‹ Honorable J. A. ChapleauChapitre 13 sur 19 · milles · texte numérisé non relu

milles

DE L’HOK J. A. CHAPLEAU

C’étaient là tous les chemins de fer que la province de Québec avait dans le temps.

Quant à la province d’Ontario, voyons quelles étaient ses voies ferrées à la même époque. En consultant les documents publics de 1867, l’on voit que le Haut-Canada avait alors du Grand-Tronc 481 milles, et 912 milles pour les chemins de fer suivants dans les différentes parties de la province :

Milles.

Ottawa et Prescott *.... 54.00

Brockville et Ottawa .... 86.50

Cobourg et Pcterborough 28.00

Peterborough et lac Cbemung 4.00

Port Hope, Lindsay et Beavorton 56.50

Northern 94.14

Eric et Ontario 17 00

Welland 25.00

Great Western 363.25

London et Port Stanley 25.00

Buffalo et Lac Huron 160.00

Formant un total de 1,393 milles contre les 575 milles que possédait la province de Québec. Surplus 818 14.

C’est dans ces circonstances que la province de Québec dût faire des sacrifices au montant de près de $19,000,000 pour ses chemins de fer. Mon honorable ami, le député de Durham, a cité, un peu à l’aventure, comme il l’a dit, les sacrifices qui avaient été faits par chaque province pour les chemins do fer. Il a regretté de ne pas avoir la statistique complète et exacte de ces chemins. Je vais tâcher de suppléer à ce qui manque à cette statistique pour ce qui concerne Québec. Durant les quinze années comprises entre le premier juillet 1867, et le premier juillet 1882, la province de Québec a subventionné 1,678 milles de chemins de fer appartenant à des compagnies particulières, et le total de ces subsides s’est élevé à $4,146,164.94 en argent, et à 5,829,000 acres de terre. En eotimant la valeur des terres que mon honorable ami n’a pas vouli# estimer, en l’estimant pour la province de Québec à $1.00 de l’acre— c’est une évaluation qui n’est certainement pas exagérée, — le total

DISCOURS

des subventions que la province avait données pour encourager la construction de chemins de fer par des compagnies privées au premier juillet 1882 s’élevait au chiffre de $9, 987. 038. 99. A cetto date, il avait été payé en à-compte des subsides en argent, une somme de $2,410,441.54, de sorte qu’il restait dû à ces compagnies subventionnées $1,757,597.45 en argent, et 5,829,000 acres de terre.

Cette statistique ne s’applique qu’aux chemins de fer hâtis par des compagnies privées. A ceci, il faut ajouter le montant qui avait été payé au 1er juillet 1882 pour la construction du chemin de fer Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, savoir $12,537,980.48, (plus d’un quart de million s’est ajouté à ce dernier chiffre depuis 1882). Comme je l’ai déjà dit, au 1er juillet 1882 il restait dû des subsides accordés à ces compagnies $1,757,597.45 en argent et 5,829,000 acres de terre, ou, en tout, une balance représentant $7,586,597-45. En ajoutant ces différentes sommes, on trouvera qu’à la date ci-dessus mentionnée, ce qui avait été contracté de dettes par la province de Québec pour aider à la construction des chemins do fer, formait, si on y ajoute le montant des intérêts sur les sommes payées, un total

de $25,347,542.14, se divisant:

En argent réellement payé $17,760,944.69

En subsides à payer 1,755,597 45

Formant un total de $19,518,542.14

En terres à $1.00 par acre 5,829,000.00

Formant en tout $25,347,542.14

Ces chiffres prouvent clairement que les différents gouvernements qui ont administré les affaires de Québec depuis 1867 n’ont pas reculé devant les sacrifices afin de placer la province dans une position qui fût digne d’elle, digne du rôle qu’elle est appelée à jouer dans la Confédération, et afin de l’empêcher d’être laissée en arrière dans la marche du progrès général.

Aussi les chemins de fer ont-ils stimulé d’une manière puissante le commerce et les ressources de la province ; et c’est dans une large mesure à cette cause qu’est dû le progrès et le rapide accroissement que l’on constate de $103,540,000 ou de 59 pour 100 dans la valeur de la propriété de 1867 à 1881 ;

c’est-à-dire de $1*74,978,174 qu’elle était en 1867, elle a été portée, en 1881, à $278,482,068.

