‹ Honneur d'artisteChapitre 8 sur 14 · JACQUES FABRICE · texte numérisé non relu

JACQUES FABRICE

Comme Fabrice, après avoir fermé sa lettre, réfléchissait au moyen de la faire parvenir sûrement et promptement à son adresse, il vit, par la fenêtre de son salon, mademoiselle de Sardonne traverser la cour d'honneur du château. Cette cour, très vaste, était garnie de pelouses et plantée en partie; un beau catalpa formait, dans un angle, une sorte de bosquet, sous lequel étaient quelques sièges de jardin... Béatrice venait quelquefois, dans l'après-midi, s'y installer pendant un moment et y faire quelque lecture pour son compte, quand la baronne la laissait respirer. — Le peintre appela sa fille, qui occupait une chambre voisine de la sienne.

— Ma chérie, lui dit-il, mademoiselle Béatrice est assise sous ce grand arbre que tu vois là-bas, près de la chapelle... Tu vas lui porter cette lettre de ma part... Va, ma chère petite.

Un instant plus tard, Fabrice suivait de l'œil, avec angoisse, la marche de l'enfant à travers la cour. Elle disparut sous l'ombrage épais du catalpa. De longues minutes s'écoulèrent. Puis Marcelle sortit du cercle d'ombre et revint vers le château à petits pas. Fcibrice crut voir qu'elle rapportait sa lettre. Il passa sa main glacée sur son front, dit simplement :

— Mon Dieu! et attendit immobile.

Marcelle entra.

— Voilà, père! dit-elle.

Et elle lui remit le pli qu'elle tenait à la main. C'était, en effet, l'enveloppe de sa lettre, mais l'enveloppe seule, ouverte et à demi déchirée. Sur un coin du papier était écrit au crayon ce seul mot :

« Demain. »

Après une pause :

— Elle ne t'a rien dit? demanda-t-il à l'enfant.

— Rien.

— T'a-t-elle embrassée?

— Non.

Tous ceux qui aiment ou qui se souviennent d'avoir aimé s'imagineront aisément, sans qu'on les leur décrive, les agitations de cœur et d'esprit, la fièvre d'attente, les élans d'espoir et les profondes désespérances au milieu desquels Jacques Fabrice se débattit pendant les heures éternelles de jour et de nuit qui le séparaient du lendemain. Il se rencontra dans la soirée comme de coutume avec Béatrice sans pouvoir surprendre ni dans sa froide attitude, ni dans son œil impassible de sphinx le moindre signe qui pût l'aider à deviner l'énigme qu'elle avait enfermée dans ce mot : — Demain !

Lui écrirait-elle? Lui répondrait-elle de vive voix en venant, suivant son usage quotidien, prendre sa leçon de peinture?...

Le lendemain, bien avant l'heure habituelle, il était au rendez-vous, assis sur le banc où avait eu lieu leur entretien de la veille. Elle arriva, répondit à son salut par un léger mouvement de tête, s'installa sans prononcer un mot en préparant son vélin et ses couleurs, puis, enfin, lui faisant signe de s'asseoir :

— Monsieur Fabrice, lui dit-elle d'une voix contenue, douce et triste je vous suis reconnaissante... très reconnaissante... mais je ne veux pas vous tromper... je puis vous promettre ma main... mais je crains que mon cœur accablé, usé, flétri par le malheur, ne puisse vous rendre tout ce que le vôtre me donne... je crains que mes sentiments sincères d'estime et de sympathie pour vous ne répondent que bien imparfaitement à ceux que vous voulez

bien avoir pour moi... Je crains que cela ne vous rende malheureux.

— Mademoiselle, je n'ai pu m'attendre à trouver chez vous dès à présent la tendresse infinie que vous m'avez inspirée... Je ne puis espérer, je le sais, un pareil sentiment que du temps, de mes soins affectueux, de mon dévouement passionné à votre bonheur.

