exactement ma situation, dit Pierrepont.

— Eh bien, dit Fabrice, vous m'étonnez au suprême degré... J'aurais parié ma vie que vous aimiez mademoiselle de Sardonne et que vous vous proposiez de l'épouser.

— Quelle singulière idée î ... dit froidement Pierrepont. Non. J'ai connu mademoiselle de Sardonne tout enfant... J'ai pour elle une amitié de bon camarade... et c'est tout. Vous savez, d'ailleurs, que j'ai peu de fortune et qu'elle n'a rien... Un mariage entre nous serait une^ pure extravagance.

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— Puisqu'il en est ainsi, reprit Fabrice, je puis vous faire ma confession. La lettre qui m'informait d'une légère indisposition de ma fille m'apprenait, en même temps, qu'elle était complètement remise, et je n'aurais même pas fait le voyage de Paris si je n'avais cru devoir saisir cette occasion — cette excuse — pour mettre dans mes relations avec mademoiselle Béatrice un temps d'arrêt. Je voulais rompre, s'il était possible, l'entraînement que je sentais vers elle, et qui me semblait non seulement dangereux pour mon repos, mais déloyal envers vous.

— Ces scrupules sont dignes de vous, mon cher maître, dit le marquis; mais ils ne sont pas fondés... et si vous avez, comme je crois le comprendre, des vues sur mademoiselle de Sardonne, vous n'avez à craindre, je vous le répète, aucune rivalité de ma part.

— Vous m'excuserez de vous dire, mon

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cher marquis, que cela ne me suffit pas tout à fait... Mademoiselle de Sardonnc est presque de votre famille, et nous sommes, vous et moi, dans des termes tels qu'il me serait impossible de m'abandonner à mes sentiments pour cette jeune fille s'ils n'avaient pas votre approbation.

Pierrepont s'inclina avec gravité et Fabrice poursuivit :

— Mais avant d'approuver mes sentiments, il faut que vous les connaissiez... Ils sont formés d'éléments de diverse nature... les uns assez honorables, je crois... les autres qui le sont peut-être moins... Vous allez en juger. Je puis d'abord vous dire avec vérité que dans mes relations quotidiennes avec mademoiselle Béatrice, soit dans le salon de votre tante, soit pendant nos leçons d'aquarelle, j'ai été saisi chaque jour davantage de sympathie, d'estime et de respect pour sa conduite, pour ses mérites,, pour ses souffrances. Il esi impossible de

â"upporter l'infortune avec une plus fière résignation. Il est impossible de soutenir avec plus de décence et de dignité une situation déclassée, délicate et dangereuse... Je puis dire encore avec la même vérité que l'idée de relever cette noble créature de l'espèce d'abaissement où le sort l'a jetée a été pour moi d'une séduction infinie... Mais enfin, avant tout et dès la première heure, j'ai été conquis par sa beauté. — Vous avez, me disiez-vous, connu mademoiselle de Sardonne dès son enfance, et il est possible que la longue habitude, comme il arrive quelquefois, vous ait un peu blasé sur le charme de sa personne... Mais ce charme est très grand... Elle a la grâce pure, sérieuse et un peu tragique de ces Muses auxquelles on met une étoile au front... Elle a aussi d'une Muse la voix musicale et grave... C'est un enchantement de l'entendre lire, et, dans nos séances pour le portrait de votre tante, en

voyant, en écoutant cette belle liseuse, j'ai eu souvent la folie de la transporter par la pensée dans cet atelier où nous voilà... et qui devenait aussitôt un paradis de lumière... Si j'avais rencontré mademoiselle de Sardonne dans la condition sociale où elle était née, ce n'eût été là, sans doute, qu'un rêve passager d'artiste, un de ces rêves que nous faisons souvent... car nous sommes, pour la plupart, des amoureux très aristocrates... Nous vivons les trois quarts du temps, par l'imagination, en haute compagnie... Nous hantons assez familièrement les grandes dames sur les terrasses de leurs palais et les déesses sur leurs nuées... C'est même une de nos grandes douleurs de retomber de ces régions et de ces sociétés idéales dans le terre à terre et les platitudes de la réalité... Et c'est surtout en matière d'amour et de mariage que nos chutes sont profondes et nos désenchantements amers... Hélas! qui le sait mieux

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que moi?... Eh bien, je vous disais que si j'avais rencontré mademoiselle de Sardonne dans tout l'éclat de sa naissance et de sa fortune, je connais trop les lois et les habitudes du monde pour que l'idée me fût venue de prétendre à sa main... Mais enfin, je la voyais malheureuse et pauvre, — et j'étais tout au moins sur le chemin de la richesse... C'était comme un rapprochement entre nous .. Je pouvais, dès à présent, lui offrir une existence indépendante. . . placer sa beauté dans un cadre digne d'elle,., et je me laissais gagner peu à peu à une tentation si puissante, — quand il m'a semblé que votre amitié pour mademoiselle de Sardonne prenait le caractère ^du plus sérieux attachement... Dès ce moment, ma conduite était clairement indiquée... Je me suis sauvé...

— Mon cher maître, dit Pierrepont, vous êtes un grand enfant... Il fallait me conter tout cela là-bas... Cela vous eût épargné le voyage, aller et retour

— Si je donnais suite à ce rêve, reprit le peintre, je pourrais donc compter, mon cher marquis, sur votre sympathie et sur vos bons conseils?...

