BISCOTTES
que tout le monde applaudit. Et quelle thèse émouvante ! Ce n’est pas seulement une idée, quelque grande qu’elle soit, que ces fêtes évoquent ; elles rappellent à nos souvenirs les pages les plus attrayantes de notre histoire. Sous les auspices de la société St. Jean-Baptiste, qui a si grandement fait les choses, la procession nationale a été pour ainsi dire l’histoire du Canada, en tableaux qui parlaient au cœur, à l’imagination, et nous retraçaient en traits aussi pittoresques qu’ineffaçables les phases les plus dramatiques de notre histoire.
Le cycle entier a été parcouru : c’était d’abord la période de la découverte et de l’établissement du pays; Jacques Cartier, le hardi marin, envoyé par François 1er à la conquête d’une partie de l’héritage d’Adam qu’il ne voulait pas, disait il, laisser seul en partage à son frère le roi d’Espagne ; c’est Frontenac, la personnification de la lutte triomphante contre l’Angleterre et les sauvages non chrétiens ; c’est la période de la fondation définitive de la colonie.
Puis vient la phase militante, je devrais dire la phase de notre âge héroïque, où le courage, l’audace, l’activité, la valeur personnelle suppléent au nombre. Napoléon, parlant un jour des guerres de la Vendée, disait qu’elles avaient été une lutte de géants ; de quels mots caractéristiques n’aurait-il pas appelé la lutte héroïque des Canadiens, faiblement soutenus par la France, contre les forces combinées de l’Angleterre et de ses colonies !
Enfin arrivent les jours de deuil delà conquête. Ici commence une lutte non moins héroïque que la précédente ; c’est la lutte pour l’existence d’une poignée de colons cédés par un marché diplomatique, et que le vainqueur veut traiter en peuple conquis. Tout le génie politique de l’Angleterre, toute l’astuce et la persévérance de ses hommes d’Etat acharnés à la réalisation d’un projet d’assimilation violente des races, viennent se briser contre la résistance pendant trois quarts de siècle, des Canadiens-français soutenus par leur foi, par leur attachement à leurs traditions, par tout ce qui les constitue une race distincte en Amérique.
Puis vient 1834, avec Duvernay et la fondation de la Saint- Jean Baptiste qui se lie si intimement avec le jour que nous célébrons et en est en quelque sorte l’aurore. C'est la réalisation
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
d’une idée qui doit être féconde en grands résultats. Les créateurs d’institutions de ce genre ont-ils toujours conscience de la grandeur de l’œuvre qu’ils fondent ? On en peut douter. Ces créations sont presque toujours un fait providentiel, la résultante d’idées que la force des choses a fait naître et dont les événements déterminent forcément la grandeur. Jusqu’en 1834, les Canadiens avaient lutté sans entente. Les personnalités brillantes n’avaient pas manqué ; ces chevaliers aguerris et indomptables s’étaient fait une large place dans le parlementarisme, comme les chevaliers du moyen-âge s’étaient taillé des marquisats et des duchés dans la féodalité. Mais l’union manquait entre le peuple et ses chefs naturels, trop isolés dans leur lutte. La fondation de la société Saint- Jean-Bsptiste, sa constitution, son programme, appelaient le peuple à la rescousse et sanctionnaient l’union des chefs avec la masse du peuple, comme la grande charte de Jean- Sans-Terre avait jadis scellé le pacte d’alliance entre les barons normands et le peuple anglais.
La fondation de la Saint- Jean-Baptiste ne réveillait pas l’idée nationale, puisqu’elle était restée vivace dans les cœurs, mais elle l’appelait à l’action, activait sa flamme; elle prêtait au mouvement national toute la force de l’association, cette grande arme du XIXe siècle, le point d’appui que cherchait Archimède pour soulever le monde.
A partir de cette époque la lutte prend un nouveau caractère ; elle se poursuit avec des vicissitudes diverses, où se trouvent de faux mouvements dont les institutions ^humaines ne sont jamais exemptes : mais l’idée féconde, l’idée de la Saint- Jean-Baptiste, est toujours-là, dominant les événements, plus forte que les hommes et les choses, et elle finit par triompher, sous l’union du Canada, avec la conquête de tous nos droits politiques, civils et religieux.