— Monsieur Fabrice, on n'est jamais sûr que du présent, et j'ai dû vous dire la vérité... Quant à l'avenir, tout ce que je puis vous assurer, c'est que je ferai mon possible pour être une bonne et honnête femme pour vous, une bonne mère pour votre enfant.

Fabrice, l'œil humide d'émotion, prit la blanche main qu'elle lui offrait, comme pour la porter à ses lèvres. Mais elle la retira doucement:

— Prenez garde I dit-elle. Si vous croyez avoir à me remercier, vous me remercierez plus tard... Nous sommes trop surveillés

ici... et je vous demande de ne pas trahir notre secret, du moins jusqu'à ce que j'en aie instruit... ma bienfaitrice.

Mademoiselle de Sardonne eut un sourire d'une étrange amertume en prononçant ce dernier mot.

— Mais, mademoiselle, dit le peintre, n'ai-je pas moi-môme une démarche à faire auprès de celle que vous appelez votre bienfaitrice ?

— Assurément, cela sera convenable et même nécessaire. Mais je crois devoir lui parler d'abord. J'ai mes raisons.

— Mon Dieu I mademoiselle, nous savons tous deux, n'est-ce pas ? que vous allez rencontrer des dispositions un peu hostiles... qu'on peut vous rendre cet entretien très pénible... Permettez-moi de vous l'épargner... ou, du moins, ajoula-t-il en souriant, d'essuyer le premier feu... Je respecte iniiniment madame de Monlauron ; mais je n'en ai pas peur.

— Mais... moi non plus, dit mademoiselle de Sardonne... Si vous m'avez vue subir patiemment les humiliations d'une véritable domesticité, — quels que fussent les motifs de ma résignation, — soyez sûr que la lâcheté n'y était pour rien. Vous me connaîtriez bien mal, monsieur Fabrice, si vous pensiez... — Elle s'interrompit brusquement : — la cloche du château venait de sonner les deux coups qui rappelaient la lectrice auprès de la baronne.

— J'y vais ! dit-elle en se levant, et un éclair farouche jaillit de sa prunelle.

Elle tendit de nouveau sa main à Fabrice et s'éloigna.

Le jour où madame de Montauron avait imposé à Béatrice le sacrifice définitif de son amour pour Pierrepont, elle lui avait enlevé, en réalité, le seul motif que pût avoir l'orpheline de supporter l'existence misérable qu'elle menait auprès d'elle. Dès cet instant, le sentiment très compréhen-

sible de sourde irritation que la jeune fille nourrissait à l'égard de sa dure protectrice, s'était changé dans cette âme contenue, mais ardemment passionnée, en une véritable horreur. La vue même de la baronne lui était devenue odieuse. Sa résolution de la quitter était absolument arrêtée, et elle n'hésitait plus que sur l'heure et sur le choix de sa retraite. Sa première pensée, on s'en souvient, avait été de s'ensevelir par une sorte de suicide dans une communauté de l'ordre le plus austère. Elle avait parlé de nouveau à son amie, madame d'Aymaret, de sa prochaine entrée au Carmel, et c'était avec sincérité qu'elle s'y préparait en s'efforçant de reporter vers le ciel un amour qui n'avait plus aucun avenir terrestre. Mais il n'est pas si difficile de faire un sacrifice que de le soutenir: à mesure qu'elle y songeait plus posément, la pauvre fille trouvait dans son attachement naturel à la vie et au monde, dans son énergique et florissante

HONNEUR d'artiste i63

jeunesse, des résistances qui lui rendaient bien douloureux l'éternel renoncement... Et cependant que faire? où aller?

