OLDIPE CHEZ LE SPHINX
(Histoire ancienne.)
monstre porto le désordre dans Je trio ; mais tandis que le bambin se rejette craintivement en arrière, et que la femme, au second plan, se cramponne aux basques du mari, celui-ci, bien que médusé par la frayeur, obéit encore confusément à son devoir de protection et, de sa canne au branle timide, barre le passage à l'ennemi.
La Chasse (1836-37) ne fournit pas à Dauniier un moindre contingent d'inventions divertissantes. C'est la pluie persistante qui vous cloue tout un jour, voire chien et vous, sous un arbre peu fourni ; la neige qui, pendant un affût, vous couvre d une douche blanche et vous enlise peu à peu dans son duvet glacé; un braconnier surpris qui se fail bandit et vous extorque votre montre. A la pêche, gare aux câbles des haleurs, qui vous font brusquement choir dans le fleuve! Aimez-vous canoter (les Canotiers parisiens, 1843)? méfiez-vous des voilures d'invention nouvelle ( n° 17), qui vous font chavirer en plein Paris, à l'intense joie des badauds ; prenez garde aux amarres peu solides e1 au bateau qui part à la dérive, vous abandonnant surquelque îlot inhospitalier ; surveillez les bateliers querelleurs, qui se prennent aux cheveux en cours de route (n° 13), el don! une brusque secousse vous basculera dans l'eau ; le compagnon trop enelin au sommeil qui vous fera couper par un vapeur. Cette série a surtout été, pour Daumier, un prétexte à motifs pittoresques : effet du veul dans les voiles gonflées et penchantes, vues des quais de Paris aux maisons inégales, larges lumières épandues sur la rivière.
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Deux autres suites, les Baigneurs (1812) et les Baigneuses (1847), nous montrent à l'œuvre l'implacable scrutateur de la forme humaine. C'est avec une satisfaction féroce d'anatomiste qu'il a détaillé ces nudités lamentables d'hommes : charpentes déjetées, attaches défectueuses, extrémités pataudes, pectoraux démesurés, bedaines amorphes, calvities agrandies par l'aplatissement des cheveux mouillés. Cette beauté spéciale, innombrable, inépuisable du laid, avec quelle complaisance épanouie, quelle infinité d'aspects et variantes, elle s'offrait ici à lui ! Mais ce fut mieux encore avec les femmes. La difformité, cette fois, s'agrémentait, se compliquait de ces extraordinaires affublements qui, sous prétexte de décence, soulignent, enles aggravant, toutes les exagérations comme tous les déficits de la forme. De là ces squelettes plaquant sous l'étoff e traîtresse, ces hippopotames souillés et ballonnants, l'occiput coiffé, calolté de choses étranges et sans nom. Notre galanterie est un peu à la gène en feuilletant le dernier album : celte exhibition de la femme, dans ses pires disgrâces physiques, nous semble presque sacrilège. Daumier, de par son robuste naturalisme, n'en jugeait pas de même, et il a l'investigation aussi indiscrète qu'un chirurgien; à moins bon droit peutêtre, car le plus souvent, celui-ci n'opère pas en public, et au surplus la douleur ennoblit tout ce qu'elle touche... Une chose, en passant, qui surprend, à la vue de ces séries surabondantes, est le rôle important que jouait alors la baignade en rivière, dans les habitudes citadines. Les choses ont bien changé, l'hygiène aidant, qui déconseille aujourd'hui ce
qu'elle recommandait alors; science mobile, capricieuse, mais, comme ou sait, toujours infaillible.
A cote de la société constituée, ayant un état civil en règle, occupant des logements fixes, payant des contributions périodiques, vivant de rentes liquides ou d'un métier au grand soleil, toute capitale renferme une population interlope, recrutée d'épaves, nourrie au jour le jour du produit hasardeux d'industries louches ou de méfaits impunis. Daumier s'est beaucoup intéressé à cet élément social, qui, en guerre avec les conventions comme avec les lois, ne tirant sa subsistance que d une ingéniosité toujours en éveil, offre plus de ressources pittoresques, plus d'aspects inattendus que les existences rangées et les métiers reconnus. Il remplil de sa gueuserie aux mille faces l'album des Bohémiëns de Paris (1841-42).
