MME ET i;(ii-:lviu
prenants ; ils laissent presque trop deviner le travail plastique qui a précédé le travail graphique. Cela ne les rend d'ailleurs que plus curieux et plus documentaires.
La série commence par le buste de C.li. de Lanieth, célèbre par son duel avec de Casiries, et qui semble avoir passé la seconde partie de sa vie à combattre les libertés qu'il avait défendues pendant la première. Daumier lui a donné une bien curieuse tète, fouillée, bosselée, de vieux donneur d'eau bénite abruti, le menton penché sur la poitrine, le chef recouvert d'une perruque étrange, une bizarre casquette à poils.
Puis vient un buste de Dupin, avec la robe et le rabat de l'avocat : crâne fuyant et accidenté, bouche ouverte s'avançant en gueule de carpe, menton proéminent, lunettes rendant au regard le service de cacher son expression, véritables lunettes d'homme de loi. il est bon d'ajouter que, par une fantaisie vraisemblablement inspirée jiar Philipou, au-dessous de chaque buste se trouvent des armoiries parlantes, enluminées, avec des devises tant soit peu méchantes. L'écusson de Lametii porte une croix, un lis, une poire et un bonnet rouge, symbolisant ses changements d'opinion. Dupin est Iionoré d'une toque à girouette et, en guise de lambrequins, de deux plaidoyers, l'un poia\ l'autre contre, accompagnés (chacun d'une bourse dodue. Ce sont malices de la Caricature. Le maréchal Soult a pris sous le crayon de Daumier une expression sinistre. La léle penchée sur l'épaule gauche, le front énorme et dénudé, les longs cheveux retombants, les yeux enfoncés dans l'orbite décharné, le nez en même temps recourbé et aplati, les pommettes saillantes, les joues creuses, le menton de galoche, constituent une physionomie peu rassurante, mais bien curieuse.
HONORE D.MMIER.
Moins anlipalhiquc est celle de d'Argent, peut-être parce qu'elle est un peu plus fantaisiste. Daumier, suivant l'usage ou suivant la scie du temps, l'a alïïiblé de ce nez immense, bec de pélican, sans lequel on ne se le ligurait pas. Mais malgré cet appendice, malgré le cuir « cliacun-z-a le droit » commis par le ministre de l'instruclion publique et religieusement inscrit sur ses armes, d'Argout n'a pas l'air d'une bête; il y a de la malice dans sa bouche longue et mince, dans son menton de polichinelle.
Ces quatre portraits en buste, avec les Masques de 1831 , sont les seuls que Daumier ait donnés avant son arrestation, et malgré leur petit nombre, le succès avait été considérable, à ce point que l'on demanda surtout des portraits à l'artiste pendant l'année qui suivit sa mise en liberté. Cela s'explique sans peine. Derrière celte simple reproduction d'une tète d'homme en vue, le public sentait la haine vigoureuse qui avait inspiré l'artiste. C'était la vérité mais interprétée par la passion. Telle est parfois l'éloquence des arts du dessin quand ils servent à traduire la pensée d'un maître : il y a des portraits qui respirent l'admiration et le respect, d'autres qui respirent la colère, l'ourlimt ces essais du début n'étaient rien auprès de ce qui allait venir.
Après sa sortie de prison Daumier s'acquitta d'un devoir de reconnaissance envers le procureur général Persil, qui avait si bien requis contre lui et que ses coreligionnaires ])oliliques avaient toujours trouvé d'une sévérité soutenue. C'est le plus haineux peut-être de tous ces portraits, mais une haine froide, qui ne trouble en rien la main. Au contraire le dessin est minutieux, net, serré de près : on dirait que Daumier caresse plus longtemps Bon sujet pour s'en mieux venger. Il révèle une qualité que nous
LHOMME ET L'OEUVRE
n'avons pas beaucoup jusqu'ici été à même de signaler, celle de coloriste habile. Avec le seul crayon noir, on devine que le tciikt de cet homme est brouillé de bile. <Juaut au caractère, il est simplement elTrayant : VœW est profondément creusé, le nez long et pointu, le menton carré, la bouche serrée et mince ; la tète, maigre et allongée, est encadrée de mèches de cheveux lisses collées aux tempes, se terminant en pointes rigides, et de courts favoris qui ont je ne sais quoi de correct et d'implacable. C'est un de ces hommes auxquels le rire est inconnu.