La lettre et la déclaration de Fabrice vinrent la surprendre au milieu de ses cruelles indécisions. Fort étonnée d'abord, et même froissée, elle voulut pourtant prendre quelques heures pour y penser. Elle eut à vaincre plus d'une révolte secrète. Mais enfin, dans l'extrémité où elle était réduite, comment ne pas se jeter dans ce refuge, honorable après tout, que lui ouvrait une main affectueuse et dévouée? Pour une naufragée comme elle, c'était la vie du moins, sinon le bonheur. C'était surtout le terme certain, immédiat de son pesant esclavage. En outre, elle n'ignorait pas que la nouvelle de son mariage et de son départ serait horriblement désagréable à madame de Montauron, et le plaisir de le lui annoncer satisfaisait chez mademoiselle de Sardonne le sentiment le plus violent peut-être qu'il y

ait au monde, la haine d'une femme contre une femme.

Madame de Montauron, cependant, venait de faire paisiblement sa sieste dans un boudoir attenant à son grand salon. Elle avait, en général, la digestion lourde et le réveil maussade ; dès qu'elle vit entrer Béatrice :

— Il me semble, ma chère, lui dit-elle, que vous vous attardez beaucoup avec votre professeur?... J'ai déjà eu le temps de lire la moitié de mon journal... mes yeux en pleurent. Tenez... prenez aux faits divers... ou plutôt non, lisez-moi le feuilleton... voyons ce que devient cette étonnante duchesse... que l'auteur fait parler comme une marchande de pommes... Eh bien, lisez donc !

— Pardon, madame, dit la jeune fille avec une extrême politesse, puis-je vous dire quelques mots auparavant?

La baronne la regarda avec une vague inquiétude :

— Quoi donc? dit-elle sèchement.

— Madame, reprit Béatrice, me permettez-vous de vous rappeler la conversation qui a eu lieu entre nous dans votre chambre, il y a une quinzaine de jours? Vous avez bien voulu me dire que si jamais quelque galant homme, quelque homme de cœur me demandait en mariage, non seulement je n'aurais à craindre aucune diflûculté de votre part, mais que je pourrais compter sur votre concours le plus empressé... Ces paroles, madame, m'étaient trop précieuses pour qu'il me fût possible de les oubher... Avez-vous vous-même la bonté de vous en souvenir ?

La baronne, qu'il n'était pas facile de déconcerter, perdit cependant contenance à l'audition de cet exorde, et ce fut presque en balbutiant qu'elle répondit:

— Mon Dieu... c'est possible... oui. J'ai pu dire quelque chose d'approchant... mais non sans réserves...

— C'est vrai, madame, il y avait quel-

166 HONNEUU d'artiste

ques réserves. Vous mettiez en effet à votre bienveillant concours deux conditions: la première était que votre neveu serait excepté du nombre de ceux parmi lesquels je pourrais choisir mon mari: je l'ai respectée... La seconde, madame, était que je ne prendrais jamais d'engagement sans vous en avertir... c'est ce que je viens faire.

— Eii bien I j'écoute.

— Madame, poursuivit mademoiselle de Sardonne sur le même ton de parfaite urbanité, la circonstance que vous m'aviez fait l'amitié de prévoir et de désirer pour moi se présente aujourd'hui.

— Ah!

— Et je viens vous prier d'agréer la recherche dont M. Fabrice veut bien m'honorer.

— Il vous demande, Fabrice ?

— Oui, madame.

— Il me semble qu'il aurait pu commencer par s'adresser à moi... C'était d'un savoir vivre élémentaire.

HONNEUR d'artiste IGT

— H l'aurait pu sans doute, madame; mais il a jugé inutile de vous tourmenter à ce sujet avant de s'être assuré de mes sentiments personnels... qui lui importaient avant tout.

— Et ça vous plaît, ce mariage-là?

— Oui, madame, M. Fabrice est un honnête homme et un homme de talent dont je serai heureuse de porter le nom.

— Vous savez, je suppose, à qui vous succédez?... il avait épousé en premières noces une blanchisseuse.

— Pardon, madame, c'était une fleuriste.

— C'est tout comme... Vous verrez une drôle de société dans ce monde-là.

— Je me trouverai assez heureuse, madame, si j'y suis traitée avec égards.

— Et ainsi... vous me plantez là, moi, tout bonnement, oubliant tout ce que j'ai fait pour vous depuis que je vous ai recueillie comme une amie, comme une fille...