Quel constraste ! Quelle comparaison naît spontanément dans l’esprit, à la pensée de ces deux époques ! D’un côté, un pays agité, réclamant ses droits, n’ayant que des perspectives sombres devant lui. Cette St. Jean-Baptiste de 1834 a plus l’apparence de préparatifs de guerre que l’air d’une fête. La foi seule, et une foi à soulever des montagnes d’obstacles, dut empêcher les Canadiens réunis dans les jardins de MacDonald
DISCOURS
de douter de l’avenir. D’autres, moins confiants, auraient pu croire alors que c’en était fait de l’avenir des Canadiens comme peuple et désespérer d’avoir à jouer un rôle important dans le monde. Mais l’esprit aperçoit un autre tableau : la race opprimée de 1834, arrivée en 1884 au plein développement de ses droits, parfaitement assise dans la province de Québec, songeant à étendre ses rameaux au loin et à rapprocher de l’arbre principal ceux que les circonstances et le va-et-vient des, événements ont semés un peu partout chez nos voisins. Lorsqu’on lit les journaux de l’époque et ceux du temps actuel, on mesure bien vite, dans l’ordre politique, l’étendue du chemin parcouru. En 1834, MM. Tiger et Morin étaient à Londres, plaidant notre cause contre l’absolutisme oligarchique ; aujourd’hui, sir Charles Tupper occupe un poste d’ambassadeur à Londres, traite avec les puissances du continent de nos intérêts commerciaux, et l’hon. M. Fabre représente nos nationaux en France avec la sanction du parlement du Canada, et fonde un journal canadien à Paris. Elles seraient bien étranges aujourd’hui les tirades à la liberté, les cris de mort aux tyrans, que l’on poussait à cette époque troublée. Aujourd’hui nous jouissons incontestablement de plus de liberté qu’aucun peuple de l’univers. C’est à ce point que nous n’y songeons même plus. C’est presqu’un malheur, car nous sommes exposés, à défaut d’ennemis à combattre, à diriger contre nous-mêmes les coups que l’on portait alors contre une oligarchie méprisée. C’est là le plus grand danger, le seul que nous courions aujourd’hui. Ah ! suivons donc le conseil paternel que nous donnait l’éloquent prédicateur de la St. Jean- Baptiste, lorsqu’il nous disait dans ses élans patriotiques, que si les Canadiens d’aujourd’hui allaient se diviser, ils perdraient le fruit des labeurs du passé. Si le vent de la discorde se mettait à souffler parmi nous, nous ne pourrions continuer l’œuvre glorieuse si bien commencée. Faisons donc aujourd’hui, sur l’autel de la patrie, le vœu de ne jamais susciter ces divisions qui absorbent un temps et des efforts qui seraient bien mieux employés aux grands intérêts que nous sommes tenus de ser-
vir ; qu’il n’y ait jamais parmi nous de ces gens qui se donnent pour mission
“ D’abattre ou d’avilir tout front qui les dépasse,
Et de faire petit ce que Dieu voulait grand.”
La patrie vaut bien le sacrifice de nos griefs personnels, de nos plaintes, de nos ambitions, de nos préférences.
A ce prix seulement nous assurerons l’avenir glorieux que nos héros ont rêvé pour leurs enfants ; à ce prix seulement nous éviterons les obstacles qui pourraient mettre en péril la destinée providentielle de notre nation. Dieu et la patrie le veulent, tous ceux qui ont du cœur et de la foi doivent le vouloir aussi.
J’ai parlé de dangers. Pour ceux qui n’ont pas comme moi confiance dans la destinée providentielle de notre peuple, il semble qu’il y ait danger imminent. Nous sommes envahis de partout ; le flot des races qui diffèrent de la nôtre par la langue, la religion, les mœurs, se presse, toujours renouvelé, sur les rives de notre pays. Et dans le vieux monde, l’Italie qui se fait persécutrice, la France qui se fait païenne, semblent nous prédire que les nations catholiques, que les races latines, ont vu leurs meilleurs jours, et que notre nationalité, produit de ces deux civilisations, est en danger.
N’ayons crainte, cependant. Il ne tient qu a nous de tout sauver, de vaincre tous les obstacles, d’arriver au but et d’accomplir toutes nos destinées. Voyez-vous cette embarcation qui paraît si frêle? Vous croiriez que la vague bondissante va bientôt l’engloutir ; elle a disparu un moment, mais le moment qui suit vous la montre se dessinant fièrement sur l’azur du ciel, sillonnant la crête des vagues et plongeant hardiment dans le gouffre qui se creuse devant elle. Elle disparaît au loin dans le plus fort de l’ouragan, et vous plaignez en les admirant les marins de ce vaillant esquif. Maintenant la tourmente est passée, et la vague fatiguée, humiliée, repentante, rapporte à la terre les débris accusateurs de sa funeste colère. En vain y cherchez-vous les épaves de la fière embarcation dont vous déploriez tantôt la perte. Allez plutôt là-bas ; vous la verrez dansant gaiement sur son ancre, séchant ses voiles au soleil qui a reparu ; son équipage a rangé avec soin toutes les pièces du
DISCOUBS
gréement, la boussole a été recueillie précieusement, et les matelots, réparant leurs forces, chantent leur dernier exploit, rêvant déjà au prochain voyage.