Le portrait de Persil est le dernier buste que publie la Caricature. Voici venir l'admirable série des portraits en pied (1). Peutêtre serions-nous tenté de justifier le caricaturiste envers les personnes qui ont conservé des modèles un souvenir respectueux. Mais à quoi bon, encore une fois, et à quoi serviraient dans un livre d'art ces discussions de personnes? Nous devons nous en tenir à la simple appréciation esthétique d'effigies, et ce ne sont pas des éloges qu'il faudrait adresser à Daumier s'il n'avait pas donné à ses personnages un caractère aussi intense. M. Camille Pelletan, dans un remarquable article (2), a indiqué la valeur
(1) Nous n"avon.s çeproduit aucun de ces portraits que l'on retrouve pour la plupart dans la planche du Ventre Idgidalif. 11 nous suffit d'indiquer la place qu'occupent les principau.\ personnages décrits dans ce chapitre pour faire comprendre le caractère de chaque portrait. Au premier rang, ù gauche, le premier personnage est M. Guizot, le deuxième M. Persil, le troisième M. Tliiers, le sixième M. d'Argout, reconnaissable à son nez, le huitième M. de Rigny ; debout devant le banc est M. Prunelle. Au second rang, vieiment successivement MM. de Podonas, Arlé père, Royer-Collard et Odier; le sixième est M. Fruchard, le septième M. Delessert. Le troisième au troisième rang est M. Vatout, puis M. de Kératry et M. Jolivet; le huitième est M. Jacques Lefèvre. Enfin au dernier rang, le troisième est -M. Viennet, le septième M. Pataille, le luiitiènif M. Etienne. (2) Le Rappel, année 1878.
HONORE DAU.MIEli.
de celte galerie de portraits : <( Daumicr, dit-il, laissera à l'histoire une collection complète des visages de cette époque, types de race pesante, au milieu desquels la figure de M. Thiers éclate d'esprit, de ruse et de pétulance marseillaise. Car jamais personne comme Daumier ne saisit au vol cette vivante grimace, clignant les yeux, serrant les lèvres, qui formait la physionomie de l'éminent homme d'État. Les portraits officiels sont loin de cela. »
Le hasard qui amène cette citation sous notre plume semble nous avoir ménagé à plaisir un contraste entre la silhouette de M. Thiers et le portrait de M. de Podenas, qui ouvre la série des portraits en pied. Après un merle, un éléphant. Député bien pensant, M. de Podenas s'avance sur les spectateurs, d'un pas lourd et affairé. Comme il nous est montré de face, nous ne perdons rien de ses beautés; son large sourire, sa tète petite se terminant élégamment en pain de sucre avec quelques mèches, maigre végétation d'une si puissante cervelle, ses larges oreilles pointues, l'élégance de sa démarche et de son costume, vaste redingote parlementaire, serviette sous le bras; un air de profonde satisfaction répandu sur toute la personne. Il y a de quoi.
Autre député bien pensant : M. Fulchii'on, de Lyon. Celui-ci est vu de profil. Sans cela comment pourrions-nous apprécier la courbe magistrale de son nez, la fuite de son crâne, la grimace de sa bouche en cul de poule? Les bras croisés, l'air à la fois solennel, pincé et triomphant, M. Fulchiron a la mine d'un homme qui vient de lâcher un de ces arguments victorieux qui assomment un adversaire..., ou le font mourir d'un accès de rire rentré.
Gare! Un homme fond sur nous sans nous voir. Il marche à si grands pas et d'un air si profondément distrait qu'il va bousculer
i.hommf: et L'œuvRE.
tout le monde. Son allure est agitée et inspirée. Sans doute il ciierche une rime, car sous ce crâne olympien, énorme, digne d'un génie ou d'un hydrocéphale et qui le fait ressembler à un faux Victor Hugo, il ne peut se cacher qu'un cerveau de poète. C'en est bien un : c'est M. Vieunet. Son sourcil est froncé, son menton est caché tout entier dans sa cravate, sa tète est penchée en avant sous le poids de ses pensées. Une mèche folle voltige sur son front comme une flamme mystérieuse, un énorme ruban de la Légion d'honneur flotte à sa boutonnière. Laissez passer M. Viennet, il n'aurait qu'à vous forcer à entendre une épître ou à vous débiter une longue tirade contre les romantiques, ses bêtes noires !
