‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 11 sur 82 · I. HOMME ET L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

I. HOMME ET L'ŒUVRE

semble être devenu la mort de la facullé de-bien dire. La moyenne des caricaturistes actuels se contente de rendre une violence par un à peu près. Ce n'est plus une épigramme dont la portée a été soigneusement calculée, c'est un gros mot lâché dans la rue. Ce ne sont plus des portraits savamment interprétés, ce sont des images de convention, dont la ressemblance matérielle est ellemême bannie et va en s'eftacant à mesure qu'elles passent dans la circulation. On se llatte d'être suflisamment compris quand on aura charbonné sans goût un grand nez encadré de deux longs favoris, ou bien une face ronde entourée d'un collier de barbe blanche, le tout planté sur un corps quelconque, sans proportions et sans allure propre. II semble même que ce corps uni(pie serve à ces tètes diverses, comme certains spectacles de marionnettes où l'on voit dilTérentes figures de pitres \enir s'appli(piér successivement dans un Irou rond au-dessus d'un corps minuscule peint sur la toile. En un mol, il n'y a plus là trace d'art, c'est le métier seul qui agit, et un métier si détestable ([u'on s'étonne de voir encore un public pour une pareille marchandise. L'on se prend à craindre que nous n'ayons perdu de la vivacité de noire esi)rit, et de notre goût pour la fine satire provenant d'un accord intime entre une con\ictiou passionnée et un sens exercé de l'art i^l;.

II n'en était pas ainsi avec Honoré Daumier. Notre artiste a montré cette facullé rare de prendre des hommes, de les camper

(I) Nous 110 parlons ici, liien eiitoiiihi, (Micoio une fois, ([uc de la caricaliire |M]|ilique. Car cci tains peintres de mœurs font encore à l'heure actuelle d'e.xcellente caricature, de la caricature œuvre d'art, telle ((ue nous l'avons délinie dans notre premier chafiilie. l)i" ce nombre sonl MM. 1)i-^ms. Han',ii'lli, .1.-1,. Forain, etc., etc.

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sur le papier sans presque exagérer leurs (rails, lie les surprendre fout simplement, avec une intelligente fidélité. Les voilà, ils vivent devant nous, et telle est la merveilleuse habileté du dessinateur (ju'il semble que ce soient les modèles qui fassent euxmêmes leur caricalure. Une pareille galerie suffirait à placer son auteur au nombre des maîtres, et ce n'est pas trop faire que de consacrer un chapitre aux portraits que publia la Carica/wre de 1832 à 1833.

Nous avons vu que la planche intitulée Masques rie 1831 semblait promettre un portraitiste de talent. On ne devra pas cependant en exagérer le mérite. Si nous cherchons quelle peut être la raison du succès de ce dessin, nous ne trouverons guère que celle-ci : il fixai! d'une manière précise, en quelque sorte linéaire, des lypes qui jusque-là n'avaient pas été aussi accentués par le crayon des autres caricaturistes, y compris Grandville. A défaut de caractère et de vigueur, ces tètes avaient de la netteté; on savait enfin à qui on' avait affaire. Comme avec un compas étaient mesurés les nez et les fronts, le retrait ou la sailhe des bouches pincées ou lippues; les yeux avaient leur expression particulière, malicieuse chez Thiers, méditative et sévère chez (iuizot, bigle et bonasse chez Barthe, obséquieuse chezKératry,rogue chez Lobau et Soult, etc. Nous venons de nommer les principaux masques ; il faut ajouter ceux de MM. Etienne, Madier de Montjau, eu croissant rentré, .Vtlialin, Lametli, Dupin et de Schonen, tous personnages influents ou gouvernants. Chacun de ces masques est isolé; ils sont simplement juxtaposés, sans souci d'autre mise en scène, sur trois rangées. Ils sont ombrés faiblement par le procédé des hachures, et paraissent ainsi peu profondément

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fouillés. Ce seraient en quelque sorte des tigures dégrossies déjà par le praticien sur les indications d'un sculpteur : toutes les lignes y sont, il ne manque plus que le coup de pouce qui l'ail palpiter et vivre.

El puisque nous venons de prendre cette comparaison de la statuaire, abordons tout de suite le côté sculptural des portraits de iJaumier. On a plus d'une fois fait reuiarcjucr (ju'ils semblent venir presque autant d'un sculpteur (pie d'un peinire. L'énergie avec laquelle ils sont accusés, les traits creusés ou saillants, frappés d'une pleine lumière ou plongés dans l'ombre la plus vigoureuse, font penser immédiatement au relief d'une figure en ronde bosse.

Il y a pour cela une excellente raison : c'est qu'en effet ces |)ortraits sont des portraits sculptés ou tout au moins des reproductions de sculptures. Les hommes dont Daumier allait tracer des images si puissamment comiques ne pouvaient pousser la complaisance jusqu'à poser clie/. lui : il les fil poser de force. Tous ses dessins furent composés après que de petits bustes eurent été modelés par lui avec une verve et une fidélité extraordinaires. Ces images solides revivaient sous les yeux de l'artiste, c'était la vie même ou ce qui s'en rapprocbait le plus. Cràce à ces figurines, il retrouvait l'allui'i'. l'expression, les moindres détails de ses types, et c'était pour cela qu'on sentait dans la lithographie tous les jeux de lumière et d'ombre si caractéristiques d'un dessin «i'après le relief. D'ailleurs il y avait |ilus cpie ce caractère sculptural, qui ne suffirait |)as à faire une (cuvre maîtresse; il y avait aussi un mouvement et une couleur particiiliers : les deux œuvres n'étaient pas la copie l'une de l'autre, elles élaient en quelque sorte sœurs jumelles.