Dans l’été de 1882, il y avait dans la province de Québec 1,812 milles de chemins de fer, donnant un mille de voie feirée par chaque 104 milles carrés, et chaque 750 habitants. Le tableau suivant indique la position que Québec occupe sous ce rapport vis à-vis des autres provinces du Dominion :

Provinces.

Superficie milles carrés.

Popula-

tion.

Milles carrés par mille de chemin de fer.

Population par mille de chemin de fer.

Ile du Prince-Edouard

Nouvelle-Ecosse

Nouveau-Brunswick

Province de Québec

Province d’Ontario

Province de Manitoba

Colombie-Britannique ....

Territoire du Nord-Ouest

Puissance du Canada

Et la proportion de la province de Québec, vis-à-vis les autres provinces, sous ce rapport, était celle-ci : l’Ile du Prince- Edouard avait 198 milles de chemin de fer ; la Nouvelle-Ecosse, 608 milles ; le Nouveau-Brunswick, 876 milles ; Ontario, 3,813 milles; Québec, 1,812 milles ; Manitoba, 504 milles ; la Colombie anglaise, 50 milles, et les territoires du Nord-Ouest, 256 milles, formant à cette date un total pour toute la Puissance du Canada de 8,147 milles de voies ferrées.

Mais, a dit mon honorable ami — après ceux qui l’ont dit avant lui — pourquoi la province de Québec ne se taxe-t elle pas ?

M. l’Orateur, quand Québec est entré dans la Confédération, ce n’était pas pour empirer sa position. Elle devait y trouver au contraire le maintien de son autonomie. Institutions, langue, lois, ne sont pas tout ce qui constitue l’autonomie ; le caractère et les habitudes en font partie. La taxe directe est opposée aux sentiments des habitants de la province. Malmenée sous les anciens gouverneurs français qui transplantèrent ici l’absolutisme monarchique, sans le frein que les rois eux-mêmes

DISCOURS

croyaient devoir s’imposer, plus tard taxée sous le régime militaire et sous le régime moitié constitutionnel et moitié absolu, jusqu’en 1841, notre population a pris naturellement pour les taxes une aversion qui fait aujourd’hui partie de scs mœurs.

On a dit : faites comme le Haut-Canada ; taxez les municipalités pour la justice. Pourquoi adopter un état de choses qui laisserait croire à notre province que la confédération a empiré sa position ?

En 1866, avant la confédération, le Haut-Canada. n’avait pour frais de justice, avec son excédent de population, que $336,257 ; le Bas-Canada avait déjà à cette époque $413,903. L’administration était commune aux deux provinces qui formaient la province du Canada, et cependant, les frais d’administration de la justice pour le Bas- Canada étaient beaucoup plus considérables. On convenait donc alors que les circonstances ou la nature de notre organisation rendaient notre justice plus coûteuse. Il n’y a pas besoin d’en chercher longtemps la raison. Il y a d’abord le fait de l’agglomération de la population et du capital dans les grandes villes et dans les ports de mer qui sont de nature à augmenter considérablement les frais de justice. Quoique la population d’Ontario soit plus élevée que celle de Québec, les circonstances multiplient les affaires dans cette dernière province d’une manière disproportionnée à sa population. Presque tout le commerce d’Ontario doit passer par la province de Québec, et s’arrêter à Montréal ou à Québec. Il en résulte toute une série de transactions, assurances, transports, hangarages, manutentions, pouvant entraîner des différends et des frais judiciaires. Et indépendamment de ces causes transitoires de procès il y a, par exemple, le chiffre des importations et des exportations imputables à chaque province. Les importations de la province de Québec, d’après les derniers relevés, étaient de $53,105,257, et dans la province d’Ontario de $41,690,760. Les exportations de Québec étaient de $38,972,121 et celles d’Ontario, de $40,765,921, formant un total pour la province de Québec de $92,077,378, et pour Ontario, de $82,456,681, laissant un surplus en faveur de Québec, de $9,620,697.

Le capital qui est engagé dans la navigation océanique, se composant de treize à quatorze lignes de steamers, et qui est presque exclusivement concentré à Montréal et un peu à Québec,

DE L’HON. J. A. CHAPLEATJ

se monte an moins à $15,000,000 et entraîne des affaires pour au moins $10,000,000 par année, le fret seul se montant à 1,000,000 de tonnes par année.