Heposons plutôt notre vue sur M. Arlé père, un bon vieux, alourdi, paterne, doucement chenu, roupilleux, enchifrené, absorbé dans l'opération difficile qui consiste à choisir dans un vaste mouchoir à carreaux une place propice pour soulager son coryza. Mais quel air brave homme ! Ne vous y fiez pas. M. Arlé est un député redoutable, et ce mouchoir inoffensif n'est rien moins qu'une machine de guerre. Ce n'est pas que nous soyons en présence d'un orateur, c'est mieux que cela. Aux endroits les plus entraînants d'un discours, h un de ces passages qui sont sur le point de porter de rudes coups à la bonne cause, .M. Arlé tire son mouchoir à carreaux et se mouche avec un fracas dont il a le secret. L'assemblée ne peut résister à un fou rire, l'effet oratoirc'est détruit, la monarchie constitulioniu'ilc Iriomphc. Dieu vous bénisse, Monsieur Arlé père!
On lit dans les mémoires de Love-Weimars : << ...Sa figure ronde et pleine a quelque chose d'angéliquc et de chérubin. De longs cheveux bouclés encadrent merveilleusement sa tète harmoniousc qui semble une conception rapliaéliquc. » Vous avez lu le
HONORÉ DAlJMIEIi.
portrait du maréchal Sébastiani : l'original est sous vos yeux. Quoi ! c'est ce vieux monsieur lin' à quatre épingles, qui tient son chapeau sous son bras et ses gants à la main d'un air si rogue et si méprisant? Hélas! c'est lui; son grand nez spatule, sa bouche ridée par une expression coulumière d'arrogance, ne donnent pas, il est vrai, l'idée bien nette d'un chérubin, mais plutôt d'un personnage « solennel et vantard >», comme l'a décrit un témoin; c'est bien le soldat infatué dont sa mère pouvait dire : « Mon fils est comme ses tambours; plus on le bat, plus il fait de bruit (1). »
Tous ces portraits sont campés avec un naturel admirable, et composés avec une logique et un art qui ne laissent pas place à la moindre critique. Ce n'est pas seulement le corps qui s'harmonise avec la tète, comme le remarquait Baudelaire, ce sont les plus petits détails des pieds, des mains, des gestes et des attitudes. Habillés, avec cela, de la façon la plus magistrale, ces personnages ne pourraient se trouver dans d'autres vêtements. Imaginer, par exemple, M. Odier, le banquier dont le portrait suit, sans cet habit noir aux pans carrés, serait une impossibilité et un contre-sens. Si le vent ne s'engouffrait pas dans les plis de la redingote de M. Viennet avec cette impétuosité, ce ne serait plus M. ^ iennet.
.M. Etienne ne serait pas complet sans le mirifique gilet de velours qui moule sa panse rondelette, sans le lorgnon à deux branches qu'il agite négligemment et avec un geste d'homme d'es])rit. Une merveille, ce .M. Etienne. Que d'observation Daumier a mise dans le rendu de ce prolil tout en boule, joue replète.
(1) l.orti .Maliiic-lniiy, .Urmoiccs.
L'HOMMK ET L'ŒUVRE.
«'il bouffi de graisse et clignotant d'amour-propre satisfait ! Le sourcil est élevé et la narine dilatée comme pour savourer et faire savourer un bon mot, un de ces « impromptus savamment préparés d'avance. »
Plus remarquable encore que le portrait de M. Etienne est celui du docteur Prunelle, vu de face. Lue grosse tète à longs cbeveux embrouillés retombant dans les yeux, tout un physique de médecin matérialiste, qui vous dévisage, les mains derrière le dos, avec un œil audacieux et sceptique. Cette face carrée, cette Louche large, crient l'absence de préjugés et la soif du bien-être. Href, l'air satisfait et impudent d'un homme habile qui fait ses affaires et se moque du resle. M. Prunelle, après avoir suivi à la lettre le conseil de .M. Guizot. <c Enrichissez-vous! » laissait à sa mort plus de 200,000 francs de dettes. Si ses créanciers avaient étudié le portrait de Daumier, ils auraient certainement pris leurs précautions.