Commençons par celle vermine spéciale, un peu cuisante, mais à peu près inoffensive, qui éclôl entre les pavés : l'ouvreur de portières, obséquieux èt, sur un refus, insolent : l'exploratrice des promenades publiques, en quête de portemonnaie ou de mouchoirs tombés; le raniasseur de bouts de cigares, le voleur de chats et de chiens errants, le mendiant à domicile, l'ami decollège trop empressé à vous reconnaît re, le pique-assiette, F ex-préfet de l'Empire qui exploite les restaurants, le réfugié politique, le recors (spécialité éteinte en 1867), le marchand de contremarques, la garde-malade d'occasion, le colleur d'affiches clandestines, l'agent d'affaires, le claqueur, le tondeur de chiens, l'acteur de bouisbouis, le marchand d'habits, l'ami d'un grand homme, l'ex-
colonel qui rafle les poules au billard, etc. Daumiera trouvé pour chacun de ces mille maraudeurs, dont l'espèce multiple et grouillante embrasse depuis l'escroc, jusqu'au famélique naïvement indélicat, ou simplement obsédant, des têtes de caractère, des démarches, des accoutrements d'une variété, d'une vraisemblance et d'une couleur extraordinaires.
Cette série est une de celles où son génie plastique a prodigué, sans compter, son intarissable fantaisie. L'humilité minable des uns, l'air de fierté digne, l'embarras touchant des autres, l'engageant embonpoint ou l'importance distraite de ceux qui travaillent en grand et pipent la sottise riche par les restes d'une prospérité momentanément éclipsée et l'espoir d'un rapport fructueux, n'y sont pas rendus avec moins de bonheur que les mille particularités physiques, la défroque infiniment diverse de tous ces parasites sociaux. Celle-ci, surtout, est merveilleusement appropriée aux allures et au milieu de chaque espèce, et la maîtrise de Daumier, comme costumier, s'y affirme à chaque page. 11 n'excelle pas seulement à traduire le caractère composite, lacoUpe hétéroclite des vêtements, mais à les effranger, à les friper, sur les anatomies bizarres dé ses héros, qu'ils drapent surabondamment ou dénudent sans discrétion, au hasard des décrochez-moi-ça et des mises bas. La plupart les portentayec indifférence, au petitbonheur. II. en est, par contre, de combinés pour l'effet, tels la redingote à brandebourgs du « réfugié politique » (n° 11). l'habit, soigneusement entretenu et noirci aux coulures,
de l'ex-préfet de l'Empire (n° 10), le sémillant pardessus clair du « chevalier de l'Éperon d'or, ancien aide de camp du prince de Monaco » (n° 34).
Mais la mise en coupe réglée du public s'élève tout h la fois à la hauteur d'un art et prend l'importance d'une industrie organisée, avec la maison Robert Macaire et compagnie. On sait la fortune singulière de ce type de bandit moderne surgi dans un mélodrame assez vulgaire : V Auberge des Adrets, et que l' interprétation géniale de Frédérick Lemaître transfigura, en lui prêtant, dans le crime, une fantaisie gouailleuse et pittoresque. Le succès de cette création véritable donna naissance à un autre ouvrage dramatique, nommé celle fois Robert Macaire, el où le type primitif avait complètement évolué. Au lieu d'un meurtrier vulgaire, les auteurs (Frédérick Lemaître était l'un d'eux) en firent un chenapan au génie fécond, habile à revêtir tous les avatars, brasseur d'affaires cynique, éblouissant ses dupes, se poussant dans le monde où il a entrevu le « grand mariage », mais finalement roulé' par son futur beau-père* escroc vénérable à litre exotique, dont le décorum l'a mis en défaut. Ce personnage protée parut à Philipon et à Daumier un premier rôle merveilleux pour une comédie à cent actes, où se dérouleraient tous les genres de friponnerie que le développement du commerce et de l'agiotage, la mobilisation des foi-lunes par la création des valeurs au porteur peuvent faciliter de nos jours. Prenant donc Robert Macaire. tel qu'il sortait des mains de Frédérick, avec son masque bouffi el lippu, son
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emplâtre sur l'œil, la vaste cravate noire en goitre et le haut de forme en accordéon, et le flanquant de son acolyte Bertrand, à qui Serres avait donné, lui aussi, une silhouette inoubliable, en sa maigreur squelet tique, ils les lancèrent tous deux en campagne. Ou les voit tour à tour (Caricaturana, 1836-1838; Robert Macaire, 2° série, 1840-1841), médecins charlatans, banquiers véreux, directeurs marrons de sociétés louches, journalistes diffama leurs, avocats grugeurs, commerçants banqueroutiers, droguistes falsificateurs, propriétaires sans entrailles, fondateurs de sectes, marchands d'hommes et... philanthropes !
