‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 10 sur 82 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Inconvénient pour un homme politique de ne pas être un Adonis. — Décadence actuelle de la caricature politique. — Daumier portraitiste. — Les Masques de 1831. — Daumier sculpteur. — La pose forcée. — Daumier n'a jamais dessiné d'après nature. — Les premiers portraits. — M. Persil. — Les portraits en j)ied : MM. de Podenas, Arlé père, Viennet, etc. — Le silence d'un portrait officiel. — .M. Rojer-CoUard. — M. Guizot. — Daumier coloriste. — Les juges •d'Avril 1834. — Une scène du procès. — Le portrait-satire et le portraitxenseigneraent. — Les mensonges de la photographie. — Un tour au musée de Versailles.

La satire politique se nourrit de personnalités. Elle ne peut atteindre les idées qu'en passant sur le corps des hommes qui les représentent. Comme une sorte de considération instinctive proiège les hommes arrivant au jtouvoii', elle les coml:)attra d'une manière efficace en dévoilant impitoyablement leurs ridicules et leurs faiblesses. Il se produit une confusion, injuste sans doute, mais bien humaine, entre la chose représentée et la personne qui représente. Un ministre peut être fort honnête et avoir un gros ventre, ou des jambes cagneuses, ou un nez bourgeonnant ; pourtant il vaudrait mieux pour lui que sa laillefùt droite, sa démarche -aisée et son profil correct. Toute arme sera bonne pour l'opposition : 1rs raoiu(h"es tics des gouvernants, une bizarrerie de leur mise, l'exiguité de leur taille, leiu' port de tète, leurs attitudes famihcros, tout cela sera exploité, retourné sur toutes les faces, de façon à bien graver dans l'esprit des foules leur image ■caricaturale, il va plus : les amis eux-mêmes du gouvernement,

ceux qui le soutiennent par leurs discours ou par leurs votes, ont à rendre, eux aussi, compte de leur physique. Il n'est pas bon d'être défendu par un grotesque ; le voici désormais attaché à votre suite; vous êtes responsable de ses travers, et cela vous diminue d'autant.

Qu'on s'indigne, qu'on proleste au nom de l'honnêtelé, des principes, de la bonne volonté, que l'on prenne même en horreur ceux qui font usage de ces sortes d'armes, c'est permis ; mais on fera preuve de peu d'observation et de peu de philosophie. Rien n'est plus légitime que de voir avec chagrin ridiculiser des gens pour qui l'on éprouve quelque affection ou quelque sympathie. Mais toute idée et tout homme se discutent. C'est à ses risques et périls, en somme, que le poète ou le dessinateur satirique entreprend cette guerre : s'il se trompe, si ses railleries sont sans objet et demeurent sans écho, il est la première victime que nul ne plaindra. Si, au contraire, son bon sens et sa droiture se sont offensés de voir triompher la bassesse ou l'imbécillité, ne fera-t-il pas une œuvre saine, en mettant à nu leur laideur, en montrant dans des corps flétris des âmes sans scrupule, derrière des masques grimaçants des intelligences atro[)hiéesou des esprits corrompus?

Oublic-t-on d'ailleurs qu'il y a parfois du courage à entreprendre cette campaguo, et que pour la mener à bien il n'est pas inutile, il est nécessaire même, d'être doué d'un réel talent? Nous sommes aujourd'hui trop habitués aux charges grossières et faciles, barbouillages informes, sans originalité d'exécution ni de pensée. Aussi avons-nous à peu près perdu le sens de la caricature politique. Un esprit artiste est presque tenté de regretter les libertés illimitées qui nous ont été accordées, puisque le droit de tout dire

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