-Nous ne voulons pas croire que M. Gabriel Delessert était aussi laid que le montre Daumier. Son nez rudimenlaire, ses yeux presque introuvables sous l'arcade sourcilière, sa lèvre pendante, son crâne bosselé sur lequel s'engluent d'arrière en avant de rares mèclies plates, tout cela constitue un ensemble bien invraisemblable. Nous avons voulu en avoir le cœur net et nous avons cherché à Versailles un portrait dû à quelque pinceau officiel. .\ grand' peine nous en avons trouvé un dans un laliicau do Court qui représente le duc d'Orléans signant la proclamation de la lieutenance générale du royaume. M. Delessert nous est montré... de dos. Court n'avait-il pas eu le courage de Daumier? L'histoire le saura-l-olle jamais?
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Nous retrouvons deux masques de 1831 : MM. Barihe et d'Argout. Celui-ci, un peu moins poussé que les précédents, a une allure franche et décidée, un air sans gêne et malin ; les lunettes descendent très bas sur le nez légendaire ; M. d'Argout se carre, tout en marchant comme un homme qui n'a pas de temps à perdre.
Plus bonhomme est M. Barthe, le garde des sceaux, qui a reçu du ciel une grosse face ronde avec des yeux pas mécliants, mais singulièrement divergents de forme et d'opinion. Comment, avec des yeux aussi variés, pouvait-on exiger qu'un ex-carbonaro, rallié à la monarchie de Juillet, mît de l'unité dans sa vie politique? Laissons à un disciple de Lavatcr le soin d'apprécier la valeur de cette remarque physionomognique, et racontons plutôt, d'après les malicieuses « pochades » de la Caricature, un trait qu'on peut prendre, si l'on veut, pour de l'histoire.
« Un jour M. Bartlic rassemble dans son cabinet les principaux magisti'ats de la Cour de Paris : << Eh bien. Messieurs, demandet-il, comment rendez-vous la justice? — Comme vous voyez, Monseigneur. »
Passons sur le portrait de M. Cunin-Gridaine, digne d'ailleurs des précédents, expression de commerçant souriant sans cesser de se tenir sur ses gardes, le véritable type du bourgeois cossu de 1830, avec un beau toupet bien lissé, de beaux favoris, de belles lunettes d'or.
Si nous ne le décrivons pas plus longuement, c'est que son voisin est M. Royer-Collard. Nous saluons bien bas, avec tout le respect qu'il convient, l'illustre orateur. Mais avouez que Daumier et la Providence lui ont donné une bien drôle de tète. Il est irrésis-
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tible, cet homme de bien! Certes Daumier ne lui a pas refusé la candeur, rhonnètelé et la simplicité. Au contraire, l'arliste a répandu toute la candeur possible dans sa perruque, toute l'iionnôteté dans son habit, toute la simplicité dans ses souliers. Rien de bon et de sincère comme sa figure avec ses yeux doux, son sourire qui va d'une oreille à l'autre sur un menton en écuelle ; la perruque qui surmonte cette tête de sage est à elle seule un plaidoyer contre la coquetterie, une dissertation contre le superflu ; s'il y a un épi sur le sommet, ce n'est pas par luxe, c'est pour mieux se conformer à la nature. L'habit est ample comme une toge; sa large queue bat les mollets; de plus il a contracté, de l'habitude qu'a son possesseur de marcher les bras ballants et écartés du corps, une allure qu'on reconnaîtrait entre mille. Les souliers sont un poème en deux chants : ils sont larges, noués avec des cordons, leur forme est patriarcale, et ils découvrent sans la moindre prétention, de comphcité avec le pantalon trop court, de bons gros bas rayés. Mais tout cela ne vaut pas encore la perruque et l'habit. Dans le même dessin, Daumier les a placés tous deux au second plan sur un pied de bois, et ce mannequin improvisé suffit à personnifier M. Royer-Collard. Sans sa tête et sans ses souliers, il est encore d'une ressemblance frappante.