Le capital des banques impose à la province de Québec une autre série d’opérations onéreuses pour la justice comme on peut s’en convaincre par l’état suivant :

Québec. Ontario. Surplus.

Capital des banques et

fonds de réserve $45,000,000 $25,000,000 $20,000,000

Dépôts dans les banques... . 55,000,000 40,000,000 15,000,000

Escompte et prêts 81,000,000 62,000,000 19,000,000

Nous avons donc sur ces quelques points seulement les chiffres d’affaires suivants auxquels Ontario n’a pas à faire face, et qui entraînent des frais judiciaires considérables :

Surplus d’importations et d’exportations $10,000,000

Capital et affaires des lignes océaniques 10,000,000

Affaires des banques 19,000,000

Ainsi, M. l’Orateur, les dépenses générales dans la province de Québec sont nécessairement plus fortes que dans les autres, et il ne faut pas s’étonner si elle n’est pas dans les mêmes conditions financières que les autres provinces. N’oublions pas qu’une population mixte habite Québec, et nous entraîne à des dépenses générales plus considérables, afin de satisfaire aux besoins de la minorité. Nous avons :

Pour le Conseil législatif de 1867 à 1883.. $650,000.00

Et dans la même période pour les traducteurs parlementaires, double impression, employés nommés en double, double subvention à la charité et à l’éducation de 1867 à 1883 700,000.00

Total $1,350,000.00

Je ne parlerai pas ici, M. l’Orateur, de la position qui nous fut faite par l’arbitrage après 1867. En effet, lors du partage de l’actif et du passif en 1867, il semble que le moins qu’on eût pu faire eût été de nous donner l’actif et le passif dans la même

DISCOUBS

proportion. Loin de là, on a augmenté notre proportion d’actif en sorte que nos dettes se sont trouvées, déduisant l’actif:

'Québec... $4,193,520.00

Ontario ... 3,10*7,432.00

Quand le gouvernement fédéral assuma nos dettes en 1873, il alloua :

Pour dette d’Ontario $5,013,608.00

Montant dû ... . 3,107,432.00

Surplus d’actif pour Ontario $1,906,186.00

Pour la dette de Québec $4,487,179.00

Montant dû 4,193,520.00

Surplus d’actif pour Québec $ 293,659.00

Différence en faveur d’Ontario $1,612,527.00

Puis, Québec ne reçoit que $1,014,712 de subside contre $1,333,568 que reçoit Ontario ; soit une différence de $318,000 par année. Or, les frais d’administration sont les mêmes. Les frais de gouvernement n’augmentent pas eu raison exacte de la population. Ainsi, nous avons les désavantages suivants: Surplus nécessaire pour l’administration de la justice, $100,000; surplus pour le Conseil législatif et les dépenses nécessitées par l’usage des deux langues dans toute la procédure parlementaire, $85,000. Si on ajoute la différence de subside $318,000, nous avons tous les ans dans la province de Québec pour le fonctionnement du gouvernement et de nos institutions une dépense plus élevée de $503,000.

Ceci représente un capital assez respectable pour que l’on voie que dans la situation respective d’Ontario et de Québec depuis la Confédération, notre province s’est trouvée dans une position d’infériorité pour laquelle elle a droit de demander le bon vouloir, sinon la libéralité des autres provinces de la Confédération.

La dette qui a été contractée, M. l’Orateur, dans la province de Québec, de la période de 1873 à 1883, s’énumère comme suit :

DE L’HOK J. A. CHAPLEAU

La date indique la responsabilité apparente de chaque gouvernement.

Le gouvernement de M. de Boucherville a augmenté la dette de $8,078,668 ; le gouvernement de M. Joly, $3,000,000 et le gouvernement que je présidais, $7,775,853.

Yoici la responsabilité des gouvernements de Boucherville, Joly, Chapleau, à l’égard de la dette de chemin de fer.

Il a été payé pour le Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, par ces gouvernements, ce qui suit :

Gouvernement de Boucherville :

Gouvernement Joly :

Le total dépensé pour l’année finissant le 30 juin 1880 a été de $218,129, mais il y a $68,129 imputables au gouvernement Chapleau, arrivé au pouvoir à la fin de 1879.

Gouvernement Chapleau :

Emprunt de 1874.

