‹ Honoré DaumierChapitre 2 sur 7 · UNE TERRIBLE RENCONTRE · texte numérisé non relu

UNE TERRIBLE RENCONTRE

(Pastorales.)

de richesse, et ce sera avec quelque peine que, dans ce foisonnement merveilleux, nous ferons un départ et fixerons notre choix.

La production de Daumier, dans le Charivari, se divise en deux catégories: les pièces d'actualité, de circonstance, où l'artiste, obéissant à une des nécessités les moins intéressantes du journalisme, illustre et commente les modes, les petits événements, les goûts, les préoccupations, les manies du jour, et jusqu'au retour périodique du mauvais temps ou de la chaleur, et celles où, livré a lui-même, sans programme de commande, il évoque et passe en revue, dans des cycles de compositions revêtus de titres généraux, une classe de la société, une catégorie de faiblesses humaines, les travers professionnels, les irréguliers de la vie, c'est-à-dire des ensembles de rapports, d'habitudes, de préjugés, de passions, de vices, donnant lieu à une exploration approfondie et variée, aussi fructueuse pour le moraliste que pour l'artiste en quête de pittoresque.

Orientons-nous dans cette forêt. L'ordre naturel de notre analyse appelle tout d'abord les études consacrées aux groupements sociaux permanents : les castes (à prendre ce mol dans le sens un peu flottant qu'il affecte aujourd'hui) et la famille. Les Bons Bourgeois (1846-1849), les Mœurs conjugales (1839-1842), les Papas (1846-48), les Bas bleus (1844), les Divorceuses sont les principaux monuments de ce! I e séri e . Ils appartiennent à la pleine virilité du talent de Daumier. et on y trouve, en même temps qu'une pensée mûrie par l'expérience, un talent dans son entier épanouissement.

Comme tous les moralistes, notre artiste procède Lieu plus par la critique des abus et des travers que par un expose de son idéal, où la difficulté de la représentation le disputerait à l'ennui d'une perfection immuable. Voyons donc ce qu'il trouve à censurer dans la classe bourgeoise et dans la famille, telles qu elles se comportaient de son temps. Le bourgeois est vaniteux : il se carre avantageusement dans son nouvel uniforme de garde national, il prend de grands airs devant sa concierge, il porte dans le monde des affectations ridicules. Le bourgeois est paillard : il essaie, dans un travesti grotesque, des poses gracieuses devant sa psyché, le jour où il va faire « ses farces » (n° 59) ; le bourgeois est borné : il juge la valeur d'un tableau sur ses dimensions et s'apitoie sur un artiste qui fait le « portrait d'un vieil arbre ». Le bourgeois ne comprend rien à la nature : il admire la plaine Saint-Denis, ou s'indigne contre la campagne, de n'y pas trouver le moindre gazon pour déposer les victuailles qui en sont, à ses yeux, l'accompagnement essentiel, sinon la raison d'être (n° 43). On le voit par ces griefs anodins, Daumicr est plutôt indulgent pour le bourgeois. Ce n'est pas un fouet qu'il brandit sur lui, niais à peine une badine. Le ton est plus âpre dans les Mœurs conjugales, où le désordre et la coquetterie des femmes, les piailleries des marmots, les infidélités réciproques, la contrariété des caractères donnent lieu à mainte scène de récriminations et à diverses voies de fait. Les seuls ménages paisibles el satisfaits semblent ceux des humbles : ouvriers ou infimes détaillants, tout près de la nature et de ses joies simples.

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