Il faudrait décrire encore, la cbose en vaudrait la peine, les portraits de MM. Baillot, un de ces bourgeois importants que personnifia si largement le célèbre acteur Geollroy; (h; Kéralry, superbe d'obséquiosilé, une main sur le cœur, saluant bien bas (juclque minisire à la cantonnade et souriant de toutes les dents qui lui restent; de Rigny, sérieux, mais comique; Jolivel, crépu, nez busqué, ganté, souriant comme un médiocre content de lui.
Mais on avouera que ce sont des seigneurs sans importance si on les compare à M. Guizot.
Il existe de beaux portraits de l'homme d'Etat; celui de Daumier les vaut tous. M. Guizot » sur le banc de douleurs », nous dit la légende, est assis, les jambes croisées, et vu de trois quarts. Pourrait-on encore, quelque parti pris que l'on ait, nier que la caricature sache rencontrer les accents les plus élevés? On n'oserait pas dire que cela est un portrait sérieux, encore moins que c'est ime charge. Pourtant cette caricature, c'en est une et bien belle, nous montre ici une noble et mélancolique figure, vêtue avecdistinction, et se tenant dans une attitude pleine de pensée, pourquoi ne pas dire de génie? oui, pourquoi ne pas le dire, surtout à ceux qui seraient tentés d'accuser de mauvaise foi roppositio» acharnée que fit Daumier à ce régime ? Est-ce de la mauvaise foi que de représenter avec de pareilles couleurs l'adversaire le plus redoutable des choses qui vous tiennent le plus au cœur? C'est à peine si on ose, après avoir indiqué des beautés d'un ordre aussi élevé, faire ressortir les mérites de pure exécution, les qualités remarquables de métier que révèlent ces beaux portraits. Il faudrait, par exemple, insister sur le dessin si vivant, si travaillé, si expressif des mains de tous ces personnages. Il serait nécessaire encore de faire toucher du doigt la variété des travaux, la richesse imique du coup de crayon. Avec ce bout de substance noire, Daumier obtient tous les effets imaginables : le moelleux ou le luisant des étoffes, les cassures et la blancheur spéciale du linge empesé, les plis si différents du drap, de la soie ou du velours ; et puis 1» qualité des cheveux et de la peau, les complexions si diverses, passant du livide et du bilieux au couperosé et à rapoplecti(iuer
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quoi enfin? le plissement délicat des lèvres, la limpidité du regard, tout cela au moyen d'un morceau de crayon noir sur du papier i)lanc! Si l'on examine ces merveilleuses qualités de coloriste et qu'on ajoute l'espril, la verve, l'observation qui prend sur le fait jusqu'aux plus secrètes pensées de vanité, de prétention, de cupidité ou d'ambition chez tant d'hommes de tempéraments opposés, on reste confondu !
Kt pourtant, i)auniier n'a pas encore dit son derniermot comme portraitiste. Ce dernier mot, que l'ironie n'a pu lui faire dire, l'indignation va le lui arracher!
Nous sommes arrivés aux portraits des juges des accusés d'avril 183i.
L'ordre chronologique voudrait que cette série publiée du 28 mai au 27 août 1835 ne fut pas encore analysée, car dans l'intervalle des portraits que nous allons voir et de ceux que nous venons d'étudier, Ilaumier avait produit d'importantes compositions politiques. .Mais comment couper en deux cette galerie? Les portraits sont un ordre de faits artistiques; les planches politiques en sont un autre. Cette décomposition nous aidera môme mieux à suivre le talent de l>auniier dans ses diUérentes manifestations.
On sait quels événements lamentables se |)roduisirent à Paris et dans les grandes villes au mois d'avril 183i. L'histoire a raconté également combien fut énergique la répression, (le n'est donc pas à nous de revenir là-dessus. Les vaincus — qu'on les appelle si I on veut des révoltés — furent cités devant la Chambre des |)airs. Contre ces juges, Louis Blanc a requis dans son Histoire de. dix ans, avec une àprelé (crrible. Il a laissé d'eux un |)()rlrait
HONORÉ DAUMIEH.
qu'aurait signé Tacite : « Dignitaires au front chauve, au corps affaissé, au regard éteint, si la terreur et la passion n'en eussent par instants ranimé l'étincelle; représentants caducs d'un demisiècle de gloire et de lionle, vieillards célèbres pour la plupart dans les annales de la diplomatie ou de la guerre, quelques-uns dans celles de la trahison... » Le morceau est célèbre, mais si liante que soit son éloquence, elle n'est pas plus saisissante que celle du crayon de Daumicr.