DISCOURS

Je n’al pas à justifier ici les administrations de Boucherville et Joly, qui ne sont pas attaquées, mais, il y aurait peut-être pour moi à me justifier des attaques qui ont été faites contre moi et qui ont servi de prétexte à ceux jqui au fond ne veulent pas accorder à la province de Québec ce qu’elle réclame aujourd’hui. Les frais de l’administration que je dirigeais alors, l’emploi de toutes les sommes qui ont été empruntées sous mon administration a été vérifié, dollar par dollar. D’ailleurs, les comptes et états de ces dépenses sont à Québec, et accessibles à tout le monde. Je défie qui que ce soit d’y trouver la dépense d’un sou qui n’ait pas été légitime et justifiée. Mais je ferai grâce à cette Chambre de ces chiffres qui l’ennuieraient, et que cependant j’avais cru devoir réunir afin de pouvoir la renseigner au besoin de la manière la plus complète. Je me contenterai d’en donner une récapitulation. Il a été payé pour le chemin de fer :

Par M. de Boucherville. Par M. Joly. Par M. Chapleau.

M. de Boucherville a contracté la première obligation et a dépensé $7,321,000

Evaluait dépenses pour compléter les engage-

mentspris 2,516,955

M. Joly en prenant le chemin a dépensé $2,187,767

A laissé des engagements pris pour 2,113,314

M. Chapleau a terminé le chemin pour $3,958,727

Moins engagements par Joly 2,113,314

Responsabilité gouvernement Chapleau $1,845,413

“ Pour compléter travaux, pour rolling stock et fournitures, “ ces derniers ayant ajouté $1,200,000 à la valeur du chemin, “ évaluation acceptée par le Pacifique.”

M. l’Orateur, on a blâmé le cabinet dont j’étais le chef d’avoir vendu le chemin de fer, et l’honorable député de Durham *a dit que le gouvernement de Québec avait enlevé le caractère de

partie du chemin de fer du Pacifique à la voie entre Québec et Montréal en le vendant à une autre compagnie. Ailleurs, l’on m’a accusé d’avoir vendu le chemin dans des conditions désavantageuses pour la province. Discutons d’abord la première question. Avons-nous eu tort de vendre ce chemin ? Je dois dire, M. l’Orateur, que dès les premiers pas que j’ai faits dans la carrière parlementaire ; dès les premières paroles que j’ai prononcées dans l’enceinte législative, j’ai eu deux objets en vue : Je me suis dit que la province de Québec devait être une province manufacturière en même temps qu’agricole. Un pays où durant cinq mois de l’année la terre est couverte de neige,, ne pouvait pas être un pays uniquement agricole. L’agriculture doit toujours y avoir la première place, car les revenus du sol sont les plus sûrs et les plus considérables et leur abondance ou leur rareté déterminent les époques de prospérité ou les années de crise générale. Mais j’ai toujours dit que, dans la province de Québec, les efforts des législateurs devraient se porter vers le développement de la richesse industrielle et manufacturière. Nous avons le pays le mieux arrosé et il ne le cède à aucun autre pour tous les avantages qu’il offre à l’industrie. Il ne lui manquait que les voies ferrées qu’il fallait à tout prix lui donner.

J’avais un autre objet en vue. Je voulais que le nord du St- Laurent, que même la région qui s’étend par-delà les Laurentides, région qui sera plus tard, si jamais des jours mauvais " viennent à fondre sur nous, le boulevard des libertés de notre pays, fût développée et reliée aux grands centres. De là la nécessité de construire un chemin de fer entre Québec et Ottawa, par les rives nord du St-Laurent et de l’Outaouais, avec des embranchements vers l’intérieur. Seulement j’ai différé d’opinion avec ceux qui croyaient que c’était au gouvernement de la province de Québec d’entreprendre et d’exécuter ces travaux.

Lorsqu’en 1875, l’honorabJo M. de Boucherville entreprit la construction du chemin Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, j’étais d’avis avec l’une des deux compagnies qui avaient commencé cette entreprise, que ce chemin ne fût pas mis entre les mains du gouvernement. J’écrivis dans le temps un article que j’ai eu depuis occasion de citer en Chambre, demandant d’en laisser la construction à la compagnie du chemin de fer

DISCOURS

de colonisation du Nord de Montréal, dont sir Hugh Allan était le président. L’honorable M. Louis Beaubien qui s’est bien éloigné de cette idée depuis ce temps-là, partageait alors les mêmes vues que moi. Nous demandions au gouvernement d’accorder plutôt une subvention additionnelle de $1,000,000 à chacune des compagnies plutôt que d’entreprendre la construction du chemin de fer.