L'intérêt de cette suite est surtout dans les légendes, la continuelle réapparition de deux figures stéréotypées donnant quelque chose d'assez froid et artificiel à ces cent vingt tableaux de l'infamie humaine. On goûterait la perversité et l'astuce diaboliques de Macaire, rehaussées par la naïveté ahurie de Bertrand, s'insinuant à travers tous les mondes, dans toutes les entreprises, salissant et empoisonnant tout, mais pratiquées, professées par des hommes réels, élèves plus ou moins conscients des deux drôles, et opérant chacun dans sa sphère, plutôt que cette ubiquité invraisemblable qui rappelle de trop près la convention des compères de revue. Les beaux morceaux n'en fourmillent pas moins dans cette suite, et Macaire neveu prodigue, étreignant son vieil oncle moribond, Macaire vendant des bibles, en sablant le Champagne avec des soupeuses, Macaire saluant la libre terre de la Belgique, Macaire s'apprètanl à reprendre à ses actionnaires le
dividende qu'il a eu la faiblesse de leur donner, Macaire abandonnant aux pauvres un tiers de la succession contestable de sa femme, à condition qu'ils lui en avancent le reste, prouvent avec éclat la souplesse de transformation avec laquelle Daumier sait varier un type, en en conservant les lignes fondamentales.
Les Philanthropes du jour (1844) sont issus de la même veine amère et ironique que les Robert Macaire. Mais au lieu des forbans détroussant le prochain, le sarcasme aux lèvres, Daumier étudie ici une catégorie d'hommes plus étendue, plus diverse, sinon beaucoup plus estimable, ces égoïstes hypocrites qui donnent leurs soins gratuits à grands coups de réclame, déshéritent leurs familles au profit de fondations glorifiant leur nom, ruinent le petit commerce par amour de l'humanité, essaient sur des malades ou des faibles d'esprit des systèmes abrutissants, en vue d'un siège académique (nous prenons nos exemples au hasard des numéros de la série), jettent les passants à l'eau pour les en retirer contre une prime, rouent de coups un charretier pour un cheval trop chargé, improvisent des ventes de charité, dans le seul but d'étaler des toilettes et d'écraser des rivales, se donnent des indigestions au profit des œuvres de tempérance, délivrent des noirs pour en faire des bêtes de somme, gagnent des renies avec les soupes économiques; jamais à court d'imaginative, dès qu'il s'agit de donner un tour llatteur aux viles suggestions de leur intérêt personnel. L'égalité de cette série est remarquable, mais les types n'y ont pas cette plénitude,
cette ampleur qui distinguent les Pastorales, par exemple: on a en effet affaire à des êtres plus complexes, à des actes d'une extériorisation moins facile, et la respectabilité affectée par les personnages, leur allure composée, en permettent plus ces larges simplifications dont s'accommode la spontanéité des mœurs bourgeoises. Tel souscripteur pour les victimes d'un tremblement de terre (qui, par parenthèse, ressemble à une charge de Daumier par luimême : n° 6), tel distributeur de soupes opérant dans la rue. avec une gravité pontifiante (n° 15), sont pourtant de belles inventions plastiques. Notons aussi, au passage, l'hébétement hagard d'un prisonnier soumis au régime cellulaire (n° 2), et la canaillerie goguenarde de deux forçats, à qui un philanthrope offre une prise (n° 12).
Une série 1res restreinte: Scènes parlementaires (1843) doit être retenue, tout au moins pour la planche initiale, une des plus parfaites qu'ait signées Daumier. Le candidat rend visite à un ('lecteur, M. Filochard, épicier, dans sa boutique encombrée de marchandises. La condescendante aménité du visiteur, la vanité flattée de l'autre s'expriment en pantomimes d'une justesse et d'une mesure exquises ; mais ce qui est hors ligne, c'est l'épicière, plus naïve, avec le retrait déférent de son arrière-train, ses mains que crispe l'une sur l'autre un embarras délicieux, son œil dilaté d'orgueil et de ravissement. 11 n'y a rien dans la suite, pourtant admirable, de Hogartb : 1 Election, qui vaille ce tableau de mœurs.