Un drame étonnant allait se passer dans ces baraquements qu'à la hâte on faisait construire au Luxembourg, la salle des séances des pairs étant trop petite pour contenir à la fois tant de juges et tant d'accusés. Dans l'édifice improvisé, dont Talleyrand disait avec son scepticisme, épouvantable en l'occasion : « C'est la mort qui construit cette baraque », on allait voir les accusés parler plus liant que les juges, et réclamer contre eux, mais en vain, le strict respect du droit et de la liberté.
Les accusés s'étaient vu refuser l'assistance des défenseurs de leur choix ; jusqu'à la lin ils la réclamèrent, et jusqu'à la fin cette injustice fut maintenue. 11 n'est pas superflu de reproduire une scène de ce procès inouï; elle fera comprendre mieux que nous ne pourrions le faire l'esprit d'équité qui animait ces juges; elle est tirée du compte rendu de la deuxième audience, dans la Gazette des tribunaux.
Le président Pasquier. — Greffier, commencez la lecture de l'acte d'accusation.
Tous LES ACCUSÉS DE Dauis. — Cavaiguac ! Cavaignac! parle, Cavaignac !
Le PRÉSIDENT. — Silence !
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Cavaigxac. — Je demande la parole au nom de tous les accusés de Paris.
Le président. — Vous n'avez pas la parole !
Les accusés. — Parle, Cavaignac ! parle!
(jAvaignac, crune voix qui domine le tumulte. — J'ai une mission à remplir et je la remplirai au péril môme de ma vie. llion ne m'en empêchera... Hier nous avons l'éclamé nos défenseurs... (Sa voix se perd dans le tumulte.)
Plusieurs PAms. — Monsieur le président, imposez donc silence aux accusés !
Le président. — Huissiers, faites faire silence!
Cavaignac. — Rien ne m'empêcliera de remplir la mission que m'ont conliée mes coaccusés.
M. DE Plougoulm. — Les accusés doivent rester assis !
Le PRÉSIDENT. — Gardes municipaux, faites asseoir les accusés.
(Tous les accusés se lèvent en poussant des cris.)
Cavaignac. — Je ne m'asseoirai que quand j'aurai dit ce que j'ai à dire !
(MM. les membres du parquet se lèvent.)
Le procureur général Martin (du Nord). — Le ministère public ne se laissera pas dominer par le bruil. Il faut que les lois soient observées et nous ferons respecter les lois et ordres de la cour (Longs murmures, bruits confus de voix). Je déclare que si le moindre trouble est apporté aux débats, je conclurai, contre les accusés, aux peines portées par la loi.
Voix NOMBREUSES. — Coucluez! concluez!
Autres accusés. — Jugez-nous tout de suite, et condamneznous tout de suite !
HONORE DALMIER.
Autres. — Sans nous entendre; ce sera plus tôt l'ait 1
Le procureur général. — Je conclurai contre le premier qui troublera l'ordre.
Les accusés ex m\sse et avec de grands cris. — Tous ! Tous ! Tous !
Après cet incident inouï, la séance était suspendue pendant quatre heures et demie ! El durant ce temps, des bataillons étaient rangés, autour du palais, l'arme au pied. Daumier assistait à ces scènes, dans la tribune publique. On juge si son âme d'artiste était remuée par ce spectacle grandiose, son âme de républicain transportée d'indignation. De cette émotion indignée a été construit le pilori véritable qui s'appelle les Portraits des juges d'avril.
Le premier est celui de M. Barbé-Marbois (Ij, assis, de profil, dans un fauteuil de malade. Le <( vénérable » juge s'était fait porter ainsi au Luxembourg pour ne pas manquer à son office. Cette figure pâle et amaigrie de vieillard, en bonnet de soie noire, en pantoufles, en longue robe ouatée, vous donne l'impression douloureuse de l'homme tombé en enfance, mais dans une enfance cruelle; ses longues mains décharnées s'entre-croisent comme s'il leur manquait quelque joujou, ou quelque être vivant à faire souffrir.