Je ne dis pas cela, M. l’Orateur, pour m’exonérer de la responsabilité de ce qui a été fait par le gouvernement de M. de Boucherville et le gouvernement suivant. Mon opinion n’a pas été suivie, mais cependant, voyant l’effort généreux qui était fait pour la construction de ce chemin, j’ai appuyé l’administration de l’honorable M. de Boucherville, et je prends aujourd’hui toute la responsabilité comme je l’ai prise alors, et par mon vote et par mes paroles dans la Chambre, toute la responsabilité de la construction de cette voie ferrée.

Lorsque la question s’est présentée à mon gouvernement de savoir si l’on devait garder la possession de ce chemin et en faire l’exploitation, je dis alors, comme je le dis encore, qu’à mon avis il valait mieux le vendre. J’ai déclaré qu’un gouvernement ne pouvait pas administrer un chemin de manière à lui faire rendre des revenus proportionnés au capital qui avait été dépensé pour sa construction. Dans les élections générales de 1881, j’ai énoncé ces vues. J’ai dit que le chemin devait être vendu. J’ai dit que le gouvernement le vendrait. J’ai dit le mode que j’adopterais pour le vendre et le prix que j’en accepterais. Aussitôt que la législature fut réunie, je soumis mon projet pour la vente de ce chemin. Ce fut la cause d’une discussion qui dure encore dans les journaux, et où l’on fait intervenir contre moi plus de passion que de raisonnement.

Je ne veux pas revenir sur ces luttes passées ; je ne veux pas faire de récriminations contre ceux qui ont pu mal interpréter ma politique, mes paroles et mes actes. Je ne veux pas fatiguer cette Chambre du récit de toutes les accusations plus ou moins malveillantes qui ont été portées contre moi. Je ne veux pas dire tout ce que la jalousie et l’animosité de mes adversaires ont pu produire. J’ai oublié tout cela, car un homme politique qui travaille pour son pays ne doit pas garder rancune des luttes de la veille ; un homme politique qui n’a pas la force de

DE L’HOK J. A. CHAPLEAIJ

faire taire ses ressentiments n’est pas digne du poste qu’il occupe. Il doit lui suffire d’avoir le sentiment qu’il a fait son devoir.

Mais "il est une chose que je dirai en défense de cette politique qui m’a attiré tant de désagréments : c’est que la vente du chemin de fer telle que je l’ai faite, une partie au Pacifique à qui j’ai voulu vendre tout le chemin, et l’autre partie à un syndicat, a été faite dans des conditions non-seulement avantageuses, mais dans des conditions qui ne pouvaient se présenter qu’à l’époque où cette vente a été faite, et qui n’auraient pu se présenter plus tard. Je ne m’en fais pas une gloire à moi- même, mais j’ai eu le bonheur de faire cette transaction à un moment où tous les chemins de fer en Amérique étaient cotés à leur plus haut chiffre; à un moment où les compagnies rivales croyaient que l’acquisition d’un chemin de fer était une fortune pour les actionnaires qui s’en emparaient. Trois mois après la vente, les membres du syndicat qui avaient acheté la partie Est du chemin et qui avaient placé quelques milliers de piastres dans l’entreprise s’en retiraient aussi vite que possible, craignant de tout perdre. Je regrette de ne pas voir l’honorable député de Montréal- Ouest (M. Gault) à son siège, car il pourrait nous édifier à ce sujet. J’ai dit que le Pacifique avait refusé d’acheter plus que la partie du chemin de Montréal à Ottawa. Ce fut une grande erreur de sa part et, si je voulais me servir des expressions de l’honorable premier-ministre, je dirais comme lui que ce fut de la part du Pacifique non-seulement une erreur mais une faute grossière, not only a mistake but a blunder. Cette faute nous la rachetons aujourd’hui. J’ai dit, M. l’Orateur, à ceux qui avaient attaqué mon administration, à ceux qui m’avaient imputé de mauvais motifs, à ceux qui avaient critiqué la vente que j’ai faite, que je les mettais au défi, comme je le fais aujourd’hui, de trouver un seul homme, connaissant l’administration et la valeur des voies ferrées, qui pût dire que le chemin de fer de la province de Québec n’a pas été vendu tout le prix qu’il valait. On m’a répondu : mais si on a vendu la partie Est, de Montréal à Québec, $4,500,000, dont $4,000,000 en argent et $500,000 en travaux à faire, comment se fait-il que ceux qui l’avaient achetée l’ont revendue au Grand Tronc avec un bénéfice apparent d’un million de dollars.