Daumier avait, depuis longtemps, un compte à régler
HONORÉ DAUMIER. 69 avec les gens de justice; il s'en donne à cœur joie dans la suite volumineuse de planches (1845-49) qu'il leur a consacrée, de flétrir les avocats, leur vénalité, leur dureté envers les humbles, la comédie de leurs convictions successives, leur cynisme professionnel. Philipon et lui leur prêtent des mots admirables : « Mon cher, que voulezvous? Nous avons eu du malheur... je n'ai pas pu prouver votre innocence celte fois, mais à votre prochain vol, j'espère être plus heureux. » Et quels dialogues lapidaires! Le détenu : « Ce qui m'chifFonne, c'est que j'suis accusé de douze vols. » — Son défenseur: « Il y en a douze? tant mieux... je plaiderai la monomanie. »
Les juges ont aussi leur paquet; mais distraits, sourds ou endormis, ils son! inoins verveux el partant moins amusants. En voici un, néanmoins, qui a sa saveur : « Vous aviez faim, vous aviez faim, ce n'est pas une raison ; mais moi aussi, presque tous les jours, j'ai faim et je ne vole pas pour cela ! » Et quels libres effets de manches envolées, de robes en désordre, quelle mimique des visages en caoutchouc, assouplis à toutes les grimaces! El comme les toges, les toques donnent de beaux noirs vibrants et souples ! Daumier ne devail pas s'en tenir là. Quand il se mit à peindre, il consacra à la justice et à ses auxiliaires ses meilleures inspirations. Malgré l'absence de légendes, on sent dans ses ioiles un mépris plus profond encore, une rancune plus cinglante; le temps n'en avait rien éteint ; la vengeance se mange froide.
Nous en avons fini avec les catégories sociales tranchées,
et le lecteur constatera, avec surprise, que ni le clergé, ni le fonctionnarisme , ni l'armée, ni la noblesse n'ont lente le crayon de l'artiste. Les raisons en sont complexes : la législation de Septembre défendait avec quelque efficacité les trois premières corporations. Restait, il est vrai, la noblesse, avec ses prétentions surannées, ses élégances convenues, le vide et l'inutilité de sa vie. Qui la protégea de sa satire ? Peut-être le peu d'accès qu'offrait ce milieu fermé. Peut-être aussi son tempérament populaire l'attiraitil ailleurs, dans l'impossibilité de tout dessiner et de tout dire, La série considérable des Types parisiens (1839-1842) semble bien accréditer cette hypothèse, car la prédilection de Daumierpour les petites gens s'y affirme à chaque page. Non que la plupart de ses héros ne soient purement ridicules (le rôle du caricaturiste n'est pas d'embellir ni d'admirer), mais on ne sent à leur égard, chez Daumier. qu'une commisération pleine de sympathie pour l'ignorance les préjugés absurdes, la sottise tranquille, épanouie, qu'il nous étale à chaque page. 11 ne faut pas détailler cette série; sans le commentaire de l'image, le lecteur ne pourrait comprendre le plaisir qu'a pris l'artiste à saisir au vol ces types populaires, ou ces tout petits bourgeois, dans le vif môme de leur bêtise.
Une question générale s'impose à ce sujet : D'où vient que ces gobe-mouches, ces figures à nasardes. qui forment, hélas, la majeure partie de Inhumanité, ont de tous temps exercé un irrésistible attrait sur les grands humoristes ? Pourquoi ni Breughel le Vieux, ni Téniers, ni
Drâuwér, ni Ostade n'ont-ils jamais cherché leurs modèles dans les milieux raffines elles élites? Sans doute parce qUe les manières apprises, l'éducation de la tenue, ont pour effet d'y masquer les manifestations du naturel, en altérant cette concordance rigoureuse, cette adaptation spontanée du sentiment avec son expression mimique. Or ce qu'il faut, avant tout, à un satirique de la plume ou da pinceau, a Daumier comme aux autres, ce sont justement les mouvements inconscients, les réflexes, que Thomme du monde met tout son soin à réprimer. De là cette prédilection de notre artiste pour les milieux instinctifs, où la passion et le geste ne font qu'un. Les ménagères faisant leurs emplettes, les confidences des commères sur leurs animaux familiers, les joueurs de dominos aux prises, les échanges de doléances des portières, les expansions amicales des ivrognes, la susceptibilité du détaillant que l'on marchande, la goguenardise du cocher de fiacre, la veillée des gardes nationaux au poste, les petits employés en partie line, autant de tableaux à la flamande, où la vulgarité humaine s'épanouit naïvement, avec un contentement de soi-même et une sorte d'énergie vitale presque aussi touchants que comiques. Les expressions saisies y abondent : tel clignement connaisseur de petit rentier dégustant un vin « cacheté » ; telle moue écœurée de petite femme pressée, dans un omnibus, entre un garçon charcutier et un homme ivre ; telle face ahurie de garçonnet devant un droguiste bérissé et terrible, cerbère de son étalage, s'agrippent à la mémoire pour ja-
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mais, tant la justesse et la force se confondent dans ers caractérisations rapides. On a remarqué la fréquence, dans les tel es de Daumier, d'une sorte d'hébétement et de stupeur, qui tient à la distance anormale entre la bouche et le nez et à la petitesse clignotante des yeux ; beaucoup offrent cette expression, particulièrement stupide, de la personne qui va éternuer ; d'autres, avec leur sourcil exagérément relevé, ont l'air confondus de la difficulté et de la complication des choses. Et il s'agit de placer leur double six ! Les femmes sont molles, lymphatiques, avec des traits effacés et des camisoles lâches. 11 en sort néanmoins, çà et là, des orages, des déluges et des coups.
