‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 13 sur 82 · I. IIUMME ET I.ŒIVRE · texte numérisé non relu

I. IIUMME ET I.ŒIVRE

Trois portraits sur une même page : Fortalis, avec, pour nez un tubercule informe, cachant à moitié les yeux; Bassano, un vieux casse-noisette ruminant à menton ridoché, sans pitié; Monllosier, corps épais, tète chauve et glabre, semblable à une figue raùre, cultivant la buvette; trois merveilles d'expression.

Celui qui dort, c'est M. Gazan, assis dans un coin, le gilet de velours remontant sur le ventre obèse; sommeil lourd, tête pointue, nez courbé, peaux tlasques. Celui-là dort ; s'il ne dormait pas, comprendrait-il?

Encore trois juges : de Sémonville, qui semble cncliifrené ; Rœderer, figure ravagée, mélancolique avec chevelure en coup de vent. Au milieu est un petit Hobert Macaire, imberbe, clignant de l'œil, passant victorieusement le pouce dans l'entournure de son gilet; triomphant de malice et d'audace. Ce Robert Macaire. est M. Thiers. Ah ! le spirituel petit coquin !

Encore une planche triple : (jirod, de l'Ain, flasque et hippopotamesque; Rousseau; l'amiral Verhuel, celui qui fut bien avec la reine Hortense. Celui-ci est joli homme, aussi antipatiiiquc qu'on l)eut le souhaiter; un énorme toupet de cheveux part de la nuque, se termine en pointe bouclée sur le sommet de la fête, lui doiniani la forme de poire qui était alors une marque d'élégance ; la figure rasée a une expression féline, le geste est cérémonieux et cauteleux.

Les trois derniers juges que Daumier dessina sont Lannes, physionomie dure, mais assez noble; Siméon, face apoplectique, à lunettes, mains croisées sur le ventre; Lascours, noir et grimaçant, (^elui-ci a l'honneur de clore la série, et aussi de figurer dans le dernier numéro de la Car'iraturo. Ce n'étaient pas, loin de là, les derniers porti'aits qu'allait Iracer le crayon de Itaiiinicr, mais

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on peut affirmer que la série relativement peu nombreuse que nous venons d'analyser est ce qu'il a jamais fait de plus beau dans ce genre.

Non seulement cette galerie possède un intérêt historique d'une réelle profondeur, mais encore un intérêt humain d'une portée plus grande. Rarement artiste a plus heureusement collé des âmes sur des visages. Quand bien même ces hommes n'ain^aient pas été absolument tels qu'il les a montrés, les portraits des juges d'avril seraient encore d'admirables chefs-d'œuvre en tant que conceptions artistiques, .\voir rêvé de pareils types, ou les avoir pris sur le vif serait un égal tour de force. Mais la fantaisie n'a pas de pareils accents, et la vérité se fait jour à travers les mensonges les mieux combinés. Voulez-vous en avoir une preuve saisissante? Faites vous-même l'expérience que nous avons nous-même longuement et patiemment faite. Prenez quelques-uns de ces portraits de Daumier, et rendez-vous au musée de Versailles. Là, cherchez dans les galeries officielles les plus officiels des portraits et comparez. Vous y retrouverez tous les caractères indiqués de façon si vigoureuse et si hardie, mais atténués, adoucis par un pinceau complimenteur, et uniformément doucereux. Il y a un vernis courtisanesque grâce auquel tous les tableaux brillent comme les parquets bien cirés des galeries royales, et tous les visages ont un air de famille, l'air de cour. Défiez-vous : cette peinture est encore plus fausse et plus traîtresse que la photographie, car si elle est faite comme elle sur commande, elle est payée plus cher.

Un travail de comparaison serait sans doute instructif, mais d'une lecture un peu ingrate. Qu'il suffise de savoir, à ceux qui voudront comme nous étudier de près l'oeuvre de Daumier. que les éléments

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de cette comparaison sont nombreux. On les trouvera, par exemple, dans la sculpture, avec les statues de Soult par Pradier, de Lobau par .lolly, etc., etc. Dans la peinture, les grandes machines de Larivière, de (iérard et d'autres encore nionlreul réunis, dans une même admiration du l'oi à la tète de poire, les Kéralry, les (iirod de l'.Vin, les Odicr, les \'iennet, les Dupin; la galerie des maréchaux vous olîriraSébasliani, Bugeaud, Lobau. Unportrailde .M. (iuizotpar l'aul Delarochc vous étonnera, car vous vous demanderez si lamodeslc lithograpiiie n'est pas plus noble et plus vivante. Le tableau de Court, dont nous avons déjà parlé à propos de AL Delessert, vaudra bien aussi un moment d'attention, car celui-là est le moins tlalteur des tableaux olïiciels : Kératry, Sébasliani, Mathieu Dumas, le vieillard à la visière, vous livreront une partie de leur vraie ressemblance, et ce tableau sera en (]uelque sorte le moyen terme entre les dures vérités de Daumier, et les éhontés mensonges du baron Gérard ou les plaies llalteries de Larivière. Les lithographies de Daumier se vendaient une di/.aine de sous, et rapportaient à leur auteur une cin([uantainc de francs. Les tableaux de N'ersailles ont été largement payés par les deniers piddics et sur les listes civiles. Demandez aux historiens et aux artistes ce (pi'ils verraient détruire le plus à regret!

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