DISCOURS

Je demande à la Chambre de me pardonner cette digression qui m’est toute personnelle, mais enfin je suis obligé d’établir ma position devant cette Chambre et devant le pays. Je le fais aujourd’hui, parce que c’est la première occasion que j’ai de le faire. Quand on dit que la partie du chemin entre Québec et Montréal a été vendue $4,000,000 par le gouvernement et que les acheteurs l’ont revendue $5,000,000, on oublie une chose, M. l’Orateur, c'est que, après la vente, les acheteurs avaient fait à Montréal des travaux pour plus de $100,000 ; ils avaient fait des travaux sur la voie pour au-delà de $75,000 ; à Québec pour changer la voie et la transporter sur la jetée qui borde la rivière Saint-Charles, ils avaient dépensé au-delà de $250,000. On ne dit pas que la compagnie qui avait acheté le chemin a fait l’acquisition, de la ville de Québec, de 600,000 pieds de terrain qui avaient été offerts au gouvernement dont je faisais partie à raison d’une piastre le pied.

I] n’y a donc rien d’étonnant que toutes ces acquisitions et ces améliorations aient ajouté à la valeur du chemin, et que les propriétaires l’aient estimé en conséqu ence.

Du reste, ce bénéfice, s’il existe, n’est pas un bénéfice en argent sur le prix de revente, ce n’est que le montant des débentures émises sur le chemin ; débentures dont la réalisation dé" pendra beaucoup de l’état du marché des valeurs de chemin de fer ; débentures prévues du reste dans l’acte législatif autorisant la vente et dont le produit devait servir au parachèvement du chemin. De fait il n’y a pas eu de revente du chemin. Ceux qui contrôlent aujourd’hui ce chemin n’ont fait qu’assumer les responsabilités et la dette des premiers acquéreurs envers le gouvernement. Us ont donné, il est vrai, leur garantie aux débentures autorisées par l’acte et en ont assuré les intérêts au moyen d’un trafic nouveau qui augmentait d’autant la valeur productive du chemin. Le préjugé a eu beau jeu pour exploiter la crédulité populaire, car l’on savait fort bien que les détenteurs de ces obligations n’iraient pas contredire la valeur fabuleuse que l’on donnait à des obligations qui se cherchaient encore des acheteurs sur le marché monétaire de l’Europe. Encore une fois, je le répète, je défie mes détracteurs de trouver un seul homme compétent en matière de chemins de fer qui puisse dire que la vente n’a pas été faite au prix le plus élevé

DE L’HOM. J. A. CHAPLEAU

que le gouvernement pouvait alors trouver, et plus élevé qu’il pourrait trouver aujourd’hui si le chemin était dans le même état que lors de la vente au syndicat.

Si j’ai pris autant de temps pour développer cette thèse, c’est que les circonstances m’ont lié à la fortune financière de la province, et que la part que j’ai prise dans la direction de ses affaires m’identifie jusqua un certain point avec l’état de choses actuel; et il ne m’était guère possible d’expliquer la situation de la province sans être parfois obligé de faire allusion à l’administration que j’avais l’honneur de conduire avant d’être appelé au poste que j’occupe maintenant. Car l’on n’ignore pas que, dans toutes les attaques dirigées contre la province de Québec, c’est surtout le temps de mon administration qui est en jeu, et que c’est moi que l’on tâche de rendre responsable de nos déficits. De fait, c’est avec ce faux prétexte que l’on a voulu démolir ma réputation et me ruiner moi-même dans le parlement où je venais siéger et j’ai cru ne pas trop compter sur votre bienveillance, M. l’Orateur, et sur celles de mes collègues dans cette Chambre en profitant de cette occasion pour revendiquer mon honneur personnel et mon crédit politique dans le pays. Je n’ai rien à cacher, car je n’ai rien à craindre. Je n’ai jamais espéré l'approbation générale ; dans les mêlées aussi nombreuses qu’ardentes dont notre province a été le théâtre, il fallait recevoir autant de coups que l’on en donnait. J’ai eu ma part de blessures, mais les seules qui m’aient fait souffrir sont celles qui venaient de mes propres amis. J’ai eu cette mauvaise fortune d’être attaqué dans mon propre camp ; j’ai gémi de cette division et j’en gémis encore. Mais je le déclare ici, malgré ces attaques, malgré les légitimes impatiences qu’elles ont soulevées, il ne m’est pas resté de place pour l’aigreur ou le ressentiment. M’ayant jamais agi par passion, je puis parler sans amertume, et c’est avec le désir et l’espoir d’amener ceux qui me combattent à des sentiments plus justes à mon égard que je suis entré plus minutieusement dans les détails de cette politique de chemin de fer dont on s’est servi pour me battre en brèche.