Et que faisons-nous en ce moment ? Ne chantons-nous pas les luttes du passé, les espérances, les grands projets de l’avenir ? Comme les marins de l’équipage dont je parlais tout à l’heure, nous avons traversé heureusement la tempête. Ils durent leur salut à la contraction parfaite de leur embarcation, à leur expérience de la mer, à la vigueur de leurs bras, à leur boussole. Nous aussi, nou^ avons passé par de rudes tempêtes ; mais nous pouvons en braver de plus rudes encore, si nous savons conserver la perfection de nos institutions, l’excellence de notre éducation, la vigueur de nos mœurs, la direction lumineuse et infaillible de notre foi.
J’ai dit il y a un instant, que la Saint- Jean-Baptiste avait été la grande charte de la nation canadienne. Le jour que nous célébrons est une des grandes séances de ses Etats généraux. C’est aussi le jour des grandes manœuvres, un camp de Châlons canadien. Le prophète éclatait en transports enthousiastes en chantant la beauté des incomparables tentes d’Israël, resplendissantes de blancheur et de lumière, et en annonçant au loin la force du peuple choisi entre toutes les nations. Quel spectacle pour nos martyrs, morts pour la foi ; nos soldats, morts pour la patrie ; nos victimes, tombées pour la liberté ; quel spectacle pour toutes ces grandes âmes que celui présenté par cette fête ! An premier plan du tableau, ils ont vu tout un peuple agenouillé près de l’autel du Lieu trois fois grand, offrant à ce Lieu des nations les premiers élans de son patriotisme, abaissant devant sa toute-puissance des fronts et des regards que la foi et la liberté portent vers les cieux ; puis cette marche solennelle, déroulant dans les rues de la grande cité les anneaux sans fin de cette chaîne vivante et forte; ces chants de gloire, ces hymnes de triomphe, ces âpres senteurs de liberté sortant partout du sol et embaumant l’atmosphère ; cette joie, cette allégresse s’étalant, brillant de toutes les couleurs, prenant toutes les formes et tous les caractères ; et au milieu de tout cela, comme un lien doux et puissant, comme une étreinte magnétique, ce sentiment d’amour national, de solidarité sympathique,
ce sentiment d’union, si puissant dans sa foi, si fécond dans sa puissance !
Yoilà ce que j’ai ressenti, voilà ce que vous avez dû éprouver dans ce grand jour que nous célébrons.
Le jour que nous célébrons, c’est le baiser, l’accolade affectueuse à nos frères des Etats-Unis. Ce que la France est à nous, nous le sommes à nos frères d’Amérique. Je ne suis pas de ceux qui regardent l’émigration comme un crime ou comme un écart de patriotisme. L’émigrant canadien-français aux Etats-Unis, comme le colon canadien dans Ontario, est une avant-garde, un éclaireur de la grande armée d’invasion dont M. Eameau nous a prédit la victoire pour le siècle qui suivra. L’Anglo-saxon émigre aux Etats-Unis pour aller s’inféoder aux institutions républicaines ; il ne revient pas. Le Canadienfrançais qui émigre n’a pas de plus grande ambition là-bas que de fonder une petite colonie française pour se protéger, s’aider, se souvenir. Il revient aux jours de fête de famille ; il reviendrait aux jours de danger de la patrie. Il reste là-bas ce qu’il est ici, français et catholique. Le travailleur canadien a joué son rôle dans la république voisine; il a imprimé le cachet de son intelligence et de sa force aux grands travaux de l’état ; semblable en cela aux fortes corporations ouvrières du moyenâge, qui couvrirent le sol de l’Europe de ces monuments gigantesques qui ont servi de jalons à la marche de la civilisation, des arts et de la foi dans l’Occident.
Plus loin que la ligne 45ème, plus loin que la plus éloignée des colonies canadiennes en Amérique, sur la rive opposée de l’Atlantique, se trouve un beau pays que nous n’avons pas oublié aujourd’hui.
Dans le déploiement fastueux de votre procession, qui de vous n’a pas admiré la grande cavalcade qui nous rappelle un des plus beaux souvenirs historiques de la France ? Dans la recherche de nos gloires passées, dans l’épanouissement de nos joies nationales, la France occupera toujours une place royale dans nos affections. Son histoire n’est-elle pas la nôtre, jusqu’au jour où nous avons commencé l’histoire pour notre propre compte ? La France ! nous y sommes attachés encore par tant de liens, que rien ne peut altérer le sentiment qui nous fait partager ses joies et ses douleurs et vivre de sa vie. Nous ne
DISCOÜES
pouvons, lorsque nous voulons caresser des rêves ambitieux, nous empêcher de penser que notre vocation en Amérique est un peu celle de la France en Europe.
