‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 14 sur 82 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vie d'artiste en 1833. — Le bureau des nourrices. — I/enseigne de la sagefemme. — Lithographies pohtiques: le prince Lancelot de Tricanule ; charges de Louis-Philippe; le signalement des blessés; mise en liberté d'un mort, etc., etc. — Lois iniques sur la Presse. — • Disparition de la Caricature. — L'Association lithorinipMque. — La liberté de la Presse — Enfoncé Lafayelte! — Le ventre législatif. — La rue Transnonain.

Tout ce beau feu artistique, toute cette bouillante ardeur républicaine, que nous avons vus se traduire par une magnifique suite de portraits vengeurs, nous allons maintenant les étudier sous une autre forme. Parallèlement se développe une importante série de compositions amères, puissantes, cinglantes, allant depuis les simples ironies de l'actualité et de la polémique jusqu'aux véritables Sinaïs de la satire et de l'art. i

Quand nous aurons parcouru cette partiede l'œuvre de Daumier, nous pourrons désormais le suivre plus aisément dans les manifestations multiples de son inépuisable génie. Il nous réservera encore bien des admirations, mais plus de surprises, car nous l'aurons vu s'élever si haut que nous ne serons pas étonnés de trouver de la grandeur, de la force et de l'inspirai ion dans les plus simples badinages ou dans les travaux les plus liàlifs.

(lar, il faut le dire, nous nous reposons encore dans la contemplation d'œuvrcs mûries et travaillées à loisir. Mais bientôt nous serons entraînés par un vertigineux courant de production au jour le jour qui sans doute nous confondra parla difficulté défaire si parfait et si rapide, mais plus d'une fois aussi nous attristera.

HONOni-: DAIMIEM.

Heureusement, nous sommes encore en 1833. Daumier, plein de sève et d'espérance, dans toute la belle activité de la vingt-cinquième année, connaît déjà les ivresses de la popularité, mais sa haute raison, sa modestie si délicate, son honnêteté, son bon sens, empêchent que ces fumées ne le grisent, ne lui fassent perdre, comme elles l'ont fait de tout temps à bien d'autres, la mesure et la dignité. Son idéal est plus liant, il sent tout ce qu'a d'éphémère et de creux cette gloire du journaliste, tout ce qu'ont de superficiel et de fragile les plus applaudies de ces productions quotidiennes. Il voudrait aller plus loin ; il est né pour l'art le plus sérieux et le plus difficile, et même quand il aura produit des chefsd'œuvre, il ne sera pas encore content; à ces chefs-d'œuvre, il gardera presque rancune pour l'avoir empêché de faire autre chose.

A cette époque, il est déjà apprécié des artistes les plus célèbres, et se lie d'amitié avec eux. Il peut marcher de pair avec eux : ils disent eux-mêmes qu'il leur est, par plus d'un côté, supérieur, cette justice rendue à son mérite, loin de le figer dans un optimisme vaniteux, ne fait que stimuler sa verve. C'est le beau temps, le temps des luttes fécondes et des grands espoirs.

Tout un cénacle artistique s'agite et brille à cette époque, et Daumier n'est pas le moindre de ses membres. Le grand sculpteur Auguste Préault (I), les peintres Diaz, Jeanron, Paul Huet, Cabat et maint autre, travaillent ensemble, pensent ensemble,

(1) L'amitié de Préault pour Daumier était extrême, de même que son admiration. Quand le groupe de Préault, les Parias, fut ridiculement refusé au Salon, ce fut Daumier qui le lithographia. A son lit de mort, l'original statuaire voulut avoir son ami près de lui et, trait curieux, se eonfesser à lui.

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vibrent ensemble. IMiis tard Daiimicr en connaîtra d'autres, et de plus illustres encore. Kn attendant, tous ces jeunes se réunissent pour travailler dans un local (commun, qui constitue une sorte d'académie improvisée et primcsautière où l'on fait plus de besogne et de meilleure que dans une académie otTicielle. Ce local célèbre, c'est le bureau des nourrices de la rue Saint-Denis. Il ne faudrait pas le prendre, comme l'ont l'ail divers écrivains, pour une sorte de phalanstère où on loge en commun, afin de se mieux fortifier, par l'union, contre la médiocrité de la fortune. Non; ce bureau, déserté depuis longtemps par les nourrices, a été transformé en un sim|)le atelier où l'on travaille en toute liberté, et, en plein cœur des quartiers du bourgeoisisme, sans crainte aucune des bourgeois. Que d'élincelantes causeries, que de verve, que d'ébauches magistrales, que de charges spirituelles, que d'avenir et do talent dépensés dans ce petit cercle, et qu'il serait bon de pouvoir évoquer, ressusciter tout cela! Quel joli et animé tableau on devrait faire de tous ces enthousiasmes se communiquant, étincelantau choc les uns des autres; et les grandes indignations ou les grandes attentes de la polili(iu(' faisant palpiter ces poitrines de jeunes hommes; et les grands coups d'estoc et de taille pour ou contre le romantisme, faisant bouillonner les cerveaux de ces jeunes artistes ! En vérité c'était un temps singulièrement privilégié où l'on se passionnail encore, et il semble. (|uand on se livre à des comparaisons, que les choses de l'esprit ne nous inspirent plus de ces généreuses folies. Tout se fait, à l'heure actuelle, avec une belle prétention ou une correction toute administrative. Si le milieu de ce siècle a été trop fou. il sendile (pie l;i lin en soit tro|j sage. Le mal est que cette sagesse n'eiiranio pas gi'and'chose.

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Les << grands artistes » en herbe souriront peut-être de dédain en apprenant que Daumier et ses compagnons avaient foi dans leur art, riaient d'un bon et large rire, ignoraient les beautés du pessimisme, et débutaient dans la grande peinture par des enseignes de sages-lemmes. C'est un travail de ce genre, en collaboration avec Jeanron, qui rapporta à Daumier les premiers cinquante francs que lui valut sapalette.il est fâcheux que cette œuvre n'ait pas été conservée; elle présenterait sans doute un intérêt de curiosité ; qui sait, peut-être fut-elle une petite merveille d'art et de fantaisie? Le prix modique ne serait pas une preuve : il est plus d'un chef-d'œuvre, même de Daumier, qui n'a pas été vendu davantage.

Cinquante francs ! mais c'était tout au plus le prix d'une lithographie, d'une de ces pierres qui, lancées par la fronde de la Caricaliire^ cassaient un carreau des Tuileries, avec un fracas qui mettait le ministère aux abois et faisait affluer la bile au visage du procureur Persil. Un dessinateur qui aujourd'hui auraitle talent et la puissance de Daumier aurait le droit d'exiger el exigerait davantage pour des travaux moins importants et moins consciencieux.

Parmi les grandes lithographies de 1833 à 1835, une de celles qui ouvrent la marche est le Cortèf/e du prince Lamclot de Trkaufilc. On désignait ainsi le maréchal Lobau qui avait eu l'idée, en somme spirituelle et humaine, de disperser une émeute à grand renfort de pompes à incendie. Il y a tant de soldats qui se sont fait peu de scrupule de laver les places pubhques, non pas avec l'eau, liquide anodin et pacifique, mais avec le sang des citoyens, que nous concevons de la sympathie pour le bon Lobau, qui savait d'ailleurs être brave. Mais l'opposition n'a pas de ces tendresses,

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