Voilà ce que l’administration que j’ai dirigée à Québec a fait pour le3 chemins de fer. Voilà la position qu’occupait la province de Québec sur cette question.

DISCOURS

J’ai dit que la province de Québec, en faisant ce sacrifice, l’a fait pour se mettre à la hauteur de la province d’Ontario, pour qui le trésor du Canada-Uni avait été si prodigue, tandis que Québec était oublié.

La politique de chemins de fer de notre province a été une œuvre fédérale plutôt que provinciale. Sa dette, comme le démontrent les chiffres que j’ai mis devant la Chambre, n’a pas été causée par sa mauvaise administration, car, en dépit des difficultés dans- lesquelles elle se trouve, avec un système administratif plus coûteux, à raison des deux races qui l’habitent malgré ces difficultés, dis -je, les dépenses ordinaires ont été à peu près équilibrées. Sa dette s’est accrue de $15,000,000 dans l’espace de dix années pour la construction de voies ferrées, qui ne profitent qu’au commerce du Canada, ne donnent de revenus qu’au gouvernement du Canada, sans aucune compensation pour le trésor provincial. Chaque morceau de fer acheté, chaque instrument importé, chaque homme venu dans la province de Québec pour la construction de ce chemin de fer a été un profit pour le gouvernement du Canada, et une dépense pour la province. Dans ces circonstances, la province de Québec ne demande qu’une chose. Elle demande que l’on empêche de peser sur elle, une partie du fardeau de cette dette, contractée toute entière dans l’exécution d’une entreprise d’un caractère essentiellement fédéral.

Yoilà, M. l’Orateur, ce que le gouvernement de Québec a fait, et je ne crains pas de dire qu’en retour de ce qu’il a fait, il mérite l’indemnité qu’on lui offre aujourd’hui.

Mon honorable ami de Durham a voulu dire que la subvention donnée au chemin de fer qui a été bâti à partir du lac Nipissing jusqu’à Pembroke représente une dépense en faveur de la province de Québec, dont l’équivalent a été attribué, il y a deux ans et l’année dernière, à la construction du chemin de fer de Gravenhürst à Callander destiné à déverser le commerce venu de l’ouest par le Pacifique dans la province d’Ontario.

M. l’Orateur, je me permets de différer d’opinion avec mon honorable ami. Ce qui a été dépensé du lac Nipissing jusqu’à Pembroke a été dépensé dans Ontario, et sert au trafic local do cette province. Suivant le raisonnement de l’honorable député, le port de Montréal ne serait pas une richesse pour la province-

de Québec, parce que son immense commerce est en grande partie un commerce d’entrepôt. Non, la position géographique est celle qui doit nous guider dans la distribution des améliorations publiques. Il y a plus. Si le territoire en dispute entre Ontario et Ottawa finit par écheoir à Ontario, la portion du Pacifique bâtie dans son territoire sera presque doublée, et son commerce local en bénéficiera dans une même proportion.

Il n’y aurait pas eu d’injustice même si on avait donné $12,000 par mille, de Québec à Montréal, comme indemnité au gouvernement de Québec. Quelques personnes trouvent même à redire que ce subside de $12,000 par mille n’ait pas été donné de Québec à Montréal. Le gouvernement, dans sa sollicitude, a voulu donner une part de ce subside sous forme de travaux utiles à la partie de la province de Québec, qui s’étend depuis Montréal jusqu’au port de Québec, en lui assurant, dans un avenir rapproché, le terminus du Pacifique.