“ Quand Dieu frappe un -grand coup,
C’est par la main des Francs.”
La France, elle, traverse en ce moment une crise terrible ;
Ce siècle, dont l’écume entraîne dans sa course
Les mœurs, les rois, les dieux ! ”
ce siècle verra- t-il l’effondrement de cette nation privilégiée^ que Dieu avait bénie parce qu’elle s’était donné pour mission de christianiser l’univers en le civilisant ? Elle avait porté la croix jusqu’aux extrémités du monde, voulant récompenser le Christ d’avoir donné la liberté au monde comme un des fruits de l’arbre sacré du Golgotha. Et maintenant, c’est au nom de cette liberté qu’elle chasse le crucifix de ses tribunaux, de ses écoles, de ses hôpitaux, ces temples sacrés de la charité, de la vérité, de la justice. Quelle sanglante ironie ! Mais attendez ; l’école impie, qui insulte ainsi l’humanité, n’aura qu’un triomphe d’un jour; jamais elle ne réussira à déchristianiser la France ! Ecoutez la protestation calme de la conscience publique qui parle pour la famille, pour la société outragée : “ Tous avez réclamé la liberté de penser, vous avez demandé la liberté de la presse, vous avez voulu la liberté de l’association, la liberté des réunions. Vous avez risqué le salut de la France pour obtenir ces libertés. Eh bien ! au nom de cette liberté, nous vous demandons le privilège d’instruire nos enfants, de soigner nos malades, de nourrir nos pauvres, de prier pour vous, pour la France ! ” Tôt ou tard, cette noble protestation sera entendue, sera exaucée. N’allez pas croire que la foi est morte en France. La croix reste dans les temples plus vénérée qu’auparavant : elle a plus d’empire que jamais sur les consciences ; elle a repris dans le sanctuaire de la famille tout le prestige qu’on a cru lui faire perdre dans la société officielle. Non, c’est plus fort que la philosophie, plus fort que la Eévolution ; la France baptisée par Clovis, confirmée par Charlemagne, sanctifiée par saint Louis, la France est et restera très chrétienne. Le langage, cette incarnation sublime de la pensée, comme le
DE L’HOH. J. A. CHAPLEAU
Yerbe est l’incarnation éternelle de l’idée divine, le langage, plus fort que les décrets passagers d’une législation perverse, le langage a conservé la Croix comme le nom symbolique de ce qui est grand, généreux, honorable. La France guerrière, la France héroïque, la France religieuse dit le fond de sa pensée quand elle emploie ce symbole divin comme la récompense, le couronnement des glorieuses carrières ; aussi, malgré ses gouvernements libre-penseur s, elle n’a pas changé, elle ne changera pas le nom glorieux de la croix de la Légion d’honneur. Elle a pu avoir le triste courage de renier le Christ dans son enseignement ; elle n’aura pas la force d’arracher la croix de la poitrine de ses savants et de ses braves, de ceux qui ont passé dans la vie ou dans la mort en faisant le bien. Croix glorieuse qu’ont embrassé avec un égal amour les rudes soldats du premier Empire, les fils des Y endéens et les défenseurs du Saint- Siège ! Croix glorieuse qui a décoré la poitrine des princes, des prélats, des rois, comme un symbole d’honneur, de gloire et de foi ! Croix glorieuse, dont je m’honore comme je m’honore de la décoration pontificale qui brille à côté d’elle sur ma poitrine. Foi! Honneur! c’est-à-dire Catholique et Français, les deux noms de baptême de tout vrai Canadien !
Yoilà, messieurs, les pages d’éloquence canadienne que j’ai lues dans le déploiement de notre fête et que je vous ai répétées dans leur émouvante simplicité. Joyeux chant de gloire, salutaire enseignement, leçon sublime que le passé nous donne pour nous guider dans l’œuvre de l’avenir ! Foi, travail, courage, union. Yoilà l’idée qui a présidé à la fondation de la société St-Jean-Baptiste, voilà le parfum qui se dégage de la grande manifestation d’aujourd’hui, voilà la pensée féconde qui restera du “ jour que nous célébrons.”
Discours prononcé à Toronto, le 20 décembre 1884, lors de
LA CÉLÉBRATION DU 40e ANNIVERSAIRE DE L’ENTRÉE DE
sir John A. Macdonald dans la politique.
Vous accueillez par des applaudissements la demande qui m’est faite de répondre à la santé de la Chambre des Communes, et je vous en remercie. Je sais que vos acclamations ne s’adressent pas tant à l’homme qui vous parle qu’au vieil athlète du parti conservateur ; vous honorez en moi celui qui depuis vingt ans et plus a été l’ami personnel et politique de votre chef et qui s’est longtemps enorgueilli d’être le plus jeune soldat de la vieille garde. Oui, bien que mes goûts et mes habitudes me fassent croire que je suis encore un jeune homme, je n’en suis pas moins un vieux soldat.