— Soyez sûre, madame, que je n'oublie

aucune des bontés singulières que vous avez eues pour moi depuis que vous m'avez prise à votre service.

Il y avait cela d'agréable, avec madame de Montauron, qu'elle saisissait les moindres nuances de langage : aucune des impertinences correctes et des ironies vengeresses que lui décochait sa lectrice n'était perdue pour elle. — Sur cette dernière et sanglante réplique, la baronne s'était levée : si elle eût disposé de la foudre, il est vraisemblable que mademoiselle de Sardonne n'aurait pas vécu deux secondes de plus. — Faute de mieux, elle pouvait la chasser ignominieusement de chez elle : elle y songea. Un peu de réflexion lui montra tous les inconvénients d'un éclat de ce genre. Les mauvaise langues pourraient l'accuser de s'opposer, par un sentiment d'égoïsme tyrannique, au mariage — après tout fort convenable — de sa protégée. Quoi qu'elle pût faire d'ailleurs désormais, Béatrice lui échappait. Si

irréparable que fût sa perte, il fallait donc en prendre son parti et se donner au moins les apparences et le mérite de la bonne grâce... Enfin, ce sot mariage avait au moins un bon côté : il délivrait à jamais madame de Montauron de la terreur de voir son neveu Pierrepont épouser cette fille ruinée.

En vertu de ces diverses considérations, l'entretien belliqueux de la baronne et de sa lectrice allait avoir un dénouement assez inattendu, quoique parfaitement féminin.

— Madame de Montauron, qui avait fait quelques pas avec agitation dans son boudoir, posa doucement sa main sur l'épaule de Béatrice :

— Ma chère enfant, lui dit-elle, vous ne devez pas vous étonner que mon premier mouvement, en apprenant que vous me quittiez, ait été un mouvement d'humeur.. Car j'ai des regrets, moi, quoique vous n'en ayez guère... Voyons, ma chère petite, embrassez-moi I

Mademoiselle de Sardonne se rendit à ce vœu; et, tout en la serrant sur son cœur, la baronne, qui avait les nerfs très montés, fondit en larmes. — Ce fut pour elle un soulagement.

— Savez-vous, reprit-elle à travers ses sanglots, combien il gagne par an?

— Je ne le lui ai pas demandé, madame.

— Ces peintres , une fois qu'ils ont la vogue, gagnent ce qu'ils veulent... Vous serez riche, ma chère... c'est toujours ça!

— Puis-je dire maintenant à M. Fabrice, madame, que vous voulez bien le recevoir?

— Mais sans doute... à l'heure ordinaire de nos séances... Il faut bien, d'ailleurs, qu'il termine mon portrait... Je l'attendrai dans une demi-heure.

Béatrice lui présenta de nouveau son front et se retira. — Elle eut bientôt rejoint Fabrice à l'entrée du parc. Elle lui fit un court résumé de son entretien avec la baronne.

— Vous voyez, monsieur, lui dit-elle.

que cela s'est passé, en somme, assez doucement, et qu'elle ne m'a pas trop maltraitée...

— C'est qu'elle a senli une forte défensive, dit le peintre en riant. Mais je suis tenu envers elle à plus de ménagements et de respect; elle le sait, et j'ai grand'peur que l'orage, qui n'a fait que gronder sur vous, n'éclate sans pitié sur moi.

— Vous devez certainement, mon pauvre monsieur, vous attendre à quelques impertinences... Mais si vous m'aimez un peu, vous les supporterez patiemment, afin de ne pas gâter les choses, puisque, après tout, elles vont bien...

— Je vous le promets, dit Fabrice, et je souhaite maintenant que l'épreuve soit très dure, puisque je dois la souffrir pour vous.

— Merci, monsieur... Vous comprenez, n'est-ce pas, que je désire sortir d'ici, autant que possible, sans esclandre.