Je n’ai pas voulu faire un reproche à Ontario dans l’historique de cette partie de la question ; c’est un appel que j’ai voulu faire à l’équité des députés de cette province, car je mo plais à dire que cette grande province mérite notre admiration et nos éloges pour les progrès immenses qu’elle a accomplis, et à sa gloire, et au profit du pays entier. Cet appel que j’ai voulu faire, j e suis sûr qu’il ne l’aura pas été en vain, et que nous pouvons compter sur leur bonne volonté, leur esprit de justice et leur libéralité.

Maintenant, M. l’Orateur, je termine en disant que la motion qui a été faite par l’honorable député de Durham en est une qui doit être rejetée par les députés d’Ontario, à qui surtout cette proposition s’adresse. Quant aux provinces maritimes, le gouvernement s’est montré libéral envers elles. La province d’Ontario, plus riche, plus dotée par les événements qui se sont passés depuis un demi siècle, faillirait à la justice si elle venait dire au gouvernement : “ Nous ne vous suivrons pas, si nous n’avons pas l’équivalent de ce que vous donnez à la. province de Québec.” M, l’Orateur, la province d’Ontario est riche, son trésor regorge d’argent, personne ne la jalouse; mais tout le monde a droit de demander à cette province de ne pas se montrer jalouse et mesquine lorsqu’il s’agit de rendre justice à une

DISCOURS

province qui ne vient pas mendier du secours, mais qui vient faire une réclamation qu’en équité on doit lui accorder.

Mon honorable ami ne trouvera pas d’écho de ce côté de la Chambre. La proposition qu’il fait peut être une excellente manœuvre de parti, mais elle ne commande pas la sympathie de ceux qui envisageront cette question au point de vue élevé d’un patriotisme généreux et éclairé. Cette motion n’est faite que dans le but de capter l’opinion, en soulevant des préjugés sectionalistes sous le voile de l’équité ; cette proposition est injuste dans son caractère, et ce caractère sera répudié par la représentation qui adoptera les résolutions qui vous sont soumises.

Discours prononcé au banquet de la St. Jean-Baptiste à Montréal, le 26 juin 1884.

Monsieur le Président, Messieurs,

Il me faudrait le concours de la poésie et de la musique pour célébrer dignement les gloires de ce jour, qui réunit autour de nos bannières nationales les innombrables enfants de la patrie canadienne. Par malheur, je suis brouillé depuis longtemps avec les Muses, si toutefois j’ai jamais eu des relations avec ces illustres sœurs. Il me faudrait aussi le langage académique des princes de la littérature et de la rhétoriq ue, et ce don des dieux n’est pas arrivé jusqu’à moi. Quant le plateau, sur lequel ces mets divins se servent, me fut présenté, je m’aperçus qu’il était vide ; ceux que l’on avait servis avant moi avaient tout pris. Je ne dirai pas les noms de ces coupables, bien que j’en voie deux dans cette salle. (1) Encore moins les accuserai-je. Mal m’en prendrait ; l’un pourrait aller s’asseoir sur le banc pour me condamner, l’autre pourrait me pendre.

Pourtant non, on n’avait pas tout pris : il restait quelques bribes dont je dus m’accommoder. Cela me fit un plat modeste que je viens partager avec vous. Que voulez-vous ? Si je n’ai pas sa beauté, j’ai du moins la candeur de la jolie fille qui “ ne peut donner que ce qu’elle a.” Encore une fois je vais enlever l’encre et la plume des mains de ceux qui s’obstinent à vouloir écrire que je ne parle pas français ; je vais en faire l’aveu moimême en vous parlant. . . .canadien.

Oh ! de cette éloquence-là, par exemple, j’en ai ; j’en ai plein la bouche, j’en ai plein le cœur ! Et comment n’en serais-je pas pénétré aujourd’hui ? Cette éloquence de l’âme tressaillant de patriotisme,

11 O patrie, ineffable mystère,

Mot sublime et terrible ! Inconcevable amour ! ”

cette éloquence, dis-je, a envahi depuis trois jours notre grande ville. Elle y parle une langue que tout le monde comprend,

(1) L’hon. jugeLoranger, etl’hon.P. J.O. Chauveau, shérif de Montréal-

Page 1