Qu’il me soit permis, M. le Président, de vous féliciter du succès de votre grande démonstration en faveur de sir John A. McDonald. Cette réunion prouve à sir John que vous savez apprécier l’œuvre de sa vie, et en même temps elle est un gage pour l’avenir, elle donne l’espoir à ceux qui ont travaillé, à ceux qui travaillent et à ceux qui se préparent à travailler à la grande œuvre du développement du pays, que leurs efforts seront un jour reconnus, s’ils ont été inspirés par la fidélité et le dévouement comme l’ont été ceux de leur chef pendant toute sa vie
Cette réunion prouve encore que vous, de la province d’Ontario, vous êtes comme nous de la province de Québec — peutêtre pourrions-nous l’être plus que nous le sommes — unis dans votre dévouement aux chefs du parti, que l’on n’entend pas une seule note discordante parmi vous.
L’heure est avancée, je ne voudrais pas vous retenir longtemps, mais je me demande ce soir, comme peut-être vous vous le demandez à vous-mêmes, pourquoi tous ces toasts, tout cet enthousiasme lorsque le nom de la Eeine, du gouverneur général,
DISCOURS
du chef du parti et de la Chambre des Communes est mentionné ? Ah ! messieurs, ce n’est là qu’une autre formule de la vieille prière que nous avons habitude de faire, et cette nouvelle formule a peut être une signification plus profonde que ne le pensent la plupart d’entre nous. Que servirait à toute l’humanité de dire jour après jour: “Notre père, que votre volonté soit faite,” si l’humanité ne devait y apprendre qu’il y a audessus de nous une autorité qui a créé et conserve tout ce qui existe, une autorité que chacun doit reconnaître et dont la volonté doit être suivie par nous tous, si nous voulons prospérer. Et lorsque nous proposons, lorsque nous acclamons la santé portée au chef de notre parti et aux grandes institutions de notre pays, nous voulons affirmer notre déférence pour les autorités du pays et pour les hommes qui, par leurs travaux, se sont identifiés avec l’autorité souveraine, nous voulons affirmer le support cordial que doit aux institutions du pays tout citoyen patriote.
Je suis appelé à répondre au toast porté à la Chambre des Communes. Que vous dirai-je des Communes, que chacun des électeurs de cette grande province de l’Ontario ne sache pas ?
La Chambre des Communes, c’est le pouvoir du peuple tempéré par l’autorité du souverain et sagement contrôlé par le Sénat.
L’indépendance des députés aux Communes est la meilleure garantie du pouvoir pour un cabinet intelligent. Personne ne tient en plus haute estime que moi la discipline de parti, mais, en même temps personne n’apprécie plus que je ne le fais la franchise et le sans-crainte que montrent les membres d’un corps délibérant, dans l’expression de leurs opinions. La servilité que les despotes même ne peuvent que mépriser, n’a pas sa place chez les députés dignes de ce nom. La discipline unit au sentiment du devoir le dévouement, l’intelligence et la loyauté ; la servilité n’implique que l’idée d’abjection ou d’intérêt sordide.
La fidélité au parti, c’est la reconnaissance du même chef par tous, c’est l’adhésion par tous au même programme politique. La discipline de parti commande d’observer, dans tous les actes de la vie publique, cette fidélité promise au chef et à son programme. Avec la discipline de parti, les individualités
DISCOUBS
disparaissent et les préférences personnelles sont absorbées, dans la confiance générale. Les factions, les coteries enfantées par le favoritisme on la jalousie, sont la mort de la discipline de parti. Un parti bien discipliné, intelligent et fier dans sa docilité, est le conducteur naturel et le bienfaiteur du peuple. Le peuple est de sa nature, fier, généreux et dévoué. Emporté par la passion ou égaré par l’intrigue, il peut se rendre coupable d’ingratitude, mais sa nature finit toujours par le ramener dans le droit chemin. Il exige chez son chef une intelligence supérieure, la bravoure et la générosité ; et pour s’attacher à un parti, il veut y trouver du dévouement, de l’honnêteté et de la sympathie.
Voilà le secret du parti conservateur et de ses succès non interrompus pendant environ trente ans, voilà le secret de la grande puissance du très honorable monsieur que vous honorez ce soir.
La lutte des partis n’implique pas nécessairement l’idée d’une opposition systématique par l’un, contre toutes les mesures que propose l’autre parti. Au contraire, le parti de l’opposition s’attire les sympathies du peuple lorsqu’il assiste le gouvernement dans les mesures où celui-ci paraît vouloir sincèrement remplir ses devoirs envers la société. L’attitude généreuse du parti conservateur, pendant la période de 1874 à 1878, a contribué largement à lui ramener les affections du peuple.