— La sympathie va de soi... Quant aux conseils, ils sont toujours très délicats en pareille affaire... Je ne voudrais pas vous engager dans une fausse démarche... Avant tout, j'aurais besoin de savoir si mademoiselle de Sardonne partage à quelque degré vos sentiments?...

— Elle les ignore absolument, dit Fabrice.

— Vous en êtes sûr?... Dans vos longs iête-à-tête, pendant vos leçons d'aquarelle, il ne vous est jamais échappé un mot qui pût les lui faire soupçonner ?

— Jamais. J'étais votre hôte.

— C'est d'un honnête homme. Mais désormais, en ce qui me concerne, vous êtes libre. Je n'ai ni le droit ni la volonté de m'opposer au bonheur de mademoiselle de

Sardonne, si elle doit le trouver auprès de vous .

— Mais vous qui la connaissez depuis longtemps, mon cher marquis, pensez-vous que j'aie quelque espoir de lui voir accueillir ma demande, si jamais j'ose la lui adresser?

— A cet égard, je ne sais trop que vous dire... C'est une personne assez mystérieuse... Elle avait eu, dit-on, dans les temps, des idées de couvent... Mais c'était peut-être faute de mieux.

— Votre tante?

— Ma tante tient infiniment à sa lectrice, et vous ne devez pas vous attendre à beaucoup de bonne volonté de sa part... Mais elle n'a aucune autorité légale sur mademoiselle de Sardonne, qui dépend uniquement de son tuteur, un ancien ami de son père, fort insouciant... Il ferait certainement ce qu'elle désirerait.

Après un court silence :

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— Pensez- VOUS, reprit Fabrice, que mademoiselle Béatrice aimerait ma fille... qu'elle serait bonne pour elle?

— Pourquoi supposer le contraire?

— Sans doute... Ainsi v^tre tante me permet d'emmener l'enfant là-bas?

— Elle vous le demande.

Il y eut un nouveau silence.

— Eli bien, mon cher maître, est-ce tout ce que vous désirez savoir de moi?

— C'est tout... Je vous suis mille fois reconnaissant... Si vous voulez me donner votre adresse en Angleterre?

Pierrepont se leva et écrivit deux lignes sur une de ses cartes, qu'il lui remit :

— Voilà I Balsfort-Park, Moreton in Marsh, Worcester. — Allons 1 au revoir I

— Vous partez ce soir?

— Ce soir... oui... parfaitement. — Au revoir !

Ils se serrèrent la main et se séparèrent. C'était par un rude etîort de volonté et

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de fierté que le marquis de Pierrepont avait subi jusqu'au bout avec un calme apparent un entrelien qui avait été pour lui un long supplice. Il avait dû plus d'une fois faire appel à toute sa raison pour ne pas accuser Fabrice d'un raflûnement d'ironique cruauté... Le peintre avait eu beau lui affirmer, avec une évidente sincérité, que Béatrice ignorait son amour pour elle, qu'en savait-il ? Les femmes ont, en pareille matière, la divination bien subtile, surtout avec les simples comme Jacques Fabrice : peut-être la cause véritable du refus que Pierrepont avait essuyé était-elle dans cet amour entrevu par celle qui en était l'objet, et qu'elle se sentait toute prête à partager dès qu'il lui serait avoué? Au point de réputation où Jacques était alors arrivé, on savait qu'une grande fortune lui était assurée, et que, dès ce moment même, il disposait d'un large revenu : cela aussi pouvait être un puissant attrait pour une jeune fille

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élevée dans le luxe et fatiguée de privalions.

Bref, tout en faisant son possible pour se persuader que ses craintes étaient chimériques et que son rival trouverait Béatrice aussi inflexible qu'il l'avait trouvée luimême, Pierre ne pouvait se défendre ni des angoisses poignantes ni des injustices folles de la jalousie.

Il en voulait presque à Fabrice d'une loyauté de conduite devant laquelle il était forcé de s'incliner, quand il eût été heureux de pouvoir lui jeter quelque sanglant reproche au visage.

C'était donc, hélas ! avec un sentiment bien voisin de la haine qu'il s'éloignait en cet instant de l'ami de sa jeunesse — Celui-ci, de son côté, gardait de leur conférence une impression équivoque et pénible. Le langage courtois et la physionomie à peu près impassible du marquis n'avaient pu lui dissimuler l'espèce de

gêne et de froideur avec laquelle il avait reçu sa confidence.

Mais, après y avoir réfléchi, il s'expliqua cette attitude contrainte par une raison qui avait de la vraisemblance. Il y avait eu sans doute, au premier abord, quelque chose de choquant pour les habitudes d'esprit de Pierrepont dans la pensée de voir un homme de la plus humble origine prétendre à la main d'une fille de haute naissance qui était presque sa parente.

C'était ainsi que, plus d'une fois dans le cours de leurs relations amicales, Fabrice avait senti percer, à travers le dilettantisme aimable et libéral du marquis, une pointe de protection aristocratique où l'ami jouait au Mécène. L'artiste en souriait, comme un sage et un juste qu'il était, comprenant que ces faiblesses sont dans le sang, et les excusant volontiers quand elles sont doublées, comme elles l'étaient

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chez Pierrepont , d'une véritable noblesse de sentiments.

Le soir de ce même jour, Fabrice écrivait à la baronne de Montauron pour la remercier de son obligeante invitation, et le surlendemain il arrivait aux Genêts, accompagné de la petite Marcelle.

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