Leur conversation se prolongea encore un

172 HONNEUR d'autiste

peu de temps. Pendant qu'ils allaient et venaient à petits pas dans la principale avenue du parc, Béatrice lui donna quelques détails sur la personne de son tuteur, à qui elle se proposait d'écrire dans la journée, mais dont le consentement n'était pas douteux. Puis l'heure de la séance de portrait étant arrivée, Fabrice rentra au château et se trouva, l'instant d'après, en tête à tête avec la baronne.

Madame de Montauron avait déjà pris sa pose sur son fauteuil au centre de son salon.

— Madame la baronne, lui dit le peintre, mademoiselle Béatrice m'a dit que vous aviez la bonté d'approuver l'union que j'ai eu l'extrême hardiesse d'ambitionner... Je vous en remercie, pour ma part, d'autant plus vivement, que vous vous privez en ma faveur d'une compagnie, d'une intimité dont personne ne peut mieux que moi comprendre le prix.

— Mon Dieu 1 mon cher monsieur Fabrice,

que voulez- vous? Ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres... C'est la viel... Asseyez-vous donc... Nous causerons de tout cela pendant que vous travaillerez, puisque cela ne vous dérange pas.. 5 11 s'inclina, installa son chevalet, prit sa palette et se mit à peindre.

— Pensez-vous terminer aujourd'hui, mon cher maître?

— Je crois que nous aurons encore besoin de deux séances, madame.

— Enfin! dit la baronne. — Et après un silence : — Eh bien I pour revenir à votre mariage, mon cher monsieur Fabrice, vous allez épouser une personne dont je n'ai absolument que du bien à vous dire... Sa conduite, depuis qu'elle est auprès de moi, a été positivement exemplaire, comme vous avez pu en juger vous-même... Elle est pourvue de mille qualités que j'apprécie infiniment... et malgré tout cela, si vous m'aviez fait l'honneur de me consulter

m HONNEUR d'artiste

avant de lui offrir votre main, peut-être me serais-je efforcée de vous en détourner.

— Puis-je savoir pourquoi, madame la baronne?

— Mon Dieu! parce que le jour où elle vous épousera, ses qualités mêmes — en partie du moins — peuvent devenir des inconvénients... Ainsi, ce n'est pas moi qui lui reprocherai, assurément, d'être fière de sa naissance et de porter très haut l'estime de son nom et d'elle-même... Mais même pour moi, — qui suis naturellement très indulgente à cet égard, — mademoiselle de Sardonne pousse ce mérite à l'excès... Elle a en réalité — je vous le dis entre nous — l'orgueil de Lucifer... Vous vous en apercevrez, je le crains, mon cher monsieur... Je ne vais pas jusqu'à dire, bien entendu, qu'elle méprisera son mari, — qui est si au-dessus d'un semblable sentiment de la part de qui que ce soit, — mais une alliance comme celle qu'elle contracte, — si parfai-

HONXEUR d'artiste 17o

tement honorable qu'elle soit d'ailleurs, — est trop contraire aux traditions, aux habitudes de sa famille et de notre monde, pour que mademoiselle de Sardonne n'en souffre pas plus ou moins dans le secret de son cœur... Hélas! mon cher monsieur, je sais aussi bien que vous qu'au point de vue de la saine raison, cela est complètement absurde... Mais permettez-moi de vous dire que je connais mieux que vous les idées qui ont cours à ce sujet dans notre région sociale... Elles ont très peu changé, je vous assure, depuis le temps de Louis XIV et de Saint-Simon... Pardon! je sais ce que vous allez me dire... Vous allez me parler de la Révolution. Mon Dieu! certainement, il y a eu la Révolution... Mais si la Révolution nous a enlevé nos privilèges et même nos tètes, elle n'a pu nous enlever les bénéfices de ce que vous appelez, je crois, l'atavisme... c'est-à-dire, en vieux français, la qualité d'un sang qui s'est distillé et raffmé