Cette lutte calme et digne pour la faveur populaire, cette noble rivalité pour la domination, inspirée par un désir sincère d’assurer à la société la plus grande somme de bien, ont acquis aux institutions parlementaires de l’Angleterre la stabilité et le renom que six siècles n’ont pu entamer. Un écrivain français qui avait assisté aux débats des Communes anglaises a dit, que c’était la réunion d’hommes la plus digne depuis le sénat romain, rendant par ces paroles un hommage bien mérité à ce corps dont l’histoire occupe une si belle place dans les annales de l’humanité, et dont les combats ont été ceux de la liberté elle même. Si elle n’était de date aussi récente, je dirais que notre Chambre des Communes prend rang immédiatement après son grand prototype d’Angleterre. Elle exerce, en proportion, les mêmes pouvoirs, assure à tous la même liberté et
DE L’HOX. J. A. CHAPLEAU
les mêmes droits, et fonctionne avec la même régularité, faisant des lois adaptées au temps et aux besoins du pays. Toute puissante qu’elle est, elle a ses défauts comme toute institution humaine; elle émane du peuple et pour en être la représentation fidèle, elle doit avoir à l’occasion des caprices et des inconstances. Les affections sont changeantes. Elle a été ainsi dans le passé, bien que rarement, abandonnant sir John pour peu de temps, juste assez longtemps pour le regretter, mais revenant toujours à ses premières amours. Parfois elle s’impatiente, elle murmure, elle briserait les glaces, s’il y avait des glaces dans la salle des séances, mais personne ne s’entend comme son vieux conducteur à ramener la sérénité et le calme après la tempête. L’art et la nature se sont donné la main pour faire de sir John le plus complet et le plus parfait des parlementaires que nous ayons eus. Tout étrange que cela paraisse, il n’en est pas moins vrai que, une fois solidement en possession de la confiance du parlement, un chef de parti jouit, dans cette forteresse des libertés du peuple, d’une autorité égale au pouvoir des plus grands potentats. Louis XIV, dans sa puissance et l’orgueil de son absolutisme, disait : L'Etat c'est moi. Votre hôte, ce soir, messieurs, notre chef honoré, pourrait dire dans un autre sens, mais avec autant de vérité s’il n’était si modeste : La Chambre des Communes c'est moi. Il l’a connue dès sa création ; il a travaillé même à sa formation ; et lorsqu’il fut passé maître dans l’art de commander, il l’a gouvernée à sa guise, il l’a façonnée suivant ses idées. Aucun homme n’a exercé autant d’influence sur cette assemblée où se concentrent tous les pouvoirs de l’Etat.
Lorsqu’il est entré aux Communes, l’ancienne Chambre d’assemblée sous l’Union, il a été témoin des combats qui se sont livrés pour obtenir le gouvernement responsable. La lutte fut longue et acharnée. Il y eut un temps où il était permis de douter du succès définitif du gouvernement responsable, du libre régime parlementaire. Les récriminations étaient violentes, l’antagonisme des races surexcité, l’émeute avait envahi les rues et, comme s’il eût fallu un holocauste à la liberté, le temple des libertés parlementaires fut réduit en cendres. Enfin le calme prévalut dans les conseils et le travail paisible de consolidation de la nation put se continuer. Sir John prit place
DISCOURS
au premier rang et de cette heure à aujourd’hui son influence a été, en quelque sorte, suprême, et cette grande influence, il s’en est toujours servi pour le progrès matériel de la jeune colonie et pour le prestige et l’autorité de la vieille Angleterre. D’autres peuvent réclamer leur part dans les combats pour le gouvernement constitutionnel. Le nom de sir John est intimement lié avec chaque pas dans la marche en avant du pays, avec chaque étape dans la conquête du gouvernement autonome, avec chacun des glorieux progrès des différentes branches de nos industries nationales. Parlant de cet admirable édifice de l’Etat qu’il connaît si bien, il peut vraiment dire avec le poète :
Who made each mast and sali and rope,
What anvils rang, what hammers beat,
In what a forge and what a heat,
Were shaped the anchors of thy hope ?
Je ne vous retiendrai pas, messieurs, à vous peindre le contraste entre le Canada du jeune John A. et le Canada de sir John d’aujourd’hui — je le trouve encore si jeune que je ne veux pas dire du vieux sir John. Laissez-moi pourtant vous rappeler ce fait qu’il y a maintenant au Canada des particuliers dont le revenu est plus considérable que ne l’étaient les revenus du pays, lorsque sir John est entré dans la vie publique, la première fois. Laissez-moi vous rappeler cet autre fait, qu’alors les colonies anglaises étaient regardées comme de misérables établissements à charge à l’Angleterre et que maintenant nous avons pris place parmi les nations de l’univers.