Si un pareil portrait et ceux qui le suivent excitent en nous d'aussi vifs sentiments, maintenant que les passions du temps se sont calmées pour faire place à nos propres préoccupations, ils ne
(1) Beaucoup des personiiagos nommés ici ont pu être des gens pleins de mérite; plusieurs ont laissé des descendants actuellement vivants qui sont des plus honorables. Mais on peut être un fort honnête homme et avoir commis un crime politique; tout dépend du point de vue où l'on se place. Ceci pour répondre d'avance à toute rectification particulière motivée par des expressions descriptives un peu vives.
L'HOMME ET L'ŒUVRE
le doivent pas à quoi que ce soit de violent ou d'exagéré. Au contraire, leur seule sobriété fait leur plus grande force. Daumicr nous a montré des vieillards arrivant sur le bord de la tombe en gî'ands costumes de cérémonie, (jui au lieu de faire leur examen de conscience ne se préoccupent (jue d'envoyer au cavcere dura des adversaires politiques.
Il ne les a pas faits ridicules, il les a simplement peints comme •ils sont, avec les empreintes indélébiles qu'ont laissées sur leurs visages les années et l'ambition. Investis de cette fonction redoutable et sainte, rendre la justice, l'artiste les a représentés indifférents, ennuyés, comme détachés du drame poignant dans lequel ils sont acteurs. Certains d'entre eux, n'ayant plus d'autre passion que la gourmandise, sont absorbés, au buffet, dans l'occupation noble de tremper des biscuits dans du Champagne, comme s'ils ne voulaient pas perdre une bouchée, avant que la mort, <X)mme l'entendait le mot de ïalleyrand, vînt les surprendre. Il en est même, en vérité, qui dorment, et que la clameur de colère et de liberté poussée par les accusés ne parvient pas à r^îveiller! C'est la pensée que le dessinateur, avec son républicanisme ardent, a voulu (ratluire, et encore une fois, la simplicité de son langage donne plus de force et d'accent à sa colère. Pour le public, qui s'en repaissait avidement, pour nous qui rechei'- <'.hons, dans les documents si contradictoires que l'histoire met -confusément sous nos yeux, un ])cu de vie et de vérité, ces portraits sont de véritables pages vengeresses.
Ce qui leur donne encoi'e une valeur exceptionnelle, c'est qu'ils ■sont des derniers spécimens d'un genre qui, si beau qu'il soif, ne peut plus revivre. La lournuredes es[)rits n'est plus la même.
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et on ne peut plus juger les gens sur la mine, car cette mine, nous la connaissons à peine. La vulgarisation immense de la photographie a tué le portrait-satire, le portrait-vengeance, dont on peut citer d'admirables exemples : ceux que nous étudions, le portrait de John Wilkes par Hogarth, et tant d'autres. Nous n'avons plus maintenant que le portrait-document, ou pour mieux dire le portrait-renseignement. Nous nous en contentons, et c'est grand dommage, car il est superficiel et faux. Rien ne ressemble moins à un homme politique que sa photographie. Pour poser devant l'objectif, il prend d'abord son air officiel, pais il y ajoute un sourire de circonstance. L'image endimanchée qui vient sur la plaque avec la complicité du soleil, le photographe la retouche encore; on juge le degré d'exactitude que peut présenter après cela le renseignement. Or ce n'est un mystère pour personne que la plupart des portraits publiés aujourd'hui dans les journaux bien ou mal intentionnés ne sont que des reproductions plus ou moins adroites de photographies. Quant à ceux qui figurent au Salon... ils sont bien rarement des satires, ou la satire est involontaire. Mais à une époque oi!i le public n'était pas la dupe des photographes, quelle impression devaient produire ces images si vibrantes, ces portraits si vivants, si cruels! Comment ne pouvaiton pas contempler longuement, agité de mille sentiments divers, ce Choiseul, avec son extraordinaire figure ridée, la bouche relevée par une moue inexprimable de dédain; ce vieux général Mathieu Dumas, dont une visière cachait presque entièrement la figure, mais dont tout le corps affaibli semblait s'animer d'un tremblement pendant que sa main se cramponnait au verre de Champagne du bulfel?