dans nos veines de génération en génération pendant cinq ou six cents ans... C'est ce sang-là, mon cher maître, qui se révolte, malgré nous, quand on le mélange avec du sang... plus jeune... plus pur peut-être, — mon Dieul je ne dis pas le contraire... — mais qui, enfin, n'est pas de la même essence ni du même azurl... En conséquence, ce n'est pas l'usage aujourd'hui, plus qu'avant la Révolution, qu'une fille noble épouse un industriel... un savant... un écrivain... un artiste, fussent-ils du premier mérite... On voit peut-être quelquefois des femmes titrées épouser des poètes ou des artistes... mais ce sont des princesses étrangères!... En France, la chose est à peu près sans exemple... et n'allez pas supposer, mon cher monsieur Fabrice, que cette exclusion ait le moindre côté blessant pour ceux qui en sont l'objet... personne au monde n'aime et ne goûte plus que nous les poètes et les a^^tistes... Nous en faisons

avec le plus grand plaisir rornement de nos labiés, l'intérêt et l'agrément de nos salons... mais nous ne les épousons pas!... Pardon! Vous allez me dire, n'est-ce pas, que nous sommes moins difficiles pour les alliances de nos fils, et que nous les marions très volontiers à des demoiselles peu ou point nées, pourvu qu'elles soient riches... Je vous répondrai d'abord que ce n'est pas ce que nous faisons de mieux, et en second lieu que, d'après nos vieilles coutumes, le mâle anoblit, — principe, remarquez-le bien, qui repose sur une conception très juste de la nature humaine : car il y a chez les femmes une finesse d'instinct, une souplesse d'assimilation, une plasticité... si je m'exprime mal, mon cher monsieur, reprenez-moi!... il y a, dis- je, chez les femmes, des qualités de flexibilité qui les plient assez aisément à toutes les conditions de la vie sociale... On fera une petite duchesse très suffisante avec la fille

d'un parvenu, et du parvenu lui-môme on ne fera jamais rien... Vous comprenez, surabondamment, mon cher maître, que le mot de parvenu, dans ma bouche, signifie les hommes d'argent, et non les hommes de talent... Ceux-ci, fort au contraire, Ont en général dans leur nature quelque chose de féminin qui peut les assortir plus ou moins aux femmes les plus délicates... Car n'oubliez pas, monsieur Fabrice, — et ici je vous parle plus que jamais en véritable amie — n'oubliez pas que, dans nos longues .successions et sélections de famille, ce n'est pas seulement le sang qui se raffine, comme je vous le disais tout à l'heure... c'est aussi l'éducation, le goût, le tact, le savoir-vivre... tous les sens et toutes les facultés... De là cette distinction supérieure qui vous enchante chez mademoiselle de Sardonne — et qui sera à la fois pour vous un grand charme et un grand danger... Car une nature si perfectionnée et si exquise est

froissée d'un rien, révoltée d'une nuance... Il faudra faire bien attention, monsieur Fabrice... il y a des détails qui vous semblent de la dernière insignifiance, dont vous ne vous apercevez même pas, et qui peuvent sembler monstrueux à mademoiselle de Sardonne... Un exemple seulement... une misère! — Vous m'appelez à tout bout de champ, quand vous me parlez : — Madame la baronne I — Eh bieni soyez sûr que cela agace singulièrement mademoiselle de Sardonne... parce qu'il est tout à fait incorrect d'appeler les femmes par leur titre... quand on leur adresse la parole... Ça ne se fait qu'au théâtre ou dans les antichambres... Il y a comme cela, mon cher monsieur, une foule de petites choses qui peuvent être des écueils dans votre ménage, et contre lesquelles je vous mettrais en garde, si je ne craignais de vous fatiguer.

— Si vous n'êtes pas fatiguée vous-même,

180 HONNEUIl d'artiste

madame, vous pouvez continuer, répondit froidement le peintre.

Malgré cette invitation, madame de Montauron ne continua pas.

