‹ Honoré DaumierChapitre 5 sur 7 · LE LINGE · texte numérisé non relu

LE LINGE

(Peinture.)

évoquent les théâtres de petites villes, aux décors lézardés et aux quinquets puants.

Nous ne nous étendrons pas sur les planches nombreuses consacrées par Daumier aux faits divers d'actualité, aux divertissements de saison, aux inventions nouvelles ; il faut cependant signaler, parmi ce genre de travaux, exécutés souvent sans entrain, et qui s'en ressentent, une petite série intitulée Paris l'hiver (1843-46), qui n'offre aucun intérêt d'observation, mais est, au point de vue. du beau maniement du crayon gras, et de la richesse moelleuse des tons, une des meilleures de l'artiste. Les planches sur les Chemins de /e/' (1843), invention si contestée dans les premiers temps, présentent également de l'intérêt, indépendamment de l'attrait de curiosité qui s'attache à la représentation d'un matériel rudimentaire, par les effets pittoresques que Daumier a su en tirer. Tel parcours sous une pluie battante, en troisièmes découvertes, où les voyageurs s'abritent tant bien que mal avec leurs mouchoirs, est d'un aspect saisissant d'entassement et de confusion (n° 6), et telle planche (n° 12), où un train à toute vapeur débouche d'un tunnel, avec un conducteur juché sur le toit, qu'un voyageur désireux de s'arrêter interpelle vainement, donne, avec son paysage simplifié et comme vaporisé par la vitesse, une impression presque vertigineuse d'ouragan en marche dans l'immensité.

Nous sommes à la veille de la Révolution de 1848. La monarchie de Juillet va se perdre, par son obstination à édifier sa politique sur une base trop étroite, alors que la simple adjonction des « capacités », octroyée à l'heure opportune, eût suffi à lui faire franchir celte zone dangereuse de la vingtième année qu'ont connue tous les régimes. Daumier, toujours fidèle à ses idées républicaines, attend maintenant leur avènement sans trop d'impatience; la vie laborieuse, l'art pacifique et serein ont apaisé son âme. Il vit au cœur du Paris primitif, dans cette île Saint- Louis qui a de si belles vues sur l'hôtel de ville, le Louvre et le chevet géant de Notre-Dame. Gustave Geffroy a décrit l'antique demeure du quai d'Anjou, située entre l'hôtel Lauzun et l'hôtel Lambert, où il s'est fixé. C'est là qu'il rêve à sa fenêtre, la pipe aux dents, devant l'animation du fleuve, bordé de peupliers frissonnants, et sa population mobile de chalands, de bateaux lavoirs et de barques, contemplant à la tombée du jour les splendides couchers de soleil qui mettent une auréole d'or à la vieille basilique ; tout autour de lui, Paris s'affaire, les voitures obstruent les ponts, des fumées s'élèvent ça et là, confidentes de vie usinière ou familiale...

Et quand il a pris ce bain d'humanité, il se remet à sa pierre, fréquemment visité par ses amis, aussi simples qu'illustres, le bon Corot, le sévère Barye. Daubigny, le

peintre des rivières, Jules Dupré, l'ami des grands arbres, les statuaires Feuchères et Auguste Préaûlt, le caricaturiste Trimolet, mort tout jeune, le peintre verrier Steinheil, Boulard, Eugène Lavieille, Armand Leleux, Bonvin, Meissonier, Geoffroy Dechaume, fervent admirateur de nos imagiers du xme siècle, dont il restaure avec scrupule, aux port ails de Notre-Dame, les figures dégradées par le temps. Parfois Delacroix apparaît, souffreteux, discret et lin ; il aime Daumier, il l'admire, si préoccupé de la construction puissante des bonshommes du caricaturiste, qu'on l'a vu copier des fragments de ses planches. Tel conte un trait de mœurs, tel esquisse une théorie d'art ; plaisanteries, jugements et paradoxes se croisent dans la fumée que traverse un rayon, et Daumier, ses amis partis, reprend plus allègrement sa tâche. Il ne vit point en vase clos, suit les salons, fréquente les concerts, et les feuilles d'actualités du Charivari portent mainte trace de ses impressions. Le théâtre l'attire beaucoup, et pour l'intérêt littéraire des œuvres, et en tant que milieu pittoresque où les figures s'enlèvent en vigueur, dans des éclairages arbitraires qui les amplifient et les déforment. Son œuvre peinte fournira d'intéressants exemples de l'étude approfondie qu'il en a faite. Mais, à celte heure, il reste encore rivé à sa tâche de lithographe,

La Révolution, qui éclate brusquement, lui inspire deux planches magnifiques : Dernier Conseil des ministres., où l'apparition subite d'une hautaine figure de femme en bonnet phrygien, bouscule et précipite vers toutes les issues lagent à portefeuilles, dans un pêle-mêle affolé, et le Gamin

de Paris aux Tuileries, vautre dans le trône vacant, et agitant les jambes, tandis qu'une foule bizarrement travestie, porteuse d'armes disparates, gravit, en poussant des cris, l'estrade royale. Image frappante de l'étrange désordre qui envahit alors la France. Loin d'éclaircir, comme s'en flattaient les naïfs, une situation embrouillée, l'avènement de la République ne fît que la compliquer à l'extrême, en soulevant k la fois t ouïes les questions, en déchaînant tous les appétits, toutes les licences, que le gouvernement provisoire, débile et débordé, contemplait avec une résignation philosophique. Dans ce désordre où tant d'autres perdaient la tête, Daumier envisagea avec clairvoyance son devoir d'interprète et de conseiller des masses populaires, et l'accomplit avec résolution et avec suite. Qu'avait-il à faire ? Rassurer les classes moyennes épouvantées par les journées de février et ne voyant partout que violences et attentats. C'est à quoi il pourvut de son mieux, dans la suite de planches Alarmistes et alarmés, en y montrant des bourgeois pâmés de terreur derrière leurs rideaux, pour l'illumination d'une fenêtre ou un défilé de gamins à sabres de bois. Combattre les revendications excessives et les utopies perturbatrices : Les femmes socialistes ridiculisent sans pitié les matrones liseuses de journaux incendiaires, assidues aux clubs démagogiques, délaissant mari et enfants pour courir les manifestations et les banquets ( transformés parfois en alibis commodes), posant enfin leurs candidatures illégales aux élections législatives.

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