HONORE DALMIEH.

La colleclion, ou tout au moins une partie, de ces terres coloriées a été conservée clans la famille de Ch. Philipon. C'est un ensemble d'une grande valeur, cl il serait déplorable qu'il s'en dispersai dans les collections la moindre partie (1). Cela devrait revenir un jour à quelqu'un de nos musées nationaux, car il est peu de documents artistiques plus intéressants. C'est le comique intense, en même temps que l'observation la plus rapide et la plus sûre qu'on puisse imaginer. En faisant la part de l'exagération, d'ailleurs si exliilarante, des défauts ou des signes caractéristiques, il n'est rien qui puisse donner une idée plus satisfaisante d'une époque et d'une société. Ces mines importantes, ces narines dilatées par la bonne opinion de soi, ces paupières abaissées sous le poids des secrets de l'État, ces bouclies plissées par le dédain, la satisfaction ou l'orgueil niais, ces mentons solennellement engoncés dans des cravates bien ministérielles, tout, jusqu'aux loupes, aux toupets et aux calvities, vous met à même de constater quel solide constructeur et quel redoutable psychologue était Daumier. Au bas de ces portraits, il faudrait écrire : ressemblance morale garantie.

Comment l'artiste était-il arrivé à saisir avec cette force et cet entrain ces expressions et ces caractères ? Oh ! cela, sans effort aucun, et par la vertu seule d'un don exceptionnel : l'œil qui voit et le cerveau qui retient une fois pour toutes.

C'est en cela qu'il convient de rectitier l'inexactitude d'un renseignement de M. Champfleury. Le spirituel écrivain raconte que

(1) Ces petits bustes sont malheureusement, non point en terre cuite, mais en simple terre glaise, revêtue d'une couche de peinture. Cette matière essentiellement fragile se fendille et s'effrite. Peut-être, pour les préserver d'une destruction inévitable, devra-t-on un jour prendre le parti héroïque de les faire mouler.

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Daumier suivait les séances du Parlement « la glaise à la main » et obtenait ainsi sur place ses merveilleux reliefs. Outre l'incommodité d'un pareil procédé, il faudrait encore noter son peu d'utilité. Le moindre croquis, pris plus aisément, serait une indication aussi utile. On ne voit même point la possibilité d'obtenir un modelage satisfaisant, étant donné la minutie et la complicalion de ce travail, au milieu de l'agitation, du mouvement perpétuel d'une assemblée.

Mais l'erreur a un côté bien plus grave; elle ferait méconnaître du tout au tout l'organisation et la métbode de Daumier. Il faut dire et nous aurons occasion de répéter que jamais au (jrand jamais Daumier ne dessina d'après nature. Comme les choses, vues d'après ce principe, cliangent soudain d'aspect! Le voici installé en face d'un homme, d'une scène ou d'un paysage. Avec son petit œd perçant et profond, il regarde ces modèles sans même que l'on s'en doute; il ne cesse pas pour cela de causer, de rire, de philosopher, d'aller et de venir. Cependant l'empreinte est gravée dans le cerveau ; le cliché est pris avec l'absolue netteté et l'absolue précision d'un appareil photographique, mais d'un appareil qui serait intelligent, qui saurait choisir luimême le point et le moment exacts où la chose se présente avec son maximum d'expression et de naturel. Rentré chez lui, l'artiste se met <à l'œuvre ; il médite, il saisit le morceau de terre ou le crayon, et après une lutte opiniâtre tout se retrouve, le bonhomme marche, ouvre la bouche pour parler, écarquillc ou cligne les yeux; la scène se répète avec tout son mouvement; le paysage, synthétisé avec une simplicité qui étonne, revient devant nous avec son caractère et sa profondeur.

HONORE DAIMIEH.

On voit qu'il y a loin d'une pareille autorité, d'une pareille aisance, à la pénible conscience que ferait supposer l'assertion qu'on nous présentait. Ce n'est pas à dire que Daumier travaillât sans^ effort, qu'il eût une facilité instinctive en quelque sorte et qu'it ne fût pas responsable de ce qu'il faisait de beau. Loin de là. Mais l'effort ne se produisait pas pendant qu'il était en face de la nature; c'était fl/»r.ç, quand il était aux prises avec son souvenir et sa pensée. Alors sa conscience était telle qu'il se disait rarement satisfait, et que pour rien au monde il n'eût laissé sortir de chez lui une chose qui lui eût semblé contraire à la vérité.

Un des critiques les plus ingénieux et les plus pénétrants de cetemps, le poète Charles Baudelaire il', a intniiment mieux saisf l'ensemble des facultés de Daumier quand il a écrit ces lignes r <i Comme artiste, ce qui le distingue, c'est la certitude : il a une mémoire merveilleuse et quasi divine qui lui sert de modèle. Il a un talent d'observation tellement sûr qu'on ne trouve pas chez lur une seule tête qui jure avec le corps qui la supporte. » Voilà la vérité, on avouera qu'elle est autrement intéressante que la légende.

C'était donc après ces deux opérations successives, de visionel de matérialisation de l'épreuve cérébrale (nous ne trouvons pas de terme qui résume mieux le travail; que Daumier se mettait à la pierre pour donner à la Caricature ces portraits qui étonnèrent à si haut point les contemporains et ses modèles, et qui aujourd'bur sont pour nous des pages d'un art si achevé. Les premiers sont: plus curieux que beaux, plus forcés qu'énergiques ; ils manquent encore de cette touche libre et naturelle qui rend les autres si sur-

(1) Curiosités esthétiques; dans ce volume Baudelaire a fait une étude des plu* intéressantes sur les caricaturistes français et étrancers.

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