Quoique Fabrice gardât son calme, elle comprit peut-être, à la pâleur de son visage, qu elle aurait tort de le pousser davantage, et la vérité est qu'il avait eu besoin plus d'une fois d'évoquer l'image de Béatrice pour ne pas couper court à la séance en balafrant de son couteau à palette le portrait de son insolent modèle. — Quand il rendit compte, un peu plus tard, à mademoiselle de Sardonne, de cette pénible entrevue, il n'entra dans aucun détail. — La baronne, lui dit-il simplement, a été aussi désagréable que possible dans la forme; mais comme, dans le fond, elle se bornait à me faire entendre que j'étais indigne de vous, nous étions en réalité du même avis.

Madame de Montauron n'en avait pas moins atteint le but que sa rancune hai-

neuse se proposait. Elle avait fait l'œuvre de ces mouches venimeuses dont la piqûre imperceptible laisse pourtant dans l'organisme un trouble profond, rongeur, parfois mortel.

Ce ne fut pas sans embarras, ni même sans angoisse, que mademoiselle de Sardonne se rendit le lendemain matin chez la vicomtesse d'Aymaret, à qui elle voulait apprendre elle-même son engagement avec Fabrice. Mais madame d'Aymaret n'en parut ni froissée, ni même étonnée. Depuis le jour où elle avait vu Béatrice refuser la main du marquis de Pierrepont, elle demeurait persuadée, d'après le langage un peu équivoque et les demi-confidences de son amie, qu'elle avait quelque amour au cœur; en y réfléchissant, elle n'avait vu, parmi tous les hôtes des Genêts, que Jacques Fabrice dont la personne, le talent, la réputation, pussent justifier la passion dont mademoiselle de Sardonne paraissait

possédée. Ses soupçons semblaient encore confirmés par l'espèce d'intimité particulière que les leçons d'aquarelle avaient établie entre eux. Elle crut comprendre que la jeune fille avait renoncé au couvent dès qu'elle avait su que son amour était partagé, et Béatrice, trop heureuse de n'avoir pas d'explication à imaginer, se contenta de ne pas la détromper.

Madame d'Aymaret, dans le cours de leur entretien, lui suggéra une idée qu'elle s'empressa d'adopter, et qu'elle n'eut pas de peine à faire accepter par Fabrice. Il paraissait difficile, dans l'état de leurs relations avec madame de Montauron, que leur séjour aux Genêts put se prolonger avec agrément ou même avec convenance. 11 fut donc décidé que Béatrice prendrait prétexte des acquisitions du trousseau et des préparatifs de son installation pour se rendre à Paris la semaine suivante. Elle se retirerait jusqu'à son mariage dans le couvent d'Au-

teuil où la petite Marcelle était en pension. Madame deMontauron, qui avait appréhendé qu'on ne lui imposât les embarras et les frais d'une noce, se prêta sans murmurer à cette combinaison.

Quelques jours plus tard, le comte de Yillerieux, tuteur de Béatrice, venait la chercher aux Genêts et l'emmenait à Paris, où Fabrice était déjà retourné avec sa fille. — Les adieux de la baronne et de sa lectrice furent, on le devine, de la plus parfaite sécheresse.

Nous ne dirons rien, quant à présent, du sentiment que fit éprouver au marquis de Pierrepont la nouvelle des fiançailles de mademoiselle de Sardonne avec Jacques Fabrice. — Les lettres qui furent échangées en cette occasion entre les deux amis n'auraient même pour le lecteur aucun intérêt. Celle de Fabrice n'était qu'une simple notification de l'événement qui comblait ses vœux. La réponse de Pierrepont était ami-

cale et brève. Il venait malheureusement de prendre avec son hôte, lord S*** un engagement pour une excursion sur son yacht dans la Méditerranée : mais il espérait bien être de retour à temps pour assister au mariage. Il le chargeait de ses respectueux sentiments et de ses meilleurs vœux pour mademoiselle de Sardonne. Presqu'en môme temps que cette lettre, un riche bracelet arrivait de Londres à l'adresse de Béatrice.

Page 1