UNE RÉVOLTE A 150 RI
(Les Canotiers parisiens.)
La suite sur les Bas bleus se rattache naturellement à cette série; ces animaux amphibies ne sont-ils pas un dissolvant actif de la famille? Qu'on les juge à l'œuvre : elles mènent leur mari à la cravache, et il doit compter le linge, tandis qu'elles vaquent à leur littérature ; elles fument l'opium pour se donner des sensations exotiques ; elles intriguent dans les bureaux de rédaction, pour v placer leurs feuilletons interminables ; elles s'offrent à l'idolâtrie des foules après la première de leur pièce à l'Odéon, cependant que leur marmot se noie dans sa baignoire; celle-ci enjoint à son mari de limiter sa famille, n'entendant pas avoir plus d'un enfanl braillard à subir pendant ses méditations poétiques ; cette autre, qui prépare à la fois une naissance et un ouvrage, fait au sien cette riposte troublante qu'elle ne donnera de nom à l'une et l'autre création qu'après avoir consulté « son collaborateur ». « A quoi songes-tu de te promener ainsi la nuit ? dit un bourgeois couché à sa femme. Es-tu somnambule ou malade ? — Je cherche un moyen neuf de tuer un mari: je ne me recouche pas que je ne l'aie trouvé ! » Et le pauvre de s'exclamer : « Pourvu qu'elle ne l'essaie pas sur moi ! » Les divorceuses, nouveau type de femmes suscité par la Révolution de 1848, qui créa une fermentation générale des esprits, apparaissent à Daumier très voisines des précédentes: des êtres secs, personnels, hypertrophiés d'orgueil, qui méprisent de haut leurs paciliques époux, leurs assujettissants bambins et s'essaient à des orgies monosexuelles. Une planche magnifique de caractère m0 2) nous
montre deux de ces déséquilibrées dans un jardin aliénant à une maison bourgeoise, regardant, avec quelle moue de méprisante pitié, une jeune mère qui fait saut er son bambin sur ses genoux. C'est tout le bonheur naturel et raisonnable, en contraste avec l'idéal anti-humain de ces âmes d'orgueil, oublieuses des dures leçons que réservent aux isolés la maladie, la vieillesse et la mort.
Mais devant les papas, Daumier reste interdit ; ces diables d'enfants font de vous des esclaves, il faut leur servir de monture, pousser à grand renfort de souffle leur bateau à voiles sur une cuvette, porter leurs jouets encombrants, les traîner eux-mêmes, dans leur voiture, sous le grand soleil, sauter à la corde, malgré son gros ventre, subir leurs furieuses escalades, au grand détriment de sa lecture, recourir aux arguments frappants, pour qu'ils aillent à l'heure à l'école... Toutefois il y a des compensations: regardons ce ménage de dons bourgeois (planché27) à sa toilette, le mari se lavant les mains, la femme peignant sa natt e ; quel regard complaisant et orgueilleux promené le premier sur leur bambin en chapeau à plumes, entré pour dire bonjour, avant sa promenade ! Il ne paraît pas. du reste, que Daumier prenne au tragique les sujétions des parents. C'est de bonne grâce qu'ils se laissent tirer les cheveux ou enlever leurs lunettes, et voici un papa farceur (pl. 21), iouant la gravité devant l'ébahissement de sa fillette, dont il a coiffé le chapeau de roses, et qui, pour parler comme le vulgaire, ne donnerait pas volontiers sa place. Pluie et soleil, telle est donc la vie bourgeoise et familiale, aux yeux de
A tous les cœurs bien, nés nue la Patrie est chère. (Robert Macaire.)
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Daumier,ct si on ne le voit guère convaincu des charmes du mariage, il n'est nullement insensible à ceux, plus durables et moins trompeurs, de la paternité ! 11 n'en faut d'autre preuve que la série, d'ailleurs assez maussade et trop chargée, qu'il a consacrée à la Journée du célibataire (1839), il en fait un être égoïste, enfermé dans ses habitudes, adonné à des passe-temps puérils, aux affections artificielles d'animaux peu communicatifs, somme toute à peine plus raisonnable que les monomanes que satirise une autre suite de planches.
Assistons maintenant à ce que le bourgeois appelle ses plaisirs, d'abord les parties de campagne. Daumier leur a consacré une suite pleine de verve, intitulée Pastorales (1845-46), où l'incompréhension de la nature par le boutiquier ou l'employé sédentaire, le contraste entre la vie capricieuse et véhémente des éléments et sa dignité empesée ou sa maladresse native, lui fournissent des thèmes inépuisables. C'est « un monsieur qui a voulu étudier de trop près les mœurs si intéressantes des abeilles » et qu'elles reconduisent à leur façon; un bourgeois égare! dans un lieu trop écarté qui, tour à tour, se voil dévalisé par des rôdeurs et houspillé, pour défaut de passeport, par un gendarme ; « une charge déplacée » est celle d'un fusil qui atteint un promeneur, en visant un lièvre ; « un dîner au grand air » se termine par une bourrasque qui disperse chapeaux et bouteilles ; un épouvantait agité par la bisecause des terreurs mortelles à un couple en bonne fortune ; un monsieur, qui fond en eau dans son mouchoir, ne se
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serait pas mis en route, s'il avait « su que la butte Montmartre était une des plus liantes montagnes du globe ».
Les mésaventures du bourgeois improvisé campagnard, qui veut enclore son domaine et le voit contesté par un voisin de mauvaise composition, de celui dont les bannetons dévorent les ombrages, de cet autre qui récolte des pommes de terre gerniées, d'un troisième qui croyait « plus amusant que ça d'arroser ses fleurs par la canicule », de l'amateur de croisements qui obtient une pomme verte, au prix de trois mille sept cent francs; le couple qui apprécie sans enthousiasme les avantages des terrasses italiennes hantées de « cousins français » ; le chasseur qui se prend dans un piège à loups (on le reverra tout à l'heure) arrachent à Daumier de larges rires d'enfant. Cette série donne lieu à deux observations générales ; il n'en est pas où le cadre de nature des actions représentées soit traité d'une façon plus puissante, et on prendra intérêt à comparera cet égard l'effet de vent de la planche 11), qui donne une vie menaçante àTépouvantail s'agilant au-dessus des blés, et la terrible bourrasque de la planche 47. où un promeneur se cramponne désespérément à un arbre fracassé. Daumier s'est proposé comme une gageure de différencier du tout au tout ces motifs analogues et il y a merveilleusement réussi. Nous ne savons également pas d'album où sa verve mimique se soit déployée de façon plus magistrale. Que l'on contemple un instant la planche 36, où une famille de boutiquiers, en partie de campagne, rencontre inopinément un crapaud. La vue soudaine du