N’admirez-vous pas comme moi cet étrange revirement des choses ? L’homme, en effet, qui, au début de sa carrière politique, a été témoin des anciennes luttes en faveur du gouvernement responsable, des luttes contre les empiètements arbitraires des proconsuls de Downing Street, a pu entendre, après quarante ans, les chefs des deux grands partis politiques anglais, l’assurer qu’il était nécessaire de trouver une forme de fédération, entre la métropole et les colonies, avec un exécutif commun, un pouvoir commun, chargé de traiter les affaires d’intérêt commun et cela pour assurer à l’empire la prospérité, la paix et la force. Combien notre vaillant chef n’a-t-il pas
DE L’HOK J. A. CHAPLEATJ
dû être fier du jeune pays que son travail et son génie ont élevé si haut, lorsqu’il a entendu un disciple de l’école de Manchester, converti il est vrai, faire appel à cette grande force de gouvernement, le pouvoir de l’opinion publique, en faveur de cette idée d’union, de ce principe de fédération, “ de nature, a-t-il ajouté, à procurer plus davantages que quoi que ce soit à l’Angleterre et même à l’univers.” Qui a plus contribué que sir John à avancer ce changement ? qui a rehaussé, à un tel degré, l’importance de cette colonie, même parmi cette classe de politiciens qui considéraient, il n’y a pas bien des années, que l’intérêt bien entendu de l’Angleterre exigeait qu’elle nous abandonnât ?
M. le président, c’est la confédération qui fait de nos populations séparées une seule nation ; c’est en construisant un chemin de fer d’un océan à l’autre que nous avons donné la force à la confédération, faisant circuler la vie des extrémités au centre et reliant entre elles nos provinces éparses. N’est-ce pas par le développement de nos ressources, par la construction de nos voies ferrées et de nos canaux que la richesse est venue au pays ? Chacun de ces faits porte l’empreinte du génie et de la prévision de sir John.
Je ne tenterai pas, messieurs, de discuter, ce soir, cette question de — comment dirai-je ? — cette question de la fédération de l’empire qui s’imposera aux hommes d’Etat du Canada qui devront l’étudier, comme elle s’est déjà imposée à l’opinion publique de l’Angleterre.
Le cri de l'annexion retentit encore aux oreilles de ceux qui n’ont pas oublié le mouvement de 1849. Mais ce cri ne résonne plus que comme l’expression vide d’un amer désappointement, j’allais presque dire de la déloyauté. On a parlé aussi de l’établissement d’un zollverein commercial avec nos voisins ; mais cela aussi a passé. Parmi les visions libérales n’y a-t-il pas eu aussi le rêve d’un suprême conseil fédéral pour toutes les nations anglo-saxonnes ?
Il est évident que la prochaine génération devra résoudre ces problèmes du futur mode d’existence de notre pays. Il lui faudra choisir entre la fédération politique avec la Grande- Bretagne et ses colonies et la déclaration paisible de l’indépendance du Canada. Cela mettra-t-il autant de temps à se réaliser
DISCOURS
que l’idée de la confédération ? Cette idée date en effet du commencement du siècle. Alors un homme politique éminent de la Nouvelle-Ecosse proposa un plan d’union coloniale aux autorités impériales. Quinze années plus tard le mouvement fut répété à Québec par le juge-en-chef Sewell et il fut suivi en 1822 par le projet de sir John Beverley Robinson, et en 1839 par celui de lord Durham lui-même.
Puis vint 1854. Les hommes de cette époque, se roidissant contre le flot ^évolutionnaire qui par-dessus les mers nous était venu d’Europe, ces hommes étaient remplis de cette idée de confédération, comme si l’invasion des doctrines républicaines avait développé chez le peuple, la pensée de chercher la conservation dans une union plus étroite de toutes les possessions anglaises.
L’humble plante qui n’attirait pas même les regards est devenue un arbre majestueux et plein de sève donnant à des millions d’hommes leur part d’ombre et d’abri, pour me servir de l’exprèssion de mon pauvre défunt ami T. D’Arcy McGee.
L’arbre a-t-il dépéri que nous devions déjà Chercher ailleurs l’ombre de l’abri ? Non, loin de là. Comme je viens de vous le dire, c’est la fière Albion elle-même qui réalise le danger de développer par l’émigration des pays ennemis ou indifférents, “ lorsque des deux côtés du globe,” comme le dit lord Roseberry, u par-delà les mers de l’ouest et par-delà les mers du sud, deux “ grandes contrées, deux empires plutôt, tendent les mains, il dans leur ardente loyauté et leur dévouement, au pays d’où u ils sont issus.”
