‹ Honneur d'artisteChapitre 7 sur 14 · MARCELLE · texte numérisé non relu

MARCELLE

Marcelle, la fille du peintre, était alors une jolie fillette de cinq ans, qui avait le grand front intelligent et sérieux de son père, et d'ailleurs bien campée sur ses petites jambes fines et robustes. Madame de Montauron déclara qu'elle avait Tair d'une Espagnole.

— Du reste, ajouta- t-elle, vous aussi, mon cher monsieur Fabrice, vous avez l'air d'un Espagnol... Êtes-vous sûr de ne pas

l'être?... Je me rappelle avoir vu, il y a deux ou trois ans, à Saint-Sébastien, un toréador qui vous ressemblait extraordinairement.

— J'en suis extrêmement flatté, madame, dit Fabrice ; mais je suis forcé d'avouer que ce n'était pas moi.

La société d'invités réunie aux Genêts s'était en partie renouvelée pendant l'absence du peintre; mais le personnel féminin, quoiqu'un peu refroidi par le départ de Pierrepont, y était encore nombreux et brillant. — Les femmes, en général, dans leur besoin de tendres démonstrations, saisissent avec empressement toute occasion honnête d'embrasser quelqu'un ou quelque chose. Marcelle ne manqua donc pas d'attirer sur sa gentille personne les etïusions caressantes dont son sexe est si volontiers prodigue. Seule, parmi les habitantes du château, mademoiselle de Sardonne n'eut pour l'enfant que de la froideur et de l'indifférence, lui jetant à peinequelques paroles,

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en passant, d'un accent bref, distrait, presque maussade. Pendant ses leçons d'aquarelle, qu'elle avait reprises, elle n'eut pas avec le père un seul mot obligeant pour Marcelle... La petite fille sentait ellemême l'espèce de mépris qu'elle lui témoignait et paraissait avoir peur de celte belle créature dédaigneuse. Fabrice ignorait absolument l'épreuve affreuse que Béatrice venait de traverser, et dont l'obsession pesait encore sur sa pensée. Blessé et alarmé dans sa tendresse paternelle, il accusa l'orpheline d'insensibilité, de vain orgueil et de sécheresse d'âme ; il se demanda si ses propres sentiments jîouvaient jamais attendre le moindre retour de ce cœur fermé ; il se demanda aussi avec anxiété si, en continuant de poursuivre son rêve d'amour, il ne hasarderait pas le bonheur de sa fille, qu'il adorait. Il passa dans ces perplexités la première semaine qui suivit son retour aux Genêts.

Par une agréable matinée de la fin de septembre, il s'était assis sur un banc, à l'entrée du parc, attendant Béatrice, qui était un peu en relard pour sa leçon. Marcelle jouait et courait devant lui, en faisant craquer les feuilles sèches sous ses pieds. Elle interrompait ses jeux à tout instant pour venir présenter sa joue à son père. Elle avait pour lui des attentions de petite femme. Elle lui refaisait le nœud de sa cravate, qu'elle jugeait insuffisant; elle lui enlevait, d'une chiquenaude, un grain de poussière sur son habit; elle lui jetait un mouchoir autour du cou pour le préserver de la brise un peu fraîche. Ayant découvert dans l'herbe quelques pâquerettes attardées, elle en fit un bouquet et le passa dans la boutonnière du peintre, en l'y fixant avec une épingle double qu'elle tira de ses cheveux ; puis, s'asseyant, elle s'accommoda de son mieux sur le banc, rabattit soigneusement ses jupes, et, se câlinant contre son père :

— Es-tu bien, père? lui dit-elle; moi, je suis très bien I... C'est si joli, les bois.

Cette scène intime avait depuis quelques minutes un témoin. Mademoiselle de Sardonne sortant du château et portant sa boîte de peinture, s'était approchée sans être aperçue : elle s'arrêta, puis s'avança vers le banc, et, de sa voix grave :

— Vous vous aimez bien tous deux? ditelle.

— Nous sommes tout l'un pour l'autre, répondit Fabrice qui s'était levé.

Elle attacha sur lui un regard attentif, et se retournant vers Marcelle :

— Tu aimes bien ton père, dis?

L'enfant, très intimidée par la présence

de son ennemie, répondit d'un simple geste, en posant sa petite main à plat sur son cœur.

— Chère mignonne I dit Béatrice. Embrasse-moi, veux-tu?