Suivons maintenant Daumier dans un ordre de travaux tout différent. Bien que, lorsqu'il arriva à l'âge d'homme, la querelle du classicisme et du romantisme fût dans son plein, Hernani et Marion Delorme datant de 1830, le Roi s'amuse de 1832, l'orientation exclusivement politique? de son esprit le détourna de ces questions. C'est sensiblement plus tard, la lutte terminée au profit du libéralisme littéraire, que, sous une inspiration qu'on ignore et qui fut peut-être uniquement le désir de rompre la monotonie des sujets de genre pris dans la vie contemporaine, l'artiste s'avisa, en 1841, de la vaste mine d'inventions comiques que lui offrait l'histoire ancienne. L'idée de tourner en raillerie les événements et les personnages de l'antiquité n'était point nouvelle ; Scarron, avec son Enéide travestie, Marivaux (ce qui est moins connu) avec son Homère travesti, avaient donné la formule de ce genre
la république. (Concours de 1848.) (Musée du Louvre. — Collection Moreau-Nélaton.)
de parodies, consistant le plus souvent à prêter des expressions ultra-familières, ou des idées et des accoutrements modernes aux héros mis en scène. L'originalité de Daumier fut de s'abstenir, autant que possible, de ces pratiques, et de chercher presque exclusivement le comique dans la déformation plastique de personnages présentés traditionnellement comme des modèles de beauté. Assurément il ne se refuse pas toujours les anâchronismes boulions. Achille, boudant sous sa tente, fume la pipe pour se désennuyer, tout comme Diogène sur son fumier: Paris, enlevé à bras-le-corps par Hélène, tire nonchalamment des bouffées de son « puro » ; Alcibiade, promenant son chien sans queue, braque un monocle sur ses concitoyens ébahis ; Galatée, transmuée en fenune.se baisse du haut de son piédestal, pour demander « une prise » ;i Pygmal ion ; Annibal dissout les roches des Alpes avec du vinaigre d' « Orléans ». Mais tels sont à peu près les seuls cas où il ail utilisé ce poncif de la parodie. H y a également des termes d'argol moderne dans les légendes, mais ce ne sont point les personnages qui les emploient, (/est donc par des moyens presque uniquement plastiques qu'il ridiculise ses héros. Nous ne lui en ferons pas un mérite ; en se refusant ainsi à recourir à deux des procédés les plus irrésistibles de ses devanciers, il restreignait singulièrement son champ d'action et s'exposait, de gaieté de cœur, à une inévitable monotonie. On le constate, non sans quelque fatigue, au cours des cinquante planches de Y Histoire ancienne (1841-42). Pour prendre un exemple.
la Veille des Thermopyles eût pu donner matière à un déploiement récréatif d'uniformes et d'armes hétéroclites. Daumier nous montre ses Spartiates exclusivement vêtus et armés à F antique : casques, lances, glaives, boucliers ; seul un bonnet de coton, qui dépasse la coiffure guerrière d'un des soldats, fournit un contraste amusant ; mais à part cet anachronisme timide, ce sont uniquement les em bonpoints difformes, les nez épatés, les membres cagneux des personnages qui font — à trop bon marche — les frais de la plaisanterie.
Cet essai ayant réussi, en dépit des réserves qu'il appelait, Daumier s'attaqua à notre répertoire tragique. Une trentaine de lithographies {Physionomies tragico-classiçues, 1841 ; Physionomies tragiques, 1851) représentèrent autant de scènes empruntées à Corneille, Racine, Voltaire et à XHamlet de Ducis. Ici le ridicule est demandé non à une application à contresens des sentiments ou des discours des personnages, mais à la mimique conventionnelle, à l'expression emphatique et aux disgrâces physiques des comédiens supposés en scène. 11 ne nous fait grâce ni des dédaigneux croisements de bras, ni des pathétiques renversements de torse, ni des bras tremblotants tendus vers quelque tuerie invisible. Et un Oreste à trogne de tonnelier, a panse débordante, embrasse un Pylade fait en perche à houblon ; une Roxane rappelant l'Atala des Saltimbanques, chasse de sa présence un Bajazet au turban marmiteux de marchand de pastilles du sérail. On rit de temps à autre devant ces exhibitions, qui