Mais nous ne devons pas nous laisser emporter par une exagération du sentiment de loyauté et précipitamment conclure que la désintégration de l’empire est imminente si l’on ne trouve dès maintenant un nouveau mode d’union avec la métropole. J’approuve complètement le noble protêt de notre haut-commissaire, sir Charles Tupper, qui disait à la conférence sur la fédération impériale : u Je dois vous proclamer, sans “ hésiter, qu’il est impossible d’augmenter, par un changement “ de constitution, ce sentiment de loyauté à la Couronne, et cet u amour des institutions anglaises qui animent le Canada d’une ■“ extrémité à l’autre.”
DE L’HON. Jr A. CHAPLEAU
Ce désir d’assurer à l’Angleterre la coopération immédiate de ses grandes colonies démontre clairement les succès que ces colonies ont remportés. Et vraiment, il faudrait être bien exigeant, pour ne pas être satisfait des progrès que le Canada a faits durant les dix-sept dernières années. Notre commerce a pris des développements que les plus confiants n’auraient osé espérer; notre population aura bientôt doublé; nous avons couvert le pays d’un réseau de voies ferrées, agrandi nos canaux, exploité les trésors cachés de nos richesses minérales ; nous avons étonné le vieux monde en étalant devant ses explorateurs, ses ingénieurs, ses touristes et ses savants l’inventaire de nos richesses et de nos ressources inépuisables ; nous avons réuni en un faisceau de sympathique fraternité sept provinces séparées les unes des autres et couvrant la moitié d’un continent ; à nos voisins qui nous menaçaient de famine, par l’abolition de la réciprocité commerciale, nous avons répondu fièrement par une politique de protection qui a prouvé que l’atmosphère du Canada était aussi salubre pour la croissance de l’industrie que pour le commerce et l’agriculture.
Au défi de concourir pour le commerce de l’Asie, nous avons rendu la fière réponse d’un chemin de fer transcontinental bâti en cinq ans, chemin qui sous le rapport de la construction n’est inférieur à aucun autre sur ce continent et qui est supérieur à tous les autres, sous le rapport des distances entre les marchés de l’Asie et ceux de l’Europe.
Ne sont-ce pas des exploits dont nous puissions être orgueilleux, et n’avons-nous pas assez de vastes entreprises à consolider ? Ajoutons, 3Æ. le Président, que notre rapide croissance comme nation n’a fait qu’augmenter notre affection filiale pour la métropole.
N’y aurait-il pas plus de danger que de profit dans un changement ? Les liens de famille les plus forts ont souvent été brisés par l’introduction indiscrète, quoique bien intentionnée, de questions pécuniaires entre les membres de la famille. Je comprends parfaitement la prudente réticence du très honorable monsieur en traitant cette question et je vous conseille de confier vos destinées à l’homme éclairé, au patriote que nous avons pour chef. Sa noble carrière dans le passé nous est une garantie qu’il conduira la nation qu’il a formée, à un avenir
DISCOUKS
glorieux. Il a passé sûrement à travers des difficultés énormes, sauvegardant toujours sa bonne renommée et l’honneur du pays.
On a dit souvent que notre pays était particulièrement difficile à gouverner. Je n’ai aucune objection à l’admettre ; et cela met plus en relief l’habileté de nos hommes d’Etat lorsque l’on considère les progrès merveilleux accomplis par le Canada dans la voie du développement national. Que cette diversité de races soit une source de difficultés dans la direction politique de la nation, je ne suis pas prêt à le reconnaître ; mais je prétends qu’on ne peut me contredire, lorsque j’affirme que chacune des deux grandes races qui composent notre union canadienne, a, dans ses traditions, dans son sang, dans son génie, tous les éléments nécessaires pour leur faire atteindre ensemble les plus hauts sommets de la gloire. Les braves Normands et le peuple saxon ont arraché la grande charte qui est restée depuis le 13ème siècle, l’évangile politique du monde. Jamais lauriers plus glorieux n’ont été conquis que ceux de l’Alma et d’Inkerman. Jamais épitaphe n’a été mieux méritée et plus appropriée que celle qui indique au voyageur la tombe de Montcalm et de Wolfe :
Mortem virtus communem,
Famam historia,
Monumentum posteritas Dédit.
Ce sublime gage de paix dans la gloire sur les restes de deux héros, est là qui commande aux bronzes tonnants de la citadelle, de ne pas troubler dans leur sommeil les glorieux morts de Sainte-Eoye et des plaines d’ Abraham ; il est là, comme la devise inspirée de la gloire et du bonheur à venir de l'a nation canadienne.
Discours prononcé à Montréal, le 13 janvier 1885, À l’arrivée de sir John A. Macdonald, lors de la célébration