Tout étonnée, la fillette s'approcha len-

tement. Mademoiselle de Sardonne l'enleva de terre, la mit debout sur le banc et la pressa contre son sein en la couvrant de baisers.

Cette caresse passionnée, de la part d'une personne si avare d'expansion, troubla Fabrice jusqu'au fond de l'âme, comme s'il l'eût reçue lui-même. Toutes ses craintes, toutes ses anxiétés, toutes ses défiances s'évanouirent au souffle de ces baisers. Il devina toute la chaleur d'âme que la fière jeune fille dissimulait, par une sorte de pudeur, sous ses glaces habituelles. Sa passion, un moment découragée, le reprit tout entier.

Marcelle était rentrée au château. Béatrice prit place sur le banc et se mit au travail sous l'œil du maître.

Elle achevait de dessiner une sorte de chalet couvert d'une draperie de vigne vierge qui servait de logement au jardinier. Fabrice examina son esquisse, la lui prit

des mains, y fît une légère retouche," et, la lui rendant :

— Comme vous avez été bonne pour ma fille ! dit-il.

— Cela vous étonne?

— Non, assurément... mais...

— Si... cela vous a étonné... J'ai vu cela dans vos yeux... Je sais bien que je ne l'avais guère gâtée jusqu'ici, votre fillette... Il faut m'excuser... Je suis quelquefois si distraite, si préoccupée... Vous me disiez, monsieur Fabrice, que vous êtes tout l'un pour l'autre, votre fille et vous... Y a-t il longtemps que la pauvre enfant a perdu sa mère ?

— Un peu plus de cinq ans.

— Vous vous étiez marié bien jeune !

— Très jeune, oui.

— Et la petite n'a plus d'autre parent que vous?

— Elle a un oncle... un frère de sa mère.

— Elle est au couvent, n'est-ce pas?... Aux Oiseaux, je crois?

— Non, mademoiselle... à l'Assomption d'Auteuil.

— Ahl je connais... Elle est très bien là,., c'est un paradis... Mon Dieu I monsieur Fabrice, comme mes branches de vigne tombent mail comme elles sont raidesl... Ah I ça ne va pas... Je me décourage, monsieur Fabrice!

-^ Vous avez tort, mademoiselle... Je vous assure que vous avez fait de sérieux progrès.

— Mais je n'aurai jamais de talent, n'estce pas?

— Pardon... répondit le peintre avec sa sincérité un peu rude... vous aurez un joli talent d'amateur.

— Oui... mais jamais un talent qui, à la rigueur, pût me faire vivre?

— Vous pourriez y arriver... Mais il faudrait, pour cela, donner plus de temps à vos études...

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— Plus de temps 1 murmura-t-elle.

En ce moment même, la cloche du château sonna deux coups.

— C'est pour moi I dit Béatrice en se levant vivement, — et replaçant son esquisse dans sa boîte : — Vous voyez, monsieur, comme c'est facile, comme je suis maîtresse de mon temps !

— Votre vie n'est guère heureuse ! dit Fabrice en la couvrant d'un regard de tendre pitié.

— Monsieur Fabrice, lui dit-elle alors en baissant la voix, mais avec une énergie extraordinaire, ce n'est rien que d'être malheureux... — Ce qui est terrible, c'est de sentir qu'on devient méchant !

Et elle se dirigea d'un pied rapide vers le château.

Fabrice rentra aussitôt chez lui.

11 se promena longtemps entre sa chambre et son salon, agité par de suprêmes hésitations ; puis il s'assit devant une

table, prit une plume et écrivit cette lettre :

« Mademoiselle,

» Je vous écris ce que je n'ai pu trouver le courage de vous dire. Ma lettre sera courte. Je vous respecte trop pour vous faire entendre le langage d'une admiration et d'une galanterie banales. Le seul hommage que je veuille vous rendre, c'est de mettre ma destinée entre vos mains. Elle ne peut désormais être heureuse ou malheureuse que par vous. N'est-ce pas vous dire assez qu'il n'y a pas un de vos mérites, pas une de vos grâces, pas une de vos douleurs dont je ne sois profondément, — «perdument touché et pénétré? Je vous estime si haut, mademoiselle, qu'il me semble commettre une profanation quand j'ose vous aimer. Mais enfin, je vous offre humblement le peu que je suis : voulez-

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VOUS être la mère de ma pauvre petite fille?... Voulez-vous d'elle et de moi?

» Votre respectueusement dévoué à jamais et quand même,

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